‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 158 sur 280 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

L'cto , toujours en retard de celui des comtes moins élèves , faisait enfin régner ses clialeurs dans les montagnes , et l'on était arrivé au •4 juillet, anniversaire du jour oii l'indépendance des Etats-Unis fut déclarée. Les fortes tètes de Templcton étaient en travail , et chercbaicnt les moyens de conserver à la fête son caractère d'élévation et de moralité. On débuta par une revue des deux ou trois compagnies du pays qui étaient en uniforme. On consomma dans les rues beaucoup de pain d'épice el de sapinette ; le wliiskey fut savouré à longs traits chez les épiciers, et une foule de liqueurs , la plujiart décorées de noms ambitieux, eut le même sort dans les tavernes.

On avait dit à mademoiselle Viefville que c'était U grande fête américaine, la fête nationale ; en coiisé(iuencc , elle se para de rubans de toutes couleurs, et se montra la face toute souriante.

A sa grande surprise, personne ne partageait son animation ; elle en fut tellement étonnée, quelle attendit impatiemment la lin du déjeuner pour demander à Eve une explication secrète.

— Est-ce que je me suis trompée , ma chère? dit la vive Française dans sa langue maternelle ; n'est-ce pas la célébration de votre i'ndépcîHlance?

— Vous ne vous êtes pas trompée, ma chère demoiselle Viefville, et l'on fait de grands préparatifs pour honorer cet anniversaire. Il y aura revues, discours, banquet et feu d'artifice.

— Et M. rulrepérc?

— M. mon père n'est pas très-amateur de réjouissances , et il goûte ces divertissements annuels à peu près comme un malade prend une potion.

— Et M. Jean E/pngham ?...

— Il est toujours philosophe , et vous ne pouvez attendre de lui de vives démonstralioiis ?

— Jilais ces jeunes aens ! M. Ilragg , M. Dodge , même M. Poicis ? — Se réjouissent en Américains. \ous savez, je pense, que M. Powis

s est déclaré notre comiiatriote.

Mademoiselle ^ iefville regarda dans la rue, où rôdaient des paysans de haute tulle, bien déterminés à se divertir. Ils avaient l'air sombre et la mine plus lugubre que celle des pleureurs qui suivent un convoi funèbre. 3Iademoiselle Viefville haussa les épaules et murmura :

— Que ces Américains sont drôles!

Une heure plus tard, Eve étonna son père, et même la plupart des Américains de la compagnie , en proposant que l'on menât les dames voir la fête.

— Mon enfant , lui dit Edouard, voilà une étrange motion de la part d'une jeune personne de vingt ans !

Pourquoi serait-elle étrange, mon pcrc? Nous prenions toujours part aux fêtes de village en Europe.

— Certaitiement , s'écria mademoiselle Viefville enchantée, c'est même ae rigueur.

^ — Et il est de rigueur ici, madeinoisille, que les jeunes personnes n y assistent pas , dit John Eftingbam. Je serais désolé qu'aucune de ces dames mit aujourd'hui le pied dans la rue.

— Pourquoi , cousin John ? avons-nous quelque chose à craindre de nos concitoyens? J'ai toujours entendu dire, au contraire, que l'on n avait nulle i)art aulaiil d'égards pour les femmts que dans noire belle république. l»eiit-être cependant, à en juger par toutes ces hgures sinistres , y a-t-il du danger à s'aventurer un jour de fête daiH les rues d'un village.

— Vous n'avez pas entièrement tort, miss Effinghain, mais vous navez pas tout a f.)it raison. Les femmes sont en somme bien traitées en Amérique; mais il n'est pas convenable, (juand elles occupent un cerUin rang, qu'elles se mêlent à la foule, comme elles le font en curope.

— On m'a expliqué les motifs de cette difiérencc, dit Paul Powis. Chez les peuples oii les femmes d'une classe élevée sont sous la protection d'une loi spéciale, elles peuvent descendre impunément ; mais dans ce pays , oii tous sont égaux , oii tant de gens comprennent si mal la position qu'ils occupent, on est obligé de tenir les dames à distance d'individus qui [ourraiont les niéconnaitre.

— Je ne veux , monsieur Powis , ni être tenue à distance des habitants de Templeton , ni m'en rapprocher trop intimement; je prétends seulement fiire ce qui se fait en France, en Italie, dans la Suisse républicaine, sil faut vous citer lexemple dune république. Je désire seulemenl me promener dans les rues avec ma cousine et mademoiselle \ iefville , et jouir du spectacle de ces amusements rustiques.

— Amusements rustiques! répéta Aristobule avec eft'roi; que dirait le peuple s'il entendait qualifier ainsi ses plaisirs?

— Certes , monsieur, le peuple de ces montagnes ne peut avoir la prétention d'assimiler ses fêles à celles d'une capitale.

