CHAPITRE XVI
Comme le jour avançait, tous ceux qui avaient la liberté de monter sur le pont y firent leur apparition. Les lames n'étaient pas encore très-fortes ; mais tout faisait présager un de ces grains d'automne qui sont si violents dans cette saison. La terre n'était visible nulle part , et l'horizon présentait de tous côtés ce vide sombre qui , sur les vastes nappes d'eau , prête à tous les aspects la sublimité du mystère. Les vagues moutonnaient et se brisaient nécessairement plus vite que celles de l'Océan. L'eau, au lieu d'avoir ces riches couleurs qui rivalisent avec l'azur des cieui, avait pris une teinte glauque qui manquait de l'éclat qu'auraient pu lui donner les rayons du soleil.
Les soldats furent bientôt las de ce spectacle et redescendirent les uns après les autres. 11 ne resta sur le pont que l'équipage , le serijent, Cap , l'Eciaireur, le quartier-maître et Mabel. Le front de cette dernière s'était assombri. Instruite de l'état des choses, elle avait inutilement sollicité en faveur de Jasper. Le repos et les méditations de la nuit semblaient aussi avoir confirmé l'Eciaireur dans ses convictions , et il avait également plaidé la cause de son ami , mais sans plus de succès
Quelques heures se passèrent, et le tangage devint tellement fort que Mabel et le quartier-maître furent forcés de battre en retraite. Battu par les vagues furieuses auxquelles il lui était impossible de résister longtemps, le l'e/oce entrait dans la partie la plus large et la plus profonde du lac ; Cap ne paraissait pas s'en inquiéter. Comme le chasseur qui dresse l'oreille au son du cor, ou comme le cheval de guerre qui pialfe et hennit de plaisir au bruit du tambour, il sentait se ranimer en lui tout ce qu'il avait de viril. Ce n'était plus cet ergoteur vétilleux qui relevait les moindres bagatelles, et exagérait les choses les plus insignifiantes; il commençait à déployer les qualités d'un marin hardi et expérimenté. Les matelots reconnurent bientôt ses talents, et quoique étonnés de la disparition de leur ancien chef dont on ne leur avait pas communiqué la cause, ils montrèrent à leur nouveau commandant une obé-'^sance absolue.
L'ONTARIO
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— En dé&nitive, frère Dunham, s'écria Cap en se frottant les mains, cette mare d'eau douce a du bon; cette tempête est à la mode de ses aïeules, et ses lames ressemblent à celles d'un détroit. J'en suis charmé, j'aurais du respect pour votre lac s'il se comportait de la sorte pendant vingt-quatre heures seulement.
— 'ferre ! terre ! cria le matelot placé à l'avant.
Cap s'élança et aperçut la terre à travers la brume. Le premier mouvement du vieux marin fut de donner l'ordre de virer, mais le judicieux sergent l'arrêta.
— En approchant un peu, dit-il, nous pourrons reconnaître la côte, et il est bon de déterminer notre position.
— Vous avez raison : continuons notre route. Qu'est-ce que je vois dans notre bossoir du vent? On dirait un promontoire.
— Pardieu, c'est le fort de l'Oswego, s'écria Dunham dont les yeux eiercés reconnurent les fortifications.
En effet , à travers le voile mystérieux de la bruine , on voyait les glacis verdoyants, les sombres palissades, les toits de quelques maisons, et le drapeau britannique, dont la constance du vent rendait les plis invariables. Les sentinelles étaient à l'abri dans leurs guérites, et la garnison ne donnait pas signe de vie. Bientôt cependant quelques hommes se montrèrent sur les points culminants, et les remparts se garnirent peu à peu de curieux.
— Ils nous voient, dit le sergent, et croient que la tempête nous force à rentrer. Voici le major Duncan en personne sur le bastion du nord-est. Je le reconnais à sa taille et aux officiers qui l'environnent.
— Sergent , nous nous eiposerions volontiers à quelques railleries pour entrer dans la rivière et y jeter l'ancre. Nous purifierions en même temps le cutter en débarquant maître Eau - Douce ; mais quelque agréable que soit la vue de la terre, il faut y renoncer. Il est bon dans une tempête de l'avoir loin derrière soi.
Le Véloce s'était avancé si près de terre qu'il devint indispensable de remettre le cap au large. On plaça le tourmentin à l'avant , on amena le pic, on mit la barre au vent, et le petit navire, qui semblait folâtrer comme un canard sur les eaux, s'enfuit vent arrière jusqu'à ce qu'il fût éloigné de la côte. Il courut au hasard pendant plusieurs heures, et vers le soir, Cap, éclairé par quelques renseignements qu'il avait obtenus , pensa qu'il pouvait être au centre du lac. La nuit ne ralentit pas la fureur de la bourrasque. Le soleil , en se levant, montra toujours un horizon obscurci par une pluie fine et des vagues courroucées, dont le choc faisait trembler le cutter jusqu'au centre. A l'heure du déjeuner, les vigies signalèrent brusquement ime voile.
