CHAPITRE XI
Nous avons déjà décrit dans les Pionniers la maison qui occupait nos voyageurs , et nous n'avons que peu de chose à en dire. A l'extérieur, elle était devenue d'une excessive simplicité, n'ayant ni péristyle ni colonnade. A l'intérieur, on avait substitué à la tenture, qui représentait le général A\ olf, un papier représentant des ornements gothiques. L'urne qui était censée contenir les cendres de la reine Didon, comme la cruche qui va trop souvent à l'eau, avait été brisée dans la guerre d'extermination , livrée aux toiles d'araignée ]iar une femme de ménage digne de ce nom. Il ne restait rien des bustes d'Homère et de Shakspeare, ni même de ceux de Washington et de Franklin malgré leur qualité d'indigènes.
John ElVingham, qui avait conservé un doux souvenir de l'effet qu'ils produisaient, les avait remplacés ])ar des plâtres achetés chez un marchand de bric-à-brac de Nev-York , et les vieilles consoles sur lesquelles avaient trôné ces illustres personnages soutenaient un nouveau Shakspeare, un César, un Locke et un I\Iilton. Les teintes de cette collection moderne n'avaient pas encore été altérées par le temps , mais elle devait à la poussière et à l'abandon un vernis de respectable vétusté.
Comme la cuisinière du logis avait fait les préparatifs avec une louable prévoyance, on se mit à déjeuner dès que chacun eut réparé le désordre de sa toilette de voyage. Lorsque le repas fut terminé , JM. Edouard conduisit ses hôtes dans les appartements en louant et en critiquant tour à tour les travaux de son cousin. On admira généralement l'arrangement de la bibliothèque, qui était ornée d'un charmant papier vert; par m.ilheur, la bordure manquait au-dessus des quatre croisées : ce qui donnait à la chambre un aspect irrégulier.
— C'est un accident, dit John Eftingham, auquel il faut s'attendre en Amérique. Nous avons des magasins en grand nombre, nais point de fabrique. A Paris, pour combler celte lacune, il aurait suffi d'envoyer chez le fabricant de jiapier; mais ici , celui qui n'a pas assez d'une marchandise est dans la même position que s'il n'en avait pas du tout. Nous consommons des objets d'art, mais nous n'en produisons pas. H est fâcheux d'envoyer chercher à Paris douze ou quinze pieds de bordure, mais il faut s'y résigner; sans cela mes beaux arceaux gothiques n'auraient point de clef de voûte.
— Je comprends cet inconvénient , dit sir Georges, nous le trouvons en Angleterre pour tous les articles d'importation.
— Et nous pour toutes sortes de choses, excepté pour les subsistances.
— Cela ne prouve-t-il pas, dit le gentilhomme anglais, que l'.^mérique ne peut jamais devenir un pays manufacturier? Puisque vous ne pouvez fabriquer un produit aussi simple que celui de la tenture, ne feriez-vous pas bien d'appliquer vos efforts à l'agriculture exclusivement?
L'intérêt qui dictait cette question était plus facile à comprendre que la conclusion logique du baronnet, auquel John se contenta de faire une réponse évasive : grande preuve d'amitié pour un homme aussi enclin à la causticité.
En .somme, l'examen de la maison fut satisfaisant : bien que, suix-ant Eve, le mobilier fût troj» semblable à celui d'une habitation de ville.
l".u regardant par une fenêtre, la compagnie aperçut des enfants qui se disposaient à jouer à la balle sur la pelouse devant la faç,ade.
— Est-ce que vous tolérez celte liberté? demanda Edouard à M. liragg en fronçant le sourcil.
— ,1e défends la liberté partout oii je h trouve, répondit Aristobule. \ oulez-vous faire allusion aux jeunes gens qui se divertissent sur votre pelouse?
EVE EFFINGHAM
— Certainement; et je pense qu'ils miraient pu choisir un lieu plus convenable pour leur récréation, et qu'ils confondent les libertés qu'ils prennent avec la liberté.
— Ctpcndant, monsieur, ils ont toujours joué à la balle dans cet endroit.
— Toujours? je crois qu'ils ont tort. Est-il une famille, placée comme la nôtre au centre d'un village , qui puisse souffrir qu'on envabisie ainsi ses domaines? On a raison de qualifier celte maison de wiijuam, s'il est permis d'y pousser des cris sauvages devant la porte.
