CHAPITRE XV
A son retour, elle se hâta d'aller trouver son père, et de lui demander des éclaircissements. M. Edouard, aussi étonné qu'elle, sonna Pierre et fit prier M. Bragg de passer dans la bibliothèque. Aristobule arriva d'assez mauvaise humeur. Il croyait avoir le droit de participer à tous les amusements de ses voisins, et il était choqué à l'excès de n'avoir pas été convié à l'excursion sur le lac. Cependant il eut assez d'empire sur lui-même pour dissimuler son mécontentement.
— Je vomirais savoir, dit M. Eflingham sans préliminaires, s'il y a quelque malentendu relativement à la propr.été de la pointe occidentale.
— Assurément non ; elle appartient au public.
La figure d'Edouard se colora et peignit la surprise, mais il resta calme.
— Vous croyez, dit-il, monsieur Bragg, que le public veut réclamer cette pointe?
— Il n'a pas besoin de la réclamer ; depuis que j'habite le pays, elle ne lui a pas été contestée.
— V otre séjour dans ce comté, monsieur, n'est pas de très-ancienne date, et il est possible que vous soyez dans l'erreur. Je serais assez curieux de savoir comment le morceau de terre en question est devenu une propriété couiuiunale. Vous qui êtes avocat, vous pourriez m'en rendre compte.
— C'est par une donation de votre père , tous les habitants vous le diront.
— Croyez-vous, monsieur Bragg, qu'ils soient prêts à l'affirmer par serment? ,
KVE EKFINGIIAM.
J'en suis en titre ment convaincu, c'est la tijililion i;énérale du
pays; et s'il f.nit vous parler franclicmenl, monsieur, le peuple murmure depuis que M. Jobn a parlé de donner sur celte pointe des fêtes particulières.
— J'iijnore sur quels faits est fondée la tradition; mais je liens à savoir comment elle s'est établie. Je vous prie en conséquence de prendre des renseignements auprès des personnes les mieux informées, afin que je puisse adopter une rèj;lc de couduite.
Aristolnile sortit immédiatement, et ne revint qu'à l'Iieure du diner.
— Comme je vous en avais averti, dit-il à M. Kflinr;)iani, le public soutient que la pointe est sa propriété, et il n'en démordra pas.
— Et moi, monsieur Kragg, je soutiendrai que c'est U mienne. Elle a peu de valeur en elle-même, mais j'y attache de doux souvenirs et je la disputerai au monde entier.
— EU bien, monsieur, ceux avec lesquels j'ai conféré m'ont chargé d'une mission que j'accomplis à regret.
— E\primez-vous sans détour.
— Ils vous font savoir qu'ils ne tiennent aucun compte de vos droits, qu'ils vous bravent, et que vous lutterez en vain contre eux.
— Je vuus remercie de votre franchise, monsieur Ijrag;;, et elle augmente l'estime que j'ai pour vous. Je désire que cette affaire ait une solution immédiate; et si vous voulez bien prendre un livre et attendre un instant, j'aurai de nouveau recours à votre obligeance.
Aristobule ne songeait pas à lire, tant il était stupéfait de voir un homme se mettre si froidement en opposition avec le terrible public pour lequel il avait lui-même autant de déférence qu'un esclave d'Orient |iour son pacha. Edouard écrivit à la hâte, en termes nets et précis, une protestation contre les prétentions des habitants, et il la remit à l'intendant en le priant de la faire insérer immédiatement dans la gazette du village. Al. Bragg [irit le papier sans mot dire, et partit pour s'acquitter de la commission.
Dans la soirée Edr.uard et John se trouvaient ensemble au salon , quand le messager reparut.
— Je suis fâché de vous apprendre, dit-il à Edouard, que votre protestation excite l'agitation la plus vive.
— Je n'ensuis nullement surpris , i-épondit Edouard avec un imperlurbable sang-froid; on est sûr de s'attirer des haines en résistant à l'agression.
— niais, monsieur, c'est votre protestation qui passe pour un acte agressif. .
— H ne s'agit que d'établir les faits. Si je suis le propriétaire légitime de la pointe, ceux qui me la disputent sont les agresseurs; et ils ont d'autant jilus grand tort, qu'ils sont plusieurs contre moi.
