‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 139 sur 280 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Eve et sa cousine trouvèrent au salon sir Georges Templemore et le capitaine Truck. Le premier s'était arrêté à New- York pour voir ses amis ; et le second était sur le point de se rembarquer pour recommencer le cours de ses traversées régulières. M. Bragg et les habitants de la maison composaient le reste de la compagnie.

Aristobule n'.ivait jamais été admis à une table aussi brillante , et pour la première fois de sa vie il voyait dîner aux flambeaux : néanmoins il n'était pas homme à se laisser déconcerter par une nouveauté. Un Européen de la même condition se serait trahi par sa gaucherie cinquante fois avant le dessert; mais M. Bragg ne se distingua que par sa politesse affectée et par la manière dont il se servit. Dédaignant l'usage des fourchettes , il employait son couteau, comme un marchand de charbon emploie la pelle. D'ailleurs, les autres convives étaient trop bien élevés pour s'apercevoir de celte conduite anormale.

KVE EFFI^G1IAM.

BI. Efl'ingliani se faisait servir à la française; les iiiels élaient successi\emcnt découpés par les domestiques et présentés à la ronde, mais ce cérémonial ne convenait pas à l'impatience et à l'esprit d'acquisivilé de l'intendant. Au lieu d'attendre les opérations graduées des écuyers tranchants, il se mit à se jiourvoir lui-même avec une dcilérité qu'il avait contractée dans les tables d'iiole. Il ajouta à son butin une partie de ce qui lui était offert; et pareil à un homme qui a jeté les fondements d'une fortune , il la grossit en faisant des irruptions à droite et à gauche toutes les fois que l'occasion s'en présenta. Les entremets d'un aspect séduisant qui se trouvèrent à sa portée furent accumulés bientôt sur son assiette , et il n'hésita pas a demander à ses voisins une portion des mets qui lui semblaient valoir la peine de se déranger.

M. liraiig parvint ainsi à faire de son assiette un épitomé du premier service. Elle contenait au centre du polsson , du bœuf et du jambon. Autour de ces comestibles substantiels étaient rangés des rognons, des ragoûts , des croquettes , des légumes , et les bords étaient garnis de beune, de sel, de poivre et de moutarde. Cet assemblage était l'œuvre de l'adresse et du temps; aussi le repas était-il à moitié avant qu'Aristobule eût mangé autre chose que la soupe. Le moment où il allait être dédommagé de ses travaux était enfin arrivé, et il se préparait à engloutir le fruit de ses conquêtes , lorsqu'il entendit sauter le bouchon d'une bouteille de Champagne. C'était un vin qu'il affectionnait et qu'il buvait aussi volontiers au commencement qu'à la fin du repas. Sans songer à rejoindre les autres convives, il présenta son verre et savoura avec délices un breuvage très-supérieur aux boissons falsifiées que lui avaimt vendues jusqu'alors les cabaretiers de village , et qui élaien' comme autant de batteries ennemies chargées de mau\ de têle et d'indigestions.

Aristohule faisait claquer ses lèvres; mais, par malheur, son inattention fut mise à profit , et un domestique maladroit lui enleva subtilement son a>sieltc , croyant que la satiété seule avait motivé cet inexplicable salmigondis.

Il fallait tout recommencer à nouveau, et le gérant de Templeton , frustré des entrées , se dédommagea sur le gibier. La nécessité le contraignit à ne manger des plats qu'à mesure qu'ils lui furent offerts, et grâce à sa célérité , il se mit au niveau de ses compagnons. Alors il se mêla à la conversation, que nous prendrons au moment oii il devint l'un de"s interlocuteurs.

Contrairement à !\I. Dodge, Aiistobule n'attachait aucune importance aux distinctions sociales; il traitait comme ses pairs Edouard Effingham ou sir Georges Templemore. L'âge et l'expérience n'étaient rien pour lui; et quant au rang, il ne l'estimait qu'en raison des honoraires qui pouvaient y être attachés. Quelques assertions de M. Effingham, relatives à l'enregistrement des actes, lui parurent entachées d'inexactitude, et il les releva pour son coup d'essai.

— Je vous demande pardon, dit-il en terminant ses explications; mais je connais toutes ces minuties , ayant été chargé par intérim des fonctions de clerc de comté.

— C'est-à-dire, monsieur Bragg, que vous avez été employé aux écritures dans le bureau d'un clerc de comté, fit observer John Effing- Lani , toujours disposé à combattre le mensonge.

