‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 147 sur 280 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Il avait été peu question de Paul Powis dans la famille ElTingham , depuis le jour où le récit de son arrestat on avait paru dans les journaux. On trouvait qu. Ique chose d'extraordinaire dans loue sa conduite, sans être disposé à la juger sévèrement. Ses talents et son courage lui avaient concilié les dames, qui ira\aientpas ajouté foi aux bruits répandus dans le publie par les soins de M. Dodge. Les boniiues n'avaient pu se défendre de fâcheuses siippositnns; néanmoins ils se félicitaient de retrouver leur compagnon de voyage dans une dispusiiion d'esprit q i ii'impliipiait ni le crime ni le dés onneur.

En descendant la montagne, Edouard offiit le bras à m s; van Courtiandt , jiour laipielle il avait une vive affection, et qu'il consiiiérait bbilinie une seconde fille. Sir Georges lemplemore lut le cavalier de la gouvernante, et Jolin celui de notre béro'i .e, auprès de laquelle se plaça Paul Powis. On laissa à M. Br-'g-; la faculté d'errer de grou|)e fen groupe au gré du hasaid ou du caprice.

— J espère que vos voyages se sont bien passés, dit John Eflingham â Paul. Vous avez traversé trois fois l'Atlautiqiie en quelques mois ; fce serait une rude lâche pour un homme de l'intérieur, mais un marin comnie vous doit à peine y faire attention.

— J'ai eu beaucoup de cinnce, répondit Powis: comme vous le savez par expérience, l'Ecume e.-t un lin voilier; quant au capitaine pUcie, c'est le meilleur compagnon qu'on puisse désirera table ou sur Ife jiont, et je l'ai eu en allant et en venant.

Ces mots, prononcés d'un ton naturel, ne contenaient aucune explication positive; mais ils dissipèrent d'injurieux soupçons, en prouvant aux auditeurs que le soi-disant prisonnier n'avait eu que de bons rapports avec son jirélendu per.^éclltlur. John IHiiigham compr< iiait bien que le commandant d'un vaisseau de guerre ne pouvait admettre il sa table qu'une personne digne de lui.

— Vous avez (ait un détour pour venir ici; en prenant par Québec, vous a\ez allongé votre roulé de plus d'un quart.

— Ducie le désirait si forlemenl. que je n'ai pu m'y refuser. Il semblait tenir d'abord à me reconduire à ^ew-York, ou il m avait pris, et il se proposait d'en demander l'autorisation. J'ai combattu ce projet, de peur de relarder son avancement. Depuis qii il avait recouvré la somme considérable enlevée au trésor public, il était dans une j osilion très-favorable; je n'ai pas voulu la lui faire perdre, et je l'ai invité à se conformer strictement aux ordres de ses supérieurs.

— A-t-il été récompensé de la persévérance qu'il avait mise dans l'affaire du faux baronnet ?

— Sans doute. Il est maintenant ca|iitaine de premier rang, grâce au discernement et à la présence d'esprit qu'il a montrés dans celle affaire. Je dois dire toutefois que dans son pays, la position qu'on occupe comme homme privé contribue largement à l'avancement de l'homme public.

Eve remarqua avec plaisir que Paul appuyait sur ces mots : dans son pays ; et elle pensa qu'un .•Vnglais ne se serait pas eviirimé ainsi.

— iNous avons été si brusquement séparés l'un de I autre , reprit John EOingham , que vous n'avez peut-être pas songé à l'importante mission dont nous nous étions chargés.

L'étonnement se peignit sur la physionomie de Paul , qui ne savait pas évidemment de quoi il s'agissait.

— \ ous vous rajipelez le paquet cacheté que nous avait remis i\I. Lundi, et que nous devions ouvrira notre arrivée à Nex\-York. Il contenait des papiers de la plus haute importance, et qui devaient assurer des droits méconnus. Je vous avais confié ce paipiet au moment oii je l'ai reçu, et vous l'avez oublié dans la précipitation de votre départ.

— Je l'avoue à ma honte; jusqu'à ce moment j'avais complètement perdu de vue cette affaire. J'ai eu tant d'occupations en Angleterre, que je n'ai pu songer à ce dépôt, qui d'ailleurs n'était pas entre mes mains.

— Serait-il perdu? s'écria John Effingham.

— ISon certainement; il est toujours dans le pupitre où je l'ai serré. Mais eu arrivant à Purtsmoulh, je suis parti pour Londres avec Uucie.

; c; C ,ruc L^urOoi, It

EVE EFFIWGHAM.