L'Ontario avait un aspect si sauvage et si désert qu'on s'attendait à peine à y rencontrer un bâtiment. Le Véloce ressemblait à un chasseur solitaire qui en trouve un autre dans une vaste forêt. Le temps qu'il faisait rendait l'apparition de l'étranger plus romanesque encore et presque surnaturelle. Cap seul, les bras croisés, se laissant aller en vrai marin à tous les mouvements du vaisseau, le regarda venir avec un sang-froid apparent, quoique en proie à de vives sensations intérieures. Le navire étranger portait des voiles carrées et semblait d'une constru ction irréprochable. U arrivait par le travers des bossoirs du Véloce, et quoique sa voilure fût presque entièrement carguée , il était souvent incliné par la force de la rafale, de manière à tremper dans l'eau ses boute-hors.
— 11 doit bien connaître sa position, dit Cap, car il gouverne hardiment au sud, oii il espère rencontrer un bon mouillage. Aucun homme de bon sens n'irait ainsi vent largue sans connaître parfaitement le but de sa course.
— C'est le vaisseau français le Montcalm, dit un matelot, et il court vers le Niagara, où le roi de France possède une forteresse. Nous ferions bien de le suivre , car nous allons entrer bientôt dans une baie d'où il nous sera difficile de sortir.
— Bah! bah, laissons ces Français se cacher derrière tine langue de terre , et continuons à tenir le large I.... Bâbord tout et passez à l'arrière !
Cet ordre fut donné à propos, car l'avant du Véloce était alors directement en face du brion du navire français, dont l'équipage s'était assemblé sur le pont et faisait quelques démonstrations hostiles; elles n'avaient pour but que de maintenir le Véloce à distance, car la violence de l'ouragan excluait toute idée de lutte. Personne ne pouvait songer à détacher les canons qui vomissaient par la gueule l'eau dont ils étaient inondés. Les flancs noirs du Montcabn, sortant des vagues par intervalles, ëtincelaient d'un feu sinistre ; mais le vent hurlait dans ses agrès, et les sifQements de la tempête étouffaient les clameurs qui échappent si facilement aux Français. Les deux navires faillirent se toucher. Le jeune officier qui commandait le Montcalm sauta sur le couronnement de la poupe, et avec cette politesse qui colore même les plus mauvaises actions de ses compatriotes, il ôta son chapeau et salua le Véloce en souriant. Il y avait autant de bonhomie que de bon goût dans cet acte de courtoisie, puisque les circonstances n'admettaient pas d'autre communication ; mais Cap ne sut aucun gré à son ennemi de tant d'urbanité , et lui montrant le poing d'un air menaçant , il murmura :
— Oui , oui , vous êtes diablement heureux que mon cutter ne soit pas armé; sans cela je vous aurais donné des carreaux à remettre.
— Il a l'air de nous narguer, sergent; mais que nous importe ! Tan-
dis qu'il rentrera au port, nous resterons maîtres du lac, comme il convient à de vaillants Anglais.
Malgré ces paroles emphatiques , Cap regardait d'un œil d'envie la coque noire et brillante du Montcalm, sa voile de hune flottante et les vagues contours de ses esparres qui finirent par disparaître dans la brume. Il aurait volontiers couru dans les eaux de son ennemi, car la perspective de passer encore une nuit d'orage sur le lac était loin d'être rassurante. Cependant l'orgueil de sa profession soutenait son courage, et il voulait essayer de justifier l'aveugle confiance qu'on accordait à sa capacité.
Les ténèbres revinrent augmenter les périls du Véloce. Toutefois , une légère intermittence dans l'ouragan détermina Cap à orienter au plus près. Le cutter , toujours à la cape , virant parfois de bord pour s'éloigner de la terre , éprouvait une redoutable dérive. Il était bon boulinier et peu chargé au haut des mâts , mais si léger qu'il tombait parfois sous le vent avec une rapidité égale à celle des lames qui l'entraînaient.
Durant cette nuit , Cap dormit profondément durant plusieurs heures; il fut réveillé à la pointe du jour par l'Eclaireur qui lui frappa sur l'épaule et qu'il trouva debout auprès de lui. Le chasseur s'était peu montré sur le pont , car sa modestie naturelle lui disait que les marins seuls devaient se mêler de la direction du bâtiment. Il était disposé à s'en rapporter entièrement à l'équipage du Véloce, comme il voulait qu'on s'en rapportât à lui-même, quand il conduisait des voyageurs à travers les bois. En ce moment, toutefois, il croyait devoir intervenir, et il le fit avec sa franchise habituelle.
— - Le sommeil est agréable , maître Cap , dit-il ; je le sais par expérience , mais il ne faut pas lui sacrifier la vie. Regardez autour de vous , et dites-moi si c'est le moment où un commandant doit être couché ?
