‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 15 sur 280 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

La rencontre de l'Indien et de sa femme n'eicita aucune surprise dans la majorité des assistants. Mais tous ceux qui connaissaient la manière dont le chef avait abandonné la troupe de Cap conçurent des soupçons qui malheureusement n'étaient pas faciles à éclaircir. L'Eclaireur, seul en état de s'entretenir avec les prisonniers, car on pouvait les considérer comme tels, prit Tête-de-Flèche à part et lui fit subir un interrogatoire. Le Tuscarora répondit avec le stoïcisme d'un Indien. li expliqua sa disparition par un fait très-simple et assez vraisemblable.

— Je croyais, dit-il, que nous allions tous être massacrés sur la place lorsque notre retraite a été découverte, et je me suis enfui pour sauver ma vie.

C'est bien, répondit l'Eclaireur feignant de croire aux excuses du

sauvage. Mon frère s'est conduit sagement; mais pourquoi sa femme l'a-t-elle suivi ?

— Est-ce que les femmes des visages pâles ne suivent pas leurs maris ? L'Eclaireur ne tournerait il pas la tête pour voir si celle qu'il aime vient après lui?

Le guide était favorablement disposé pour admettre la force de cet argument, dont Mabel occupait constamment les pensées. Le Tuscarora vit que son excuse était admise sans deviner pourquoi, et attendit avec une dignité calme la question suivante :

— C'est raisonnable et naturel , se dit l'Eclaireur se servant involontairement de l'anglais pour se parler à lui-même. Vos paroles sont pleines de sens, ajouta-t-il en reprenant le dialecte indien ; mais pourquoi mon frère a-t-il été si longtemps éloigné du fort? Ses amis ont souvent pensé à lui; mais ils ne l'ont jamais vu.

Si la daine accompagne le daim , le daim doit à son tour accompagner la daine, répondit le Tuscarora en souriant et en posant an doïgt sur l'épaule de son interrogateur. l\oséo-de-Juin avait suivi Têtede-Flèche, et il était juste que Tête-de-Flèche suivît sa femme qui s'était fourvoyée, et qu'on forçait à faire la cuisine dans un wigwam étranger.

— Je vous comprends, Tuscarora : Kosee-de-Juin était tombée entre les mains des Iroquois, et vous marchiez sur leurs traces.

— L'Eclaireur voit une raison aussi aisément qu'il découvre la mousse des arbres.

— Et depuis combien de temps avez-vous retrouvé votre femme ?

— Depuis deux soleils. Rosée-de-Juin n'a pas tardé à venir lorsque son époux lui a indiqué la route.

— Tout cela est naturel et conforme aux principes du mariage; mais d'oii vous vient ce canot, et pourquoi, au lieu de vous rendre au fort , vous dirigiez-vous vers le Saint-Laurent?

— Ce canot est le mien : je l'ai pris sur la plage auprès du fort , mais je n'ai pas osé aller trouver le père , qui m'aumit demandé sa fille.

Ce qui tendait à confirmer cette assertion , c'était que Tète-de- Flèche, après avoir reçu la moitié de son salaire, au commencement du voyage, s'était abstenu de demander le surplus. Il avait montré en cela de la délicatesse, quoique dans les idées de l'Eclaireur, il eût été plus convenable d'aller trouver le père et de lui révéler ce qui s'était passé.

— Vos explications coulent comme une cascade , répondit-il après un moment de réflexion. Vous avez agi en peau rouge; vous ne vouliez pas voir le chagrin du père de la jeune fille.

Tête-de-Flèche inclina légèrement la tète en signe d'adhésion.

— Mon frère me dira encore une chose , ajouta l'Eclaireur, et il n'y aura plus de nuages entre son wigwam et la maison forte des Yenguis. Si son haleine peut dissiper ce reste de brouillard , ses amis le regarderont assis à son foyer; il pourra les regarder aussi , et oublier qu'ils sont guerriers, car ils auront déposé leurs armes. Pourquoi la pirogue de Tête-de-Flèche allait-elle au Saint-Laurent , oit il n'y a que des ennemis?

— Pourquoi l'Eclaireur et ses amis y vont-ils ? demanda le Tuscarora avec calme : le Tuscarora peut suivre le même chemin qu'un Yenguis.

