CHAPITRE XIV
Pour se distraire des ennuis de cette conférence religieuse, la famille Ellingham alla faire une promenade sur le lac. Paul et sir George I euiplemore saisirent les rames et s'éloignèrent r.ipidement du rivage en se dirigeant vers les coteaux boisés de l'Est, oii les dames avaient exprimé le désir d'être conduites.
— Ce globe, dit sir George , commence vraiment à devenir trop étroit pour l'esprit aventureux du s ècle. IVous voici, l'ouis et moi, occupés à naviguer sur un laC d'Amérique , après avoir servi comme matelots volontaires sur les côtes û'Afri(|ue et la lisière du (irand-Désert. Peut-être croiserous-nous un jour dans la Polynésie et les terres ■lustrales.
— Vraiment c'est fort exiraordinaire de se trouver sur utt lac américain! s'écria mademoiselle Viefville.
— Est-ce plus e\lr.:ordinaire que d'être sur un lac de Suisse ?
— Nun , mais tout autant //our ujie l'arisieiiiie.
— Il faut, reprit Eve, que je vous initie aux merveilleiî et aux curiosités de cette contrée. 'Vous voyez une petite mai, on bâtie aupns d'une source d'eau délicieuse; c'est à côté que s'élevait la cabane de ÎSathanicI l^inippo, chasseur célèbre dans ces monlagne-s, qui réunissait la simplicité de l'habitant des bois, l'héroïsme d un sauvage, la lui d'un chrétien et la sensibilité d un ]ioéte.
— Kouî en avons tous entendu parler, dit sir Georges, et tout ce qui concerne cet homme aussi ju>teque brave nous inspire de liutéiêt. Je voudrais qu'il eût laissé des succe-seurs.
— Ilélas ! dit John Etfingham , les jours de Bas-de-Cuir sont passés ! Je vois peu de traces de son caractère dans un pays oii la spéculation l'emporte sur la moralité, et oii les émigranis sont plus communs q'ie les chasseurs. Il est probable que iSathaniel avait choisi cet emplacement à cause de la proximité de la source.
— Sans doute , reprit Eve , et ce petit ruisseau qui s'échappe du milieu des buissons a été surnommé la Fontaine 4es Eées, sans doute par réminiscence de quelque ballade d'outre-mer.
L'enibarcaliqn s approcha d'une berge suriiionlée de grands arbres dont l'eau réfléchissait les formes fantastiques. Une autre barque si trouvait à peu de diilance , et sur un signe de John Ellingham , les rameurs st; mi relit en devoir de la rejoindre.
— C'est le vaisseau-amiral, murmura John. Sous la monarchie, et même quelque temps après, le commandant de ce lac portait le titre d'amiral. Oii l'appelle aujourd'hui le Commodore, et il n'y a point de grade plus élevé aux Elats-Unis, sur l'Océan ou sur l'Olsego... Voila une charm^.iite jpuniée, coinmodure , et je me réjouii 4^ 'VOUS ^oir encore naviguer dans toute votre s. Imdeur.
Le commodpre était un vieillard de soixante-dix ans. grand et maigre, mais qui, roalgié ses cheveux blancs, avait la force de l'âge mur et l'activité de la jeunesse. Dè> ipi'il eut reconnu le cousin d'Eve, il mit ses lunettes pour mieux evaminer la compagnie, sourit avec bienveillance, et fit un signe de la main gauche, tout en continuant à pagayer de l» main droite.
— Oui, monsieur Jolin, répondit-il, le temps est propice pour aller sur l'eau, quoiqu'il soit peut-être contraire à la pêche ; mais je suis venu voir si rien n'est dérangé dans les baies et dans les cajis,
— Dites-moi, je vous prie, Commodore, d'oii vient que l'eau est trouble en certains endroits, et qu'on y remarque des espèces de taches?
— Quelle question , monsieur John I vous ne connaissez donc pas les eaux de votre pays natal ? Voilà ce que c est que de voyager ; nn oublie souvent plus qu'on n'ap|irend dans les contrées étrangères. S,chez donc, mesdames et messieurs, que le lac est en tleurs.