>oiis nous sommes rendus d'abord à l'amirauté, et de là dans le comté d'York, oii des affaires particulières nous ont retenus pendant que l'Liuine était en carène. 11 a fallu ensuite taire des visites à nos parents.

— Vos parents! s'écria Eve par un mouvement involontaire, qu'elle se reprocha comme indiscret pendant tout le reste de la promenade.

— ^os parents, reprit Paul en souriant. Le capitaine Ducie est mon cousin germain, et nous avons fait emcmble des pèlerinages à diverses habitations de famille. Ces devoirs se sont prolongés jusqu'il notre départ. En arrivant à (^uél)ec, j'ai quitté le vaisseau pour aller visiter la cataracte du Aiagara, et j'ai laisié la plupart de mes bagages à Ducie, qui doit me les rapporter en personne. 11 se rend à jNew-York, doii il doit s'embarquer pour les Antilles, où il prendra le commandement d'une frégate. *

— Arrivera-t-il bientôt? demanda John Effirghara. Une promesse faite à un mourant engage plus que toute autre, et je ne voudrais pour rien au inonde négliger d'accomplir les volontés dernières de M. Lundi. Plutôt que de laisser ce paquet en arrière, j'aimerais mieuii envoyer un exprès à Québec.

— Ce serait entièrement inutile, attendu que Ducie a quitté cette ville hier, après avoir envoyé tes bagages et les miens directement à ]\e«-York, sous la garde de son maitre d'hôtel. Quant au pupitre, qui contient des papiers du plus haut intérêt pour lui et pour moi, il m'a promis de ne pas le perdre de vue. 11 l'emporte dans l'excursion qu'il va faire à mon exemple sur les bords du grand lac et du Niagara.

Il sera bientôt sur mes traces, et m'a\eiliia par une lettre du jour de son arrivée à Ulique. Nous nous proposons de nous embarquer ensemble sur le canal, et d'aller de conserve à iNew-Yoïk.

Les compagnons de Paul écoutirent ses explications avec un inléièt auquel, il faut le dire, le pauvre M. Lundi était ))resque étranger. John appela son cousin , et lui communiqua ces détails, sans juger touttfois nécessaire de faire mention des papiers de SE Lundi.

— Il est de notre devoir , ajouta-t-il, d'inviter le capitaine Ducie à mo liher légèrement son itinéraire pour passer quelques jours avec nous ilans les montagnes, tjuand doit-il se trouver à Utique, monsieur Powis?

— Dans une quinzaine. Je suis certain qu'il sera heureux de vous rendre ses devoirs, car il m'a souvent exprimé le regret d'avoir involonlairemeiit exposé des dames à tant de dangers.

— Le capitaine Ducie est cousin germain de M. Powis, mon cher père ! dit Eve de manière à prouver que celte invitation lui serait personnellement agréable.

Atientif aux moindres désirs de sa fille, Edouard ne recevait jamais chez lui ceux qu'il croyait pouvoir déplaire à la maitresse du logis.

— .le me ferai un plaisir d'écrire ce soir au capitaine Ducie , eu le priant de nous honorer de sa compagnie, dit Edouard Eflingham , nous attendons d'autres amis dans quelques jours et j'espère qu'il ne trouvera pas le temps long pendant son exil parmi nous. M. Powis meltra mon billet dans une de ses lettres, et joindra à ma requête ses propres sollicitations.

Paul donna son adhésion à cet arrangement, et l'on se remit en marche ; mais une moditicatinn qui s'introduisit dans la petite procession plaça le jeune homme seul aupiès d'Eve.

Cependant, non-seulement les voyageurs avaient atteint la grande roule, mais encore ils l'avaient quittée, pour suivre un ancien chemin de traverse qui descendait la pente de la montagne. Il avait été assez grossièrement taillé par les premiers colons, à défaut de temps et de moyens d exécution ; mais il n'avait pu satisfaire les besoins d'une civilisation avancée. Ce reste de l'état d'enfance du pays était moins praticable et plus dangereux que la voie nouvelle ; mais il élait plus isolé, et les piétons le prenaient toujours pour se rendre à la Vision. L'âge en avait rétréci la superficie, les arbres l'ombrageaient de leurs verts arceaux. Il avait un aspect sauvage et solitaire dont Eve fut enthousiasmée. Le long des sinuosités de ce sentier on apercevait de temps en temps, par des échappées, le lac et le village; et tous ceux qui ne connaissaient pas la contrée furent unanimes dans leur approbation.

