CHAPITRE Xni
Les Effinghaiu furent bientôt régulièrement installés et eurent échangé avec leurs voisins toutes les civilités ordinaires. Ils retrouvèrint d'anciens amis, et firent quelques nouvelles connaissances. Comme à l'ordinaire, les premières visites furent pénibles et embarrassées ; mais les choses reprirent promptemcnt leur cours naturel, et la famille, dont le but était de jouir en paix de la vie de campagne, oublia ce tracas momentané.
Le cabinet de toilette d'Eve avait vue sur le lac, et elle y était un jour assise une semaine environ après son arrivée. Annettc , sa femme de chambre française, la servait, et sa vieille bonne, Nannette Sidley, jalouse à son insu de ce qu'une autre prodiguât des soins à sa favorite , préparait les ajustements qu'Eve pouvait avoir envie de mettre ce matin-là. (iràce était aussi présente; elle s'était échappée des mains de sa camériste, pour venir feuilleter un de ces livres qui ont la prétention de donner la généalogie des principales familles d'Angleterre. Ce volume faisait partie de la collection de Gutiics, d'Atinanachs de Gollia , de Manui'h de la cour et autres ouvrages du même genre qu'Eve avait rapportés de ses pérégrinations.
— Ob ! le \oici ! dit Grâce avec la précipitation d'une personne qui arrive enfin au terme d'une longue et ennuyeuse recherche.
— Voici qui, ma cousine?
Grâce rougit , et elle se serait volontiers mordu la 1 mgue pour li punir de son indiscrétion; mais, trop naïve pour tromper, elle avoua la vérité.
— Je cherchais l'article qui concerne sir George Templemore. Il est gênant d'être en relation avec quelqu'un dont on ne connaît |iis du tout la famille.
— Avez-vous trouvé son nom?
— Oui, je sais qu'il a deux sœurs, mariées toutes les deux, et un frère, qui est dans les gardes , mais...
— Mais quoi, ma chère?
— Son titre n'est pas très-ancien.
Le litre d'aucun baronnet n'est très-ancien , l'ordre même n'ayant été institué que sous le règne de Jacques 1"".
— Je ne savais pas cela. D'après ce livre, un des ancêtres de sir Georges fut créé baronnet en 1700. Or...
— Eh bien ?
— Or nous sommes toutes deux — Grâce ne voulut pas faire cette observation pour elle seule — nous sommes toutes deux d'une famille plus ancienne que cela. Vous descendez d'une souche anglaise bien plus ancienne , et les van Courtiandt ont la prétention de remonter bien plus haut que 17 00.
— Personne n'en doute. Grâce; mais où voulez-vous en venir? Faut-il exiger que sir George nous cède la préséance , quand nous entrerons ensemble dans un salon ?
Grâce rougit jusqu'aux yeux, mais en même temps elle se mit h rire.
— Quelle folie! est-ce qu'on pense à ces choses-là en Amérique ?
— On y pense du moins à \\ ashington , oii il parait que les femmes de sénateur se donnent de grandi airs- Mais vous avez raison , <j race ; les femmes n'ont en Amérique d'autre rang que celui qu'elles doivent à leur éducation, et noui ne saurions être les premières à introJuire de nouvelles règles. H faut donc, je le crains, malgré l'illustration de notre race , céder le pas au baronnet, à moins qu'il ne reconnaisse les droits du beau sexe.
— Je ne crois pas sir George disposé .i réclamer les prérogatives de son rang; jamais il ne s'est plaint d'être traité comme un égal par M. Powis.
Eve tourna la tète si brusquement que les tresses de ses cheveux furent arrachées des mains de la femme de chambre qui les arrangeait, et tombèrent en désordre sur ses épaules.
— Eh bien , dit-elle en regardant lixement sa cousine, pourquoi M. Powis ne traiterait-il pas sir (ieorge Templemore en égal?
— Mais , Eve , l'un c^t baronnet, 1 autre n'est qu'un simple gentleman.
