CHAPITRE VII
Le lendemain matin , après avoir déjeuné dans State-Street , sir George Templemore alla visiter la ville. Comme le temps était fnid, on partit en vo tiire, et l'on s'arrêta à la porte de la Bourse. Craii^nant de s'exposer aux rigueurs de la température, les dames restèrent à leurs places pendant que le baronnet et John Effiiigham pénétrèrent dans le sanctuaire de l'agiotage.
— Je vais vous montrer , dit le cousin d'Eve , des clioses qui sont parliculières à notre pays et qui valent la peine de faire le voyape. Vous avez vu la Bjurse de Paris , celle de Londres, mais jamais vous n'avez assisté au spectacle qui vous attend.
Eu disant ces mois , John monta l'escalier et entra dans une vaste salle, dont les murailles étaient garnies de pancartes représentant des maisons, des lots de terrain, des rues et même des villes entières.
— Voici le centre du commerce dont nous a parlé M. Aristobule Bragg. Ici vous pouvez vous procurer tous les genres de propriétés que votre cœur désire. Avez-vous besoin d'une ville, d'une ferme, d'une rue? vous pouvez choisir.
— J'avoue que cela passe ma compréhension.
— C'est pourtant bien simple. Monsieur Hammer, ayez l'obligeance d'approcher. ^ endez-vous aujourd'hui?
— Pas beaucoup, monsieur. Je n'ai débité que deux cent deux lots de cette île, sept ou huit fermes et un petit village de l'Ouest.
— Pouvez-vous nous conter l'histoire de celte dernière propriété?
— Avec grand plaisir, monsieur Effingham. Nous savons que vous avez des ressources, et nous vous déciderons peut-être à acheter quelque chose. Il y a cinq ans, ce terrain appartenait au vieux Volkert van Bruni, dont la famille l'occupait depuis plus d'un siècle. Son fils le vendit cinq mille dollars à Pierre Feeler à raison de cent dollars l'acre. Ledit Feeler , il y a deux ans , s'en défit en faveur de John Search, moyennant la somme de vingt-cinq mille dollars. La même semaine, Search le céda pour cinquante mille à Natban Rise , qui le vendit à une compagnie au prix de cent douze mille dollars en espèces. Nous allons enlever cette carte, car il y a huit mois que nous avons débité ce terrain par lots, aux enchères, pour la grosse somme de trois cent mille dollars.
— Avez-vous quelque autre bien immobilier qui ait augmenté de valeur avec une aussi prodigieuse rapidité ? demanda le baronnet.
— Les terres que vous voyez représentées sur ces tableaux sont toutes dans des conditious identiques. Le prix des unes a monté de deux ou trois cents pour cent en cinq ans; le prix d.s autres ne s'est élevé que de quelques centaines de livres. Ce qui détermine leur valeur, ce n'est pas le calcul, c'est la fantaisie.
— Mais sur quoi peut se fonder cette énorme augmentation ? La ville en question est-elle en réalité aussi étendue ?
— Elle va beaucoup plus loin, monsieur... sur le papier. La valeur dune terre dépend beaucoup de son nom. Si celle du vieux Volkert van Brunt s'était toujours appelée une ferme, elle aurait été vendue le prix d une ferme; mais on en a levé le plan, on l'a divisée en lots, régulièrement cadastrée, et elle a atteint sa valeur positive. Nous avons des relais de mer qui rapportent considérablement , parce qi'on en a levé le plan.
Les visiteurs remercièrent leur cicérone de sa complaisance et se retirèrent.
— Passons maintenant dans la salle de vente, dit John Effingham; vous y pourrez juger de la frénésie qui tourmente actuellement notre nation.
Ils descendirent et entrèrent au milieu d'une foule de gens qui enchérissaient à lenvi , trompés par de vaines illusions. Ils croyaient s'assurer la fortune en poussant à un taux de (ilus en plus élevé des valeurs imaginaires. L'un achetait des rochers stériles , un autre des fonds de rivière , un troisième un marécage , et toujours sur la f«i de plans topographiques.