— Nous sommes en mission, Têle-de-Flèche, nous faisons les affaires du roi, et nous avons le droit d'être ici, sans avoir celui de dire pourquoi nous y sommes.

— Tète-de-Flèche a vu le grand canot. Il pagayait vers le soleil couchant, pour regagner son wigwam. Mais, s'apercevant que le jeune Eau-Douce allait d'un autre côté , il a changé de direction , pour rejoindre celui dont il aime à voir le visage.

— Il suffit , Tuscarora , et vous êtes le bienvenu. Vous mangerez de notre venaison, et puis nous nous séparerons. Nous marchons vite , et en restant trop longtemps à bord , vous vous éloigneriez de votre habitation. L'Eclaireur alla rejoindre ses compagnons, et rendit compte de son enquête. Il paraissait croire aux déclarations de Tèle-dc-Fièche, mais ses auditeurs, à lexceplion de Jasper, ne partagèrent point son opinion.

— Il faut mettre ce sauvage aux fers sur-le-champ, maître Dunham, s'écria maître Cap , dès que l'Eclaireur eut achevé son récit ; il faut le confier au capitaine d'armes, s'il existe un officier de ce genre dans la marine d'eau douce, et constituer une cour martiale au premier port que nous atteindrons.

— Il est inutile de l'enchaîner tant que nous serons à bord, répondit le sergent; mais il importe de le retenir et d'examiner celte aft'aire demain matin.

On fit approcher Tète-de-Flèche pour lui apprendre la résolution adoptée par le conseil. L'Indien écouta gravement. Loin de faire des objections , il se soumit avec cette dignité impassible que les aborigènes américains opposent à la mauvaise fortune. Jasper fit orienter les voiles, et le Veloce reprit sa course.

Le moment approchait où l'on réglait d'ordinaire le quart, et oii l'équipage se livrait au repos. Presque tout le monde descendit dans l'entre-pont. Il ne resta sur le pont que Cap, le sergent, Jasper et deux matelots. Tête-de-Flèche se tint à l'écart , se renfermant dans une orgueilleuse réserve , et observant avec calme ce qui se passait. Roséc-de-Juin , placée à ses côtés , montrait cette humble passivité qui caractérise une femme indienne.

Au moment de quitter le pont, le sergent dit d'un ton affectueux :

— Vous trouverez en bas une place pour votre femme aux besoins de laquelle ma fille pourvoira , et voilà une voile sur laquelle vous pouvez vous coucher.

— Je remercie mon père. Les Tuscaroras ne sont pas pauvres. Rosée-de-Juin ira chercher mes couvertures dans le canot.

— A vos souhaits, mon ami. Nous croyons nécessaire de vous retenir, mais non pas de vous incarcérer ou de vous maltraiter. Envoyez votre squaw chercher les couvertures dans le canot , et allez-y vousmême pour y prendre les rames. Il est bon de s'en emparer , Eau- Douce , ajouta le sergent à vois basse , car l'î sommeil peut gagner parmi nous les plus vigilants.

Jasper fit un signe d'assentiment, et Tête-de-Flèche obéit en silence, ainsi que Rosée-de-Juin, qui semblait étrangère à toute résistance. Dans le canot, l'Indien parut vivement gronder sa femme pour avoir mis de coté une couverture , au lieu d'une autre qui convenait mieux à son tyran.

— Allons, dépêchez-vous , Tête-de-Flèche , dit le sergent qui avait envie de dormir, et qu'impatientait la lenteur des deux sauvages. 11 se

fait tard , et nous autres soldats nous devons nous coucher de bonne heure pour nous lever de même.

— Tète de-Flèche vient, répondit le Tuscarora en se dirigeant vers l'avant de sa pirogue.

D'un coup de son couteau acéré , l'Indien coupa la corde qui retenait l'embarcation. Cette opération fut accomplie avec tant d'adresse et de célérité, que le canot se trouvait par la hanche du vent du Véloce avant que le sergent s'en fût aperçu.

— La barre dessous ! cria Jasper en filant l'écoute de foc de ses propres mains.

Le cutter vira rapidement et courut dans le lit du vent; mais le Tuscarora avait prévu cette manœuvre, et, aidé par sa femme, il se dirigeait au sud-ouest, de manière à gagner à la fois le vent et la côte. Jasper sentait la nécessité de faire son abatée avant de perdre son air; et deux minutes après qu'on eut mis la barre dessous, le Véluce eut les voiles masquées à l'avant , et abattit pour courir la bordée opposée.

