CHAPITRE IX
Les voyageurs employèrent jilusieurs heures à gravir les montagnes par une route qui ne valait guère mieux que les plus mauvais chemins de traverse de France. Mademoiselle Vief ville ngrelta vingt fois dans le courant de la matinée que M. Eflingham n'eiil p.is le droit de corvée pour améliorer les abords de ses domaines. Enfin ils atteignirent un plateau, sur la surface unie duquel ils avancèrent plus facilement. Au bout de deux heures de marche, Aristobule apprit à ses compagnons que , conformément aux instructions de John Eflingham, il s'était écarté de la route ordinaire.
— Je m'en suis aperçu, dit Edouard Eflingham, mais j'ignore quelles sont ses intentions. Au reste , il va nous les expliquer luimême , car le voici qui descend avec sir Georges. Suivons son exemple.
Tout le monde mit pied à terre, et les deux voitures vides prirent le devant , laissant les voyageurs au milieu d'un bois.
— Il faut espérer, mademoiselle, dit Eve à sa gouvernante, qu'il n'y a pas de bandits en Amérique.
— Ai de sauvages , répondit mademoiselle "S'iefville , qui , malprc son intelligence ordinaire, avait souvent jeté à la dérobée des regards inquiets sur les bois.
— Je vous garantis vos bourses et vos chevelures, mesdames, à condition que vous me suivrez aveuglément; et pour vous donner un gage de ma bonne foi, je sollicite l'honneur-d'offrir mon bras à mademoiselle Yiefville.
La gouvernante accepta; Eve prit le bras de son père, et Grâce celui du baronnet. Resté seul à l'arrière-garde , Aristobule trouva si étrange qu'un père fût le cavalier de sa fille, qu'il proposa galamment à M. Eflingham de le délivrer de son fardeau. Cette motion fut refusée aussi nettement qu'elle avait été faite.
— Je suppose, dit Eve, que votre cousin John a son but dans ce mélodrame; mais le rideau n'est pas encore levé.
— John veut peut-être nous montrer une grotte ou un arbre d'une grosseur extraordinaire.
— Nous sommes bien confiantes, mademoiselle, car tous ceux qui nous entourent ont l'air de conspirateurs : miss van Courtlandt ellemême a quelque chose de perfide dans la physionomie , et semble se liguer contre nous avec quelque chose ou avec quelqu'un. Plaise au ciel que ce ne soit pas avec des loups !
— De? loups ! s'écria mademoiselle Viefville avec une mine si effarée qu'elle excita un rire universel ; est-ce qu'il y a des loups et des sangliers dans cette forêt ?
— Non, mademoiselle, répondit John Eflingham; nous aurions ces animaux à redouter si nous étions dans le département de la Seine, mais nous sommes en sûreté sur les montagnes de l'Otsego.
— Je l'espère, murmura la gouvernante , et elle s'avança avec répugnance en roulant sans cesse les yeux à droite et à gauche.
Le sentier devint escarpé et la marche assez pénible pour interrompre toute conversation ; il passait sous un dôme de brandies de sapin , cependant l'on remarquait des deux côtés des traces des dévastations que l'homme avait commises. Nos aventuriers étaient déjà à une élévation considérable au-dessus de la route qu'ils avaient quittée, quand ils furent obligés de s'arrêter pour prendre haleine.
— J'aurais dû vous annoncer, dit John Eflingham, que l'endroit oii commence ce sentier est célèbre dans Ihisloire de notre famille;
EVE EFFINGHAM
ce Tut là qu'un de nos aiicclres logea une balle dans l'épaule d'un i-ulro.
— Alors, je sais posilivement où nous sommes! s'ëcria notre héroïne, nijis je ne devine point pourquoi l'on nous mène dans celte forêt, à Dioliis que ce ne soit pour visiter quelque site illustré par un exploit dr iN.lhaniel liumppol
— I.e temps éclaircira ce mystère comme tant d'autres; avançons! Ih niarclièrent encore , et au bout de quelques minutes de fa'tiijue
nouvelle, ils arrivèrent sur une sorte de plale-fornie, dont le sol était sans culture, mais dont les arbres avaient été abaltus.