INos deux observateurs restèrent pendant quelque temps spectateurs muets de cette scène.
— (Juand je suis entré pour la première lois dans cette pièce , dit
EVE EFFINGHAM
Jolin Effingliam en sortant, il m'a paru qu'elle ^tait remplie de fous; et iiiaiiiterant que je lai vue el revue, mou impression n'est pas beaucoup clianijéc.
— Et tous ces gens compromettent leurs mojens d'existence pour courir après des bénéfices si aléatoires?
— Ils jouent avec autant d'insouciance que celui qui risque tout son argent sur un coup de dés. Cette espiïce de monomanie s'est emparée de tous ; on méconnaît celte vérité évidente , cette loi naturelle, qu'il n'y a rien de solide sans fondements. On lapiderait sans miséricorde quiconque proclamerait ici des principes que ces agioteurs apprendront bientôt à leurs dépens. J'ai été déjs témoin de semblables excès en matière de spéculation; mais jamais ils n'avaient pris un ciractère plus général, \ilus monstrueux, plus alarmant,
— ^ ous croyez que la réaction aura de sérieuses conséquences?
— Sous ce rapport, nous sommes mieux partagés que les autres nations. Il y a de i'élofl'e chez nous; la jeunesse et la vigueur du pays neutralisent le danger des soudaines catastrophes, l'ourlant je prévois un coup terrible , et le jour n'est pas loin oii celte ville qui rêve se réveillera dans la stupeur. Vous ne voyez ici qu'une faible partie des extravagances auxquelles se livrent ses liabilanls. Ce sont des crédits inconsidérés, des émissions interminables de papier-monnaie, de fausses idées sur toutes les valeurs. Des hommes (|ui, il y a cinq ans, n'avaient pas une obole , ont complètement bouleiTersé tout système rationnel. Depuis que l'argent est devenu le but de la vie, on cesse de le regarder comme un moyen de vivre. L'histoire du monde ne fournil probablement pas d'exemple d'un grand peuple délivré de la soif du gain, el oubliant pour spéculer les lois, les usages, la constitution, tout ce qui est ordinairement cher au cœur humain.
— Ce n'est pas seulement extraordinaire, c'est ertrayant.
— "Vous l'avtz dit. La communauté est dans la situation d'un homme qui commençant à s'enivrer n'en continue pas moins à boire coup sur coup, dans la persuasion qu'il a besoin de soutenir ses forces. La folie s'étend depuis les côtes jusqu'aux extrêmes frontières de l'ouest.
— En vérité, dit sir George, elle rappelle celle des tulipiers de Hollande.
— Le principe en est le même. Si je vous conduisais à travers les rues, en vous mettant au courant des espérances, des intérêts, des calculs des passants, vous seriez stupéfait, vous spectateur impartial, de la manière dont on peul tromper l'espèce humaine. Mais avançons , nous aurons occasion de faire quelques nouvelles observations.
— Monsieur Ellingham,dit un homme qui avait l'air d'un marchand , et qui entrait dans la salle de la bourse, que pensez-vous de notre querelle avec la France ?
— .le vous ai dit, monsieur Baie, tout ce que j'avais à vous dire sur ce sujet. Lorsque j'étais en France , je vous ai écrit que l'intention du gouvernement Irançais n'était pas d't vécuter lo traité ! Vous avez vu depuis mon opinion justifiée par le résultat ; le ministre a déclaré qu'il se refusait au payement do la somme réclamée.
— C'est la faute du général Jackson , monsieur ; sans les termes de son message, il y a longtemps que nous aurions l'argent.
— Aucun terme de son message , monsieur Baie , n'aurait pu parvenir il nous faire payer.
