‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 149 sur 280 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Les progrès de la société dans un p.iys neuf offrent quelques particularités curieuses. Au commencement de la colonisation , on voit régner celle bienveillance et celle sympathie réciproque que les hommes manifestent volontiers quand ils sont embarqués ensemble dans une entreprise aléatoire. La distance que tracent nécessairement les habitudes et l'éducation est dominée par les besoins et les efforts mutuels ; et tout en conservant son rang, l'homme de distinction fraternise avec le plus vulgaire travailleur. Il s'établit entre eux la même camaraderie qu'entre l'ofiicier et le soldat dans une campagne périlleuse. Des personnes i|ii resteraient ailleurs étrangères les unes aux autres, rompent le pain ensemble; la rude et aventureuse existence qu'il faut mener dans les forêts rabaisse les prétentions des esprits cultivés, et place les ressources intellectuelles au niveau des facultés physiques. Ainsi, les nouveaux colons se rencontrent sur un terrain neutre; les uns renoncent en partie à leur supériorité, les autres acceptent sans examen une égalité apparente, créée par des circonstances exceptionnelles, et faite pour disparaître avec elles. En somme, cet état de société est favorable à la suprématie de la force purement matérielle, et désavantageuse pour les facultés de l'intelligence.

Cette période est peut-être la plus heureuse pour une colonie nais-

EVE EFFINGHAM

faille. Les premières iiécessilts de la vie sont tcllcraenl impérieuses, fnroii otililie (les contrariétés second;iirts dont on serait très-préoccupé •liiiis un autre ordre de choses. Chacun est plein de bonne volonté, les voisins s'enir'aident avec joie; on a l'insouciante gaieté, les amitiés franches et les transports irréfléchis de l'enfance. (Jii sait (jue ceux qui ont traversé ce temps d'épreuves ne manquent jamais de le regretter, comme le chasseur regrette la forêt, et qu'ils en retracent les scènes les plus insignifiantes avec une gravité à la fois touchante et comique. . , ,

A cette période en succède une autre, peud:int laquelle la société s'ori;anise : alors les passions ordinaires reprennent leur empire. On se dispute les places; l'infl'ience de l'argent se fait sentir: la jalousie divise les familles ; quelques-unes sont parvenues à établir inconleslablement leur sui'rémalie, et c est à qui les recherchera. Après la richesse se rangent hiérarchiquement les profissions libérales, en comme'ncant par 1 état ecclésiastique. Celte période de dissensions ne cesse" que lorsque les hommes et les choses sont gouvernés par des lois plus [[('nér.iles, et que la civilisation spéciale d'un cauton s'harmonise avec celle du pajs tout entier.

Tem]iUlon n'avait pas encore atteint la fin de sa seconde époque. Les descendants des premiers colons étaient déjà k la troisième génération ; mais tant d'étrangers allaient et venaient, comme des oiseaux de passage, que leur influence dérangeait la marche régulière de rétablissement. Quelques vieillards se rappelaient encore U vie du désert , les privations de leur jeunesse et la cordialité des relations anciennes; mais le grand nombre d'aventuriers inquiets, qui circulaient dans le pays, détruisaient la poésie des traditions et l'amour du sol natal.

Cependant, à Templeton et aux environs, commençait une réaction contre le relâchement et l'insensibilité qui caractérisaient les bandes nomades. Les fils des premiers colons préféraient à des aulels étrangers le temple oii hurs pères avaient prié. La terre qui couvrait les dépouilles de leurs ancêtres leur paraissait plus sacrée que le sol creusé par la charrue, et le théâtre de leurs jeux enfantins leur était plus cher que le grand chemin foulé par les pieds d'une multitude inconnue.

Tels étaient les éléments de la société oii nous avors introduit nos lecteurs, et dans laquelle nous nous proposons de faire d'autres excursions.

Le retour de la famille Effingham après une aussi longue absence produisit une sensation bien naturelle dans un aussi petit endroit , et les visiteurs allluèrent au wigwam aussitôt qui- les convenances le permirent On répandit nécessairement une miiltilude de faux bruits, et au bout de dix jours ou désignait comme les futurs époux d'Eve sir Georges Templemore , M. Powis et M. Bragg , ex œquo. Ce dernier avait prématurément divulgué ses espérances dans un moment de transport, après avoir pris sa part^d'une bouteille de mauvais vin honoré du titre de Champagne. Mais de pareils contes se reproduisaient si souvent dans une sociélé oii le mariage est le sujet habituel de la conver.ation des jeunes filles, qu'ils portaient avec eux leur propre réfulalion.