— (.'etie écbircie s'étend devant nous, dit le baronnet; je crois que John Lllingham nous a conduits du côté d'un point de vue.
Deux p ttos américjins dos salons do niadamo I.rjc'ide,
Tous firent un mouvement en avant, et ils furent amplement dëdommaijés de leurs peines par un paysage qui avait presque autant de caractère et de beauté que ceux de Suisse.
— Maintenant je sais où nous sommes, s'écria Eve en battant des mains; c'est cet endroit qu'on ajipelle la Vision, et là-bas est notre maison bien-aimée!
On comprit que John avait ménagé une surprise à ses amis, et quand les premiers transports furent calmés, tous ceux pour lesquels la vue était nouvelle, n'auraient voulu pour rien au monde qu'on leur eût montré d'une autre manière la vallée de la Susquehannali.
Afin que nos lecteurs sachent à quoi s'en tenir sur les motifs de la conduite du cousin d'Eve, il est bon de donner une courte description des objets qui s'offrirent aux yeux des voyageurs.
Environnés d'arbres de tous côtés, ils se trouvaient dans une clairière de peu d'étendue, ii la cime d'une montagne escarpée. A cent pieds au-dessus d'eux, s'étendait un lac entouré de collines boisées. Du côté des spectateurs, une lisière de sapins descendait jusqu'au bord des eaux; de l'autre, s'élevaient des montagnes accidentées, couvertes de fermes ou de massifs de verdure, si bien qu'elles ressemblaient au parc d'un domaine royal. Entre ces hauteurs s'allongeaient des vallées, dont les plaines étaient embellies par de riantes habitations. Les couleurs sombres des sa])ins toujours verts qui croissaient au pied des montagnes , contrastaient avec les teintes plus vives des autres arbres, et de pâturages comparables aux plus riches prairies de Suisse ou d'Angleterre. Des anses et des caps dentelaient les bords charmants du lac, et la baie profonde qui se prolongeait au nord-est faisait croire à l'immensité de cette nappe transparente.
A l'extrémité d'une vallée qui partait au midi des bords du lac, était construit le village de Templeton. De l'observatoire des voyageurs jusqu'il cette localité, il n'y avait certainement jias moins d'un mille ; mais l'atmosphère était si pure, et la journée si calme, que la distance ne paraissait pas ài beaucoup près aussi considérable. On voyait courir dans les rues les enfants et même les chiens; on entendait b s cris des uns et les aboiements des autres.
C'était là le 'reinpieton des l'ionniers: mais il est nécessaire d'en donner de nouveau la punti^rc, car il avait subi de notables change-
ments pmdant un demi-siècle. !\'ous fnlreprendrons cette tâche d'autant plus volontiers que ce n'est pas une de ces villes qui ont été développées en un jour par les efforts surnaturels de la spéculation , o i dont le commerce a fait un centre d'activité précoce , tandis que les souches indiquaient encore au milieu des rues la trace des défrichements. Temiileton était un paisible village qui avait |)roi;ressé d'une manière constante et régulière, et qui caractérisait parfaitement la marche réelle de la civilisation aux Etats-Unis.
Contemplé du haut de la montagne où nous plaçons nos lecteurs, à côté de la famille l'.flingham, Templeton avait l'air d'une carte topograjdiique. Une douzaine de rues se dessinaient comme dans un plan, en se coujiant à angles droits, sans avoir toutefois une régularité trop monotone. La plus ;;rande jiartie des habitations était peinte en blanc, suivant l'usage américain; mais quelques-unes conservaient la couleur plus sévère des pierres grises dont elles étaient construites. C'était une preuve du bon goût qui commençait à s'introduire dans cette contrée. L'aisance et la propreté se faisaient sentir dans l'ensemble de ce village, qui, par rapport à son iniporlancc, aurait porté en France le nom de Gros-Bourg et en Angleterre celui de ville de marché.