— La plupart des personnes qui voient cette vallée pour la première fois, dit Aristoliule, trouvent quelque chose à dire en sa faveur. Pour ma part, je la trouve curieuse.

— Curieuse ! s'écria Paul. Ce monsieur est au moins singulier dans le choix de ses expressions.

— \ ous avez eu déjà occasion de le voir, dit Eve en riant; car elle élait dans une disposition d'esprit à rire aisément. Nous le savons, car il nous avait préparés à voir un poète, et nous n'avons trouvé qu'un ancien ami.

— Kien que cela, miss Effingham ! Avez-vous donc tant de considération pour les poètes, et si peu pour les anciens amis?

— Al. Aristobule Bragg, avec ses aperçus fantasques, dérange en vérité toutes les idées et toutes les opinions qu'on peut avoir. Il est à sa place, et il n'y est pas; il est à la fois rusé et naïf; il convient à ses fonctions, et il est prêt à en remplir d'autres; en somme, je ne sais quilles expressions employer pour le définir. Mais je le connais assez pour craindre qu'il ne vous ait persécuté depuis votre arrivée à lempieton.

— Pas du tout ! J'ai l'habitude de voir des individus de son espèce, et je sais comment il faut me conduire avec eux. Voyant qu'il était disposé à me croire poète, j'ai laissé tomber comme par mégarde quelques vers griffonnés à la hàle, et qui paraissaient être le fruit d'une soudaine inspiration. 11 n'a pas manqué de les ramasser, et j'ai vécu une semaine entière sur la réputation qu'ils m'ont value.

— Vous avez donc réellement le goût de la poésie ? dit Eve avec un malin sourire.

— Je suis aussi innocent de l'ambition de rimer que de celle d'épouser l'héritière du trône d'Angleterre, ce qui est aujourd'hui , je crois, le but de tous les Icares de notre époque. Je ne suis qu'un vil plagiaire, car la brillante réputation dont je jouis depuis une semaine est due à deux vers de Pope. Dans ces jours dorés de la littérature, où les productions récentes sont les seules étudiées, cet auteur est si complètement oublié qu'on peut le voler sans être découvert : c'est ce que j'ai fait, et je me suis approprié le début de V Essai sur iliomme, qui contenant une allusion à l'arrogance des rois, aurait passé pour excellent autant qu'original dans dix-neuf villages sur vingt ; ces paysans d'Amérique sont si républicains! M. Bragg a pensé sans doute que j'allais entamer un éloge du peuple, suivi d'un brillant tableau de Templelon et de ses environs.

— Je ne sais si je dois tolérer les sarcasmes qu'un étranger se permet contre la liberté, dit Eve en prenant un air sérieux qui n'était pas en harmonie avec ses sentiments ; car jamais elle n'avait éprouvé un bonheur plus réel.

— Pourquoi me traiter d'étranger, miss Effingham ?

-^ Le cousin du capitaine Ducie ne doit-il pas être Anglais?

— Je n'en vois pas la nécessité, et j'oppo^erai il votre... • ne doit-il pas être « un fait positif qui me tiendra lieu de tout argument. Le cousin du capitaine Ducie n'est pas Anglais; et quelles que soient vos conjectures, il n'a jamais servi dans la marine britannique, ni dans aucune autre que celle de sa patrie.

— Vous me surprenez agréablement , en vérité ! reprit Eve la figure colorée d'une vive rougeur et avec un plaisir qu'elle ne chercha pas à dissimuler. Nous portons nécessairement de l'intérêt à un homme qui nous a sauvé la vie, aussi mon père et mon cousin ont-ils examiné le registre de la marine américaine pour y chercher votre nom. Ils ne l'ont pas trouvé; et ils en ont tiré une conclusion bien naturelle, comme vous en conviendrez vous-même.

— S'ils avaient parcouru les listes antérieures, ils auraient mieux réussi. J'ai quitté le service, et je ne suis plus marin que jiar les souvenirs. Depuis quelques années, je voyage comme vous sur terre et sur nier.

Eve ne prononcça plus un seul mot ; mais les moindres paroles du jeune homme, après avoir retenti doucement à ses oreilles, restèrent fidèlement gravées dans sa mémoire. Ils marchèrent en silence, et arrivèrent dans les environs d'une maison qui occupait une position charmante sur les flancs de la montagne, auprès d'un bois de sapins. Une terrasse précédait ce bâtiment, en face duquel était situé le village de Templeton à une centaine de pieds au-dessous, mais assez rapproché pour que les moindres objets fussent visibles. Là ils s'arrêtèrent pour contempler une localité qui était si chère à la plupart d'entre eux.