Le troisième jour après l'arrivée de nos voyageurs , fut surtout un grand jour de réception au wigwam , dont les habitants s'arrangèrent pour avoir leur après-midi libre , afin de recevoir les visites. Une des premières fut celle de M. Howel , célibataire , d'habitudes régulières, qui joui.-sait d'une hounête aisance, et qui était à peu près du même âge qu'Edouard Ellàngham.

M. Howel devait moins a l'éducation qu'à la nature, car il avait passé toute sa vie dans la vallée de Templeton. Sans avoir aucune prétention à la Science, il avait cherché ii se mettre au courant de la littérature. Il aimait passionnément la lecture; mais comme il avait peu d'activité dans l'esprit, et que son indolence feculait devant les moindres efforts, il avait été lentement transformé par ses études superficielles , comme la pierre est modifiée par la chute constante des gouttes d'eau. INlalheureusement pour lui, il ne connaissait que sa langue maternelle, et à force de parcourir des li' res anglais , il s'était imprégné a son insu des opinions cl des préjuges que mettait en circulation la presse brilannique. Quoique modeste et d'une bonne foi parfaite , il s'en rapportait aveuglément aux autoritts qu'il avait consultées et prenait parfois un ti.n un peu tranchant lorsqu'il les citait. Il était souvent en discussion avec John, et il y avait entre eux de légères escarmouches. L'habitant de Templeton avait des connaissances bornées, une crédulité profonde et une entière confiance dans la véracité des écrivains. John, au contraire, était original dans ses aperçus, accoutumé ;i ne voir que par lui-même, cl pe'ul-ctre un peu trop convaincu de sa supériorité intellecluellc.

— Ah I ah 1 dit Edouard en regardant à la fenêtre , voici notre voisin 1 bornas Howel, mon ancien condisciple! C'est le meilleur homme du monde , sir Georges , et c'est aussi un véritable xVméricain, car il n'est pas sorti de la vallée six fois depuis sa naissance.

— Quel Américain! ditJohn EllingUam, il voit tout avec des lunettes anglaises, il n'émet que des opinions importées d'Angleterre, il ne prononce de jugements qu'au nom des jii (jugés anglais, et c'est avec le palais d un Anglais qu il goûte toutis choses! Il n'est pas plus Américain que le journal le Times ou le quartier de Charing-Cross. Pendant la dernière guerre, il a faille voyage de INew-Yo.rk tout

exprès pour s'assurer, par le témoignage de ses propres yeux , qu'une frégate américaine avait capliiré un vaisseau aiig|.:i>.

— ?a iirédilection pour la Grande-Bretagne ne sera pas un défaut à mes yeux, dit le baronnet en souriant, et je présume que nous serons d'excellents amis.

— A mes yeux, .-ijoula Grâce, M. Howel est un homme trèsagréable, et de toute votre coterie de Templeton c'est celui que je préfère.

— Oh ! reprit John , je prévois que Thomas Howel va faire alliance avec Templemore cl entrer en hostilités avec ini^s Ediiighara.

— Vous vous trompez, mon cousin; j'ai conservé un bon souvenir de M. Howel, qui cédait à toutes mes fantaisies, lorsque j'étais enfant, et qui ne venait jamais au wigwam sans avoir ses ]iochcs bourrées de gâteaux et de bimbvns.

L'entrevue fut pleine de cordialité. M. Howel fui accueilli afFectueuscment, même par John Iflingliaro, et se montra enlliou<'iasmédu changement avantageux qui s'était opéré en Eve, depuis huit jusqu'à vingt ans.

— Suyez les bienvenus , dit-il en se mouchant pour dissimuler les larmes qui lui roulaient dans les yeux; j'avais songé a me rendre à New-Yoïk pour vous y retrouver, mais c'est un grand voy.ige quand on est vieux. Pour vous , messieurs, vous semblez résister à l'influence de l'âge.

— Et pourtant, répondit Edouard, nous avons quelques mois de plus que vous, ce qui ne nous a pas empêchés de franchir la distance pour venir vous vnir.

— Oui, vous êtes de grands voyageurs, je le sais, et vous êtes habitués au mouvement . Ou m'a dit que vous étiez allés jusqu'à Jérusalem.

— Nous l'avons parcourue dans tous les sens, mon cher ami, et j'aurais désiré de tout mon cœur que vi^is fussiez avec iiouî.