Une vingtaine de maisons étaient occupées par des propriétaires auxquels leurs ressources permettaient un genre de vie supérieur à la condition du commun des martyrs. Six ou huit habitations étaient piécédées d'un boulingrin, avec un sentier pour les voitures. Au-des- .sus des toits se dressaient une vingtaine de tours, clochers ou beffroi:, car il serait diflicile de trouver un mot convenable pour désigner ci s ))rodiges d'architecture. Ils indiquaient autant d'édifices consacrés au culte et attestaient la liberté de conscience illimitée qui règne en Amérique. Plusieurs voitures légères , convenables dans un pays montueux, circulaient çà et là dans les rues, et de lourds cabriolets arrêtés devant les portes signalaient h présence d'un campagnard venu en ville pour acheter des provisions ou pour consulter un avocat.
Templeton n'était pas assez peuplé pour posséder un de ces hôtels de nouvelle fabrique, dont le faîte domine même les églises; mais il avait des auberges importantes, et précédées d'une avant-cour.
Succès do M. Tnick djn^ le salon lulcranc ^c madame Lcfcnde.
Au centre du village aj^iiaiMiisa',! le du l-ilcEuvre d'ordre cotni-Tsite élevé par les soins combinés de U. Hichard Jones et de M. Il ram Doolittle. 11 avait subi des modifications importantes, grâce .i l'intelligence éclairée de John Elhngham ; il était si remarquable par sa position, qu'il attira tous les regards, aussitôt qu'on eut contemplé l'ensemble du paysage. Personne ne se permit de le juger au premier abord, et Aristohule osa seul interroger des yeux Edouard Efïingham, pour lui demander ce qu'il pensait des travaux de son cousin.
— Cette maison me venait de mon père , dit Edouard en souriant ; j'en connaissais l'histoire, et quand on me questionnait sur l'étrangeté de l'architecture, je l'expliquais avec confiance parles bizarreries de l'ordre composite. D'après ce que je vois, mon cher John, vous y avez substitué un style tout à fait nouveau?
EVE EFFINGHAM
tT
— En êlcî-vous mécontent, Edouard? il me semble que d'ici cela ne fait pas mnl.
— l.a prtniièi-e condition d'un bâtiment civil, c'est d'être logeable et commode: vous-même l'avez dit. Etes-vous bien bùr que ce toit a terrasse convienne à ce climat, oit tant de neige descend des montagnes?
Jolm Effingliaœ sifflotta, et feignit l'indifférence, tout en reconnaissant lui-même son erreur. Il avait eu secrètement l'intention de faire changer à ses frais une toiture trop italienne pour le pays; mais il avait craint de mécontenter son cousin en ayant l'air de ne pas le croire disposé à supporter les dépenses que nécessitait sa propre maison. En outre, John n'avait pas voulu avouer à la face du pays qu'il s'était trompé dans ses combinaisons architecturales. John, il faut en convenir, avait presque autant d'amour-propre que son fa.meux prédécesseur Richard Jones.
— Edouard, dit-il, si vous n'êtes pas satisfait de l'aspect de votre résidence , vous n'avez , pour
vous consoler, qu'à jeter un
coup d œil sur les maisons
voisines, et vousverrezqu'el-
les sont beaucoup plus laides. ^-;
Les imitations d'art grec qui ~"~^
échouent sont les plus abo-
miniblesdc toutes. J'ai tout
bonnement cherché à faire
du gothique, et j'y ai mis si
peu de prétention , que les
critiques les plus pointilleux
devraient m'épargner.
Il était rare de voir John Eflingliam sur la défensive; l'attitude inusitée qu'il prenait excita un sourire général. Aristobule, qui redoutait la langue caustique du cousin d'Eve, sourit comme les autres , mais fut plus étonné.
— Ne vous y trompez pas, Jobn , répliqua le propriétaire de l'éJiftce dont on discutait le mérite : j'accuse, non pas votre goût , mais voire prévoyance. Si l'on tient compte seulement de ra)iparence, vous avez droit à ries éloges , car vous avez mélamorphosé un bâtiment informe en une maison dont les proportions sont presque irréprochables. Je crois pourtant que vous avez laissé , même à l'intérieur, un peu trop d'ordre composite.