— Il nous échappera , dit Jasper en comparant la situation respective du cutter et du canot. Le rusé coquin rame droit au vent , et il nous sera impossible de l'atteindre.

— Vous avez un canot, s'écria le sergent; mettez -le à flot, et donnez-lui la chasse !

— Ce serait inutile. Si l'Eclaireur était sur le pont , nous aurions quelque chance , mais à présent tout espoir est perdu.

Cap et le sergent se résignèrent. En effet le rivage n'était qu'à un demi-mille , et le canot pouvait y arriver avant qu'on eût fait les préparatifs pour le poursuivre. On mit à regret la barreau vent ; le cutter vira sur sa quille, et continua sa route. Cap et le sergent se prêtèrent machinalement à ces manœuvres; mais quand elles furent achevées, Cap prit Dunham par un bouton de son habit, et l'ayant entraîné vers la porte de la cabine, il commença à lui ouvrir son cœur.

— Ecoutez-moi , frère Dunham , dit-il d'un air sinistre. Voici une affaire qui exige la plus grande circonspection. Je regarde la capture de Tête-de-Flèche comme une circonstance grave, et son évasion comme une circonstance plus grave encore. Ce Jasper Eau-Douce me paraît compromis.

— Les deux faits sont contradictoires, mon frère; si Jasper a eu tort de laisser échapper l'Indien , il a eu raison de le prendre.

— Sans doute , mais deux circonstances ne se détruisent pas l'une l'autre , comme deux négations ; suivez l'avis d'un vieux marin, sergent ; il n'y a pas un moment à perdre pour assurer le salut du navire et de tous ceux qui sont à bord. Nous filons six nœuds à l'heure, et comme les distances sont courtes sur cette mare, nous pouvons nous trouver demain matin dans un port fiançais , et demain soir dans une prison française.

— C'est assez probable. Que me conseillez-vous, mon frère?

— De mettre Eau-Douce aux arrêts sur-le-champ, de le confier à la garde d'une sentinelle, et de me donner le commandement du cutter. Vous en êtes le maître , puisque le navire appartient à l'Etat, et que vous commandez les troupes de l'expédition.

Le sergent Dunham délibéra plus d'une heure sur l'opportunité de cette mesure; car il était d'ordinaire prudent et circonspect, quoiqu'il agît avec promptitude une fois qu'il avait pris une résolution. Il avait longtemps eu une confiance absolue dans Jasper; mais les intrigues des Français étaient tellement redoutées, et les avis de son commandant avaient produit une telle impression dans son esprit, qu'il oubliait tous les services passés du jeune marinier. Cependant, avant de rien arrêter, il résolut de consulter le quartier-maître.

Il est fâcheux pour un homme indécis d'en consulter un autre qui désire obtenir ses bonnes grâces, car celui-ci donne presque toujours l'avis qu'il croit devoir être le plus agréable à celui-là. Le lieutenant Muir était trop bon politique pour contrarier les parents de la femme qu'il espérait épouser. L'affaire lui fut contée par Cap, qui lui laissa entrevoir de quel côté il désirait que penchât la balance. Les explications du vieux marin furent tellement concluantes , que le lieutenant pensa réellement, abstraction faite de toute condescendance, qu'il fallait ôter momentanément à Jasper la direction du navire.

Une fois décidé, Dunham annonça sans ambages à Jasper qu'il croyait nécessaire de le priver provisoirement du commandement du cutter, et de le conférer à son beau -frère. La surprise de Jasper fut grande, et pour le calmer, le sergent lui rappela que le service militaire exigeait parfois des arrangements mystérieux , dont la cause semblait au premier abord inexplicable.

Malgré son étonnement, le jeune commandant, accoutumé à la soumission militaire , annonça lui-même à ses matelots qu'ils recevraient désormais les ordres de Cap. Cependant on lui dit, que non-seulement il devait rester dans l'entre-pont, mais qu'on y consignait encore son second, vulgairement appelé le pilote, à cause de la connaissance qu'il avait du lac. Alors Jasper changea de visage , et parut en proie à une vive émotion, que, sous l'empire de la méfiance, Cap interpréta naturellement de la manière la plus défavorable.