— Qu'entendez-vous par là, cominodore? J'ignorais que les eaux eussent des fleurs comme les plantes.
— C'est pourtant vrai , reprit le commodore ; elles ont aussi des fruits, mais il est dillicile de les récoller. Depuis quelques années il n'y a pas eu dans l'Otseiro de pêche miraculeuse, car pour attirer une nageoire hors de l'eau il faut aujourd'hui des mains exercées et une connaissance approfondie des appâts. J'ai |iourtant vu trois fois dius ma vie la tête du aogdjttarjer, et l'on m'a albrmé que mon prédécesseur l'amiral l'avait tenu une fois dans sa main.
— (,)u"est-ce que le scgdullagfr? dit Eve prête à s'amuser de l'originalité de cet homme, qu elle avait connu dans son enfance.
— Le sujjdoUa'ier est le commodore des truites saumonées, le patriarche du lac. Son nom ne se trouve pas dans les dictionnaires , si j'en dois croire défunt le ministre Grant ; mais il manque aux dictionnaires beaucoup de mots qui devraient s'y trouver, et qui ont tté oubliés par les imprimeurs. On prétend que ce poisson monstrueux pèse plus.de cent livres.
— Et vous avez vu sa tête hors de l'eau? demanda John Ellingham.
— Trois fois, monsieur John ; la première il y a trente ans, et je l'ai manqué fiute d'expérience: car le savoir ne sacpiierl pas souvent en un jour. Cinq ans plus tard, ja poursuivis pendant un mois le vieux patriarche : il mordit, et il y eut une dispute entre nous pour décider si j'entrerais dans le lac ou s'il en sortirait ; mais enfin je pus ap> rcevoir ses ouïes, et c'est pour moi un glorieux souvenir ! La troisième fois je l'aperçus entre deux eaux, et j'essayai de l'attirer a moi par la persuasion.
— Comment ! s'écria Eve ; espériez vous vous faire entendre d'un poisson ?
— Pour(|uoi pas ? j'ai entendu dire à de vieux colons que Bas-de- Cuir s'entretenait pendant des heures entières avec les animaux des forêts.
— ICst-ce que vous avez connu Bas-de-Cuir ?
— iNon , ma jeune dame , et je suis lâche de n'avoir jamais eu le plaisir de le rencontrer. C'était un grand homme! On vante beaucoup Jelïerson et Jackson ; mais je soutiens que Washington el >aihan et Buiiippo sont les deux plus grands hommes de mou époque.
— (^)ue pensez-vous de Bonaparte, commodore? demanda Paul Powis.
EVE EFFINGHAM
— .te crois , monsieur, que Bonaparte avait certaines qualités, mais il n'aurait pas été compurablc à Bas-de-Cuir dans les bois. 11 n'est pas dlfticile, mes jeunes amis , d'être un grand homme au milieu des villes cIk z ce (|ue j'ap|ielle les populations à parapluie. Natbaniel était presque aussi remarquable à la ligne qui la carabine, quoique je n'aie jamais entendu dire qu'il eût vu le •iofiduUager.
— Nous nous reverrons cet été, commodore, dit John EBingham : ces danifs veulent entendre les échos, et il faut nous séparer.
— C'est tout naturel, monsieur John, répliqua le commodore en faisant un nouveau geste delà main. Les femmes aiment toutes à entendre ces échos ; elles ne se contentent pas souvent de ce qu'elles disent , elles aiment à l'entendre répéter. La prenière chose que fait une ilame en arrivant sur le lac Otsego , c'est de se diriger vers les Rochers Parlants jiour avoir une conversation avec eux. Il arrive souvent plusieurs dames à la fois, et comme elles parlent toutes ensemble, les échos ne s'y reconnaissent plus. Vous savez sans doute, monsieur John, quelle est l'opinion populaire sur ces échos?
— Je sais seulement que ce sont les plus complets qui soient connus.