— J'espère, mon cousin, s'écria Eve , que vous vous êtes abstenu d'innovation à l'intérieur. J ■ n'ai pas oublié les anciennes distributions, et je tiendrais ii les relrou\er telles que dans mon enfance. 11 reste un peu de
l'esprit du chat chez les personnes que la manie des cbangements n'a pas afl'ectée.
— Ne vous alarmez point mal à propos, répondit John d'un air boudeur qui déparait singulièrement ses traits mâles et d'ordinaire impassibles. ^ ous trouvertz à sa place tout ce que vous connaissiez.
— Quelle belle vue! s'écria Edouard Eflingham, qui avait déjà oi;blié sa maison en contemplant les splendeurs de la nature, sur laquelle le soltil de juin versait ses plus éclatants rayons , c'est un lieu pareil qu'on peut désirer pour y achever en paix une existence agitée.
— : J'ai rarement vu de plus magnifique tableau, dit le baronnet; ces eaux rivalisent avec celles des lacs du Cumberland.
— Du Cumberland ou de Lucerne , de Brienz et de Némi, dit Eve en souriant comme pour reprocher à l'Anglais sa partialité nationale.
— C'est charmant! murmura mademoiselle Viefville : un si beau calme fait penser a l'éternité.
— Le domaine que vous voyez près de ce bois, fit observer froidement Aristobule, s'est vendu au printemps dernier trente dollars l'acre, et il avait été acheté l'été d'avant vingt dollars.
— Chacun a son goût, dit Eve en français.
— Et dire, reprit philosophiquement Edouard Eflingham, que celte belle nature peut être souillée pir l'envie, par la rapacité, par régoisme et par les autres pasiicus humaines! l'iul-èlie vaudrait-. 1 mieux que
tout fût resté comme autrefois dans la paix et la solitude, et que les bords de ce lac ne fussent hintés que par les bêtes fauves.
— Mais elles se dévorent les unes les autres .lussi bien que les hommes, qu'on voit, hélas! si souvent s'acharner sur leurs semblables comme sur une proie!
— C'est vrai, ma fille; et cependant je n'assiste jamais à ces belles scènes de calme sans désirer que ce grand tabernacle de la nature soit occupé exclusivement par ceux qui sont capables d'en comprendre la perfection.
— Voyez-vous, dit Aristobule, une femme qui s'avance sur la pelouse et qui sort en ce moment du xvigwam?
C'était ce nom emprunté au vocabulaire des sauvages que John Effingbam avait jugé à propos de donner à l'habitation restaurée.
— Je ne la vois pas, dit Eve.
— Suivez la direction de la cime du sapin qui est au-dessous de nous.
— En effet, reprit Eve; je vois la personne dont vous parlez, et
elle semble regarder de ce côté.
— Vous avez raison, miss, elle sait que vous avez à vous arrêter à la Vision , et elle vous a probablement aperçue. C'est 11 cuisinière de votre père, et elle s'occupe de votre déjeuner, qu'elle va tenir prêt pour une heure plus avancée que de coutume.
Aristobule semblait regretter que le repas fut retardé , et il avait hâte de se remettre en route. Toutefois, voyant que le reste de la compagnie continuait à admirer le panorama de Templeton , il montra du doigt plusieurs embarcations qui se promenaient sur le lac.
— Regardez ! dit-il ; le bateau que vous apercevez à l'est doit être celui du poète.
— Du poëte! répéta Jobn ElBngham : quoi, la poésie aurait pénétré dans le modeste village de Templeton !
— Mon Dieu , monsieur, vous avez une bien fausse iJée de la localité , si vous croyez que la poésie y soit inconnue ! Le lac et les montagnes ont déjà été chantés une douzaine de fois depuis dix ans. jNous jouissons de loutes les ressources de la ci^ vilisîtion,etron nous amène presque tous les étés des ménageries de bêtes féroces.
— En effet, reprit John, voilà un grand progrés! Ce lieu était naguère exclusivement fréquenté par des bêtes féroces, et elles y sont maintenant introduites à litre de curiosités! Vous voyez par là , sir Georges Templemore , avec quelle rapidité ce pays se développe.
— Je n'en disconviens pas, mais je demande à savoir de quelle sorte d'animaux ces ménageries sont composées.