— J ai été clerc de comté , monsieur, et aussi régulièrement nommé qu'aucun des fonctionnaires des cinquante-six comtés de ]N'ew-York.

— Quand j'tus l'honneur de vous choisir pour gérer les biens de mon cousin, reprit John d un ton un peu sévère, car il sentait sa réjiutation de véracité compromise, vous écriviez dans le bureau du clerc , mais vous n'étiez pas clerc vous-même.

— Rien n'est plus vrai, répliqua M. Bragg sans se déconcerter , j'étais alors simple commis, mais deux mois plus tard j'ai remplacé le titulaire.

— Cependant vous continuez à exercer votre profession d'avocat.

— Mon Dieu, oui, il faut bien faire quelque chose, et tâcher de combler les vides que laissent au barreau tant d'attorneys qui abandonnent la partie pour se lancer dans les spéculations industrielles.

— Oserai-je vous demander lesquelles' dit sir Georges.

— Les chemins de fer , les minoteries , et surtout les villes occidentales.

— Les villes occidentales ! s'écria sir Georges, qui»se crut mystifié.

— M. Bragg veut dire, reprit John Effingham, que ces messieurs achètent et vendent des terres oii ces villes existeront dans cent ans.

— C'est possible, repartit Arislobule avec un regard malin; mais on s'attend à les voir surgir au bout d'un an , que dis-je ! d'une semaine. On a fait récemment de grandes fortunes dans ce pays-ci avec un capital d'espérances.

— Et vous avez été capable de résister à ces tentations? demanda M. Effingham : je dois vous savoir gré, monsieur, d'avoir persisté à me consacrer votre temps , quand tant d'occasions de s'enrichir se présentaient.

Aristohule s'inclina d'autant plus bas que sa conscience lui reprochait d'avoir abandonné son poste, pendant plusieurs mois , pour s'occuper de la fondation de villes occidentales.

— C'était mon devoir, répondit-il , |iour ne pas dire mon plaisir. 11 y a ici beaucoup d'occupations avantageuses , sir Georges, qu'on a négligées pour le commerce des villes. Celui du lait, par exemple,

est d'un bon rapport; on m'a dit beaucoup de bien de la vente des patates, et les pêches donnent des bénéfices énormes.

— Et qu'on acquiert plus honnêlemenl que dans ce commerce de villes dont vous parliez, dit tranquillement Edouard Effingham.

Aristohule jrarut un peu surpris, car il croyait légitime tout ce qui était avantageux, et honnête tout ce que les lois ne défendaient pas. Toutefois, voyant que la compagnie était disposée à l'écouler, et ayant réparé le temps perdu sous le rapport de l'alimentation , il suivit le cours de ses idées.

— Beaucoup de familles ont quitté l'Otsego depuis deux ans ; la fièvre de l'émigration s'est emparée de tout le monde, et la plupart des comtés voisins ont perdu une partie de leur population.

— 11 s'agit sans doute, dit Edouard, de la population flottante, et non pas de celle qui est fixée dans le pays.

— Les émigrants sont presque tous des gens nomades par habitude ; nous en comptons beaucoup parmi nous, sir Georges, en affaires comme en politique, et je crois que les Anglais sont généralement plus stationnaires.

— Oui , répondit sir Georges , plusieurs générations se succèdent à la même place; nous aimons l'arbre que nos ancêtres ont planté, le toit qu'ils ont bâti , le foyer autour duquel ils se sont assis , la terre qui couvre leur dépouille niorte'le.

— C'est un sentiment très-poétique, repartit Aristohule; mais ils doivent de temps en temps apporter de grands obstacles aux opérations industrielles.

— Aux opérations industrielles?

— En quoi sont-elles contraires, s'il vous plaît, aux affections de famille , à l'amour des aïeux , aux liens solennels que forment l'histoire et les traditions?

— Ici , monsieur, l'histoire ne nous gêne pas beaucoup , et chacun peut suivre en paix rim|)ulsion de ses intérêts. Il faut plaindre une nation sur laquelle pèse le passé , puisque l'esprit d'aventure y est constamment arrêté par les souvenirs. Nous n'en avons presque pas, et en cela, comme en beaucoup d'autres choses, nous pouvons nous estimer heureux.

