CHAPITRE XIX
Le lendemain, quand John EffiiM;liam revit son interlocuteur de la veille, il se garda de faire la moindre allusion à leur entretien; mais il lui prouva par un serrement de main qu'il n'avait rien oublié.
Comme Paul trouvait un secret plaisir à obéir aux moindres fantaisies d'Eve, il alla chercher le capitaine Truck et le mit en rapport avec le commodore, dont il avait fait connaissance sur le lac avant l'arrivée d'Eve Effingham. L'entrevue de ces deux hommes distingués fut grave et cérémonieufe; chacun d'eux avait probablement la conviction qu'il commandait sans partage sur une certaine étendue de la plaine liquide. Au bout de quelques minutes, l'étiquctle fit place à la familiarité, et il fut convenu qu'ils passeraient la matinée à pêcher ensemble. Paul promit de les rejoindre avec les dames dans l'après-midi, s'il avait assez d'influence sur elles pour les décider à faire une promenade sur l'eau.
Le capitaine Truck déjeuna à la hâte, et partit avec son nouveau compagnon.
Dans la journée, en sortant de table, Eve trouva l'occasion de remercier Powis des attentions qu'il avail pour leur ami commun.
— J'ai osé outre-passer vos inslrurlions, dit Paul , car j'ai promis au capitaine que j'emploierais toute mon éloqu(Mice pour vous engager, vous et les autres dames, à vous laisser transporter en barque jusqu'au mouillage oii nous retrouverons les deux navigateurs ,'i l'ancre. Si vous le préférez, nous irons faire une collation à la Pointe.
— J'userai de toute mon influence pour que vous puissiez remplir vos engagements envers le capitaine. Madame Hloomfield a déjà exprimé le désir de parcourir le lac Olsego, et je suis convaincu que je lui trouverai des compagnes. Encore une fois je vous remercie de celte légère attention , car je connais trop bien vos goûts pour ne pas savoir qu'il vous faudrait un pupille plus agréable.
— Sur ma parole, l'humeur du vieux capitaine me charme; et quand même il me déplairait, l'intérêt que vous lui portez suffirait pour me faire oublier ses défauts.
— Vous savez , monsieur 'l'owis, (\ue l'on a autant de -econnaissance pour les moindres attentions que pour les services importants, et après nous avoir sauvé la vie , vous tenez à prouver que vous êtes capable d'accomplir les/ip/i/s licroirs socmur aussi bien que les grandes actions. J'espère que vous déterminerez sir (leorges 'J'emplemore à être de la i)artie, et à quatre heures nous serons i)rêtes à vous accomjiagner. En attendant, je vais tailler une bavette avec madame Bloomiield dans son cabinet de toilette.
Nous quitterons un moment la société terrestre pour stiivre les pêcheurs dans leur embarcation. Les premières relalions entre le marin d'eau salée et le marin d'eau douce, furent contraintes et difficiles. Leur vocabulaire technique n'avait rien de semblable. Quand le capitaine recommandait « d'armer les avirons, » le couimodore comprenait tout le contraire ; quand le premier criait : « Nagez ! nagez ! • le second s'imaginait qu'on lui enjoignait de suspendre ses efl'oris. Ces légères erreurs inspirèrent au patron du paquebot un certain mépris pour son camarade , qui était pourtant habile dans sa profession , quoiqu'il exerçât son habileté suivant les usages du lac, et non d'après les
EVE EFFINGIIAM.
lois en vigueur sur l'Ocëan. Grâce à quelques conlre-lemps de celle nature, au moment oîi ils atteignirent le lieu propre à la pêche, le capitaine Truck commença à croire que le Commodore ne le traitait pas avec la dfl'ërence due à son rang.
— Commodore, dit le capitaine Trutk en insistant d'une manière toute particulière sur ce titre prétentieux , commodore , je vous ai accompagné dans l'intention de me divertir, et vous me rendrez un service signalé en ne vous servant jias de mots tels que corde de câble , jeter l'ancre. Aucun marin ne les emploie; je ne les ai jamais entendus à bord d'un vaisseau, et le diable m'emporte s'ils se trouvent même dans le dictionnaire!
— Vous m'élonnez, monsieur; corde de câble, jeter l'ancre sont des mots de la Bible , et doivent être exacts.
— Ce n'est pas une raison , commodore ; je suis un homme doublement compétent pour m'y connaître : mon pt-re était prêtre, et je suis marin. Saint Paul... Vous avez entendu [ arler d'un nommé saint Paul, commodore ?