— Vous oubliez, dit John Efl'inc;bam d'un ton sarcaslique , qu'en Amérique le mot toujours signilie dix-liuit mois tout au plus. On arrive a l'antiquité au bout de cinq lustres, et au\ siècles de ténèbres à la fin d'une existence humaine. .Te parie que ces aimables jeunes gens, qui assaisonnent leurs jeux de tant de jurons, trouveraient bien audacieux quiconque songerait à les expulser.
— J'avoue que par là, dit Arislobule, on se rendrait très-impopulaire.
— Je ne saurais permettre que les oreilles des dames soient offensées par de semblables clameurs, et je ne consentirai jamais à laisser envahir de la sorte des terrains dépendant de mon habitation. Ainsi , monsieur Brugg , je vous prie d'inviter ces enfants à aller jouer ailleurs.
Aristobule reçut celte mission d'assez mauvaise grâce; sa sagacité naturelle lui disait qu'Edouard Eflingham avait raison , mais il savait que les jeunes gtns, sommés de se retirer, regarderaient cette injonction comme une atteinte à leurs franchises. Ues habitudes d'indépend.ince absolue s'étaient introduites dans la contrée depuis dix ans, et ellf s s'y étaient enracinées. On va si vite aux Elals-L nis, et l'opinion publique y est si arbitraire, qu'un usage jiasse pour sacré après douze mois d'existence, jusqu'à ce que le peuple juge à propos de le changer.
Aristobule se relirait, quand M. Edouard appela un domestique et lui dit d'aller chez le perruquier du village et de le prier de passer au xvigwam pour lui couper les cheveux. Pierre, qui s'acquittait ordinairement de ce soin, élait occupé à défaire les malles.
— Restez tranquille, Tom , dit l'obligeant Aristobule en prenant son chapeau , je sors et j'avertirai en passant M. Lather.
— Je vous remercie, monsieur, interrompit précipitamment Edouard , qui ne voulait rien exiger d'inconvenant de ses subordonnés , mais je ne veux point vous charger d'une commission semblable ; Tom va la faire.
— Ke vous en inquiétez pas, mon cher monsieur, rien ne m'est plus agréable que de m'acquitter de ces petits services; dans une autre occasion, vous me rendrez la pareille.
Là-dessus I\I. Bragg s'éloigna , décidé à se rendre d'abord chez le perruquier Lather. 11 espérait trouver, chemin faisant, le moyen de gagner par la persuasion les apprentis qui jouaient sur la pelouse, et arriver ainsi à ne pas compromeltre sa popularité. A la vérité, ces apjirentis, âgés de douze à quinze ans, n'étaient pas encore électeurs; mais ils devaient l'être bientôt, et d'ailleurs ils avaient une langue: arme formidable aux yeux d'Aristohule.
En traversant la pelouse, il appela d'une voix câline le chef de la bande, gamin connu par ses espiègleries.
— A oilà un beau temps pour jouer, RicharJet; mais ne croyezvous pas que vous auriez plus de place dans la grande rue que sur cette pelouse, oii vous courez grand risque de perdre votre balle au milieu des buissons?
— Cet endroit nous suflSit, dit Ricbardet, et sans cette maudite maison, on n'en pourrait désirer un meilleur pour jouer à la balle.
— Je ne vois pas, dit un autre, pourquoi Ion s'est avisé de bâtir une maison ici : on a gâté le plus beau préau du village.
— Chacun a ses idées, repartit Aristobule; si j'étais à votre place, messieurs, j'essaierais de la rue. Je suis persuadé que vous vous y trouveriez pour le mieux.
Les apprentis ne partagèrent point cet avis, et ils laissèrent Aristobule s'éloigner seul, (^uand il revint, il se mit en devoir d'accomplir sérieusement sa mission. 11 eut recours à l'adresse au lieu d'agir ouvertement au nom du propriétaire, ce qui aurait prévenu toute invasion pour le présent aussi bien que pour l'avenir.
— Eh bien , Ricbardet, reprit-il, je sais qu'il ne faut point disputer des goûts ; mais je persiste à dire que la rue vaudrait mieux que cette pelouse pour jouer à la balle. Je m'étonne que des personnages aussi clairvoyants que vous se contentent d'un terrain aussi rétréci.
— Je vous dis, s'écria Ricbardet, que nous voulons nous en contenter; nous sommes pressés, et nous ne sommes pas difliciles. Allons ! à toi, Sam ! les patrons vont être sur notre dos dans une demi-heure.
