PAR
TRAIVCTION DE LA EÉDOLLIÈRE.
Lts deux c m me
pas de ces gens-là. II savait répartir équitablement entre les personnes qui l'entouraient les biens dont la Providence l'avait comblé, et il préférait au faste des améliorations positives. Aussi avait-il rendu deux femmes heureuses, en payant généreusement une intendante.
Sa fille était débarrassée de îoins vulgaires , qui ne la concernaient réellement pas l'Ius ^lue le balayage de sa porte. D'un autre côté , une femme respectable avait trouvé dans la famille un placement avantageux. Eve n'avait donc qu'à donner quelques ordres dans la matinée, et à examiner quelques comptes une fois par semaine.
Une des premières visites qu'elle reçut fut celle de sa cousine, Grâce van Courtlandt, qui était à la campigne au moment de l'arrivée du Montauk, mais qui accourut à lVevv-'\'ork dès qu'elle apprit la nouvelle du débarquement.
Eve et Grâce étaient fil.'e»
des deux soeurs , et elles étaient nées à un mois de distance l'une de l'autre.
Elles avaient été élevées ensemble jusqu'au moment oii M. Effingham avait emmené sa fille en Europe. Il voulait aussi faire voyager sa nièce, qui était orpheline
EVE EFfINGHAM.
de rcre cl de mère, mais elle avait encore son aïeul paternel, dont les réclamations arfocttieuses s'opposirent à l'accomplissement de ce projet de përégrinalion. Cet aïeul était mort depuis, et Grâce , avec une fortune considérable, restait presque entièrement maîtresse de sa conduite.
Ces deux jeunes personnes, sincèrement attachées l'une à l'autre, se revoyaient avec plaisir, mais en même temps avec une certaine préoccupation. Elles se demandaient si l'absence et les années n'avaient pas introduit dans leurs habitudes des changements de nature à refroidir leur amitié d'enfance. Lorsque leur entrevue eut lieu, Eve élait installée depuis une semaine dans sa maison de Statr-Strtet. En entendant une voiture s'arrêter devant sa porte, notre héroïne se glissa derrière un rideau et reconnut sa cousine.
— Qu'avez-ious , ma chère? demanda mademoiselle Viefville en s'apercevant que son élève tremblait.
— C'est ma coilsine, miss van Courtlandt, que j'aime comme une sœur, et nous nous retrouvons après bien longlemps!
— Bien , c'est une Irè^-jolie jeune persuiine, répondit la gouvernante en se mettant à la fenêtre. Sous le rapport de la /)ef$onne, ma chère, vous devez être contenle au moins.
— Si vous voulez bien m'exciiser, mademoiselle , j'irai seule au-devant de ma cousine. Pour une preinière fois, j'aime mieux la voir sans témoins.
•.— Très-volonliers; elle est votre parente, et c'est bien naturel.
Eve sortit après avoir reçu cette approbation, et trouva à la iiorle sa femme de chambre , qui lui annonça que mademoiselle de Courtlandt était dans la bibliothèque.
Cette pièce était éclairée par un vitrage pratiqué au milieti d'dH petit dôme. Grâce s'était placée sans le savoir dans la position qu'auraît choisie un peintre pour lui faire son portrait. Une lumière éclatante faisait ressortir la beauté des traits de la jeune fille , beauté remarquable même dans un pays oit les femmes sont en général heureusement douées par la naliiie. Miss van Courtlandt était en costume de voyage; cependant sa toilette parut à Eve plus reclierchée qu'autrefois. Les ajustements de celle-ci se distinguaient par une simplicité sévère, de sorte que les yeux de sa cousine furent frappés principalement des charmes de sa taille et de sa figure.
11 y avait entre les deux jeunes tilles une ressemblance sensible, quoique chacune d'elles eût une expression en harmonie avec son caractère et ses pensées habituelles.
— Miss Effingham! dit Grâce d'une voix tremblante.
— Miss van Courtlandt! murmura Eve.
Ce ton cérémonieux les glaça ; elles s'arrêtèrent involontairement pour se saluer. Depuis qu'elle élait de retour, Eve avait pu apprécier la froideur des manières américaines, et Grâce redoutait tant le jugement d'une personne qui avait vu l'Europe, que l'entrevue menaçait de se terminer assez tristement.
