CHAPITRE XX
La nudité du xrigwam était au grand complet. On avait invité Aristobule, et même M. Dodge, auquel on avait pardonné ses malencontreuses diatribes. Des domestiques disposèrent le couvert sur le gazon, à l'ombre de chênes magnifiques, en vue du lac et des montagnes.
j/ais vraiment, s'écria mademoiselle \ lefviUe en admirant le
paysage, ceci surpasse les Tuileries mêmes, Ja7is leur propre (jenre! On passerait volontiers par les danyers du désert pour ij parvenir!
Celte exclamation, prononcée en français, fit sourire tous ceux qui la comprirent. Chacun exprima son enthousiasme par des propos analogues. Cependant l'attitude de la compagnie parut froide à MM. Bragg et^ Dodge, qui étaient habitués aux transports d'une gaieté plu» bruyante et de plus mauvais goût. Le premier dit au second, vers la fin du dîner , que c'était la plus ennuyeuse partie qu'on eût faite sur cette pointe, dont une seule famille s'était indignement emparée au détriment des aimables farceurs qui s'y rassemblaient autrefois.
EVE EFFINGIIAM.
— Ma chère dame llawUer, dit John Effingham au dessert, j'espère que vous avez été avertie de la fatalité qui s'attache à cette pointe, oii jamais, dit-on, on n'a fait en vain la cour à une femme. Nous voici, le capitaine Truck et moi , ])rêls à nous couper la gorge en votre honneur avec ces couteaux à découper, faute dépées, et je crois que vous ferez hien de ne plus sourire de toute la soirée, de peur d'éveiller notre jalousie.
— Si vous m'aviez défendu de rire, monsieur, j'aurais pu m'y refuser, mais de simples sourires eiprimeraient faihlement le plaisir que je goùle ici. Vous n'avez donc rien à craindre. Mais est-il hien vrai que l'hymen et l'amour affectionnent ces rivages?
— C est la tradition du pays , et j'ai dû vous la faire connaître. Maintenant que vous êtes instruite du danger, daignerez-vous accepter mon hras ?
I.es convives se levèrent et se séparèrent par couples pendant que les domestiques faisaient les préparatifs du départ. Par hasard ou avec inlenlion, sir George el Grâce se trouvèrent seuls; mais ils ne s'en aperçurent qu'après avoir franchi un petit monticule qui les dérobait auï regards.
Grâce avait été triste pendant tout le dîner; en écoutant la conversation toujours intéressante d'Eve et de madame Ijloomlield , elle avait senli sa propre infériorité et compris pour la première fois ce qui manquait à son éducation. Le baronnet fut touché de l'air de mélancolie qui régnait sur les traits charmants de la jeune fille.
— J'aurais joui hien plus complètement de cette belle journée, ditil avec un seutiinenl qui fit battre plus vite le cœur de Grâce, si je ne vous avais vue moins expansive que la plupart de ceux qui vous environnaient. Seriez-vous indisposée.''
— Non pas de corps, mais d'esprit.
— Je voudrais avoir le droit de vous demander pourquoi, vous qui avez si peu de jiréoccupations, vous avez choisi pour être soucieuse le moment oii tout le monde était gai.
— Je n'ai pas choisi le moment, c'est le moment qui m'a choisie, je le crains. Jamais jusqu'à cejour, sir George Tcmplemore, je n'avais aussi vivement senli combien j'étais inférieure à ma cousine Eve.
— C'est une infériorité que vous seule avez remarquée.
— .le ne suis ni assez vaine ni assez ignorante pour être dupe de cette flatterie, répondit Grâce en secouant la tète avec un sourire forcé. Quand je revis ma cousine après son retour, mes propres imperfections me fermèrent les yeux à ses qualités ; mais j'ai appris insensiblement à apprécier sa délicatesse , ses principes , son esprit , son éducation , tout ce qui rend une femme estimable et digne d'être aimée. Oh! comme j'ai perdu eu amusements enfantins , en vaines frivolités, les instants précieux de mon enfance, que j'aurais pu employer à devenir la digne compagne d'Eve Effingham !
Grâce était tellement dominée par son émotion , qu'elle savait à peine ce qu'elle disait, et que sans songer à la présence du baronnet, elle se tordit les mains dans l'amertume de son désespoir.
— Vous avez de vous, lui dit sir George étonné, une opinion que personne ne partage , et que désavouerait surtout votre admirable cousine.
— Elle est admirable en effet; mais que suis-je en comparaison d'elle ? Avec la simplicité d'un enfant, elle possède la science de l'homme le plus instruit; elle réunit toutes les grâces d'une femme à la solidité d'esprit qui caractérise l'autre sexe. Elle sait plusieurs langues.