Sir Georges Templemore avait trop de tact pour exprimer les idées qu'éveillait en lui une pareille doctrine. Il fut récompensé de sa réserve par les sourires d Eve et de Grâce. Cette dernière, en ce moment, lui parut non moins charmante que sa cousine, dont elle n'avait pas l'élégance accomplie, mais qu'elle surpassait en naïveté.

— Je sais, reprit John Effingham, que les peuples anciens ont à lutter contre des difficultés qui nous sont inconnues; mais j'avoue que le genre de supériorité que vous nous attribuez ne m'avait jamais frappé.

— Les économistes et même les géographes, dit Aristohule, ont oublié de le faire ressortir; mais les hommes pratiques le remarquent chaque jour davantage. On m'a dit, sir Georges Templemore , qu'il était difficile en Angleterre de faire passer des rues et des grands chemins à travers des propriétés particulières , et qu'un chemin de fer ou un canal était souvent obligé de faire un détour pour éviter un cimetière.

— C'est là l'exacte vérité, monsieur.

— INotre ami M. Bragg , interrompit John Effingham , ne voit dans la vie que des moyens, mais il n'en cherche pas le but.

— Le but ne saurait être atteint sans les moyens. Comme vous en conviendrez vous-même, monsieur John, si je veux ariver au ternie d'une route, je dois m'applaudir d'être né dans un pays où l'on marche toujours en avant sans tenir compte des obstacles. L'homme qui invoquerait la mémoire de ses ancêtres pour s'opposer à un progrès serait très-mal reçu chez nous par ses contemporains.

— \oulez-vous me permettre de vous demander, monsieur Bragg, dit le baronnet , si vous n'éprouvez vous-même aucun attachement local; si un arbre ne vous est pas plus agréable qu'un autre; si la maison où vous êtes né n'est pas plus be^le à vos yeux que celle où vous n'êtes jamais entré ; enfin si l'autel devant lequel vous avez longtemps prié n'est pas plus sacré pour vous que celui que vous aperceviz en passant?

— C'est toujours avec un sensible plaisir que je réponds aux qiKStions des voyageurs, car je pense qu'en éclairant les nations sur le compte les unes des autres, on encourage le commerce, on facilite les affaires. Je vous dirai donc qu'un hom.jie n'est point un chat, pour préférer une localité à ses propres ii.térêts. Quelques arbres ont été l'objet de ma prédilection, j'en conviens, et je m'en rappelle un surtout dent le scieur de long tira huit cents pieds de planches, abstraction faite des copeaux. Quant à la maison où je suis né, je ne puis en parler, attendu qu'elle a été abattue peu de temps après ma naissance, ainsi que celle qui l'a repiplacée. En ce qui concerne les autels, nous n'en avons pas dans notre secte.

— L'église de INL Bragg est complètement nue, dit John Effingham; on n'y reconnaît point d'autels, et je doute qu'il se soit jamais mis à genoux.

— Notre secte reste toujours debout . répondit Aristohule avec une certaine fierté; mais en fait de maison , monsieur Edouard , on croit généralement qie vous auritz pu vous dispenser de faire réparer la vôtre. Si elle avait été démolie, on aurait pu en vendre avantageuse-

EVE EFFINGHAM

ment les matériaux; et on aurait réalisé un joli bénéfice en faisant passer une rue à travers la propriété.

— Mais dans ce cas, monsieur liragg. je n'aurais plus eu de maison.

— Vous en auriez construit une autre sur un terrain moins cher.

— Mtnsieur, je ressemble aux chats, et j'aime les localités que j'ai longtemps fréquentées.

Ârislobule ne perdait pas aisément contenance, mais il fut réduit au silence pas le ton d'Edouard Effingham, dont la figure imposante devint rouge d'émotion. Cet incident suspendit la conversation que nous avons rapportée exactement , comme propre à faire connaître , mieux qu'une description , le caractère d'un homme qui jouera un certain rôle dans notre histoire.

— J'espère, capitaine Truck, dit John Elïmgham pour changer l'entretien , que vos armateurs ont été satisfaits de la manière dont vous avez sauvé leur propriété des mains des Arabes.

— Les hommes, quand il s'agit d'argent, songent moins à ce qu'ils recouvrent qu'à ce qu'ils perdent, répliqua tristement le vieux marin. En somme, je ne suis pas mécontent, et tant que vous, mes passagers et mes amis, ne m'adresserez pas de reproches, j'aurai la conviction d'avoir accompli mes devoirs.