— Néanmoins, miss Eve , celte épithète serait fort mal accueillie, je ne vois pas pourquoi les amusements ne seraient pas aussi rustiques vfnitJT .T'e dans un village. Supposer cette différence, c'est violer le principe de légalité.

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— Sans examiner vos arguments , ma chère fille, je suis d'avis que vous ferez mieux de rester à la maison.

— Voilà , mademoiselle Viefville , dit Eve , ce gue c'est qu'une fêle américaine!

La gouvernante ne répondit que par un geste de mauvaise humeur.

— !\Iais , ma fille , dit Edouard, vous ne serez pas complètement étrangère à la célébration de cet anniversaire.

— Est-ce bizarre ! s'écria mademoiselle Viefville dans son langage moitié français , moitié anglais : une jeune personne pcul sortir seule avec un jeune homme , se faire accompagner par lui dans une promenade à cheval, aller avec lui dans le monde; mais elle n'ira pas dans la foule pour voir une fêle, at'ec son père! je déstspere vraiment de comprendre \es habitudes américaines '.

— Eli bien, mademoiselle, pour que vous ne nous regardiez pas complètement comme des barbares, nous vous ferons du moins entendre le discours. .

— \ ous avez bien raison dédire le discours, interrompit John, car c'est toujours le même depuis soixante ans ; c'est un vicui squelette qui sert annuellement à des milliers d'orateurs.

— Eh bien ! les dames le jugeront. La procession est sur le point de se former, et en nous pressant nous pourrons nous procurer encore de bonnes places.

Mademoiselle A iefville fut ravie. Après avoir visité les théâtres, les églises , les bals, l'opéra; après avoir épuisé toute la nomenclature des jilaisirs de New-Vork, elle était arrivée à cette conclusion désolante q-ie les Etats-Unis étaient un pays oii il était facile de s'ennuyer. Mai; on ce moment on lui promettait une nouveauté : en conséquence, les trois dames terminèrent leurs préparatifs ; et accompagnées de leurs cavaliers, elles entrèrent à temps dans l'église qu'on avait choisie pour la solennité.

L'orateur, qui était comme à l'ordinaire un avocat, avait déjà pris possession de la chaire. C'était un jeune homme récemment admis au barreau; l'usage voulait que le deriàer stagiaire reçu consacrât à la harangue du 'i juilltt les prémices de son esprit, coma;e les nouveaux mouîquetairei prouvaient jadis leur courage dans un duel.

L'académie que nous avons décrite dans les Pionniers , après avoir servi successivement à la prédication, aux bals , aux assemblées publiques et à l'éducation de la jeunesse, avait partagé le sort de Iî plupart des édifices en bois de l'Amérique; elle avait été la proie des flammes. La population dont nous avons jadis tracé le portrait semblait avoir aussi disparu de la surface de la terre, car les auditeurs réunis pour goiiter l'éloquence de M. VVrit ne ressemblaient en rien, extérieurement du moins, aux disciples du ministre Grant. On ne voyait plus à Templeton d'habits portés par deux générations. La dernière mode , ou plutôt la mode qui passait pour la dernière , était ponctuellement suivie par le jeune fermier, le jeune artisan, et à plus forte raison par l'étudiant en droit et le courtaud de boutique , accoutumés à donner le ton aux villageois. Tous les manteaux rouges avaient depuis longtemps cédé la ])lace à des châles façon mérinos, ou à des manteaux de soie. Les bérets , les chapeaux de couleurs voyantes, les fleurs, les robes d'indienne française, étaient substitués aux vieux bonnets de laine et aux calicots anglais. La métamorphose n'était pas aussi frappante pour les hommes, dont le costume admet moins de variété ; mais le col noir avait supplanté le foulard, les gants avaient été ab.indonnés pour les mitaines, et les gros souliers de peau de vache pour les bottes élégantes de cuir de veau.

— Où sont vos paysans, vos campagnards, vos laitières, vos servantes de ferme, le peuple enfin ? murmura sir George Templemore à madame Bloouifield.

— A oici le peuple ! répondit-elle : la plupart des assistants sont ce qu'on appelle en Angleterre des artisans; ces femmes sont leurs épouses, leurs filles ou leurs sœurs.

Le baronnet garda le silence , et ne le rompit qu'après un moment d'observation.

— En effet, reprit-il, les hommes conservent encore quelques indices de leurs occupations , mais les femmes, par la délicatesse de leurs formes et de leurs traits , s'élèvent au-dessus de la classe dont vous parlez.

— Néanmoins je ne vous ai dit que la vérité.

— Mais regardez leurs mains et leurs jiiids, ma chère daiue liloomfield; si je ne me trompe, elles ont des gants de Paris!

— Ce sont pourtant bien les compagnes de ces honnêtes ouvriers, dont vous critiquez en Angleterre, à ce que m'a dit miss Efhnghim, la grossièreté démocratique.