— Mais vous-même vous en parlez plusieurs , ma chère miss van Courtlandt.
— Oui, répondit Grâce tristement, je les parle comme le perroquet qui ne les comprend pas ; mais Eve a profilé de la connaissance des langues pour s'instruire. Elle ne se contente pas de vous dire ce que signifie telle i)hrase ou telle locution spéciale ; mais elle sait à fond ce qu'ont écrit et pensé les plus grands écrivains.
— Personne n"a plus de respect que moi pour votre cousine , mais il faut vous rendre justice , miss van Courtlandt, et je n'ai jamais remarqué qu'elle eût une si grande supériorité sur vous.
— Je vous crois sincère, sir George, et celte supériorité m'a longtemps échappé à moi-même. Ce n'est que lentement, par des relations journalières, que je m'en suis aperçue. Vous avez pu observer aujourd'hui avec quelle facilité ma cousine et madame Kloomfield se comprenaient à demi-mot; quelle était l'étendue de leur instruction et la délicatesse de leur goût. Madame Blooinfield est une femme distinguée, mais elle aime à se faire valoir. H n'en est pas de même d'Eve Effingham , qui ne sait jamais qu'être simple tout en savourant les plus vives jouissances intellectuelles. Avant-hier, ma cousine m'avait donné des renseignements que je lui demandais sur un sujet plein d'intérêt ; il en a été de nouveau question dans la conversation d'aujourd'hui, et j'ai remarqué qu'au lieu de faire étalage de son savoir, elle en dissimulait une partie afin de ne pas éclipser son amie. INon , non ! il n'existe pas au monde une seconde femme comme Eve Ellingham !
— En reconnaissant ainsi les qualités d'autrui vous prouvez que vous en possédez vous-même.
— J^-' reconnais maintenant mon infériorité, sir George, et votre bienvei l.iiice ne parviendra pas à m'en dissuader. Eve a voyagé, elle a vu en Europe beaucoup de choses qu'on chercherait en vain aux
Etals-Unis, et au lieu de dissiper inutilement sa jeunesse , elle a mis à profit les instants.
— Si l'Europe possède tant d'avantages, ma chère miss van Courtland, pourquoi ne la visitez-vous pas?
— Moi ! |e serais une hadgi , s'écria Grâce avec un plaisir enfantin; et à celte idée , qui la fit rougir de plaisir , elle oublia un moment l'immense supériorité de sa cousine.
Certes, sir George Templemore n'était pas sorti du wigwam avec l'intention d'offrir son titre , sa main et sa fortune à cette jeune fille sans art et sans habitude du monde. Depuis longtemps il se demandait s'il était à propos de se déchirer, et il aurait probablement délibéré plus longtemps encore , si le désir de profiter de l'occasion n'avait triomphé de son incertitude. On prétend que la femme qui hésite est perdue; il est également vrai qu'un homme doit succomber quand avec sa raison seule il veut lutter contre le pouvoir de la beauté. Si Grâce van Courtlaiid avait été )ilus apprêtée ou ]>lus prétentieuse, ses charmes n'auraient pas suffi pour faire la conquête de sirGeorge; mais elle avait un naturel propre à séduire un homme du monde. On [louvait en dire autant d'Eve, qui , élevée eu Améri(|ue , n'avait pai la roideur et le ton guindé des Anglaises; mais le dé\elopperaent intellectuel de miss Effingham rendait moins apparentes les qualités qui brillaient chez sa cousine.
11 faut avouer pourtant que si le baronnet avait renoncé à ses premières affeclions, c'était parce qu'il n'avait reçu aucune espèce d'encouragement. D'une manière ou d'une autre, (irâce avait fini par le captiver complètement; et il lui peignit son amour en termes si éloquents , qu'elle n'eut pas la force de s'y montrer défavordble. Il ne s'écoula que quelques minutes avant qn on les appelât pour s'embarquer, mais quand Grâce retourna au bateau elle était relevée à ses propres yeux , elle entrevoyait un avenir sans nuages, et ne pensait plus à l'incommensurable supériorité de sa cousine.
Par une singulière coïncidence, pendant l'entretien de Grâce et du baronnet, Eve subissait de son coté une semblable épreuve : elle avait été accompagnée, au moment oii on avait quitté la table, de Paul, de son père et d'.'irislobule; mais les deux premiers furent mis en réquisition par le capitaine Truck pour juger d'une dilficiUté qui s'était élevée entre lui et le commodore , cette désertion imprévue laissa Eve seule avec M. Bragg.