— J'espère , dit Edouard à Powis, que vous connaissez assez bien ces parages pour nous servir de pilote. Pendant la semaine que vous avez passée ici, vous n'avez jias dû négliger le wigwam.

— Je devrais en rougir, répondit le jeune homme en s'acquittant de cette obligation, mais j'avoue que ma curiosité l'a emporté sur les convenances, et que, grâce a la politesse de M. Bragg, j'ai pénétré dans votre habitation, à laquelle j'ai même fait des visites réitérées.

— A quoi bon parler de cela.? dit Aristohule. Dans ce pays nous vivons presque en commun , et lorsqu'un étranger de distinction s'y présente, qu'il vienne de près ou de loin, je m'empresse de l'accueillir.

— 11 parait, dit Eve cherchant à di tourner la conversation, que Templeton possède nue quantité considérable de clochers. Pourriezvous me dire comment un aussi petit endroit a besoin de tant de monuments de celte espèce ?

— C'est que chacun recherche l'orthodoxie, répliqua Aristohule, qui crut que c'était à lui de donner des explications, il y a une différence d'opinion indiquée par chaque clocher.

— Quoi ! y a-t-il vraiment à Templeton autant de croyances qu'on y voit d'édifices consacrés au culte ?

— Doublez-en le nombre, miss Effingham , et ajoutez-en quelques autres par-dessus le marché. Vous ne voyez que cinq églises, et nous comptons dans le village au moins sept religions qui sont en guerre ouverte, sans parler de.i nuances qui les divisent sur des points secondaires. L'édifice que vous apercevez derrière les cheminées de la première maison est le nouveau Saint-Paul, ancienne église de M. Grant. La secte qui la bâti fait de grands jirogrès, quoiqu'elle ait perdu, depuis peu, à cause d'un rhume qui a gâte la voix de son prédicateur. Cet accident a eu de funestes conséquences ; mais je soutiens que ladite secte reviendra à la mode, et qu'il ne faut pas l'abandonner dans ce moment critique. Plusieurs habitants ont pris la résolution de venir à son aide, et je l'ai moi-même défendue en assistant régulièrement aux offices^

EVE F.FFINGllAM.

Je suis charmé d'avoir la pcripeclivc de vous y rencontrer souvent, dit Edouard ElliuRliam ; c'est notre église; c'est lii que ma fille a ëlé baptisée ; mais n'avez-vous pas d'opinions religieuses bien arrêtées, monsieur liragg?

— J'hésite entre toutes les sectes du voisinage, quoique je donne une préférence marquée au nouveau Saint-Paul. Ce sombre bâtiment que vous distinguez là-bas est le temple des méthodistes, qui restent attachés à leurs anciennes doctrines, si bien qu'on les abandonne par amour pour la nouveauté.

— Dites-moi, je vous prie, quel est l'édifice voisin du nouveau Saint- Paul, et qui lui ressemble un peu sous le rapport de la forme et de la couleur?

— C'est la première église presbytérienne ; elle réussit passablement, et j'aime ce qu'on y enseigne. Je me suis imposé la loi d'y aller au moins deux fois par mois; mais je reviens toujours au nouveau Saint-Paul , et j'ai été réellement désolé de l'avantage qu'ont obtenu sur lui les presbytériens.

— J'en suis désolée comme vous, dit Eve, car appartenant à l'é- (çlise épiscopale , j'apprends avec peine tout ce qui peut lui être défavorable.

— Vous serez cependant obligée de convenir que les anglicans ont été battus à plate couture par les presbytériens.

— Et comment ont-ils éprouvé une défaite si désastreuse ?

— Le nouveau Saint-Paul avait une cloche magnifique, les presbytériens s'en sont procuré une qui ne pèse pas moins de cent livres de plus, et qui est beaucoup plus sonore. Je sais bien qu'on ne leur tiendra guère compte de cette supériorité au jour du dernier jugement, mais elle ne laisse pas que d'avoir son importance en ce monde de nisère... Cette grande maison peinte en jaune et surmontée d'un beffroi, est le palais de justice et la prison du comté; mais elle a donné asile à des fidèles de toutes les religions imaginables, à l'exception des juifs. Cette tour gothique en bois vert sert aux universalistes, et ce monument grec aux anabaptistes. Quant aux quakers, ils se réunissent dons des maisons particulières, ainsi que les presbytériens dissidents.

— Comment! s'écria Eve avec élonnement , les sectaires euxmêmes ne s'entendent pas entre eux , dans une population aussi peu considérable?