Eve Effingliam garda le silercc pendant une minute et ses petits pieds s'agitèrent, quoiqu'on lui eût souvent et depuis longtemps ré-pété que, conformément au code des bonnes manières, cette partie du corps devait rester en repos.
Il n'y avait pas aux Etats-Unis deux personnes du même sexe, du même âge , de la même position sociale et qui fussent cependant ])lus différentes que les deux cousines par leurs opinions, et l'on pourrait dire aussi par leurs préjugés.
Grâce van Courtiandt, d'une des meilleures familles du pays, avait involontairement puisé des idées aristocratiques dans Us traditions de la colonie ; elle comparait fièrement avec l'ignorance cl la grossièreté du vulgaire la splendeur des gentilshommes du temps passé, et sou imagination exagérait les avantages d'un ordre de choses qui gagne à être vu de loin.
Eve, au contraire, jugeait de l'aristocratie par expérience. Elle avait été introduite de bonne heure d ms les rcrcics les i>lus distingués de lEurope; elle avait vu la royauté «'ans s; s jours de gala et de représentation; elle avait contemple ce taste monarchique qui est f.iit pour
EVE EFFINGHAM
éblouir les yeux ; elle était inilii'e à cette minutieuse étiquette qui peut avoir une sijjiiificalion cachée , mais qui n'a certainement aucune raison d'elle, liien plus, Eve avait longtemps vécu dans l'intimité des grands ; i lie les avait étudiés dans trop de pays divers pour ne pas écli.ipper à l'influence spéciale de la nation qui a transmis à l'Amérique la plujiart de ses préjugés, elle savait que les distinctions politiques arbitraires établissent peu de différence réelle entre les hommes. Loin de se laisser fasciner par un vain éclat, elle avait appris à discerner le vrai du fau\, et ce qui est utile et respectable des règles conventionnelles établies par l'amour-propre et le caprice. Suivant elle , un ijmtleman américiin pouvait et devait mênae occuper la plus haute des positions humaines. Il n'avait de supérieur social que les dépositaires de ('ai.lorité, et il était au-dessus des nobles, par cela même, puisque la noblesse avait des degrés.
M. UuwtU revit ses amis avec une affection pl'-iDc do cha'ciir.
Edouard et John Ellingham avaient été reçus dans les plus brillantes sociétés du vieux monde, ils y avaient été remarqués au moral et au physique. On avait respecté 1 indépendance de leur caractère ; leurs connaissances étendues avaient fait rechercher leur conversation, et jamais leurs manières n'avaient paru déplacées. Eve était donc habituée à considérer les gcnfcmen de sa race comme au moins égaux aux grands personnages d'Europe. Les titres n'étaient rien pour elle ; elle n'estimait les princes et les ducs qu'autant qu'ils étaient distingués par eux-mêmes. En jetant un coup d'œil rapide sur la longue nomenclature des classifications artificielles , elle trouva singulier que Grâce attachât tant de prix au titre du baronnet anglais.
— Un simple gentleman ! répéta-t-cllc lentement; mais un simple gentleman , surtout quand il est américain , n'est-il pas l'égiil de tout autre, et notamment d'un chétif baronnet ?
— D'un chétif haronntt 1
— Oui, ma chère; je sais parfaitement la portée de l'expression que j'emploie. Il est vrai que nous ne connaissons pas très-bien la famille de M. Powis... Ici le teint d'Eve se colora. Nous pourrions le connaître mieux , je l'avoue ; mais il est positif qu'il est Américain , et c'est déjà quelque chose. Kous voyons qu'il est gentleman; et comment un véritable gentleman américain serait-il inférieur à un baronnet anglais? Croyez-vous que votre oncle , que notre cousin John consentissent à recevoir un aussi misérable titre que celui-là, si nos institutions étaient changées au point d'admettre de telles distinctions sociales ?
— Que seraient-ils , Eve , s'ils n'étaient pas baronnets ?