Dès que les deux prévenus furent sous le pont , la sentinelle placée à l'écoulille , reçut l'ordre de les surveiller de près , et de ne pas les laisser remonter'. Celte précaution était inutile, car Jasper et son se-

L'ONTARIO

cond s'étendirent silencieusement sur letir matelas, qu'ils ne quittèrent pas de la nuit.

— El maintenant, sergent, dit maître Cap, ayez la bonté de m'indiquer la ruute et la distance , pour que je me maintienne dans la bonne voie.

— Je ne le puis, répondit Dunham assez embarrassé de la question. Kous allons à la station des Mille-lies , pour y relever un poste, ainsi que le portent mes ordres écrits. Mais vous avez du moins une carte qui peut me servir de guide.

— Je crois que Jasper ne s'en est jamais servi.

— Quoi? pas une carte, sergent Dunham !

— Pas même un trait de plume. Nos marins naviguent sur ce lac sans aucune espèce de documents écrits ou dessinés.

— Comment diable font-ils? Croyez-vous, sergent Dunham, que je puisse trouver une île entre mille , sans eu connaître le nom ni la position?

— Quant au nom, frère Cap, il vous importe peu, puisqu'aucune de ces îles n'ayant de nom , il vous est impossible de vous méprendre à ce sujet. Pour la position, je n'en puis rien dire , vu que je ne suis jamais allé dans ces parages ; mais l'un des matelots pourra vous l'indiquer.

— Un moment, s'il vous plaît, sergent Dunham. Si je commande ce navire, ce doit être sans tenir conseil avec le coq et le mousse. Un patron est un patron et doit avoir une opinion à lui-même erronée. Vous connaissez assez le service pour comprendre qu'il vaut mieux qu'un commanant aille de travers , que de ne pas aller du tout. Il est possible que je coule à fond, mais, morbleu, je coulerai marilimement, et avec dignité.

— IVIais, frère Cap , je n'ai nulle envie de vous voir couler bas.

— Eh bien, il y a un moyen d'obtenir des renseignements sans montrer de l'ignorance. Je vais interroger adroitement le timonier, et je saurai lui tirer les vers du nez.

Cap , suivi du sergent s'approcha avec assurance du jeune homme qui tenait la barre, et lui parla du ton d'un supérieur qui daigne s'entretenir avec un subalterne favorisé.

— L'air est doux ce soir, dit-il. La brise de terre souffle sans doute ainsi toutes les nuits.

— Oui, dans cette saison de l'année, répliqua le timonier , portant respectueusement la main à son chapeau.

— Le vent se maintiendra sans doute au milieu des MUle-Iles, quoique nous ayons alors la terre de toute part... Vous connaissez ces Mille- Iles?

— Mon Dieu non, monsieur , le plus vieux marin du lac ne les connaît pas, et la plupart n'ont pas plus de nom qu'un enfant mort sans baptême.

— Vous devez savoir du moins s'il y a un bon mouillage à la station oit nous allons ?

— Non, monsieur, attendu qu'on n'y jette jamais l'ancre, et que maître Eau-Douce amarre toujours le cutter au rivage.

— Quel chenal prenez-vous d'ordinaire pour arrivera la ville?

— 11 n'y a pas là de ville, maître Cap ; et, quant au chenal, je ne le connais p:is. Lorsque nous approchons du poste ou que nous appareillons , maître Eau-Douce fait descendre sous le pont tout le monde, à l'exception du pilote.

— C'est encore une circonstance, dit Cap au sergent en le prenant à part; mais comment diable vais-je trouver la route de la station ? sera-ce à l'aide du flair, comme les chiens de l'Eclaircur?

— Interrogez encore le timonier, répliqua Duuham. Je doute qu'il soit aussi ignorant qu'il feint de l'être.

— Hum! c'est encore une circonstance. Celte aventure devient tellement hérissée de circonstances qu'on finit par s'y perdre. Il faut pourtant tâcher de l'cclaircir... Savez-vous, continua-t-il en s'adressant au timonier, la latitude et la longitude de l'ile oii nous allons ?

— Plaît-il ?

— La latitude et la longitude. Je vous adresse cette question pour «avoir jusqu'à quel point va l'éducation des marins d'eau douce.

— Je pense, répliqua le jeune homme avec hésitation, que latitude est un mot français pour désigner les lacs supérieurs, et que la longitude est la taille voulue par les règlements pour entrer au service du roi.