— Mais ils allirment qu'ils ont raison, et que la pointe leur appartient.
— Et moi je persiste à le nier, et elle ne leur appartiendra jamais de mon consentement.
— C'est une question de fait, comme le dit Edouard, ajouta John Eflingham , posons-la catégoriquement. (Comment les habitants de Templeton aurait nt-ils acquis le terrain litigieux?
— D'abord, par l'usage; en second lieu, par une donation spéciale.
— L'usage, vous le savez, doit être contraire au titre invoqué par la partie adverse. Or je suis témoin que feu mon oncle avait permis au public l'usage de la pointe et que les habitants avaient accepté ses conditions. Cet usage ne pourra donc pas être contraire, et n'a pas duré assez longtemps pour qu'il y ait prescription. Toutes les heures pendant lesquelles mon cousin a permis aux habitants de jouir de sa propriété, consolident les droits, et ajoutent h l'obligation oii ils se trouvent de déguerpir à la première sommation. S'il existe une donation, qu'on la produise! où est elle, quelle loi l'a autorisée? quand at-on nommé un mandataire pour l'accepter?
— J'avoue, reprit Aristobule, que je n'ai vu ni acte ni loi. I.e public doit pourtant avoir des droils, car il est impossible que tout le monde se trompe.
— Rien n'eit plus facile au contraire, et les nations elles-mêmes sont sujettes ii l'erreur.
Pendant que son cousin parlait, Edouard ouvrit un secrétaire, et en tira un gros paquet de papiers, qu'il déposa sur la table. Il déplia plusieurs parchemins , auxquels étaient susiiendus des sceaux massifs , portant les armes de l'Angleterre et de l'ancienne colonie.
— Voici mes titres, dit-il à !M. Bragg; si le public en a de meilleurs, qu'il les exhibe et je me soumettrai.
— Personne ne doute que le roi, par l'entremise du gouverneur de la colonie de INew-York, n'ait accordé la propriété de cette pointe à vos ancêtres, qui vous l'ont lé;;alenient transmise; mais on s'accorde à dire que votre père l'a volontairement concédée ii la commune.
— Je vois avec plaisir la question resserrée dans ces limites; elle devient |dus facile à éclaircir. Quelles preuves a-t-on de cette intention (le la p.irt de mon père?
— I,a cunimiMie renommée. J'ai parlé ii vingt individus du village, et Ions sont d'a\is que la Pointe a été d; ttmps immémorial une propriété publlipie.
— Auriez-vous la bonté, M. Bragg, de me désigner quelques-uns de vos auteurs?
Aristobule noinma aussitôt plusieurs ]iersonnes dont il croyait le témoignage irrécusable.
— Ces gens ne peuvent guère être bien informés, reprit Elojard , les uns sont des enfants, les autres ne demeurent à Templeton que depuis quelques années; d'autres même ne sont arrivés que depuis peu de jours.
— Ae vous ai-je pas dit, s'écria John , qu'aux Etats-Unis, toujours signifiait dix-huit mois, et que le temps immémorial remontait tout au plus à la dernière crise financière?
— Les personnes que j'ai citées, reprit M. Bragg , composent une partie notable de la population ; et sans s'arrêter à des minuties, elles sont prêtes à aflirmer que votre père a cédé sa propriété au public.
— Elles sont dans l'erreur ; et vous en conviendrez vous-même, si vous voulez bien jeter les yeux sur ce document.
A ces mots Edouard remit à l'intendant le testament de son père, qui, par une clause expresse, lui léguait, sans aucune réserve, la propriété de la Pointe.
— Uicn n'est plus précis, dit M. Bragg avec étonnement, et le public aurait dû ax'oir connaissance de ce legs. Permettez que je le lui conimunique. Une réunion a été convoquée pour ce soir même, dans le but de discuter cette affaire, et en y assistant il est possible q'ie je mette un terme à lémotion jiopulaire.
Edouard adhéra à cette propnsit on et se rendit immédiatement à l'assemblée, où il retrouva M. Dodge. L'intendant fit connaître le résultat de la conférence qu'il avait eue avec Edouard Eflingham : mais il ne put empêcher la réunion de décider à l'unanimité que le délunt avait eu l'intention d'abandonner la Pointe au public.