‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 153 sur 280 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Le village de Templeton était une ville en miniature. liien qu'il contint dans son enceinte une demi-douzaine de maisons avec dépendances, il n'occupait pas un espace de plus d'un mille carré. La population américaine s'étend \olontiers dans les campagnes; mais elle aime à se concentrer dans les cités, et l'on dirait même qu'il est posé en principe qu'une habitation particulière u'aura pas plus de trois fenêtres sur une façade de vingt-cinq pieds. Cette disposition avait été adoptée à Templeton comme dans plusieurs bourgs de la même époque.

Dans une des rues les plus écartées de Templeton, vivait une veuve nommée madame Abbott. Elle avait une petite fortune, cinq enfants, et de rares talents pour la propagation des nouvelles. Elle vivait pour ainsi dire sur les confins de la bonne société du village, position embarrassante pour une femme ambitieuse et ci-devant jolie. Elle u avait qu'une seule domestique, qu'elle appelait son aide, et qui l'aidait en elïet, tant à faire le ménage qu'à commenter la conduite de ses voisins, liîadame Abbott, arrivée récemment à Templeton, oii l'avait attirée le bon marché des denrées , connaissait à peine les Elïingliam. Elle ne s'était pas conformée aux usaijes du monde, en allant faire une visite au xvigwam ; et conformément à toutes les règles, Eve s'était abstenue, par délicatesse, de paraître dans une maison où elle su|>posait que sa présence n'était pas désirée.

Le lendemain de la grande assemblée où les habitants de Templeton avaient décidé qu'ils persistaient dans leurs prétentions, madame .Abbott était assise dans son petit salon en ayant auprès d'elle ses enfants et sa domestique Jenny.

— La conduite de M. Elïingham est vraiment extraordinaire, dit la respectable veuve; mais j'espère que le peuple le mettra à la raison. La Pointe dont il s'agit a toujours été une propriété commune, autant que je puis me le rappeler, et il y a maintenant quinze mois entiers que je suis ici... Orlando Eurioso , ajoula-t-elle en s'adrtssant à son tils aillé, allez chez JL Jones, et demandez-lui des nouvelles. En revenant, vous passerez chez notre voisin Broxvn, et vous lui emprunterez son gril.

-— Mais si M. Jolies ne sait pas de nouvelles? dit Orlando Furioso.

— Alors, vous irez à la taverne la plus proche; il doit se jiasscr ce matin quelrpic chose d'intéressant, et je meurs d'envie de le savoir. r\ 'oubliez jias de rapporter le gril, ou ne reparaissez pas devant mes yeux. Comme je vous le disais, Jenny, les droUs du public sur la Pointe sont aussi clairs que le jour et je suis stupéfaite de l'audace de M. Edouard, qui ose les contester. C'est sa fille française qui lui aura mis cela dans la tête, car on assure que c'est un monstre d'arrogance.

— Est-ce" qii Eve Etlingham est l'rançaise? demanda Jenny. J'avais toujours cru (|u'elle était née à Templeton.

— Peu importe le lieu de naissance d une personne, l'essentiel est de savoir où elle a vécu. Or Eve Eflingham a si longtemps habité la France, qu'on assure qu'elle a presque oublié l'anglais... Bianca !

— Plaît-il, maman? dit une petite l'ille d'une dizaine d'années.

— Prenez votre chapeau, mon enfant, et allez chez madame Wheaton, pour lui demander n'il y a i|uelque chose de nouveau relativement à la grande afl'aire de la Pointe. Vous m'entendez?... Bon I la voilà partie comme s'il s'agissait de vie ou de mort.

— C'est que j'ai envie aussi d'apprendre des nouvelles.

EVE EFFINGHAM

— Je ne vous en lilàme pas; mais vous en apprendrez davantage en vous pressant moins. Entrez en passant chez madame Green; demandiz-l»i ce qu'on pense généralement ilu sermon d'hier an soir, et priez-la de me prêter un arrosoir. Et vous, Dcmctrius, dites-moi quelle est la cause de ce rassemblement que j'aperçois dans la rue.

Ces paroles s'adressait nt à un second fils, qui répondit en bâillant:

— Je n'en sais rien, ma mère.

— Eh bien ! allez-y voir, et chemin faisant demandez à madame Hulbert si elle peut me prêter une écumoire, ou un pot d'ctain , ou n'importe quoi, dont nous pourrions avoir besoin dans le courant de la journée.

Au moment oii l'enfant s'éloignait, BI. Dodge se présenta chez elle. Ils étaient au mieux ensemble, et se mettaient tous deux en frais d'imagination pour inventer des médisances.