— Parbleu ! je le connais comme ce lac , monsieur ; mais saint Pierre et saint André sont jjlutôt les hommes selon mon creur ; ils font honneur à la profession que j'exerce depuis si longtemps , et leur exemple montre à quelle élévation peuvent atteindre des pêcheurs j mais je ne crois pas que jamais capitaine de marine ait été canonisé.
— C'est vrai , c'est vrai ; il y a toujours trop à faire à bord pour qu'on puisse se perfectionner dans la religion. J'ai eu pour second, dans mon avant-dernier voyage , Tom Leach , qui est à présent capitaine ; s'il avait eu une éducation convenable, il aurait fait un ecclésiastique aussi consciencieux que son grand-père l'avait été avant lui. Un pareil homme aurait été aussi bien minisire du culte que marin. Je n'ai rien à dire contre saint Pierre et saint André; mais selon moi, ils n'en valent pas mieux pour avoir été pêcheurs , et si la vérité était connue, je soupçonne qu'on découvrirait qu'ils ont introduit dans la bible ces locutions vicieuses de corde d'un câble tt de jeter l'ancre.
— Monsieur, demanda le commodore avec gravité , comment vous cxprimcz-vcus tn pareil cas ? Sur les lacs on emploie toujours les termes dont je me suis servi.
— Cela ne m'étonne pas, car ils sentent l'eau douce. Nous disons : mouiller, ou déraper l'ancre , mais jamais il n'a été quesiion de jeter comme une pierre un morceau de fer pesant deux ou trois tonneaux. Au lieu de corde d'un câble, nous disons le câble ou la chaîne, ou la garniture des ancres, selon les circonstances. Quant aux cordes, je suppose que vous n'êtes pas arrivé au grade de commodore sans savoir combien il y en a sur un bâtiment.
— Je ne prétends pas les avoir comptées, monsieur, mais j'ai vu un bâtiment toutes voiles dehors , et je sais qu'il y a dans son gréement autant de cordes que de sapins sur la Vision.
— Avez-vous plus de sept de ces arbres sur votre montagne ?
— Sans doute.
— En ce cas , vous êtes dans l'erreur ; car c'est juste le nombre de cordes d'un navire marchand , quoiqu'un vaisseau de guerre en ait un peu plus.
— ^ ous me surprenez, monsieur! sept cordes seulement à bord d'un navire !
— ^ oilà comment les hommes de la terre jugent la marine ! Je vais vous faire la nomenclature des cordes, et quand vous vous trouverez par le travers d'un canot, vous pourrez apprendre à la fois à vos compatriotes le vocabulaire et la modestie. Nous avons d'abord le gardecorps ; ensuite la corde à seau, la drosse du gouvernail , la ralingue , la ralingue de fond , la guinderesse et la corde des anguillées.
— J'ignorais ces détails, répondit le commodore en tirant de l'eau son troisième brocheton tandis que le capitaine n'avait pas encore étrenné. Il parait que vous êtes plus expert en corde qu'en ligne. Je suis loin de nier votre savoir et votre expérience ; mais, en ce qui regarde la pêche , vous conviendrez que la mer n'est pas une excellente école. Je suis persuadé que si le sogdollager mordait à votre hameçon, vous sauteriez dans le lac pour vous en débarrasser. 11 est probable, monsieur, que vous n'avez jamais entendu parler de ce célèbre poisson.
Le capitaine Truck, malgré ses nombreuses qualités, avait la faiblesse inhérente aux hommes qui ayant .vu une grande partie du monde, ne veulent pas convenir qu'ils n'ont pas tout vu. Afin de bien établir une supériorité que semblait contester son interlocuteur , il aurait volontiers alliroié qu'il avait vécu uniquement de sogdollagers pendant plusieurs mois.
— Croyez-vous donc, reprit-il d'ua air d'indifférence, que ce lac contienne des poissons qui ne se trouvent pas dans l'Océan? Si les évenls d'une baleine remuaient l'eau de votre mare, tous vos croiseurs s'empresseraient de regagner le port. Quant aux sogdollagers , nous les dédaignons coBiplétement , et nous leur préférons les poissons volants ou même les marsouins.
— Monsieur , repartit le commodore avec animation , il n'y a qu'un sogdollager au monde, et il est dans ce lac. Personne ne l'a vu, excepté mon prédécesseur et moi.