— Comtes, d;:cs ou princes! telles sont les ]dus hautes qualifications européennes , et celles qu'on donnerait dans l'hypothèse aux premiers citoyens des Etats-Unis.
— Je suis sûre que sir George ïtmplemore ne serait point de votre avis.
— Si vous aviez vu miss Eve environnée de princes qui l'admi-
raient, dit Nannette Sidlcy, vous ne penseriez pas qu'elle puisse se contenter d'un simple sir (icor;;.".
— Notre bonne Nannette , interrompit Eve en riant , parle d'un sir George quelconque , et non du sir George en question. Mais sdrieuseineiit , ma clière cousine , la manière dont on nous juge dépend moins des autres que de nous-même. Ne sajez-vous pas qu'il y a des familles américaines qui, sous le rapport du rang et abitraction faite des qualités personnelles, regarderaient comme indignes de leurs filles des baronnets ou des porteurs de rubans rouges? Un sir George; , ou même le sir George dont il s'agit, passerait pour absurde s'il refusait, à cause de si position , la fille d'un président des Etats-Unis; et partant il ne vous semblerait pas être très - honorée si le fils du président Jackson demandait votre main. Respectons-nous, restons fidèles aux principes de notre éducation, et loin d'avoir besoin de titres |iuérils, nous prouverons qu'on peut s'en passer.
— iilais ne supposez- vous pas , Eve, que sir George Templemore se croie d'un rang supérieur au notre?
— Je ne sais, dit Eve négligemment. Il est assez modeste; et voyant que nous occupons la plus haute position sociale d'un crand pays, il peut regretter de n'èlre pas sur le même pied dans sa patrie, surtout, Grâce, depuis qu'il vous connaît.
Grâce rougit et parut à la fois charmée et surprise.
— De quelle étrange manière vous envisagez le rang de baronnet! dit-elle aussitôt qu'elle fut remise de son trouble. Je doute que vous décidi' z sir George Templemore à voir sa position par vos yeux.
— Non , ma chère, je crois qu'il aimera mieux la voir par les yeux d'une autre personne. iMais parlons de choses plus importantes que les titres. Savez-votis , ma cousine, que le xvigwam sera comble la semaine prochaine ? Il faudra allumer le feu du conseil , et fumer souvent le calumet de la bienvenue.
— En effet, M. Poxvis m'a appris que son cousin le capitaine Ducie arrivait lundi.
Le comm 'ire était un vie 11 nj dcsiivat i an-> m
la force de l'âge miir et l'activiiê Je la jeunesse
— Viendront ensuite madame Ilawker, JVL et madame Bloomficld et l'honnête capitaine Truck. Ce sera une nombreuse société de campagne, et l'on va organiser des parties de bateaux et autres divertissements. Mais je crois que mon père tient dans sa bibliothèque un conseil auquel il désire que nous assistions.
Comme la toilette d'Eve était achevée , les deux dames descendirent ensemble; elles trouvèrent M. Elfingham assis près d'une table couverte de plans. Il avait à ses côtés trois entrepreneurs de maçonnerie qui lui témoignaient beaucoup de respect , mais qui par habitude gardaient leurs chapeaux sur la tète. Au grand étonnement d'Eve, SI. Dodge faisait partie de l'assemblée, et causait avec Aristobule dans une embrasure de fenêtre.
— Je vous attendais avec impatience, dit Edouard à sa fille, car
EVE EFFINGHAM
j'ai besoin de renforts. John garde un silence obstiné , et tous ces messieurs semblcnl rire coalisés contre moi.
— ^ oui pouvez compter sur mon appui , mon cher père , tout faible qu'il est; mais quel est l'objet lie la discussion?
— (Jn propose de niodilier rintériciir de noire éfjli-e et d'y appliquer les projets de notre voisin Goii(;e , qui a déjà transformé plusieurs églises lin comté. 11 s'ai;it d'enlever les bancs, d'abaisser la chaire et de disposer le plancher en amphithéâtre.