Eve se leva de table, ouvrit une armoire et en tira un bol d'argent artislement ciselé , qu'elle déposa gracieusement devant le capitaine du AJontauk. Presque au même instant, Pierre apporta sur un plateau une belle montre, un porle-voix en argent massif et une paire de petites pinces d'argent pour tenir un charbon.

— Voici de faibles témoignages, dit Eve, de notre rfconnaiss^nce et de l'estime que nous ont inspirée votre habileté et votre courage.

— Ma chère jeune dame , s'écria le vieux marin touché jusqu'au fond de l'a me, ma chère jeune dame !.. Eh bien , que Dieu vous bénisse! Dieu vous bénisse tous I vous aussi, monsieur John Elling-

ham... et vous, sir George Et dire que j'ai pris ce vagabond pour

un baronnet! Puisse le Seigneur m'oublier dans le plus terrible

ouragan, si j'oublie jamais moi-même de qui me viennent ces présents, et pourquoi ils m'ont été donnes !

Ici le digne capitaine fut obligé de boire un peu de vin pour faire

Easser son émotion. Arislobule profita du moment pour s'emparer du ol, qu'il soupesa, afin d'en calculer approximativement la valeur intrinsèque. Le capitaine Truck s'en aperçut, et reprit le bol sans cérémonie. Ce ne fut que par égard pour les dames qu'il s'abstint d'un éclat, qui aurait équivalu à une déclaration de guerre.

— Permettfz, monsieur, dit-il sèchement. Ce bol est aussi précieux à mes yeux que s'il était fait des os de mon père.

— Je le crois bien, répondit l'intendant , il a coûté au moins cent dollars.

— Que m'importe , monsieur ! Ma chère jeune dame , éclairez-moi sur le véritable prix de ces cadeaux. Lequel vient de vous?

— Le bol à punch est mon ofl'rande , dit Eve en souriant, quoique l'émotion naïve et profonde du marin lui arrach,àt une larme , j'ai pensé qu'il nous rappellerait à votre mémoire toutes les fois que vous le rempliriez.

— Oui , oui, par le ciel ! et M. Saunders n'a qu'à bien se tenir , si ce bol n'est pas toujours aussi brillant que la quille d'une frégate en croisière. A qui dois-je les pinces à charbon?

— Elles viennent de M. John Effingham , qui assure qu'avec ce faible présent il ira plus droit que nous à votre cœur.

— Il ne me connaît pas, ma chère jeune dame : personne plus que vous ne m'a touché le cœur , personne , pas même ma pieuse mère ! Néanmoins je remercie bien sincèrement M. John Effingham , et je fumerai rarement sans pensera lui. Je dois la montre à M. Edouard, et le porte-voix à sir George.

Dès signes de tète assez affirmatifs prouvèrent au capitaine qu'il avait raison , et il donna une poignée de main cordiale aux deux personnages , en assurant qu'il éprouverait un sensible plaisir à se retrouver avec eux dans la position périlleuse à laquelle ils venaient d'échapper.

Cependant Aristobule, malgré l'échec qu'il avait essuyé, parvînt à se saisir de tous les objets, à les examiner, et à se former une idée exacte de leur prix réel. Il ouvrit même la montre, et en étudia avec soin les rouages.

— Monsieur, lui dit le capitaine Truck , j'ai pour ces choses plus de respect que vous en avez pour le tombeau de votre père ; que je sois chat ou non , elles navigueront avec moi jusqu'à la fin de ma carrière. S'il y a encore quelque vertu dans un testament, elles partageront ma dernière demeure sur mer ou sur terre. Ma chère jeune dame , suppléez à mon défaut d'éloquence; mais soyez silre que le punch me paraîtra plus doux quand je le prendrai dans ce bol.

— Nous allons au bal ce soir, dit Edouard Effingham pour mettre un terme aux remercîments du capitaine. Je suis assez intime daos la maison pour y présenter des étrangers , et j'espère , messieurs , que vous voudrez bien me faire le plaisir d'être de la partie.

Aristobule y consentit avec empressement; le capitaine déclara d'abord qu'il n'était pas habitué au monde, mais il finit par se rendre aux instances de John Effingham.

Les dames ne restèrent à table que quelques minutes de plus. M. Edouard fut fidèle à l'ancienne coutume de vider une bouteille

avant de se rendre au salon C'est un usage qu'on observe en Amérique uniquement parce qu'il existe toujours en Angleterre, et l'on peut affirm;>r qu'il disparaîtra à New-York dès qu'on y apprendra qu'il a cessé à Londres.

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