Jusque-là cependant les convenances avaient été rigoureusement observées; mais les sentiments des deux jeunes filles avaient été complètement étouffés. Leur sourire, quoique d'abord froid et embarrassé, leur rappela l'intimité de leurs premières années.
— Grâce! dit Eve en s'avançant avec impétuosité et rougissant comme l'aurore.
— Eve!
Chacune d'elle ouvrit les bras, cl elles s'étreignirent tendrement. Leur ancienne liaison se reforma par degrés, et avant le soir Grâce se trouvait à l'aise dans la maison de son oncle. A la vérité, elle avait quelques imperfections que miss Etfinghara aurait désiré ne pas lui voir, et de son côté miss van Courtlandt s'apercevait à regret qu'Eve montrait sur un certain sujet une réserve étrangère aux mœurs du pays. Malgré ces nuances dislinctives elles s'entendaient à merveille, €t se pardonnaient mutuellement leurs défauts réels ou imaginaires. Le ton cérémonieux et même un peu imposant de miss Effingham ne l'empêchait pas d'être toujours remplie de prévenances et de courtoisie; et si les manières de sa cousine lui semblaient quelquefois trop sans façon, elle lui reconnaissait néanmoins une exquise délicatesse.
Nous' glisserons sur les trois ou quatre premiers jours qui suivirent, et nous arriverons sans préliminaires à une conversation qui donnera une idée exacte du caractère des deux cousines; elles eurent celte conversation après déjeuner, dans la bibliothèque qui avait été témoin de leur première entrevue.
— Je suppose, Eve, que vous aurez à rendre visite à la famille Green. C'est une famille d'/ia(/(/is, qui a été reçue partout l'hiver dernier.
— Qu'entendez-vous par haJyis? sont-ce des gens qui ont fait le pèlerinage de la Mecque?
— iNoii : pour avoir droit à ce titre p«ttni BOUs, il suffit d'avoir fait le voyage de Paris. Les Green y ont passé trois mois, et vous devez probablement les connaître,
— Pas du tout, répondit Eve tranquillement; Paris est une trèsgrande ville, oit des centaines d'individus vont el viennent sans qu'on en entende jamais parler. Je ne me rappelle pas la famille dont il s'agit.
— Puissiez-vous lui échapper! elle est loin d'être agréable "malgré tout ce qu'elle a vu, et tout ce qu'elle prétend avoir vu.
— On peut avoir parcouru toute l'Europe, el n'ivblr rien qui pui ?e inspirer la moindre sympathie.
Eve se tut après avoir prononcé ces mots, et sa cousine se mil à feuilleter nn livre d'un air distrait.
— Je voudrais savoir ce que vous pensez rëellcmciit dp nous , reprit brusquement miss \3n Courtlandt : ètes-vous vraiment réconciliée avec votre pays ?
— \oi\k la onzième fois qu'on m'adresse cette question , et j'avoue qu'elle me parait fort extraordinaire, attendu que je n'ai jamais élé brouillée avec ma patrie.
— Sans doute; mais je voudrais savoir quel effet notre société produit sur une jeune personne élevée à l'étranger.
— Les opinions que je pourrais émettre n'auraient pis grande valeur, puisque je ne suis ici que depuis une quinzaine. Il existe beaucoup de livres sur l'Amérique, et quelques-uns sont écrits avec talent; pourquoi ne les consullez-vous pas?
— Oh ! vous voulez parler des relations faites par les voyageurs! elles ne méritent pas qu'on s'y arrête, et nous avons pour elles le dédain le plus absolu.
— Il serait difficile d'en douter, car vous le répétez à chaque instant.
— Peut-être insistons-nous trop sur ce point; mais, quoiqu'il en soit, Eve, j'aime à croire que vous ne vous en rapportez pas entièrement aux voyageurs ?
— Je n'ajoute pas foi à la moitié de ce qu'ils disent. Mon père et mon cousin John ont trop souvent discuté en ma présence, pour me laisser ignorer les bévues commises par les étrangers, surtout en matière politique.
— En matière politique? je n'y entends rien, et j'aurais cru plutôt que c'était la partie la mieux traitée par les observateurs. A coup sûr, ce qu'ils disent de notre société ne doit être coiiArmé ni par votre père ni par M. John Etbngham.
— Je ne les ai pas consultés là-dessus.
— Eh bien , répondez pour vous; donnez-moi votre avis personnel.
— Vous devriez vous rappeler. Grâce, que je n'ai pas encore vu le monde à New-York.