— t^ovfz le bienvenu, monsieur Uodge! dit gracieusement madame Abbott, j'ai appris que vous étiez allé récemment faire une visite chez les Eflingbam.

— C'est la vérité, répondit le pubUciste : ils m'ont tant pressé, que je n'ai pu me dispenser de ce sacrifice, surtout après avoir été si longtemps leur compagnon de vojMge. D'ailleurs, on trouve du plaisir. à parler un peu français quand on en a eu pendant plusieurs mois l'habitude journalière.

— Ils ont de la compagnie chez eux?

— Oui ; ils ont amené ici deux de nos compagnons de traversée, un baronnet anglais et un jeune homme dont on ne cDnnait pas l'existence. Il m'est antipathique, car vous savez que je déteste le mystère.

— Je suis comme vous, monsieur Uodge; je crois que l'on doit tout connaître, et qu'un pays n'est pas véritablement libre quand il y existe des secrets. Je ne cache rien à mes voisins, et je n'aime pas qu'ils me cachent quelque chose.

— Alors les Elïingham ne vous plairaient pas, car je n'ai jamais vu de famille plus boutonnée. Quoique j'aie souvent navigué avec miss Eve, jamais elle ne m'a entretenu de l'état de son appétit, du mal de nier ou des choses dont on cause ordinairement à bord; et vous ne vous figurez pas à quel point elle est discrète au sujet des beaux. Jamais elle n'y a fait allusion devant moi, ce qui me la fait considérer comme une femme Irès-arlihcieuse.

— ^ ous pouvez en être certain, monsieur; quand une jeune fille ne parle jamais des beaux, c'est une preuve qu'elle y pense toujours.

— Je crois que la nature le veut ainsi , et qu'aucune personne franche n'évite soigneusement ce sujet de conversation. Que pensezvous, madame Abbott, du mariage qu'on se propose au vvigvvam?

— Du mariage ! s'écria la veuve a\ec l'empressement d'un chien qui se jette sur un os. Est-il possible que l'on pense au mariage , après quinzejours de résidence à peine? Eu vérité, c'est indécent !... Mais quels sont les conjoints, monsieur Dodge?

— Miss Eve et M. John Elïingham.

— M. John! s'écria la veuve, qui était remplie de scrupules ; est -il vraisemblable qu'on épouse un aussi proche parent?

— On devrait sans doute y mettre obstacle, reprit l'éditeur du Furet actif; mais ces Eflingbam fout tout ce qu'il leur plaît.

— Je SUIS fâchée d'apprendre qu'ils se rendent désagréables à tout le monde , dit madame Abbott en interrogeant des yeux son interlocuteur comme si elle eût craint d'être démentie.

— Aussi désagréables que possible. Toutes leurs manières vous seraient odieuses, ma chère dame, et l'on croirait, à leur taciturnitc, qu'ils ont toujours peur de se compromettre.

— On ne peut obtenir d'eux la moindre nouvelle. Dorinda Modge a été occupée chez eux pendant une journée entière, et elle a essayé d'en tirer quelque chose par tous les moyens imaginables. Elle leur a parlé des alïaires de nos voisins et d'autres parlicuiarités, que mes enfants savent par cœur, et elle n'a pu en rien obtenir. Elle assure qu'elle a eu plusieurs fois l'envie de les quitter, tant il est triste d'être en rapport avec des muets.

— Cependant, reprit Dodge avec inquiétude, miss Eve doit èlie tentée parfois de jaser sur son voyage et sur ceux qui en ont partagé les périls.

— Pas du tout : Dorinda soutient qu'elle n'a jamais vu d'être plus insensible. Elle lui a raconté 1 histoire lamentable de notre pauvre voisin Ronson , histoire qui attendrirait le cœur d'une grenouille; et ni miss Eftingham ni miss van Courtlandt n'eurent l'air d'y faire attention. Les deux cousines se valent sous ce rapport. Au lieu de demander des éclaircissements, Eve se mit à peindre et fit voir à Grâce ce qu'elle appelait un paysage suisse; ensuite, les deux mijaurées se récrièrent sur les beauiés de la nature : comme si les misères de la nature humaine n'eussent pas été plus intéressantes que des lacs , des arbres et des rochers. Tout cela est une preuve de leur ignorance, et Dorinda prétend, qui plus est, qu'elles ne sont pas plus instruites des nouvelles du pays que si elles vivaient au Japon.

— C'est une suite de leur orgueil, madame Abbott; elles se croient au-dessus des autres, et alïectent de mépriser les habitants de Templeton.