— Ah I mon cher monsieur, je sais que vos intentions sont bonnes , mais vous me semblez avoir trop mauvaise idée de l'excellent roi des E'rançais. Les préventions nous aveuglent parfois.
Là-dessus, M. Baie secoua la tête et disiiarut dans la foule, en se rendant à lui-même le témoignage qu'il était seul libéral et juste, tandis que M. John était rempli de préventions.
— Cet liomme, dit celui-ci, ne manque ni de probité, ni de talent ; cependant l'influence de la monomanie régnante lui a fait perdre le sentiment du juste et de l'injuste; il dénature des faits clairs comme le jour, et méconnaît les seuls principes qui puissent diriger le gouvernement d'un pays.
— Il craint la guerre, et refuse de croire aux nouvelles qui peuvent en augmenter les chances.
— Précisément. Les individus qui vivent sous l'empire de la passion du jour, acceptent les erreurs qui Us flattent et nient les réalités qui les contrarient ; ils ressemblent aux insensés qui disent : • Il n'y a pas de mort. »
Ici, John et sir Georges rejoignirent les dames , et la voiture s'embarrassa dans un détilé de rues élroilcs et tortuiuscs, bordées de magasins oii abondaient les produits du monde civilisé. Après avoir visite la ville, on revint dîner dans Slalc-Slrecl. I/inleiilion ilu baronnet était de partir pour Washington le lendemain malin ; il prit congé de ses hôtes, qui lui exprimèrent cordialement combien ils regrettaient de se séparer de lui. M. Ellingham l'invita à leur rendre visite dans les montagnes au mois de juin , époque à laquelle il comptait retourner en Angleterre.
Au moment oii sir Georges faisait ses adieux, le son des cloches annonça un incendie. Ces alarmes étaient si fréquentes à INew-Vork, qnt; près d'une heure s'écoula sans que la famille Eflingham se préoccupât du tumulte. Comme il continuait, elle envoya un domestique prendre des renseignements.
Si l'on veut déterminer quelle est la ville oii les sinistres de ce genre sont le plus fréquents , il faut choisir entre Conslantinople et
New-York. Il arrive souvent dans cette dernière x'ille que vingt ou trente maisons sont brûlées, et que des habitants du quartier n'apprennent que par les journaux les détails de l'incendie. Les accidents se réitèrent si souvent, que l'habitude endurcit les oreilles et les cœurs.
Ce soir-là, un feu considérable avait éclaté , et au dire du domestique, le danger était redoublé par la sévérité du froid et par le mauvais étal des pompes. En apprenant cette nouvelle, MM. Eflingham s'enveloppèrent de leurs manteaux, et se dirigèrent vers le tbéàlre de l'incendie en suivant la direction de la foule.
— Ce n'est pas un sinistre ordinaire, dit John Eflingham les yeux filés sur la voûte céleste qui s'illuminait de sombres lueurs.
En'elTit, une étroite rue, formée de hautes maisons, était déjà toute en flammes. Cette fournaise menaçait ceux qui en approchaient , et les appareils de sauvetage étaient rendus inutiles par leur état de congélation.
Les pompiers de New-York ont sur les autres la supériorité des x'étérans sur les conscrits ; mais les meilleures troupes peuvent éprouver une terreur panique, et dans cette mémorable occasion, ces célèbres pompiers furent réduits par diverses circonstances à rester passivement spectateurs des progrès de l'incendie.
Pendant environ deux heures , toutes les tentatives faites pour mettre un terme au fléau semblèrent entièrement inutiles, et les hommes les jilus persévérants furent obligés d'y renoncer. Le manque d'eau, les points nombreux où elle était nécessaire, la dillicullé des communications, l'irrégularité des rues, la chaleur intense qui se faisait sentir dans ses voies étroites et sinueuses, tout contribuait à désespérer les citoyens généreux qu'un premier mouvement avait attirés de ce côté. Ceux qui se tenaient auprès des bâtiments embrasés avaient une partie du corps grillée , tandis que l'autre était exposée à un froid qu'on pouvait comparer à celui du Groenland. Il y avait quelque chose d'épouvantable dans cette lutte des éléments; la chaleur, comme pour concentrer toutes ses forces, se resserrait dans un espace excessivement limité , et elle anéantissait des maisons entières avec une incroyable rapidité.