— Comment vous n'avez pas vu le monde! Vous êtes allée chez les Enderson, les Morgan elles Urewett, c'est-à-dire aux troisplus grandes réunions que nous ayons eues depuis deux hivers.
— J'ignorais qu'on appelât réunions ces cohues insupportables.
— Quel blasplième! n'est-ce pas là réellement la société?
— Non, d'après l'éducation que j'ai reçue et les idées qui m'ont élé inculquées.
— Ce n'est donc pas là ce qu'on appelle la société à Paris.
— En aucune façon; c'est une des formes de la société, mais non la société elle-même. Les bals donnés dans des salons trop étroits et trop encombrés ne la constituent pas plus que les cartes qu'on y introduit par intervalles. Ce sont tout simplement deux moyens que les oisifs emploient pour varier leurs distractions.
— Mais nous ne connaissons aux Etals-Unis que ces bals , les visites du matin, et de temps en temps une soirée oii l'on ne danse pas.
— J'en suis bien fâchée; mais s'il en est ainsi vous ne pouvez avoir de société.
— Les choses se passent-elles doue difl'éremmeul à Paris, à Florence ou à Rome?
— Très-différemment. Il y a à Paris beaucoup de maisons ouvertes tous les soirs, et oii l'on peut aller sans cérémonie. Les dames s'y présentent avec une toilette en harmonie avec leurs intentions ultérieures, les unes vêtues de la manière la plus simple, d'autres habillées pour un concert, pour l'Opéra, pour la cour même; quelques-unes reviennent d'un diner, ou se rendent à un bal. La variété des costumes ajoute aux charmes de la compagnie. Grâce à d'excellentes manières, à une connaissance superficielle des événements du jour, à des expressions pittoresques, à une prononciation nette et irréproch.ihie, les femmes savent se rendre agréables. Elles ont parfois des idées un peu héroïques, mais il n'y faut pas faire attention ; et d'ailleurs, le romanesque passe de mode à mesure que la littérature s'améliore.
— Et vous préférez cette affectation au naturel de votre patrie?
— Le bon ton, la retenue, ne me paraissent pas plus affectés que les ricanements et l'enfantillage.
Grâce eut l'air contrarié, mais elle aimait trop sa cousine pour se fâcher; elle se dit en secret qu'Eve avait raison; et tout en remuant {Son petit pied avec impatience, elle n'entama point de discussion. Au reste, elle n'en eut p,\S le temps. La porte de la bibliothèque s'ouvrit, et Pierre , domestiipie de M. Ellingham , annonça :
— Monsieur liragg!
— Monsieur qui? demanda Eve étonnée.
— Monsieur 15ragg désire voir mademoiselle , répondit Pierre en français.
— Je ne le connais pas; c'est à mon père qu'il veut sans doute parler?
— Il a d'abord demandé monsieur; mais apprenant que monsieur était sorti, il a ensuite sollicité l'honneur de voir mademoiselle.
— Uemandez-lui sa carte ; il doit y avoir là quelque méprise. Pendant ce colloque, Grâce van Court! indt esquissait une chaumière
avec une plume, sans s'occuper de ce qui se disait; mais elle se mit à rire quand sa cousine, ayant reçu la carte des mains de Pierre, y lut
rABis. — Impr. LACOl'^ n C ', rus SoufHol, 1*
EVE EFFI^G11AM.
à haute voix le nom d'Aristobule Biagg, si étrange pour une personne peu initiée à la nomenclature américaine.
— Est-ce que vous le connaisstz? demanda Eve.
— Recevtz-le ; c'est l'homme d'aflaires de votre père, et il est peutêtre chargé de quelque commission pour vous. Vous serez obligée de le voir tôt ou tard , et il vaut mieux se débarrasser de cette corvée.
— Pierre, vous avez fait entrer ce gentleman au salon ?
— Oui, mademoiseUe.
— Je vous sonnerai, si j'ai besoin de vous.
Pierre se retira. Eve ouvrit un secrétaire, et en tira un manuscrit, qu'elle feuilleta rapidement.
— Le voici, dit-elle en souriant, ce M. Aristobule Bragjj, attorney, avocat consultant, intendant de la propriété de Templeton.il faut vous dire. Grâce, que ce précieux opuscule renferme le portrait des personnes que je puis être appelée à voir. Ils ont été tracés par John Effingham. Ce volume n'est pas destiné au public ; mais je ne vois pas de mal à vous communiquer ce qui concerne notre visiteur actuel.