— Je ne bouge pas plus qu un terme, et j'ai r. nonce pour toujours à m'erobarquer sur l'Océan. Eh bien, miss Eve, de tous les pays que vous avez visités, auquel donnez-vous la préférence .''

— Tous les pays ont leur beau côié, répondit Eve; mais je crois que l'Italie l'emporte, de lavis général.

— L'Italie! en vérité , vous me surprenez! je croyais que vous alliez placer l'Angleterre en première ligue.

— L'Angleterre est assurément un (lays remarquable, mais il y manque bien dts avantages que possède l'Italie.

M. Howel croisa les jambes, el se plaça dans une position commode pour écouter et faire au besoin des objections.

— Quels sont donc , demanda-t-il , les avantages que possède l'Italie et dont l'Angleterre est privée?

— U'abord les souvenirs et le puissant intérêt que répandent sur une contrée les grands événements accomplis.

— L'Angleterre est-elle dépourvue de souvenirs el de grands événements.'' n'a-t-tUe pas Guillaume le Conquérant , le roi Alfred, la reine Elisabeth et Shakspeare ? Songez à Shakspeare, miss Elïingham ! n'a-t-elle pas encore été illustrée par sir A\ aller Scott, la conspiration des poudres, Olivier Cromwell , l'abbaye de Westminster et le roi Georges IV ? Que peut opposer ii cela l'Italie?

— Tout cela est Irès-inléressaul, dit Eve; mais l'Italie sans doute a des restes des premiers âges : vous oubliez les Césars.

— Ils avaient leur Hiérile, eu égard a 11 b.trbarie des temps ; mais que sont-ils comparaliv^menl aux souverains des trois royaumes? J'aimerais mieux contempler Georges IV que tous les Césars qui ont mis Rome en feu; il me semble qu'il n'y a jamais eu de véritable roi que celui d'Angleterre.

— Quoi ! s'écria John Effingham , pas même le roi Salomon I

— Oh! c'était un roi de la liible, dont on n'a pas à s'occuper. Devez-vous vanter l'Italie, vous dont le trisa'i'eul était Anglais? Ne vous rappelez-vous pas Miltoii, UryJen , Locke. Newton , la Tour de Londres, Saint-Paul et le château de Windsor? Est-il au monde une résidence royale qui vaille le château de Windsor?

Après celte éuuiuération, Howel fut obligé de s'arrêter, pour reprendre haleine, et miss Effinglum en profila avec un empressement dont elle fut la première à rire dans la suite.

— Le palais lie Caserle n'est pas à dédaigner , monsieur Howel , el son grand escalier seul a selon moi plus de magnificence que tout Windsor, si l'on en excepte la chapelle.

— Mais Saint-Paul?

— Saint-Pierre peut lui être avantage- isemenl comparé.

— C'est ce que prétendent les catholiques, repartit M. Howel; mais j'ai toujours soutenu que c'était une de leurs impostures. Je ne crois pas qu'il y ail rieu de plus beau que Saint-Paul. Ensuite 1' \ngleterre a des ruines imposantes el qui sont sans égales, vous devez en convenir.

— Le temple de Neptune à Peslum passe pour une ruine assez curieuse.

— Je ne me rappelle pas en avoir entendu parler; mais, en tout cas , ce n'est qu'un temple, et quel temple peut valoir une abbaye?

M. hlVingham crut devoir mettre un terme à une discussion qui lui semblait un peu prématurée, après une aussi longue absence.

— Le goût est essentiellement arbitraire, dit-il à Tlioiuas Howel, vous

fcVE EFFINGHAM.

le savez aussi bien que moi ; car dans notre enfmce nous nous sommes souvent disiuités sur In beauté des clievaux. Souffrez maintenant que je vous présente deux jeunes amis qui ont partaijé les hasard de notre dernier voyage , et auxquels nous devons eu partie notre salut. Voici notre compatriote , M. Powis , 1 1 voilà un ami anglais , qui sera enchanté de faire connaissance avec un admirateur passionné de sa patrie; il s'appelle tir Georges Templemore.

iM. Hoxvtl n'axait jamais vu d'Anglais titré, et il fut tillenient surpris qu'il lit d'abord ses révérences d'un air gauche ; mais les manières affables et distinguées des jeunes gens lui rendirent bientôt son sangfroid.

