‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 140 sur 280 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Comme le capitaine Truck avait obtenu la permission d'essayer se» pinces d'argent en allumant un cigare, sir George Templemore chargea Pierre de demander aux dames si elles voulaient l'admettre dans leur société. Cette faveur lui ayant été accordée , le baronnet s'esquiva sans bruit.

— Eh bien ! sir George, Ini dit Eve , il parait que vous fuyez la fumée.

— Croyez bien, mesdames, que ce n'est pas là le seul motif...

— Oh ! nous savons parfaitement que la fumée de la flatterie ne vous est pas étrangère; aussi nous vous tiendrons quitte de tout ce que vous pourriez dire en l'honneur de la circonstance... Notre brave capitaine n'est-il pas un trésor dans son genre ?

— Ma foi, puisque vous me permettez de parler des hôtes de votre père, je ne crois pas possible de séparer deux hommes aussi complètement opposés que le capitaine Truck et ce M, Bragg. Ce dernier est un des personnages les plus extraordinaires que j'aie jamais rencontrés.

— Vous trouvez ? pourtant cet homme , qui fait toutes sortes de métiers, ne se croirait pas indigne d'aspirer à la présidence des Etats- Unis.

— Mais sans aucune chance pour y arriver ?

— Je n'en répondrais pas. Assurément M. Aristobule doit subir une transformation bien complète avant de s'élever à cette hauteur; mais dès qu'on est sorti des limites du pouvoir héréditaire , la porte est ouverte au chapitre des accidents. L'empereur Alexandre se qualifiait d'heureux accident, et si nous étions destinés à avoir pour président M. Bragg, nous l'accepterions comme un malheureux accident.

— Votre républicanisme est indomptable , miss Effingham , et je renonce d'autant plus à vous convertir que vous avez pour appui votre père et votre cousin. Tout en blâmant les institutions de leur pays, ils y sont au fond sincèrement attachés,

— Ils les condamnent, sir George , parce qu'il leur semble déraisonnable de faire l'apologie de ce qui n'est point parfait ; ils y sont attachés , parce que l'observation les a convaincus que nous valons encore mieux que la plupart des autres nations.

— Je vous assure, dit Grâce, que la plupart des opinions de M. John lui sont personnelles; il censure ce qui nous plaît, il aime ce que nous censurons. Mon cher oncle non plus n'est pas tout à fait d'accord avec ses compatriotes. Pour ma part, je déteste la république.

Cette déclaration , en harmonie avec les sentiments monarchiques de sir George , lui fit trouver de nouveaux charmes dans miss van Courtlandt. A partir de ce moment, il lui accorda plus d'attention; mais ne voulant pas fomenter les dissidences d'opinion qui existaient entre les deux jeunes filles, il amena la conversation sur un autre sujet.

— Je voudrais savoir, dit-il , si vous avez à New-York comme à Londres ou à Paris, des quartiers aristocratiques; si vous avez votre Piccadîlly , votre Russell square , votre chaussée d'Antin , votre faubourg Saint-Germain ?

— C'est miss van Courtlandt qui peut seule se charger de répondre à une pareille question.

Grâce rougit, car c'était la première fois qu'elle était interrogée sur ce sujet par un étranger intelligent.

— Je ne sais si je comprends bien vos allusions, dit-elle : mais je crains que sir George me demande si nous admettons des distinctions dans notre société.

— Et pourquoi le craignez-vous ?

— Parce que cette question impliquerait des doutes sur notre civilisation.

— Il y a souvent, reprit Eve , à Londres et à Paris même plus de distinction que de différence réelle. Si j'ai bien compris sir George, il désire savoir jusqu'à quel point nous faisons cas des individus en raison des rues et des places qu'ils habitent.

— Ce n'est pas précisément cela , miss Effingliam ; dans la classe aisée, dont les membres pourraient à la rigueur vivre sur un pied d'égalité, reconnaissez-vous des élégants, des élégantes, des gens exclusifs, dts coteries particulières ?

— Il est impossible, répondit Eve, qu'il ne se forme pas de coterie dans une ville de trois cent mille habitants.

— Sans doute, mais en est-il quelques-unes que l'opinion place audessus des autres, sinon par des règlements positifs, du moins pir un consentement tacite ?

— Assurément , dit Grâce , qui prenait courage à mesure qu'elle comprenait mieux ce dont il s'agissait. Par exemple , les anciennes familles fout bande à part, quoiqu'elles ne gardent peut-être pas assez leur décorum.

— Les anciennes familles ! s'écria sir George Templemore : comment se fait-il qu'on en reconnaisse dans une république?

EVE EFFINGHAM

I\ic„ de plus ficile à expliiiucr pour quiconque a réfléclii sur

l'élat du pays. Uabora il est de vieux noms d'origine européenne; ensuite la richesse et le mérite sont pïrtôut de grandes causes de distinclion. Quand l'une ou l'autre , ou toutes deux réunies se trouvent pendant plusieurs générations dans une famille américaine , nous lui donnons avec raison la qualification d'ancienne. Les républiques ont leur histoire comme les monarchies, et quelle que soit la forme de gouvernement, les noms historiques y ont toujours de la valeur. Celui de miss van Courtlandt, par exemple, est justement honoré.

— Ces explications sont assez satisfaisantes; pourtant j'avoue que l'existence dune espèce d'aristocratie ne me semble iioint d'accor(' avec vos institutions.

— Je soutiens , au contraire , reprit Eve , que l'aristocratie est plus logique aux Etats-Unis qu'en Europe.

— Vous aimez les paradoxes, à ce que je vois, miss ElVingham ; mais je ne sais trop comment vous soutiendrez celte nouvelle thèse.

— Si j'avais ici mon ancien allié, ntonsieur Powis, répondit la jeune fille en prenant tout à coup un ton mélancolique , je le chargerais de plaider la cause que je vais défendre en son absence. En Europe, les fonctions, le pouvoir, et iiar conséquent la considération, sont généralement héréditaires, tandis que chez nous tout dépend de l'élection. On doit être certainement plus fier d'ancêtres qui ont dû leur élévation au choix de liurs concitoyens, que d'ancêtres placés au premier rang par le hasard de naissance, i.a seule différence entre l'Angleterre et l'Amérique , en ce qui regarde les familles, c'est que vous donnez des titres, tandis que nous n'accordons que de la considération. Notre noblesse est basée sur l'estime publique, et la vôtre sur des parchemins. Au reste, puisque vous êtes curieux de connaître notre société, le mieux est de vous la faire voir, et nous commencerons dès ce soir.

Comme l'heure n'était pas encore avancée, les deux cousines tinrent conseil ensemble , et convinrent de présenter sir Georges dans deux maisons , avant de se rendre au bal que donnait madame Houston. Il fut décidé qu'on se ferait accompigner par John Etiinghani et jiar le capitaine Truck , mais qu'on laisserait Aristobule avec M. Edouard , qu'on retrouverait ensuite au bal. Dès que ces arrangements furent pris , les dames se retirèrent pour s'habiller , et sir George passa dans la bibliothèque, oii John ne tarda pas à le rejoindre. Leur entretien roula bientôt sur la société américaine, que le baronnet était avide de connaître , et sur laquelle il n'avait que les idées confuses d'un Européen.

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