— Que me contez-vous là 1 s'écria Cap avec un sifflement pareil à celui d'un soufQet d'orgue cassé ; savez-vous au moins vous servir de l'azimut et de la boussole pour mesurer les distances ?

— Quant à l'azimut, je n'en ai jamais entendu parler; mais, pour les distances , nous savons les mesurer , et nous calculons les quarts du compas ni plus ni moins que des amiraux : nord, nord-est quïrt de nord, nord-est, nord-est quart d'est, est-nord-est, est quart de nord-est...

— Assez, assez; vous amèneriez un changement de temps en continuant de la sorte. Je vois clairement, sergent, ajouta-t-il en baissant la voix, qu'il n'y a rien à espérer de ce drôle. Je vais courir cette borjlée pendant deux heures encore, puis nous mettrons en panne, et nous jetterons la soude.

Le sergent ne fit aucune objection , et, comme la brise était tombée, ce qui arrive d'ordinaire pendant la nuit , il s'élenHit sur une voile et

dormit bientôt du profond sommeil d'un soldat. Cap continna i se promener sur le pont , car c'était un homme dont le corps de fer bravait la fatigue , et il ce ferma pas les yeux de toute la nuit.

Il faisait grand jour lorsque Dunham s'éveilla, et en se levant il laissa échapper une eiclamation de surprise. Le temps était changé complètement. La vue était bornée par une brume épaisse, et le lac couvert d'écume. Maître Cap lui expliqua brièvement ce qui était arrivé. Après s'être maintenu calme jusqu'à minuit , le vent avait tout à coup sauté au nord-est , et une pluie fine avait commencé à tomber. Cap, sachant que la côte de New-YorU. se trouvait au nord-ouest, avait gouverné dans celle direction. A une heure et demie , il avait amené le clinfoc, pris un ris à la grande voile et ôté la bonelte maillée du grand foc. A deux heures , il avait été forcé de prendre un second ri» à l'arrière , et une demi-heure après il avait mis à la cape.

— Je dois convenir que le navire se comporte bien, ajouta le vieux marin; mais le vent souffle avec la force d'un canon de quarante-deux. Je ne me figurais pas qu'il pit y avoir de pareils courants d'air sur cette mare. Au reste, je m'en soucie comme d'un fil de caret. La tempête donne à notre lac un certain aspect, et si son eau avait le goût de sel, on pourrait s'en contenter.

Eu prononçant ces mots, il cracha avec dégoût l'écume qu'une vague venait de lui envoyer au visage.

— Combien y a-til de temps que vous courez au nord-ouest? demanda le prudent soldat.

— Deux ou trois heures. J'avais aperçu les îles; mais, redoutant leur voisinage , j'ai pris moi-même la barre pour gagner le large. Elles sont maintenant là-bas dans les brouillards, où je crois à propos de les laisser.

— Si nous consultions quelqu'un de l'équipage?

— Que me proposez-vous, sergent? ce serait avouer mon ignorance et par conséquent compromettre la discipline. Rien n'est plus funeste. J'ai connu un patron qui a fait fausse route pendant une semaine entière plutôt que de convenir qu'il s'était trompé, et vous ne sauriez croire combien il gagna dans l'estime de ses gens imiquemeut parce qu'ils ne le comprenaient pas.

— Cette conduite, peut être bonne sur mer, père Cap; mais elle a des dangers sur l'eau douce. La côte du Canada ne doit pas être loin , et , plutôt que d'exposer mes hommes à y faire naufrage, je lèverai les arrêts de Jasper.

— Pour qu'il nous conduise à Frontenac ! Gardez-vous-en bien , sergent ; le Véloce est en très-bonnes mains et je vais le dresser à la navigation. Reposez-vous sur moi; Charles Cap ne compromettra pas sa réputation.

Dunham fut obligé de céder. II avait une confiance absolue dans l'habileté nautique de son parent, et d'un autre côté il craignait tellement une trahison qu'il aurait chargé de son salut le premier venu plutôt que Jasper. En outre , chargé par le major d'une mission qui revenait de droit à un lieutenant, Dunham sentait qu'elle lui serait infailliblement retiré s'il reparaissait au fort de l'Oswego sans avoir atteint sa destination.

Page 1