0 M. Aristobule Br.igg est né dans un des comtés occidentaux de Massachusetts; après y avoir été élevé, il émigra pour New-York, à l'âge de dix-neuf ans. A vingt et un ans, il était admis au barreau; et pendant les sept dernières années, il a exercé avec succès dans toutes les cours de 1 Otsego. Ses talents sont incontestables, puisqu'il a commencé son éducation à quatorze ans, et qu'il l'a terminée avec éclat à vingt et un ans, après avoir fait son droit.
» Cet homme réunit toutes les qualités bonnes et mauvaises d'une classe très-considérable de ses compatriotes, il a l'esprit vif, résolu, entreprenant toutes les fois que son intérêt est réellement en jeu. Il est piêt à changer de conduite, de sentiments et même de principes, pourvu qu'il y trouve ses avantages. Il aspire aux plus hautes destinées, et ne dédaignerait pas les fonctions les plus basses. Il sollicitera, selon les circonstances, la place de gouverneur ou celle de secrétaire de la municipalité. Il cannait à merveille toutes les subtilités de la chicane. Il a appris à danser, étudié pendant trois ans les classiques, s'est occupé de médecine et de théologie, avant de s'attacher exclusivement à la jurisprudence. Il est difficile de se faire une idée de son caractère, mélange bizarre de finesse, d'inipudence, de sens commun, de prétention, d'humilité, de vulgarité, de talent, d'égoïsme, d'honnêteté légale, de sécheresse, le tout revêtu d'un vernis d'instruction, et développé par une grande expérience. Remarquait-on une de ses qualités saillantes, on était sûr d'en trouvera côté une autre aussi évidente quoique presque entièrement opposée. En somme, M. Bragg est un homme également capable d'occuper un siège au congrès, ou une place inférieure dans la magistrature. Je l'ai employé à surveiller la propriété de votre père pendant votre absence, parce qu'un individu habitué à tous les détours de la procédure est le plus propre à les déjouer; et j'ai la certitude qu'on ne l'attaquera pas impunément, tant que les cours de justice continueront à taxer les frais avec la même libéralité. »
— Voussemblez connaître cet Aristobule, Grâce; son portrait estil ressemblant.'
— J'ignore comment les frais sont taxés, mais je sais que M. Bragg joint étrangement l'audace à l'humilité, la friponnerie à la probité, et des manières communes à un talent distingué. 11 attend depuis un quart d'heure au salon, et -vous feriez bien de l'admettre, puisqu'on peut le considérer maintenant comme un membre de la famille. Vous savez qu'il va demeurer à Templeton depuis qu'il y a été installé par M. John Effingham. C'est là que j'ai eu l'honneur de le voir pour la première fois.
— L'avez-vous revu depiis?
— Assurément ; et parce que j'ai logé pendant une semaine sous le même toit que lui, il se croit obligé de me rendre visite toutes les fois qu'il vient en ville.
Eve sonna, et Pierre reparut.
— Faites entrer M. Bragg dans la bibliothèque.
Grâce prit un air morne , et sa cousine repassa mentalement la descrijilion faite par John Effingham.
Le personnage en question se présenta sur ces entrefaites.
— Monsieur Aristoliule , dit Pierre en étudiant 1» carte avec soin mais en s'arrêlant au premier nom.
M. Aristobule s'avançait avec assurance , quand il fut déconcerté par la dignité calme de miss Effingham. Comme Grâce l'avait annoncé, il croyait faire partie de la famille, à cause des trois années qu'il avait passées dans la maison de campagne de Templeton , et il ne parlait jamais delà jeune personne sans l'appeler simplement Eve, ou Eve Effingham. Néanmoins il trouva celte familiarité difficile à pratiquer devant celle qui en était l'objet, et quoiqu'il fût rarement à court de paroles, il demeura réduit au mutisme le plus complet.
Eve le tira de son embarras en lui présentant une chaise.
— Je regrette, dit elle, pour n'avoir pas l'air d'accepter la visite, que mon père ne sc trouve pas ici , mais je l'attends d'un moment à l'autre. Y a-t-il longtemps que vous avez quitté Templeton?