— Rt ce projet est très-populaire, s'écria Aristobule.
— Eminemment populaire , dit M. Dodge en saluant miss Effingh^m.
— INéanmoins , dit Eve , je le trouve peu convenable ; il me semble qu'il renverse l'ordre des choses en abaissant le ministre du culte pour élever les pécheurs.
— \oiis oubliez, reprit M. Braijfj, que dans les conditions actuelles les tidèles ne peuvent voir tout au plus que l'ofliciant et les chantres qui sont dans les galeries.
— Je ne conçois pas , monsieur, qu'il soit nécessaire à la dévotion de bien voir le prèlre, et d'être placé au-dessus de lui pour entendre son sermon.
— Pardon, mis Eve, nous ne voulons mettre personne ni au-dessus ni au-dessous; notre seul désir est de placer tout le monde de niveau, et d'atteindre autant que possible une juste égalité.
Eve parut stiipétaite ; elle hésita quelque temps avant de répondre, comme si elle eût mal entendu.
— Entre qui voiilez-\ous établir l'égalité ? est-ce entre les auditeurs et les ininislrcs auxquels est conhé i'eiercice du culte? est-ce entre les fi leles et la Divinité?
— Ce n'e^t point la question, dit M. Dodge : vous conviendrez , ainsi que iM. voire père, que le peuple a bâti l'église
Le père et la hlle s'inclinèrent en signe d'assentiment.
— Eh bien 1 ajouta Aristobule . pourquoi le peuple l'a-t-il bâtie ?
— Pour le culte de Dieu! dit Eve d'un ton si ferme et si solennel qu'elle en imposa un moment au vanileu\ intenlaïu.
— Oui, pour le culte de Dieu, et pour la commodité du public, reprit M. Doilge.
— Et vous vous associez à un pareil projet ? demanda Eve à son père.
— Pas précisément, ms chère amie; j'avoue que je ne puis me faire à l'idée de voir le pécheur, au moment oii il fait profession d'huniili^é et de repentir, s'étaler avec ostentation comme s'il était rempli de son im|iortance.
Eve interrogea des yeux son cousin , qui était debout les bras croisés et dont la physionomie , bien que tranquille, exprimait le dédain et l'ironie.
— Mon cou-in John , dit-elle, cela ne doit pas être.
— lyia cousine Eve, cela sera pourtant.
— IN'oii, mille fuis non ! Il est impossible d'oublier les, apparences au point de convertir le temple de Dieu en un Ihéàlre, pour la construction duquel on ne consulte que la convenance des spectateurs.
— Vous avez voyagé, monsieur, dit John en s'adressanla M. Dodge, vous éte^ entré ailleurs dans des temples; n'avez-vous pas été frappé de 1 humilité avec laquelle , surtout dans les pays catholiques, riches et pauvres, grands et petits s'agenouillent devant le même autel ?
— (Mon Dieu non, répondit l'éJileur du Furet actif. Les rites de la religion romaine m'ont toujours paru méprisables , et j'ai vu avec mépris les fidèles se mettre à genoux sur les dalles humides comme s'ils eussent été des mendiants.
— El u'éiaient-jli pas des mendiants ? demanda Eve d'une voix presque sévère; ne devaieut-ils pas se regarder comme tels, quand ils imploraient la miséricorde du Tout-Puissant '
— C est possible , reprit M. Dodge; mais le peuple veut gouverner, et il a droit aux plus hautes places dans l'église aussi bien que dans l'Etat. Pourquoi un prêtre serait-il mieux installé que ses paroissiens? Les églises de la nouvelle qrdonnance ont égard à la convenance publique , el je vote pour la propagaiion.
La discussion se prolonjjea , el les entrepreneurs fatigués finirent par se retirer après avoir reçu d'Edouard EOingham la promesse qu'il réfléchirait à cette aft'aire. Aristobule et DoJge les suivirent en répétant avec insistance que le peuple en masse réclamait la modification proposée.