— Quelle singulière tradition que celle dont a parlé M. John! dit l'intendant aussitôt qu'il se sentit maître du terrain. Je voudrais bien savoir s'il est vrai qu'on n'ait jamais courtisé une femme en vain sous les chênes de cette pointe. Si cette assertion avait le moindre fondement, nou; autres hommes nous devrions prendre nos précautions avant de venir ici. '
Là-dessus, Aristobule minauda, et s'efforça de prendre un air aimable. La dignité pudique et le maintien calme d'Eve rabattirent un peu ses espérances ambitieuses; toutefois, il crut ne pas devoir s'arrêter après cette première ouverture.
— M. John, répondit Eve tranquillement, se lance parfois dans de telles plaisanteries, qu'on se fourvoierait en l'y suivant.
— L'amour est un feu follet, reprit Aristobule d'un ton sentimental ; il n'est pas étonnant qu'on se jette parfois dans des marais en courant après des lueurs qui ne sont pas celles de la raison... Avez-vous jamais éprouvé un tendre sentiment, miss Kve?
Aristobule ne trouvait rien d inconvenant à cette question, qu'il avait entendu faire cent fois pendant la grande soirée de madame Houston. Une femme ordinaire, offensée d'une pareille demande, se serait probablement redressée de toute sa hauteur , et aurait répondu en reculant d'un pas : « Non, monsieur! » Telle ne fut pas la conduite d'Eve. Elle pensiiit qu'il y avait entre elle et M. Bragg une si grande distance, ([u'elle ne pouvait que prendre en pitié les prétentions de cet individu. Elle était loin de partager les préjugés vulgaires qui séparent les hommes en castes factices; mais elle admettait les distinctions qui naissent tout naturellement des idées, de l'éducation et des habitudes. Au lieu de témoigner de la surprise ou de l'indignation, au lieu de prendre une attitude dramatique, elle accueillit avec indifférence l'impertinente question d'Aristobule. Ce fut à (leiue si un sourire effleura ses lèvres.
— Je crois que nous ..urons un beau temps ce soir comme ce malin pour faire notre traversée, dit-elle avec une placidité imperturbable. Vous aimez les parties de bateau, monsieur Bragg ?
— Ah! miss Eve, une pareille occasion ne se représentera peutêtre jamais! Vous autres voyageuses, il est si difficile de vous aborder! Souff'rez que je profile de cet heureux moment, et que sous ces chênes propices à 1 hyuiénée je vous offre cette main fidèle el ce cœur dé .oué. Vous avez assez de fortune pour nous deux, et je ne dirai rien du vil luélal. Comprenez-vou.':, miss Eve, quel plaisir il y aurait à protéger la vieillesse de votre excellent père, à descendre ensemble le versant de la vie, à réaliser ce refrain :
Sovils et la main dans la main, Nous irons par le chemin Oui mène dans les prairies , Ecoutant l'oiseau cbantcr, Et nous lai>saiit emporter A de tendres rêveries !
EVE EFFINGHAM
— Vous peignez de très-agréables tableaux, monsieur Bragg, et l'on y sent la touche d'un maître.
— Quelque agréables qu'ils vous semblent, ils sont à cent pieds audessous de la réalité. Le lien du mariage n'est pas seulement le plus sacré de tous ; c'est aussi le plus cher, et heureux sont ceux qui contractent un engagement solennel avec une perspective aussi riante quela nôtre. ÎNos âges se conviennent, nos caractères s'accordent, nos habitudes se resiemblent assez pour que nous n'ayons pas à redouter de pénibles changements; nos fortunes sont précisément ce qu'elles doivent être pour assurer le bonheur d'un ménage; confiance d'un côté, reconnaissance de l'autre, que peut-on désirer de mieux? Quant au jour, miss Eve , je vous laisse le soin de le fixer; c'est le privilège de votre sexe, et je ne vous presserai pas.
Eve avait souvent entendu son cousin disserter sur la froide impudence d'une classe de la population américaine; elle s'en était divertie sans se douter qu'elle y serait un jour exposée. Comme pour compléter la scène, Aristobulc tira son canif de sa poche, il prit une baguette dans un buisson, et, à la manière des amants naïfs, il se mit à découper l'écorce en spirale.
C'était un moyen de se rendre intéressant.
— Votre silence trahit votre embarras, reprit-il ; je sais tenir compte d'une timidité naturelle, et je n'ajouterai rien à ce que j'ai dit; mais comme le silence éq livaut à une acceptation...