— On y voit toutes les espèces, monsieur Bragg, depuis le singe jusqu'à l'éléphant. La dernière fois, nous avions uu rhinocéros.
— Un rhinocéros! s'écria le baronnet: il n'y en avait qu'un tout récemment dans lEurope entière ; le jardin zoologique de Londres et le jardin des plantes de Paris avaient essayé vainement de se procurer un rhinocéros, et le seul que j'aie vu s'était arrêté à Rome en voyageant de Naples à Saint-Pétersbourg.
Eh bien! monsieur, dit Aristobule d'un air narquois, nous avons
ici des rliinocéros, des poètes, des singes, des artistes, des zèbres, des mcmb;cs du congrès, des évêques, des gouverneurs et toutes sortes d'animaux vivants.
— Et quel peut être, demanda Eve, le poëte qui honore en ce moment Templeton de sa présence ?
C'est très-difficile à dire, miss Eflingham. De notables habitants
ont cherché la semaine dernière à découvrir son nom, et tous les efforts ont échoué. C'est un homme mystérieux tt vraiment indéchilVrable, quoique nous soyons aussi malins àTemplttou que partout ailleurs; son compagooii ne srmble pas disposé à le trahir.
— C'est charmant I murmura mademoiselle de Viefville, un si beau caimo ail penser à l'éleiniié.
EVE EFFINGHAM
Il a donc un compagnon? scrail-cc éi>»\emenl un poëte ?
— OU non, miss ! c'est tout simplement un dome-liqiie, du moins sui'ant les apparences, car il le sert à table, fait sa chambre et brosse ses babils.
— Il est assez rare qu'un poëtc ait un serviteur et songe même aux soins du ménage. Puis-je vom demander pourquoi vous soupçonnez le nKtîire d'être un poète quand le domestique »st si rangé?
— Comment en serait-il autrement? En premier lieu, miss Ertingbam, il n'a pas de nom.
— C'est une rai^on, dit Jobn ; il y a peu de poètes qui aient un nom aujourd'hui.
— En outre, il passe une grande partie de sa journée à errer sur le bic.à eoulem|i|er les bois, à s'entretenir avec les éclios des rochers.
— Voilà sans doute de quoi le mettre en prévention ; mais ce ne sont p;<s des preuves concluantes.
— Ensuite, monsieur John , il ne prend pas ses repss auï mêmes heures que les autres. Il se lève de grand matin , tantôt pour s'embiinpier sur le l.ic. tHUtôl pour sV-nfoncer dans la forêt. 11 revient fléjcnner au milieu de l'après-midi, retourne sur le laC ou dans leS libis, et revient au moment où je prends mon thé.
— L'.iffaire est entendue, reprit Eftinghaïu. f'n homme fjill Sfe permet toutes ces e>ccnirlcilés , mérite une qualification pliiS fScheuse encore que celle de jiocte. Dites-moi , y a-l-il longtemps que cfct original demeure à Templelon ?
— Silence!... le voici!... Ce n'était pas lui que j'avais vu dans la barque, dit Aiistobiile en baissant la voit.
Effectivpmmt un inconnu sortit de la forêt , en suivant Utl Stnlier pratiqué le lorg de l'esearpemeiit. 11 était velu du costiinie dfettli-t-llstii^ue qu'un honinie du monde peut prendre à la campagne, et éU costume seul siitïis.iit pour provoquer des commentaires d.nis un pMys Bii tout le monde cUercli;;iI à copirr autant que pjssible les allures ti(âdines. Arrivant à la clairière , it la irouviut occupée jiar dès éll-ahgers, il fit un mouvement de retraite, et se contenta de saluer eii passant, avec une délicatesse qui parut excentrique à M. lîragg. 'J'oUt à coup il se ravisa, regarda lièremeut la compagnie, sourit, et s'avança rapidement vers elle.
On le reconnut aussitôt : c'était Paul Powis.
— Je ne devrais pas être surpris, dit-il avec émotion ; je savais que vous étiez attendus, et je vous attendais moi- même. (Cependant celte rencontre imprévue me laisse » peine l'usage de mes facultés.