— Beaucoup de gens prétendent que tous ces bruits viennent de l'ombre de Has-de-Cuir, qui erre autour de son ancienne demeure, et qui répète tout ce qu'on dit , pour se moquer de son ignorance et pour nous punir da^oir envahi les bois. Je ne dis pas que cette opinion soit la mienne ; mais nous savons tous que Nathaniel voyait avec peine les nouveaux colons affluer dans les montagnes, et qu'il avait pour les arbres l'amour d'un rat musqué pour l'eau. On montre là-haut, sur le versant de la Vision, un arbre auquel il faisait une entaille toutes les fois qu'il arrivait un nouvel émigrant. Il s'est arrêté au dix septième et il a renoncé à sa lâche, tant son désespoir était grand.
— Cette version est si poétique , dit Eve , que je regrette qu'elle ne soit pas l'expression de la vérité. Le mystère des Hochers-Pa riants se trouverait par là mieux expliqué que ne l'est le nom de la Fontaine des Fées.
— Vous avez raison , ma jeune dame ; il n'y a jamais eu de fées sur le lac Otsego , mais nous avons pu autrefois nous vanter de posséder un INalhaniel Bumppo.
Là-dessus le commodore fit un geste de la main, suivant son habitude , et sa nacelle s'éloigna. Celle de notre compagnie longea la rive ombragée, s'écartanl par intervalles pour éviter les arbres qui s'avançaient presque hoiizon'alementsur l'i-au. Jamais Eve n'avait contemplé des feuillées plus variées et plus touffues. La pi pirt dis pins gigantesques qui couvraient la terre à l'époque de la première coloni^ialion avaient déjà disparu ; mais, par une de ces lois incompréhensibles qui gouvernent le monde, les arbres qui les avaient remplacés apparlenaient à presque toutes les espèces connues en Amérique. Les teintes des chênes veils, sombres comme celles d'un tableau de Rembrandt, contrastaient avec les couleurs plus vives des autres arbres. Des buissons couverts de fleurs égayaient le paysage, et les grappes élégantes qui constellaient les massifs des châtaigniers se montraient entre les noires cimes des sapins.
On fit un mille sous un dais de feuillage. De temps en temps , des oiseaux de passage effarouchés s'envolaient à l'approche des voyageurs ou bien des [loults d'eau quittaient en criant les bancs de sable. Enfin John Eflingham pria les rameurs de s'arrêtrr, et dirigea lui-même la barque à la godille. Au bout de quelques minutes il invita ses compagnons à lever les yeux, et leur annonça qu'ils étaient sous le Pin Silencieux. Une exclamation de plaisir lui npondit.
Il était rare de voir un arbre placé dans une position plus pittoresque. Ce pin avait pris racine au-dessus du niveau du lac; mais la distance qui le séparait de l'eau semblait s'ajouter à sa hauteur. Comme tous les arbres de son espèce qui se trouvent dans les épaisses forêts d'Amérique, il avait grandi pendant mille ans, et c'était un monument de ce qu'avait été jadis la puissante végétation des montagnes. Son tronc lisse et rond était dépourvu de branches jusqu'à la hauteur de plus de cent jiieds ; puis des masses de feuillage d'un vert sombre se groupaient autour de sa cime comme la fumée qui monte en tourbillons. En essayant de se dégager du reste du bois, le vieux pin avait cherché la lumière, et il s'était penché sur le lac, de sorte que sa cime dépassait sa base de dix ou quinze pieds. Une légère courbure ajoutait à l'effet que produisait cette direction de la perpendiculaire, et l'inclinaison de l'arbre avait quelque chose d'effrayant qui contribuait à augmenter la grandeur imposante de l'aspect, t^uoi qu il n'y eiit pas un souffle de brise sur le lac, les cour.mts d'air qui passaient au-dessus de la forêt, suffisaient par agiter les branches supérieures, qu'on pouvait voir se bal.mcer gracieusement.
— Ce pin est mal nommé, dit sir George Templemort; , car c'est l'arbre le plus éloquent sur lequel mes yeux se soient fixés.
