‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 145 sur 280 · CHAPITRE VIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIU

L'incendie dont nous avons (larlé dans le précédent chapitre, sans avoir la prétention de le décrire, jeta un voile souibre sur les plaisirs de IS'ew-York, si l'on peut appeler plaisirs un assaut de parade et de prodigalité. Eve regretta peu ces distractions, tout en déplorant la cause qui les avait interrompues ; elle et Grâce passèrent le reste de la saison à cultiver l'amitié de femmes comme mesdames Hawker et filoomheld, ou ii développer leurs facultés par l'étude, sans jamais s'aventurer dans le sanctuaire de madame Légende.

Une suite de cet état de rapacité financière que nous avons esquissé est le profond égoïsme qui étouffe tout souvenir du passé, toute sage prévision de l'avenir, et qui concentre la vie dans le présent. Le capitaine Truck fut donc bientôt oublié , et les lettrés dont il avait excité l'admiration restèrent aussi vains, aussi badauds et aussi ignorants qu'autrefois.

Lorsque l'hiver toucha à sa fin, notre héroïne commença à soupirer après la campagne. L'existence dans une ville américaine a peu de charmes pour ceux qui sont accoutumés aux lois sociales des cités plus anciennes, établies d'une manière plus stable. Eve était lasse de la cohue des bals , car on en donna encore quelques-uns, des efforts du mauvais goût, et de fêtes dont les extravagances n'étaient pas rachetées par l'élégance.

Edouard Eflingham, comme le lecteur l'a probablement soupçonné, descendait d'un individu de même nom que nous avons eu occasion d'introduire dans un de nos précédents ouvrages. Sa maison de campagne a été déjà décrite par nous dans sa forme primitive , et nous allons y retourner.

Ce fut avec délices qu'Eve s'éloigna d'une ville digne d'une capitale sous certains rapports, et au-dessous des moindres bourgades sous certains autres. Elle monta sur le bateau à vapeur, accompagnée de sa cousine, de sa gouvernante et des deux Eflingham. Sir Georges Templemore, qui revenait de son voyage du Sud, fut aussi de la partie. Ils commencèrent leur voyage par une belle matinée de la dernière semaine de mai. La terre était déjà revêtue des riantes teintes de l'été. Les montagnes qui bordent l'Hudson étaient enveloppées d'une brume légère, et l'atmosphère avait ce calme solennel qui prête tant de charme au printemps, parce qu'il contraste avec la lutte furieuse des éléments déchaînés. La rapidité de la marche ajoutait aux agréments de la traversée. Les paysages se succédaient comme par encliantement, et l'on avait à peine eu le temps d'examiner les contours d'un objet quand il était remplacé par un autre. , |,

— Nos compatriotes, dit M. Efl'mgham en regardant la rive orientale, ont un goût bien déplorable eu architecture. L'homme dans ces temps classiques ne se croit convenablement logé que s'il habite un temple grec. Voyez là-bas cet édifice construit de matériaux précieux, et dont les proportions sont si imposantes. Ne dirait-on pas qu'il est consacré au culte pa'ien ?

— C'est une maladie régnante comme l'esprit de spéculation , dit John Efl'uigham; de pareils temples placés au milieu d'un bois feraient assez bon effet ; mais ils sont en évidence sur le bord d'un fleuve. Leurs portes sont encombrées d'enfants qui jouent au cerceau , de marchands ou de fournisseurs, et leurs cheminées peu classiques lancent des tourbillons de fumée. Rien n'est plus absurde que ces maladroites imitations de l'antique , et pourtant je sais par M. Aristobule Bragg que le marche d'une ville de l'intérieur a été bâti sur le plan du Parthénon.

— On aurait mieux fait, dit Eve en souriant , de prendre pour modèle (7 capo tli fiorc; mais je crois que le goût de nos architectes n'est pas remarquable par sa sévérité.

— C'était plus vrai jadis que maintenant, repartit John Eflingham, et j'en atteste ces temples. Les Etats-Unis ont fait un pas en avant; ils comprennent maintenant les beaux-arts, et ce peuple si prompt à concevoir s'y perfectionnerait bien vite si on lui imprimait une direction convenable. L'étranger qui débarque au milieu de nous est disposé au premier abord à mépriser notre architecture, nos tableaux, nos statues ; mais qu'ils les compare aux productions de l'art dont nous nous contentions il y a dix ans , et il sera forcé de reconnaître nos progrès. On a tort aujourd'hui de consulter les livres plutôt que la nature, et de s'en rapporter à la science plutôt qu'à l'imagination. Quel genre de construction, surtout quand on l'approprie aux usages domestiques, peut être à l'abri de reproches sérieux , si l'on ne tient compte préalablement de la destination, du climat et des localités ? Rien n'est plus laid en soi-même q l'un chalet suisse , et rien n'est plus beau grâce à son entourage. Ces temples inconnus, qui annoncent uniquement le pouvoir de l'argent, peuvent être dédiés à toutes sortes de divinités; mais on aura beau vanter la régularité de leurs proportions, ils n'en seront pas moins déplacés.

— Nous aurons occasion de juger du goût de M. John en architecture , dit Grâce , qui voulait venger son pays natal ; on m'a assuré qu'il avait tenté de modifier les plans oricinaux du fameux lliram Dolittle.

Toute la compagnie se mit à rire et tourna les yeux vers John, dont elle attendait la justification.

— \ ous vous rappellerez , dit-il , que mes plans m'ont été transmis par mon célèbre prédécesseur, et qu'Us étaient primitivement d ordre composite. Ne vous en prenez donc pas à moi , s'il y a un peu de désordre dans mon habitation. Je n'ai songé qu'à la commodité , et je soutiendrais en présence de Vitruve lui-mième que c'est le sine quâ non de l'architecture domestique.

La conversation en resta là , car le bateau venait de s'arrêter à M est-Point pour y passer la nuit. Le lendemain matin était le 1" juin, ce fut encore un de ces jours brumeux qui donnent de nouveaux attraits au paysage. Les voyageurs prirent un bateau pour traverser la baie de New-Burgh , dont ils admirèrent unanimement les sites pittoresques.

— La campagne est vraiment délicieuse en Amérique! s'écria mademoiselle Yiefville, pour laquelle les Etals-Unis n'étaient cuère qu'une campagne. "

Après avoir passé encore une journée dans la ville de Kew-liu'rh la Ijmille Eflingham traversa sur un canal, à la faveur d'un lialeauposte , la belle vallée de la Slohavvk , à l'extrémité de laquelle die trouva des voitures qui lui étaient préparées par les soins de .M. liran-p-. Ce personnage se présenta pour recevoir les visiteurs, car il avait cru se rendre agréable eu venant au-devant» dt s dames.

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