Les salutations furent cordiales de part et d'autre. A la grande ?urprise de M. Bragg , son prële était connu, et paraissait mëiiie estimé de tout le monde, excepté de miss van Courtiandt, h l.<quellb il fut présenté. Par un liéroicpie effort de fierté féminine, Eve dissimula la ■violence de son émotion.
— Mon cherami.dit Edouard en retenant les mains de Paul entré les siennes, vous vous figurez sans peine quel est notre élonnenient; nous ne nous doutions guère que vous passeriez ii Aew-York, et que vous quitleritz cette ville sans nous rendre visite.
— Vous m'accusez à tort, mon cher motisieur. Certes, je ne me serais privé du idaisir de vous voir que dans la crainte de vous être dé-agréable; mais je nai pas eu bccàsioii d'approcher de votre demeure. La frégate de mon ami Uucife ayant été envoyée au Saint- Laurent, je SUIS revenu d'Angleterre par Québec, les grands lacs et les catarïctes, que je désirais admirer depuis longtemps. Ainsi s'explique mon apparition soudaine en ce lieu.
— IVous sommes charmés de vous y trouver, et je compte assez sur votre bienveillance pour croire que vous n'oublierez pas ma maison. Y a-t-il quelque temps que vous êtes ici ?
— Une semaine. En arrivant à Utique , je me suis écarté de la grande route pour parcourir ces contrées. Apprenant qu'on vous y attendait, je me suis décidé à rester, dans l'ispoir que vous ne seriez pas fâché de revoir encore une fois un ancien compagnon de voyage.
— Et votre espoir n'a pas été déçu, repartit Edouard EOïngham en pressant de nouveau les mains de l'aul av.iut de les abandonner.
— Pendant ma courte résidence à Templeton, reprit le jeune homme, j'ai déjà eu occasion de faire quelques observations, et il m'a semblé que ce pays neuf était bien avancé en commérage.
— Avtz-vous dans votre poche le manuîcrit d'une de vos odes, ou quelque nouvelle épigramme? demanda John ElVmgham.
Paul eut l'air surpris, et Arislobule lui-même, par extraordinaire , fut un peu déconcerté.
Depuis son arrivée à Templeton, le voyageur s'était aperçu que les imaginations villageoises étaient travaillées par la curiosité; mais.il était loin de supposer qu'on attribuât au culte des Muses son amour pour les beautés de la nature. Voyant toutefois , par les sourires des assistants, qu'il y avait là-dessous une énigme, il entassez de tact pour attendre que John vouli'it bien lui en donner l'explication.
— ISous vous donnerons jibis tard des éclaircissements, dit John ElTingham. L'esseiiliil a présent, c'est le déjetinir à ta fuurchellc, que j'ai eu la précaution de commander. Il faut le manger, sous peine de passer pour des poêles vaporeux. Allons, Edouaid, arrivez, si vous avez assez regardé votre xvigwam à vol d'oiseau. Venez en examiner les beautés de jilus près!
Celte propotitiou fut acceptée avec empressement; mais en s'éloi-
gnanl, tous s'arrêtèrent à plusieurs reprises pour contemp'er encore le paysage.
— (^liiels charmes aurait cette contrée , dit Eve, si les bords de c; lac ét.iifiit embellis par d'élégantes villas; si des clochers gothiques dressaient au milieu de ces collines leur» flèches imposantes; si des châteaux en ruine couronnaient la rime des montagnes ; enfin si l'on trouvait ici les vest ges d'une vieille société !
— La vue serait pt-nt-ètre moins belle qu'à présent, répondit Powis. Il est vrai que la poésie exige... Mais piiurquui souriez-vous? Est-il donc défendu d'aborder des sujets poi^liques?
— Pas du tout, pourvu que ce so t en vers, repartit le baronnet, il est convenu que c'est voire laiigaRe habituel.
Paul dtineura interdit, et tout le moade se mita rire. L'h'Iarité d'Ari>toliule ne fut pa* moins grande qii' celle des autres, quoiqu'il en ignorât les mot f>. C'était un des Ir.it., dt^ son caractère de se mettre toujours à l'unissun des sociétés oii il se trouvait.