— J'espère que votre cœur est tqnjours américain, reprit-il; on a fait courir le bruit que des marquis français et dés li.rons allemands avaient cherché à vous plaire, mais j'ai trop de conliince dans votre patriotisme pour croire que vous épouserez jamais un étranger

— Ah ! s'écria gaiement sir Gtorge, grâce pour les Anglais ! nous sommes pour ainsi dire le même peuple.

— Je suis lier de vous entendre pailer ainsi, monsieur; rien ne me flatte plus que d'être considéré comme Anglais, et je n'aurais certainement pas accusé miss EOinghani de manquer de patriotisme, si... si...

— Elle avait épo isé une demi-douzaine d'.Anglais, interrompit Jolin Elïuigham, qui voulut éloigner li conversation de h vi.ille ornière oii elle allait rentrer. Vous ne m'avez pas fait compliment , mon cher lloxvel, des chnngements que j'ai a])portésau xvijwam. J'espère qu'ils sont de votre goût.

— Ils sont un peu trop français.

— Que dites-^ ous là ? 11 n'y a pas la moindre trace de style français d;<ns tout l'édilire.

— On pense cf pendant le contraire , et pour ma part je souhaiterais que la maison fiit moins continentale.

— Elle ne l'i-st | as du tout. An rtste, elle est d'un genre qui n'est point classé, et dont il serait difficile de délerniiiier les rèiîli s. On pourriit l'appeler de l'Eflingham greffé sur Doolitlle, et s'il fallait en chercher les modèles , on les trouverait en Angleterre plutôt que partout ailleurs.

— En vérité, j'en suis ravi, et cette maison m'en plaît davantage. Jliss Eve, je meurs d'rnvie de savoir si vous avtz vu en Euro(ie tous nos contemporains célèbres. Si je voyageais , ce serait l'un de mes p'us grands plaisirs.

— Aous ne pouvons dire que nous les ayons vus tous, mais nous en connaissons un grand nombre.

— IVaturi llement vous avez vu Walter Scott?

— iNous avons eu lavanlage de le rencontrer quelqui fois à Londres.

— It Soulhey. et Colerdge, et Word^worth, et Moore. et bolxier, et d'Israeli, tt Rogers, et Campbtll, et le tombeau de Byron, et Horace Smith, et miss Landun, et...

— Cum mullis aliis , interrompit John Effingham'pour arrêter ce torrent. Eve a vu une panie de ces personnages, et comme dit Jubal à S! jlock , nous allions souvent dans des endroits oii nous enleiid eus p.irler du reste. ll.iis vous ne dites rien, ami Thomas, de ('.«rllie, de Tieck , de Schlegel , de Lamartine, de Chateaubriand, <lli.igo, de Delavigne, de Alickiexviecz, de Nota, de iManzoni, de Nicolini, elc.

L honnête Hoxvel écouta avec un muet cloiiuement le catalogue que John débitait , car à I exception de deux ou trois , ces célébrités lui éiaient complètement inconnues. Dans la simplicité de son cœur, et prisque à son insu, il s'était imaginé qu'il n'y avait pas un seul auteur contemporain qui ne païsât la plupart de son temps en Angleterre.

— Ail ! reprit John en jetant un coup d'oeil sur la pelouse ; voici le jeune Wenbam qui vient rétablir l'équilibre. Vous devez l'ax'oir oublié, Edouard, mais vous vous rappelez sans doute son père.

M. tflingham et son cousin allèrent dans le vesiibtile pour recevoir ce nouvel hôte. C'était le (ils unique d'un avocat tres-occupé , qui lui avait laissé une belle fortune. Il appartenait par son âge à la génération d'Eve pbaôt qu'à celle de son père. Autant M. Hoxvel était anglomane , autant M. Wenbam était Américain. 11 vantait sans cesse la supériorité des Etats-Unis et l'indépendance nationale. A l'instar de la jeune France, il y a dans l'autre hémisphère la jeune Amérique, dont toutefois les membres ne marchent pas avec autant de h.irdicîse que leurs prototypes. M. Wenbam voulait s'affranchir de tout ce qui était européen ; mais ses facultés étaient toujours sous 1 influence de quelques vieilles idées, et il ressemblait à ces hommes qui, parvenus à l'âge de raison, ont encore peur en traversant un cimetière giendant la nuit des spectres qui ont effrayé leur enfance. M. John Efl'ingliam s'était lié avec ce jeune homme pendant qu'il surveillait les réparations du xvigxvam , et il avait été frappé du contraate qui existait entre M'enham et Hoxvel. C est ce qui lui avait fait dire que le premier de ces personnages venait rétablir l'équilibre.