— Un moment, s'il vous plaît, interrompit Eve précipitamment, en agitant son ombrelle comme pour birrer le ])assage à l'audacieux. Vous prétendez que nos opinions, que nos habitudes sont identiques; elles diffèrent pourtant assez pour que vous ne deviniez pas qu'il vous sied mal, dans voire position, d'abuser de la confiance de mon père, et de me faire à son insu de pareilles propositions, .le n'insisterai pas là- dessus; mais comme vous avez bien voulu m'olïrir ouverlement votre main , je tiens à ce que la réponse soit aussi franche que la déclaration. Je refuse l'avantage et le bonheur de devenir votre femme , monsieur.
— Le temps passe, miss Eve!
— llàtez-vousd'en profiter, monsieur Bragg! Si vous restez beaucoup plus longtemps employé chez M. Edouard Efiingham, vous perdrez l'occasion de prospérer dans l'ouest, oii vous avez, dit-on, l'intention d'émigrer.
— Pour vous , je suis prêt à renoncer à toutes mes espérances dans l'ouest.
— Non, monsieur, je ne saurais participer à un pareil sacrifice. Je ne vous dirai pas : Oubliez-moi. mais oubliez les espérances que vous avez conçues ici, et donnez suite à celles que vous avez imprudemment abandonnées au-delà de Mississipi. Je ne rapporterai pas cette conversation à M. Ellingbam de manière à lui inspirer contre vous des préventions fâcheuses. Après vous avoir remercié , comme toute femme doit le faire, d'une oiTre qui prouve que vous ne me dédaignez pas complètement, vous me permettrez de faire des vœux pour le succès di vos entreprises occidentales.
Sans donner'à M. Bragg le temps de renouveler ses instances, Eve le salua, et s'éloigna aussitôt. iVl. Dodge , qui avait assisté de loin à l'entrevue, brûlait d'en connaître le résultat, car il avait été convenu entre ces modestes jeunes gens que si l'un d'eux ne réussissait pas, r. utre tenterait la fortune auprès de la belle héritière. Le publiciste s'empressa donc de rejoindre son ami.
— Eh bien! comment vous a-t-elle reçu?
— A merveile, répondit effrontément Aiistobule; ses ])aroles ont été des plus encourageantes ; elle m'a remercié de mes offres, et elle a dit mainte et mainte fois qu'elle désirait ardemment me voir réussir dans l'ouest. Eve Efiingham est une charmante créature !
— Ah! dans l'ouest', vous avez peut-être "mal interprété ses paroles. Je la connais bien ; elle est pétrie d'artifices.
— D'artifices! elle s'exprime aussi clairement que n'imporle quelle femme, et je vous répète que je me sens très-encouragé. C'est quelque chose d'avoir eu une explication aussi franche avec Eve Elhngham.
M. Dodge dissimula son mécontentement, et toute la troupe s'embarqua pour retourner au village. Le commodore et le capitaine prirent un canot séparé, afin de terminer dignement une discussion générale sur les affaires de l'humanité.
Le soir même, sir George Templemore demanda-un entretien à M. Edouard, qu'il trouva seul dans sa bibliothèque.
— J'espère, dit Edouard avec alTabilité, que vous ne venez pas m'annoncer votre prochain départ. Dans ce cas , je vous accuserais d'oublier les espérances que vous avez fait naître. Vous vous êtes indirectement engagé à passer encore un mois avec nous.
— Loin de me soustraire à mes obligations, mon cher monsieur, je vais, je le crains bien, abuser de votre hospitalité.
Alors il sollicita la faveur de prendre pour femme Grâce van Courtlandl. Le sourire avec lequel Edouard écouta celte demande prouva qu'il l'avait prévue.
— Prenez-la, j'y consens de tout mon cœur, sir George, dit-il en serrant la main du prétendu : mais rappelez-vous que vous allez transplanter une plante délicate sur un sol étranger. 11 y a peu de vos compatriotes auxquels je l'eusse volontiers confiée, car je connais le danger des unions mal assorties.
— Des unions mal assorties, monsieur EfTingham !
— La vôtre ne le sera pas, je le sais, dans l'acception ordinaire du mot. Par 1 âge, par la naissance, et h fortune, ma chère nièce et vous êtfs sur le pied de l'égalilé; mais c'est trop souvent une union mal assortie que celle d'une Américaine avec un Anglais. Tout dépend tellement du mari, que j'hésiterais avec raison , si je vous connaissais moins. Quoique Grâce soit maintenant maîtresse de ses act.ons , j'userai du privilège d'un tuteur pour vous donner un avis solennel. Respectez toujours le pays de la femme que vous avez jugée digne de porter votre nom.