— Quoi ! maître Eclaireur, grommela Cap en se frottant les yeux : vous vous mettez aussi du parti des mécontents ! J'ai admiré à terre comment vous traversiez les forêts sans boussole, et depuis que nous sommes embarqués votre assurance est changée en soumission. En vérité , je m'attendais peu à l'avis que vous me donnez.
— En ce qui me concerne , maître Cap , je sens ma vocation et ne veux point contrarier celle des autres. Je ne vous parle point pour moi, mais pour Mabel Dunham.
— Aurait-elle peur ? Fille d'un soldat et nièce d'un marin, montrerait-elle de la faiblesse ?
— Non : elle est femme , mais elle a de la raison et ne parle pas mal à propos. Je suis convaincu pourtant qu'elle voudrait voir Jasper Eau-Douce reprendre son commandement.
— C'est bien digne d'une jeune fille. On préfère tout autre individu à un vieil oncle, et l'on croit que tout le monde en sait plus qu'un vieux marin. Mais que le diable m'emporte si je m'écarte d'une brasse à bâbord ou à tribord. Je n'ai pas navigué pendant quarante ans pour écouter en eau douce les observations d'une fillette. Que cette tempête est persistante! Tous les soufQets de Borée sont en jeu! Mais que vois-je sous le vent? La terre, la terre, aussi vrai que je m'appelle Cap!
L'Eclaireur secoua la tête sans mot dire, et étudia avec anxiété la physionomie de son interlocuteur.
— C'est la terre, répéta Cap, il y a, à une lieue de nous , une côte sous le vent avec une belle rangée de brisants.
— Notre situation est sérieuse, frère Cap, dit le sergent qui survint immédiatement. Les matelots viennent de me dire que le cutter ne pouvait plus porter de voiles, et que la dérive le jetterait à la côte dans quelques heures.
Cap ne répondit pas , mais il contempla la terre d'un air piteux, et jeta au ciel des regards courroucés.
— Il serait peut-être à propos, mon frère , ajouta le sergent , d'envoyer chercher Jasper, et de lui demander son avis.
— Eh bien ! qu'il vienne ; et maudites soient les circonstances qui ont amené tous ces embarras !
Jasper parut bientôt sur le pont. Sa physionomie exprimait le dépit et l'humilité, et ceux qui l'observaient crurent y lire le regret d'avoir été démasqué. Du premier coup d'oeil , il vit l'imminence du danger ; il regarda d'abord au vent, suivant l'habitude de tous les marins, puis il examina l'horizon et les autres falaises qui se trouvaient sous le vent.
— Je vous ai envoyé chercher, dit Cap en se balançant avec autant de grâce que de dignité, pour nous aider à conduire le cutter à bon port. Nou; présumons que vous n'aviz pas assez de rancune pour vouloir nous noyer tous, même les femnus.
— Je mourrais pour sauver Mabel Dunham, répondit le jeune homme avec vivacité.
— Je le savais , s'écria l'Eclaireur en frappant amicalement sur l'épaule de Jssprr. Il est sûr comme une boussole , et c'est un pécLé mortel que de penser autrement.
— Expliquons-nous en marins, jeune homme; y a-t-il un port sous le vent?
— Aucun : il y a une large baie à l'extrémité du lac , mais elle est inconnue et l'entrée en est difficile.
— Et qu'y a-t-il de remarquable dans cette côte sous le TCnt?
L'ONTARIO
C'est un dé-ert d puis l'embouchure du Magara jusqu'à Frontenac. .
— Dieu merci, il ne peut s'y trouver de Fraaf ai . Les sauvages y (ont-ils en grand nombre?
Je ne le crois pas ; on peut en rencontrer rîi et là ou passer des
mois sans en voir un seul.
— Eli bien ! maître Western , allons maintensnt droit au but : que feriez-vous si vous aviez gardé le coinmandemcnl?
— Je .suis plus jeune mirin qui vous, maître Cap, dit Jasper avec modestie, et à piiiic c.ip ble de vous donner conseil; mais je crois qu'avant deuv heures d'ici, le cutter devra jeter l'ancre.
Jeter l'ancre ! s'écria Cap avec stupéfaction ; jeter l'ancre par un
temps pareil avec une côte sous le vent!
Le cutler de Jasper Eau-Douce.
C'est, à mon avis, le seul moyen de salut, maître Cap
Quelle absurdité! reprit Cap avec emporlemcnl. Plutôt que de
la commettre , je jetterais à la mer la g-irniturc de mes ancres. Si je me rendais coupable d'un pareil acte d'iguoraiice, je n'oserais plus me présenter dans un port ! L'Eclaireur a sur ma loi plus de connaissances en navigation que celui qui donne un tel conseil. Vous pouvez vous retirer, maître Eau-Douce.
Jasper s'inclina , et , comme il descendait l'échelle , on le vit jeter sur Ihorizon et sur la côte des regards remplis d'angoisse.