— bah ! bah ! s'écria le capitaine , les sogdollagers sont aussi abondants que les sardines dans la Méditerranée , et les Egyptiens en font
des fritures. En Orient, on s'en sert pour amorcer les plies et autres poissons qui ont le goût très-dilhcilc.
— Monsieur, répéta le commodore en gesticulant, je vous certifie que le seul sogdollager de l'univers habite le lac Otsego ; que c'est une truite saumonée de la plus grande espèce , le chef et le patriarche de toutes les truites de cette partie du monde.
— J'admets qu'il ait certain mérite ; mais qu'est-ce que c'est auprès dune baleine ' Voilà le seul monstre marin digne d'occuper nos pensées ! J'ai longtemps navigué , mais je n'ai pas vu prendre plus de trois baleines.
Cette assertion suspendit les hostilités. Le commodore avait un respect vague, mais profond , pour les cétacés en question, et il ne put s'empêcher d'admirer le marin qui en avait vu prendre jusqu'à trois.
— Capitaine, dil-il d'un ton solennel , j'avoue que je ne suis qu'un homme ignorant et sans expérience. J'ai passé toute ma vie sur ce lac, qui , malgré s,i largeur et sa beauté , doit ne paraître qu'un marécage à un marin tel que vous, habitué à passer ses jours sur l'Atlantique.
— L'Atlantique! dit le capitaine d'un air de mépris : j'aurais une bien Iriste opinion de moi-même; si je n'avais vu que l'océan Atlantique. Quand je" vais de New-York à Portsmouth , il me semble que l'on me remorque le long d'un canal. Si vous voulez me citer un océan, parlez-moi de h grande mer Pacifique , où l'on met un mois avec un bon vent pour aller d'une île à l'autre. C'est dans cette mer que se trouve une fabriques d'îles de toutes grandeurs et appropriées aux goûts des chalands.
— Une fabrique d'îles! répéta le commodore ébahi; en êtes-vous bien sûr?
— Oui , monsieur ; les polypes de ces parages construisent nonseulement des îles, mais encore des archipels. Vous ne pouvez vous figurer ces insectes marins d'après ceux que vous voyez sur cette pièce d'eau , qu'un seul requin mettrait en mouvement.
— Vous me permettrez de ne pas le croire, monsieur. J'ai vu des requins , et je crois qu'ils sont loin de peser autant que le sogdollager.
— Vous ne les connaissez pas ; savez-vous qu'on en trouve d'aussi grands que les pins de ces montagnes ?
— Avez-vous bien calculé la hauteur de ces pins?
— Je suppose qu'ils peuvent avoir une trentaine de pieds.
A ces mois, la figure du vieux pêcheur s'éclaira d'un rayon de triomphe ; il venait de découvrir que le capitaine avait peu d'intelligence des choses terrestres , et il reprit l'avantage.
— Sachez , dil-il , qu'il y a sur ces hauteurs des arbres de cent pieds, et même de deux cents.
Le capitaine Truck , qui avait l'amour sincère de la vérité, n'hésita pas à reconnaître sa méprise, et à partir de ce moment il fut avec le commodore sur le pied de l'égalité. Ils causèrent ensemble de politique , de religion , de philosophie et d'économie politique. Le capitaine étonna grandement son compagnon , en lui apprenant qu'il y avait des pays où le tabac était imposé.
— Taxer le tabac ! s'écria le commandant du lac : qu'a-t-il fait pour mériter cet opprobre ? Les pays où cette contribution est admise doivent nécessairement tomber en décadence.
Après avoir péché quelques heures, les deux amis se rendirent à la pointe, allumèrent du feu, et firent cuire leur dîner. Pierre avait eu soin de mettre dans le canot un bol à punch en argent, et il y avait ajouté tous les ingrédients nécessaires pour confectionner cette liqueur. Le commodore se chargea de la préparation du breuvage, et il en but une longue gorgée en fixant les yeux pendant près d'une minute sur les branches d'un chêne noueux. Le capitaine le regarda faire avec une satisfaction sympathique, et prit à son tour le bol en prenant pour point de mire un nuage qui semblait flotter tout exprès au-dessus de sa tête.
— Voilà un nuage bien paresseux ! s'écria M. Truck, qui s arrêta pour prei;dre haleine : je le contemple depuis une minute , et il n'a pas bougé de place ! . , ,•
Lorsque le bol fut vfde, les deux amis travaillèrent a le remplir, et la compagnie qui arrivait les surprit en cette agréable occupation.