— Il y a pourtant bien des haies de ce côté, reprit Aristobule d'un air indifférent. A la vérité, les magistrats du village oui fait placarder qu'il était défendu de jouer à la balle dans les rues; mais je suppose que vous ne vous inquiétez guère de leurs menaces.
— A'oilà pour eux , dit un aimable galopin nommé Pierre ; et il lança sa balle au milieu de la principale rue. Qu'est-ce qu'un magistrat, pour empêcher les gens de jouer dans un endroit plutôt que dans un autre?
— C'est évident ! dit Aristobule, et vous pouvez le démontrer en bravant cette injuste et ridicule défense. Jamais vous n'avez eu de plus
ti'agnifique occasion défaire révoquer une loi oppressive. D'ailleurs, il est très-aristocratique de jouer au milieu des roses et des dahlias.
Les jeunes gens mordirent à celle amorce, car un apprenti, surtout quand il est Américain, ne peut guère résister à l'envie de montrer combien il se croit supérieur à la loi. Aucun d'eux n'avait remarqué antérieurement qu'il fût aristocratique de prendre ses ébats au milieu des roses; mais ils en avaient senti les inconvénients, et plu3 d'un s'était déjà piqué les doigts en cherchant sa balle.
Aristobule s'empressa de profiter de ses avantages.
— Je sais, dit il, que M. Elïmgbam sera très fâché de vous voir partir; mais on ne peut pas toujours renoncer à sou plaisir pour satisfaire les autres.
— (Ju'est-ce que c'est que cet Eflingham' s'écria Joseph Wart; s'il veut voir jouer à la balle devant sa maison , qu'il arrache ses rosiers. Allons ! messieurs, j'adople la iLotion du préopinant, et je v^us invite à me suivre tous dans la rue.
Ils évacuèrent la pelouse en inasse ; et M. B-ngg s'achemina ver» la bibliothèque, oii Edouard l'attendait patiemment. Les autres habitants du pays s'étaient retirés chacun d^ins sa chambre.
— Je vous annonce avec plaisir, dit l'ambassadeur, que les joueurs de balle ont disparu. Quant au perruquier Lather, il refuse votre proposilion.
— Comment ' il refuse?
— • Oui, monsieur, car il pense que, tout bien considéré, l'opération serait mauvaise pour lui. Son idée est que s'il peut se déranger pour venir au xvigwam vous couper les cheveux, vous pouvez aussi bien vous déranger pour venir dans sa boutique vous les faire coup«r. Après avoir examiné l'affaire sous toutes ses faces, il aime mieux ne pas la conclure.
— Je regrette, monsieur, d'avoir accepté vos offres obligeantes, et je le regrette d'autant plus, que ce perruquier me parait avoir un mauvais caractère.
— Pas du tout, monsieur; Lather est un brave homme dans son genre, et c'est surtout un excellent voisin. A propos, monsieur Eflingham, il m'a chargé de vousdemander l'autorisation d'abattre la haie de votre jardin, afin de faire passer du fumier sur son champ de pommes de terre, qui en a, dit-il, un besoin terrible.
— Comment donc ! monsieur, s'écria Edouard Eflingham; qu'il abatle ma maison pour faire passer son fumier, si cela est nécessaire. C'est un citoyen si estimable , et qui entend si bien les affaires, que je suis seulement étonné de la modération de sa demande.
A ces mots, M. Eflingham se leva, sonna Pierre, et passa dans sa chambre, en se demandant si tout ce qui se passait était réel ; s'il étïit vraiment dans leTempleton qu'il avait connu jadis, enfin s'il était ou non dans sa propre maison.
Quant à "SI. Bragg, il trouvait également naturelle l'audace des joueurs et l'impertinence du barbier. Il courut précipitamment chez celui-ci, pour lui annoncer qu'il ii'y avait pas d'inconvénient à faciliter l'amendement de ses pommes de terres en jetant bas la haie de M. Eflingham.
De peur que le lecteur ne nous accuse de faire des caricatures au lieu de peindre l'état actuel de la société, il est bon d'expliquer :
Que >I. Bragg aspirait à la faveur populaire;
Qu'à l'exemple de M. Dodge, il regardait une décision du public comme infaillible et sacrée;
Qu'il a\ait une déférence absolue pour les majorités;
Enfin, que, suivant lui, une demi-douzaine d'individus avaient ton-.. jours raison contre un seul, quand même ce dernier aurait eu pour lui la vériié, la loi, et même la majorité réelle des citoyens.
Bref, comme un très-grand nombre de ses compatriotes, l'intendant de Templeton confondait la liberté avec la licence.