— J'espère que je respecterai toujours tout ce qui est à elle. Mais pourquoi cette précaution? Miss van Courllandt est presque Anglaise de cœur.
— Une femme affectionnée se conforme d'ordinaire aux dispositions de son époux; votre pays sera son pays; votre Dieu sera son Dieu. Toutefois , sir Gtorge Templemore, une femme d'intelligence et de cœur n'oubliera jamais complètement sa terre natale. IN'ous ne sommes pas aimés en Angleterre, et la femme qui s'y établit est exposée à entendre des sarcasmes dirigés contre le pays d'où elle vient.
— Grand Dieu! monsieur Effingham, croyez-vous que j'aie envie de conduire ma femme dans des sociétés oii...
— Pardonnez les doutes d'un vieux rêveur, Temiilemore. Je suis convaincu que vous avez d'excellentes intentions, et que vous agirez suivant les convenances; mais je désire que vous fassiez plus encore , et que votre conduite soit d'accord avec la sagesse. Grâce a maintenant pour l'Angleterre un respect qui ne se démentira point, parce qu'il est motivé par des faits; mais elle est jeune, et quand elle se mettra à observer elle s'apercevra que l'enthousiasme et l'imagination l'ont peut-être entraînée trop loin. En étudiant mieux les autres pays, elle verra le sien sous un aspect plus favorable. Le meilleur moyen de la guérir du mal du pays, si elle en est atteinte, sera de la ramener sur le sol natal.
— A la vérité, mon cher monsieur, dit sir George en riant, vous semblez reconnaître les imperfections de votre patrie.
— J'en ai l'air, mais au fond il n'en est pas ainsi. Ce remède contre la nostalgie est aussi sûr pour des Anglais ou des Allemands que pour des Américains. Tous les hommees exagèrent leurs plaisirs passés, et les charmes des paysages lointains, tandis qu'ils sont portés à déprécier les avantages dont ils jouissent. Vous savez que j'ai toujours soutenu qu'il n'y avait pas de philosophe au-dessous de cinquante ans, et qu'on n'était certain d'une prédilection que lorsqu'elle avait douze ans de date.
A ces mots, Edouard sonna, et dit à Pierre de prier miss van Courlland de passer dans la bibliothèque.
Grâce entra en rougissant, mais avec une figure rajieuse. Son oncle l'embrassa tendrement; et quand il l'eut regardée fixement pendant une minute, une iarme brilla dans ses yeux.
— Dieu vous bénisse, mon amie! dit-il; votre condition va changer; comme toutes les femmes, vous entrez dans une nouvelle vie avec une noble confiance el de douces illusions ; voici sa main, Templemore! J'espère que je vous reverrai au wigwam avant de mourir.
Grâce se jeta tout éidorée dans les bras de M. Effingham.
— Mon oncle, mon oncle ! s'éci'ia-t-elle, je suis ingrate, inconsidérée , d'abindonner ainsi mes amis naturels. J'ai eu tort...
— Vous avez eu tort, ma chère miss van Courlland!
— Je n'ai songé qu'à moi, ajouta naïvement la jeune fille comprenant à peine la portée de ses paroles ; peut-être faut-il réfléchir encore avant de rien conclure.
— Je crois que ce serait inutile, répondit Edouard, qui sourit tout en s'essuyant les yeuj, en pareilles circonstances les secondes réflexions des dames ne servent ordinairement qu'à confirmer les premières. Grâce el Templemore, que le ciel vous prenne sous sa sainte garde ! Eve sait-elle ce qui se passe, ma nièce?
Les joues de Grâce se colorèrent rapidement; puis elle baissa modestement les yeux.
— Envoyons-la chercher, reprit Edouard en approchant la main du cordon de la sonnette.
— Arrêtez, mon oncle! dit Grâce avec empressement; aurais-je pu cacher à ma cousine un secret aussi important?
— Je m'aperçois que je suis le dernier à l'apprendre; c'est ce qui arrive habituellement aux vieillards , et je crois même que je suis de trop.
Edouard embrassa Grâce avec affection et sortit, quoiqu'elle cherchât à le retenir.
— Suivons-le, dit Grâce en faisant disparaître précipitamment de ses joues les traces de ses larmes. Excusez-moi, sir George; ayez la complaisance d'ouvrir la porte.
Au lieu d'obéir, sir George tendit les bras; grâce se sentit étourdie, comme si elle eût eu le vertige au bord d'un précipice ; quand elle s'aperçut que le jeune baronnet était prêt à la recevoir, elle oublia qu'elle voulait sortir de la bibliothèque; et elle n'était pas encore remise de sou trouble, quand la cloche du souper retentit.
EVE EFFINGHAM