Aristobule se remit de sa première émotion et répondit convenablement. 11 était forcé par des motifs dont il ne se rendait pas bien compte de renoncer provisoirement à l'intiniilé qu il avait rêvée, et la réserve de la jeune lille le maintenait à une distance respectueuse.
Il comprit aussitôt, avec un tact qui faisait honneur à sa sagacité, qu'il ne prendrait pied dans la maison que par des voies lentes et détournées. A voir la circonspection qu'il déploya , on ne se serait jamais douté qu'il s'était mis en tête de faire un jour de miss Eve Effingham madame Aristobule Bragg.
— Je ne suis à New-York que depuis avant-hier, répliqua-t-il.
— Il y a si longtemps que j'ai vu nos belles montagnes, et j'étais alors si jeune, que j'ai hâte de les revoir, et que je regrette d'être obligée d'attendre jusqu'au printemps.
— Vous avez pu les comparer aux montagnes d'Europe, auxquelles vous les préférerez indubitablement, miss Effingham.
— Je ne le garantis pas; mais si je consulte mes souvenirs et ceur de mon père , je crois qu'elles doivent être magnifiques.
— Vous savez que vous trouverez de grands changements dans votre résidence.
— Oui , elle a été réparée à la demande de mon père , et d'après les instructions de mon cousin.
— Nous la regardons maintenant comme dénationalisée ; il n'y a rien du moins qui lui ressemble à l'ouest de la ville d'Albany.
— Tant pis , répondit Eve en souriant, car l'architecture américaine est en général d'une noble simplicité. Au reste, M. Effingham est le premier à rire de ses perfectionnements , et il prétend n'avoir fait que développer les plans de l'artiste original qui affectionnait le genre composite.
— C'était un certain Hiram d'Olite , qui a laissé quelques souvenirs aux Etats-Unis , et qui semble s'être proposé d'imiter l'architecture grecque ou romaine.
— Pourtant, dit miss van Courtlaudt, elles ne conviennent ni à notre climat ni à nos habitudes.
Aristobule se leva précipitamment, et s'excusa de n'avoir pas aperçu plus tôt miss van Courtlindt. Comme elle était cachée derrière un paravent, et que l'attention du visiteur avait été concentrée sur la maîtresse du logis, il n'eut pas de peine à se justifier, et la conversation continua.
— L'opinion publique , reprit Aristobule , ne s'en prononce pas moins pour l'école grecque : nos églises , nos banques, nos tavernes, nos palais de justice , nos habilalions particulières, sont uniformément des temples grecs ; et l'un de mes amis vient de construire une brasserie sur le modèle du temple des Vents.
— Si c'était un moulin, je concevrais cette idée. Quoi qu'il en soit, avec les monuments qui les décorent , les montagnes doivent être doublement belles, et j'espère que je leur retrouverai les charmes que leur prête mon imagination.
— Dans le cas oii elles seraient changées à vos yeux , reprit Aristobule, j'ose espérer que vous voudrez bien n'en rien dire.
— Ce sera difficile : j'aurai peine à dissimuler mon désappointement; mais oserai-je vous demander pourquoi vous désirez que je garde mes impressions pour moi ?
— Une opinion défavorable émise par vous , dit gravement Aristobule, contrarierait à l'excès.
— Et par quel motif tient-on particulièrement à mon opinion ?
— Parce que vous avez voyagé, et que vous avez vu d'autres pays.
— Est-ce qu'on réserve le droit de critique à ceux qui n'ont pas voyagé et qui sont incapables d'établir des comparaisons ?
■ — Ce n est pas là ce que je prétends, et quoique je ne puisse pas bien m'expliqiier , je pense que miss Grâce me comprendra. N'êlesvous pas d'avis, miss van Courtlandt, qu'on serait mieux reçu à se plaindre de la monotonie de nos collines, si l'on n'en avait jamais vu d'autres , que si l'on avait passé sa vie sur les Alpes ?
Eve allait se charger de répondre , lorsque John Effingham entra. Les deux gentlemen , car nous compienons civilement Aristobule d^ns celte catégorie , se saluèrent avec cordialité. M. Bragg estimait ùi. John à titre d'homme riche et placé dans une position qui lui permettait de se moquer des autres; M. John considérait M. Bragg à peu près comme un bon chien de garde.
Après quelques instants de conversation tous les deux se retirèrent, et au moment où les dames descendaient au salon, av.'iii le dîner, Pierre annonça qu'un couvert avait été mis pour l'intenduit.