— Nous sommes dans un pays libre, reprit Arislobule, et la liberté entraîne la variété: autant d hommes, autant d'opinions.

— C'est vrai, monsieur, dit Paul, mais il y a ici beaucoup d'opinions et peu d'hommes. Ce n'est pas tout : de votre propre aveu, la plupart de ces hommes ne savent point précisément ce qu'ils doivent croire. Ne pourriez-vous nous expliquer quels sont les points essentiels sur lesquels on n'est pas d'accord ?

— Il faudrait toute une existence pour en comprendre seulement la moitié. Les uns veulent de l'enthousiasme , les autres de la quiétude. Celui-ci tient aux pratiques religieuses , celui-là les repousse. L'un prétend se sauver par les bonnes œuvres, l'autre soutient qu'elles jie suffisent pas. Il en est quelques-uns qui pensent qu'un peu de mal eit nécessaire au salut. D'autres encore s'imaginent que l'homme n'est jamais si près de la conversion que lorsqu'il est enfoncé profondément dans le péché.

— La subdivision est à l'ordre-du jour, dit John Eflingbam. On subdivise Us comtés pour avoir plus de chefs-lieux et plus de magistrats; on subdivise de même la religion pour avoir plus de croyances , et dos saints de meilleure qualité.

Aristobule secoua la tête en signe d'assentiment.

— Monsieur, demanda mademoiselle Yiéfville, n'y a-t-il pas d'('gliSet, de véritables églises à Templeton ?

Aristobule ne comprit pas ce qu'elle entendait par là ; mais i! se serait bien gardé de confesser son ignorance. Il eut été aussi difficile de le prendre au dépourvu que de forcer une des sectes ci-dessus ënumérées à reconnaître qu'elle n'était pas infaillible dans son interprétation du christianisme.

— Oh ! madame, dit-il avec assurance, nous possédons ici plusieurs églises ; mais on ne les voit pas toutes d'ici.

— 11 serait beaucoup plus chrétien, s'écria Paul , de s'unir pour adorer Dieu! N'est-ce pas mettre en relief la faiblesse et l'ignorance des hommes, que de chicaner sur des vétilles, d'ergoter sur des subtilités théologiques, au lieu de s'en rapporter tout simplement à la bonté et à la puissance de l'être qui échappe à nos définitions?

— Je n'en disconviens pas, reprit John Eftingham; mais s'il en était ainsi, que deviendrait la liberté de conscience? La plupart des fidèles d'aujourd'hui entendent par la foi une ferme confiance dans leurs propres doctrines.

— La liberté de conscience nous est nécessaire, fit observer Arislobule : sans elle, notre village ne serait pas décoré de ses nombreuses églises, et nous y perdrions beaucoup. En efl'et, on trouve ]ilus facilement K vendre une propriété dans les localités oii il y a cinq églises que dans les endroits qui en sont privés. Sous ce rapport, Templeton est favorisé.

— Malheureusement, reprit Paul , vos clochers resseuiblent un peu trop à des huiliers et à des pots à moutarde.

Pendant qu'il condamnait ainsi l'archileclure religieuse du pays, on arriva à la porte du v iguam, oii tout le monde s'arrêta pour juger en

dernier ressort les changements apportés par John EfTinuliam à l'ocavre primitive du célèbre Iliram Doolittie.

— iMon rousin, dit Edouard, il me semble que vous avez poussé bien loin les f.mtaisies de l'ordre composite.

— Eh quoi! s'écria John , seriez- vou> mécontent de mes améliorations ?

— En vérité, dit Eve, vous avez fait un mélange bien bizarre, du grec et du gothique ! Comment poiivez-vous justifier cette liberté ?

— Avez-vous oublié la cathédrale de Milan? repartit le novateur. Est-il si extraordinaire que l'on associe deux genres différents? et le goût est-il si pur en Amérique, pour que j'aie commis une faute impardonnable ?

— Rien de ce qui est contraire aur règles ne doit frapper les yeux chez un peuple essentiellement imitateur. Mademoiselle Viefville, comment trouvez-vous celte maison ?

— Mais ces:! un pclit château !

— In château effinghamisé , dit Eve en riant.

— Kffinyhamisé, si vous voulez, ma chère, pourtant c'est un petit château!

— L'opinion générale, reprit Aristobule, c'est que iM. John a modifié le plan primitif, en co))iant un édifice européen, dont j'ai oublié le nom. Ce n'est toutefois ni le Panthéon, ni le temple de Minerve.

— J'espère, dit Edouard, que ce n'est pas non plus le temple des Vents.

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