— Il l'est en effet, répondit Eve. On dirait qu'il rend compte des terribles orages qui l'ont assailli , et des saisons qui se sont écoulées depuis qu'il a élevé sa tête verdoyante au-dessus de celle de ses frères. On dirait qu'elle se souvient encore des jours où le lac Otsego était une perle qui avait la forêt pour monture. Lorque Guilliunie le Conquérant débarqua en Angleterre, cet arbre était déjà à celte même place. Voilà du moins une antiquité américaine !
— Votre bon goût, dit Paul à miss Eflingham, vous fait comprendre les véritables beautés du pays. Si nous songions davantage aux charmes
de la nature, et moins à ce qui est artificiel, notre supériorité ne serait pas contestée.
Eve prêtait toujours une oreille attentive aux paroles de Paul, et elle rougit en entendant le compliment qu'il lui adressait; mais elle ne détourna pas ses yeux bleus , qui ét.iient fixés sur le pin.
— On lui a donné l'épitliète de silencieux, reprit-elle avec un enthousiasme que l'observation de Paul n'avait point diminué, mais il dit mille choses à l'imagination; et si on l'a nommé ainsi, c'est sans doute pour l'opposer aux Rochers Parlants, qui sont situés dans les environs. Si vous voulez r.prendre vos rames, nous allons nous entretenir avec l'esprit de Bis-de-Cuir. Les jeunes gens obéirent, et au bout de dix minutes John Effiiigham s'écria : « Bonjour! « Les échos répétèrent les sons avec une admirable netteté, et reproduisirent complètement les moindres intonations de la voix.
— Les célèbres échos du Rhin sont dépassés, dit Eve en extaseils rendent fidèlement les sons du cor, mais ils ne répondent pas à la voix humaine avec nue exactitude aussi extraordinaire.
— Vous avez raison, répliqua John Effingham ; en nous éloicnant d'un demi-mille, et en nous éloignant d'une trompette ou d'un cor de chasse, nous entendrions les Rochers Parlants répéter des mesures entières d'un air. Si l'esprit de Bis-de-Cuir est pour quelque chose dans une imitation si parfaite, il faut en conclure que c'est un esprit moqueur.
John révéla ensuite à ses compagnons qu'il leur avait réservé un plaisir ; une espèce de promenade publique avait été organisée sur une langue de terre, à l'endroit où la rivière s'échappait du lac. On y voyait une construction grossière qu'on appelait l'arsenal , parce qu'on y avait laissé deux pièces d'artillerie de petit c4ibre.
Ces canoiisappartenaient à un corps organisé de 1 Etat ; mais comme le pays n'avait à craindre aucun ennemi, on les avait abandonnés à la merci des passants. John en avait fait placer un dans li vallée la bouche tournée vers l'est, et il avait ordonné à ses artilleurs de faire feu à une heure déterminée. Après avoir consulté sa montre, il annonça à ses compagnons que le moment était venu. En effet, une détonation se fit entendre; elle alia frapper d'abord la moiilagcie de la Vision, et revint en roulant de cavernes en cavernes, et de collines en collines, jusqu'à ce qu'elle se perdit dans les bois comme un tonnerre lointain.
— Un pareil lieu , dit Paul en riant, serait précieux dans le voisinage d'un théâtre de mélodrame.
— Et les sptctateurs seraient à merveille à l'ombre de ces chênes, ajouta Eve en montrant les vieux arbres qui couvraient une pointe de terre.
— A propos, dit John Effingham, vous vous flattez d'être un jour l'héritière de cette pointe.
— Je ne le désire pas; mais ce serait très-naturel, puisqu'elle appartient à mon père.
— Il existe cependant un pouvoir qui menace de vous la disputer. Le public, qui fait et défait les lois, a l'intention de se l'approprier, et votre père aura besoin de toute son énergie pour empêcher cette atteinte à ses droits.
— Parlez vous sérieusement, mon cousin?
— Aussi séiieusement que l'exige l'iniportance du sujet.
Eve n'en dit pas davantage, mais e le parut vivement contrariée, et elle garda le silence jusqu'à la fin de la promenade.