Supprimons les salutations d'usage, et voyons comment M. Wenbam entama la conversation. Eu véritable Américain, il crut qu'il était de riyueur, en sa qualité de jeune homme, d'adresser la parole à une jeune fille plutôt qu'a toute autre personne de la société.

— Vous devez être bien heureuse , miss Elfingham , des progrès immenses que notre pays a accomplis pendant votre absence.

— J'étais bieu jeune quand je l'ai quitté, répondit Eve, et mes idées n'étaient pas encore bien nettes. Je n'ai doue observé en pleine con-

naissance de cause que des contrées dont la civilisation est ancienne' Je fais donc nécessairement plus attention aux imperfections de ma patrie qu'à des progrès qui laissent encore tant à désirer.

M. Wenbam eut l'air vexé, et l'on pourrait même dire indigné; mais il sut se contenir , ce qui n'est pas toujours facile pour un provincial qui entend médire de son beau idéal.

— Miss Effinghain, dit M. Howel , doit trouver mille choses à reprendre ici, puisqu'elle arrive directement d'.\ngleterre. Par exemple, cette musique . que l'on entend en ce moment, doit paraître criarde après celle de LondreS.

Il faisait allusion aux sons d'une flûte qui partaient de l'une des tavernes du village.

— La musique des rues de Londres , répondit Exe en échangeant un regard avec le baronnet , e-1 assurément une des meilleures de l'Europe , et celle dont on nous régie doit être du même genre.

— Aviz-vous lu les articles signés Minerve dans la Rerue hebdomadaire? demanda M. Wenham sans être rebuté par son premier échec : on trouve généralement qu'ils fout honneur à la littérature américaine.

M. Hiixvel intervint pour dire :

— Vous êtes un heureux homme, Wenham, si vous avez découvert de la lillér ture en Amérique. Piien n'y mérite ce nom, à l'except'on de quelques almanachs, de quelques vers de journal, et de quelques anec.lotes mal racontées.

— Il est vrai , dit M. Wenham d'un air grave, que nous n'imprimons pas sur un aussi b.-au jiapier que les autres peuples, et que nos livres ne sont pas aii^si bien relies; mais pour la force des raisonnements et des pensées, la littérature des Etats-Unis ne le cède à aucune autre.

— J'avais oublié de vous adresser une question , dit Hoxvel à Edouard : vous ê es allé en Russie?

— Oui. j'y suis resté quelques mois.

— ^ ous est-il arrivé de voir l'empereur?

— J'ai eu cet avantage, monsieur Howel.

— Est-il vraiment aussi inonstrueui qu'on nous le représente ?

— Monstrueux ! s'écria Edouard en reculant de surprise. En quoi serail-il un monstre? Ce n'est certes pas au physiijue.

— Je ne sais ; mais j'ai idée qu'il est affrem. Ce doit être un petit homme trapu, dune physionomie ignoble et farouche.

— Vous calomniez un des plus b.aux hommes du siècle.

— Je voudrais f^ire discuter cette assertion par un jury. D'après ce que j'ai lu du czar d<ins les publicalious anglaises, il me semble impossible qu'il ne .-oit pas hideux.

— Mais, mon bon voi in, ces publications anglaises sont dictées par la malveillance et la partialité.

— Oh ! je ne serais pas homme à croire un mensonge ! Mais quel motif un auteur anglais aurait-il pour calomnier l'empereur de Russie ?

— C est évident, s'écria John Eflingham : quel motif aurait-il ? répondez à cela, si vous pouvez.

— Songez, monsieur Hoxvel, interrompit Eve , que nous avons vu l'empereur JSicolas.

— Vous avtz, miss Eve, une bienveillance naturelle qui vous porte à le juger favorablement ; mais je m'en rapporte aux publicistes anglais. Ils sont plus près que nous de baint-Pétersbourg , et plus à même d'observer les Kusses.

— Qu'importe qu'ils soient près ou loin , s'écria Edouard avec une sorte d emportement : les meilleurs juges sont ceux qui voient par leurs propres yeux.

— Bien, bien, mon cher ami, nous reviendrons sur ce chapitre une autre fois. Je connais votre penchant à l'indulgence, etje saurai le combattre. Présentement je vous souhaite le bonjour, en exprimant le déair de vous revoir bientôt. Miss Eve, j'ai un mot à vous dire, si vous ne craignez pas d'avoir un entretien dans la bibliothèque avec un jeune homme de cinquante ans.