Lorsque sir Georges Templemore et ses amis arrixèrcnt sur les bords de cette mer de flammes, un immense concours s'y était réuni; mais on avait cessé de crier au feu , de la même manière qu'on cesse de crier au meurtre dans une grande bataille. La nuit s'avançait, la conflagration était à son apogée, et le feu, après avoir détruit le noyau central, s'étendait m ligne divergente, comme pour menacer toute la ville de la destruction.
— Voilà , dit sir Georges , un terrible avertissement pour ceux qui ne sont occupés que d'accumuler des richesses. Que sont les vains projets de l'homme , quand on les compare aux décrets de la Providence !
— Je prévois que c'est le commencement de la fin, répondit John Eflingham. Les dommages sont déjà si considérables, que les compagnies d'assurance vont fe trouver gravement compromises.
— Quoi! ne fera-t-on rien pour arrêter les flammes?
— Une fois remis de leur première terreur, les travailleurs reprendront courage et dirigeront plus eflicacement les secours. L'incendie ne trouve déjà plus d'aliments, parce qu'il arrive à des rues plus larges, et que le vent commence à changer ; néanmoins on assure que cinq cents maisons ont été déjà consumées en moins de six heures.
La Bourst, qui ressemblait naguère au temple somptueux de Mammon , n'était plus qu'une ruine noircie, dont les murs de marbre étaient crevassés , et dont quelques parties avaient déjà disparu. Elle était environnée de débris fumants, auprès desquels nos personnages purent se ])lacer pour observer ce lugubre spectacle. Autour d'eux régnait le morne silence de la désolation ; mais dans le lointain , des jets de flammes signalaient d'affreux ravages. On entendait leur pétillement se mêler aux cris des pompiers. Les personnes qui connaissaient les localités disaient que le feu ne pouvait reculer que devant des barrières naturelles , telles que les grandes rues , les bassins et les ruisseaux.
En ce moment arrivèrent des marins munis de barils de poudre, et prêts à faire sauter les maisons qu'il était impossible de jiréserMr. Guidés par leurs ofliciers , ces braves gens s'approchèrent vaillamment du brasier, et disposèrent leur ligne avec l'héro'ique indifférence que peul seule donner 1 habitude. Leur manœuvre réussit; et l'explosion détruisit un à un plusieurs bâtiments, qui formèrent une sorte d'enceinte autour du foyer.
A partir de ce moment , on fut à peu près maître du feu ; toutefois les débris continuèrent à fumer pendant plusieurs semaines comme un volcan endormi, dont la combustion souterraine se manifeste par intervalles à la superficie du sol.
Le jour qui suivit ce grand désastre fut triste pour les thésauriseurs. Les hommes dont la fierté était en rapport avec l'opulence comprirent l'instabilité des choses humaines. Des hommes qui levaient audacieusemenl la tête, et qu'on encensait comme des idoles, se trouvèrent nuls et sans valeur dès qu'ils furent dépouillés de leurs richesses. Huit cents magasins et manufactures avec tout ce qu'ils contenaient furent détruits pour ainsi dire en un clin d'oeil.
(Quelques prédicateurs se firent entendre eu chaire, et les fidèles,
EVE EFFINGHAM
qui pensaient encoie à un meilleur ordre de choses , s'imaginèrent un moment que les vrais principes allaient reprendre leur ascendant, et que les mœurs seraient épurées. Mais cette attente fut déçue ; la corruption était trop profonde pour être si facilement arrêtée, et les vices ne furent réprimés comme à l'ordinaire que par le remords.