Sir George sourit; mais il n'eut pas le temps de répondre, car on commençait ce qu'il est d'usage d'appeler les exercices.

On débuta par un peu de musique instrumentale , et c'est assurément le côté faible de la civilisation américaine. La musique qu'on entendit en celte occasion avait les trois défauts essentiels qui caractérisent toute celle qu'on essaie de faire aux Etals-L'nis. D'abord les instruments étaient mauvais; en second lieu , ils étaient accordés contrairement à toutes les règles de l'harmonie ; enfin, les exécutants ne savaient pas s'en servir. De même que dans certaines villes américaines on accorde le titre de reine des belles à la femme qui parle , le plus haut, de même à Templeton celui qui parvenait à donner le

EVE EFFINGIIAM.

plus d'éclat à une fausse note passait pour le roi des insliumentistes. Bref, on elierchait avant tout à faire du bruit; et la mesure, cette grande régulatrice de toute harmonie, était loin d'être respectée.

— Vous savez, dit Paul Powis à l'oreille du capitaine, que nos matelots ont une manière particulière de signer les lettres en rond , de telle façon qu'on n'en distingue ni le commencement ni la fin. Ce vacarme a quelque chose d'analogue à ces signatures incféchilïrables.

Mademoiselle Viefville eut besoin de sa bonne éducation parisienne pour conserver sa gravité. Pendant celte ouverture elle promena sur l'assemblée d'un air de curiosité ses yeux de Française , animés et brillants. Le reste de la société du wigwam demeura la tète baissée comme pour jouir avec recueillement des délices de l'harmonie. Quant au capitaine Truck, ses oreilles inexpérimentées n'établissaient aucune distinction entre les hurlements de la tempête et les accords d'un orchestre, entre les soupirs du vieux Borée et la musique instrumentale de Templeton. A vrai dire , l'honnètc marin ne se trompait pas essentiellement.

11 est inutile de parler longuement du discours. La nature humaine est, dit-on, la même dans tous les siècles; aussi les harangues du 4 juillet se ressemblent uniformément. Celle de M. Writ fut lardée d'allusions aux républiques d'Athènes et de Rome , et d'éloges ampoulés du caractère américain. Suivant l'orateur, les autres nations ne possédaient pas la dixième partie de l'intelligence, de l'instruction, de l'honnêteté et des vertus du peuple auquel il s'adressait. Après avoir employé dix minutes à démontrer à ses auditeurs qu'ils savaient déjà tout, il essaya longuement de leur persuader qu'ils devaient s'efforcer de grossir le trésor de leurs connaissances.

— • Est-ce là tout ? demanda mademoiselle Viefville en sortant de l'église pour retourner au wigwam.

— Non , lui répondit Eve; on nous promet pour ce soir un divertissement particulier à Templeton, et qu'on appelle le jeu de l'incendie.

Ce jeu commença dès que la nuit fut close. La foule se pressa dans les rues du village; les femmes se mirent aux fenêtres, et la colonie du wigwam occupa la terragse d'une des principales auberges de la localité.

D'abord furent lancées des fusées volantes, auxquelles succédèrent des pétards, des soleils, des serpenteaux et deux ballons illuminés. On devait finir par le jeu de l'incendie , qui valait assurément tous les autres plaisirs de la journée y compris le pain d'épice et la sapinelte.

Une boule enQammée , lancée de la porte d'une boutique, donna le signal de la fête. C'était tout simplement une balle de ficelle et d'étoupe saturées de térébenthine , et qui se consumait en flamboyant. Lorsque le premier de ces météores parut dans la rue, les enfantss les jeunes gens , les apprentis proclamèrent par des cris unanimes que le jeu était commencé. D'autres boules enflammées partirent de côté et d'autre en répandant de vives clartés. Le jeu consistait à les jeter avec audace, à les éviter avec adresse. Il offrait l'aspect d'une lutte, dont ces brillants projectiles étaient les seules armes oifensives et défensives.

L'effet était magnifique. Des groupes d'objets ensevelis dans les ténèbres s'illuminaient tout à coup ; la foule était enveloppée de clartés éblouissantes, tandis que sur le dernier plan s'agitaient comme des ombres les passants qui circulaient dans l'obscurité. Tout à coup la scène changeait. La nuit se faisait à l'endroit qui venait de resplendir; et une balle lancée dans la partie sombre des rues , les montrait peuplées de figures joyeuses et d'êtres humains en mouvement. Celte transition constante d'un jour éclatant à une nuit profonde , avec toutes les variations possibles de lumière et d'ombre, constituait la principale beauté de ce spectacle, qui excita l'admiration de la société du wigwam. Lorsqu'elle l'eut contemplé assez longtemps, elle rentra au logis et profita de la douceur de la température pour se promener dans le jardin.

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