— J'espère du moins que ceux-ci défendront leurs droits, et ne laisseront pas reposer cette affaire de la Pointe.

— Soyez tranquille, murmura M. Dodge : soulïririons-nous qu'un

misérable individu opprime une grande et puissante communauté? Quand même M. Eflingliam serait [irnpriélaire de ce terrain, rn l'empêchera de tyranniser le public... et !a presse est là pour défendre la bonna cause.

— \ otre déclaration m'encbante.

— Je vous parle comme à une amie, ajouta M. Dodge en tirant de sa poche un manuscrit qu'il se mit en devoir de lire.

— Tous avez déjit préparé quelque chose ? demanda madame Abbot.

— Oui; j'ai rédigé un récit de l'affaire, et, avec votre permission, je vais vous le communiquer.

— Je suis tout oreilles.

Le manuscrit que lut M. Dodge était conçu en termes obscurs, mais l'imagination de madame Abbot eut soin d'en combler les lacunes.

— Je crois que ce mémoire va droit au but, dit le publiciste en terminant, et j'ai pris des mesures pour le répandre.

— Il produira le plus merveilleux elTet, pourvu qu'on y ajoute foi.

— Soyez persuadée qu'on en croira les moindres détails. Si j'attaquais un parti, j'aurais des gens pour et contre; mais comme je m'en prends à un individu, tout le monde sera de mon avis.

Ici le léle à-téte fut interrompu par le retour des divers messagers que madame Abbot avait envoyés, comme la colombe de l'arche, pour lui rapporter des commérages.

La discussion relative à la Pointe occupait tout le village, et la pieuse veuve trouva dans les renseignements qu'elle recueillit la confirmation de ses désirs.

M. Dodge publia son mémoire dès le lendemain ; et la presse s'en empara avidement , comme elle s'emparait de tout ce qui pouvait remplir ses colonnes. Personne ne contesta l'authenticité des faits énoncés. L'impression parut à la majorité des lecteurs une garantie sufSsanle; et les plus timorés n'hésitèrent pas à se prononcer contre le propriétaire légitime, quoiqu'ils fussent ordinairement défenseurs intrépides des droits de l'humanité. Pour toute réponse, Edouard se contenta de faire imprimer, avec quelques commentaires, le procèsverbal de la séance à laquelle Aristohule avait assisté.

Peu à peu , la vérité se fit jour ; le public reconnut forcement que, loin de posséder un droit, il avait jusqu'alors joui d'une faveur, et ceux qui avaient attaqué la famille Elbngham avec le plus d'acharnement cherchèrent dans sa conduite des excuses à la leur. Ils reproc' èrent à Edouard de ne pas les avoir avertis de ce qu'ils savaient déjà ; et quand on leur démontra l'absurdité de celte accusation, iU critiquèrent la manière dont le propriétaire avait revendiqué se; droits. En somme, l'issue de ces débats montra la nature humaine sous ses aspects ordinaires de prévaricition, de mensonge, de contradiction et d'inconséquence.

— Après une aussi longue absence, dit Edouard à son cousin, j'avoue que mon pays ne se montre pas à moi sous un jour très-favorable; mais il est des erreurs inévitables dans toutes les contrées et avec toutes les institutions.

— Si je ne suis un faux prophète, répondit John, vous serez encore plus désenchanté dans un an d'ici. Qu'en pense miss Elhngham?

— Miss Elïingham , dit Eve, a éprouvé un vif désapoinlement, une tlHiction profonde; mais elle ne désespère pas de la république. Auc m de nos respectables voisins n'a pris part à celle contestation ; mais je suis surprise qu'une portion importante d'une communauti qui se respecte, se laisse aveuglément mener p;ir une minorité ignorante. Je suis surprise que des hommes sensés consentent à être si mal représentes dans une affaire oii la justice et le sens commun sont compromis.

— Il vous reste à apprendre, miss Effingham, que l'amour de la liberté peut entraîner des excès. Les abus les plus criants se commettent dans cette bonne république, et il suflit pour les justifier d'alléguer qu'ils sont dans l'inlérèt du peuple et que c'est lui qui les commet. La masse s'incline alors avec la soumission des Suisses qui s'humiliaient au point de saluer le chapeau de Gessier. Il faut aux hommes des idoles, et les Américains ont pris le parli de s'adorer eux-mêmts.

— Et pourtant, répondit Eve, vous seriez malheureux, si vous viviez sous un gouvernement moins libre. ^ os paroles ne sont ]ias tonjours en harmonie avec vos pensées intinif s, et je crois que vous vous laissez entraîner par l'amour des paradoxes.

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