Eve se leva d un air enjoué, et passa dans l'autre pièce. M. Hoxvel ferma la porte avec soin, et s'écria :

— Au nom du ciel, ma chère demoiselle, dites-moi quels sont les deux étrangers qu'on m'a présentés?

— Mon père vous la déjà dit , l'un est M. Paul Poxvis et l'autre sir George Templemore.

— Et tous deux sont Anglais ?

— Sir George est membre du parlement britannique, mais M. Powis est citoyen des Etats-Unis.

— (Juel homme superbe que ce sir George !

— Je n'en disconviens pas, repartit Eve en riant.

— L'autre n'est pas mal non plus; mais ce sir George a l'air d'un grand seigneur.

— Je crois pourtant que la majorité donnerait la préférence à M. Powis, dit Eve, que tous 'ses efforts ne purent empêcher de rougir.

— Quels motifs un baronnet anglais peut il avoir pour visiler ces montagnes ? reprit Thomas Hoxvel sans s'apercevoir du trouble de miss Eflingham ; est-ce un véritable lord ?

— Ce n'est qu'un petit baron, dont nous avons fait la connaissance dans les voyages.

— Mais que pense-t-il de nous? Je voudrais bien le savoir.

EVE EFFINGIIAM.

— Ce n'est iiiis.ficile à «levincr; j'ai toutefois sujtt de croire qu'il a de nniis une opinioii favorable.

— Oui, de vous, de votre ( ère et de M. Jolin ; mais comment doitil jui;er ctux qui n'ont jamais quille l'Amérique?

— 11 on est qui le voient avec un vrai plaisir , même duns cette caléjjnrie, répondit Eve en souriant.

— Ma foi ! j'en suis flatté. Connaissez-vous son opinion sur l'empereur IN'icolas?

— Je ne lui ai jamais entendu prononcer le nom du ciar, et je ne suppose pas qu'il l'ait jamais vu.

— C'est extraorJinaire ! Ln baronnet anglais devrait avoir tout vu, el savoir tout ; mais je parie qu'au fond il a des connaissances encyclopéd'ques. Permeltiz - moi de vous demander les vieux journaux anglais que vous pourriez avoir au rebut. Un journal anglais daté de cinquante ans a plus d'intérêt qu'une feuille américaine qui sort de la presse.

ICve quitta l'Anglomane après lui avoir promis un paquet de vieux numéros et rentra au salon, où elle fut abordée par son cousin.

M. Aristobule Braag

— Eh bien , murmura celui-ci en alTectant de baisser la vois , Ilowel vous a-t-il fait ses propositions ?

— Il m'a demandé seulement tous les vieux journaux anglais dont je pourrais disposer, et il se charge de les lire.

— ,Ie connais son faible ; il avalera sans scrupule toutes les bourdes qui porteront le timbre de Londres.

— J'avoue que j'ai été surprise de voir un homme intelligent ajouter foi aux autorités les plus suspectes , quand elles arrivent de la Grande-liretagne.

— C'est que vous ignoriez, ma chère cousine, que ce pays tirait ses pensées d'Angleterre , el n'avait d'opinions à lui que sur les événements courants du jour.

— En vérité, j'ai peine à vous croire ! Si cela était, comment aurions-nous conquis notre indépendance? comment aurions-nous eu l'énergie de faire la guérir à la Grande-liretagne ?

— L'homme parvenu à sa majorité s'affranchit dp l'autorité légale de son père, mais il ne s'affranchit pas des lee ■ s qu'il en a reçues dans son enfance. Le soldat se révolte quelquil i^, et après un moment d'indiscipline il se montre plus docile que jamais.

— Je suis de plus en jdus étonnée ! J'avais été choquée de diverses choses depuis mon retour, mais je ne me serais jamais figuré i.n type aussi étrange que notre brave voisin llo«el.

— ^ ous en verrez bien d'autres ! Il est dans la nature humaine de déprécier ce que l'on connaît intimement , et d'admirer ce qui est séparé de nous par le temps ou par la distance.

L'arrivée de nouveaux hôtes suspendit la conversation. Parmi les visiteuses, Eve retrouva plusieurs jeunes filles qu'elle avait laissées enfants et qui ;i l'époque où elles auraient dû développer encore leurs facultés morales et physiques étaient déjà accablées des soins de toutes sortes qui pèsent si lourdement sur la femme américaine.

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