‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 159 sur 280 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

La société se sépara naturellement par groupes, et une sympathie secrète réunit Eve et Paul Powis. Quoique le wigwam fût situé au centre du village, le jardin dessiné à l'anglaise avait une étendue de plusieurs acres; il était coupé d'allées sinueuses et orné de bouquets d'arbres. Le plan en avait été Iracé par John Eflingham , qui avait donné des développements nouveaux à l'art du jardinage , encore si peu connu dans un pays dont le climat et les forêts lui offrent pourtant tant de ressources. John avait habilement profité des inégalités du terrain , au grand étonnement de ses compatriotes, qui avaient l'habitude d'aplanir tous les lieux destinés à la promenade, et qui regardaient les terrassements comme aussi nécessaires à un jardin qu'à un chemin de fer.

Pour la première fois de leur vie Eve et Paul se trouvaient seuls dans des circonstances qui leur permettaient de se livrer sans contrainte il une conversation confidentielle. Au lieu de profiter immédialemeut de l'occasion , le jeune homme continua l'entretien qu'il avait commencé uvanl de quitter la compagnie.

— Je ne sais, dit-il, miss ElUngham, si vous avez éprouvé le même embarras que moi quand l'orateur d'aujourd'hui s'étendait sur la gloire de la république et sur l'honneur du nom américain. Pour ma part,

quoique j'aie voyagé dans maintes contrées, je ne me suis jamais aperçu qu'il y eût de grands avantages à être un des quatorze millions d'hommes libres.

— Est-ce pour cela que vous avez si longtemps caché le lieu de votre naissance ? demanda Eve d'un air un peu malin.

— Si j'ai paru faire mystère du lieu de ma naissance, miss Eftingliam, c'est très-involontairement. Je n'ai jamais eu surtout rintention de vous le dissimuler. Nous nous étions rencontrés en voyageant à Vienne et en Suisse ; pourquoi vous aurais-je occupée de ce qui me concernait personnellement? Vous m'accusez de cacholerie, mais ne pourrais-jc pas vous renvoyer ce reproche 'f Ni vous ni votre père ne m avez jamais dit positivement que vous étiez Américains.

— Etait-ce nécessaire, monsieur Powis?

— Peut-être que non ; et j'ai tort d'établir une comparaison entre mon obscurité et Véclal dont vous étiez entourés.

— N interprétez pas mal mes paroles. Mon père s'intéressait naturellement à vous après ce que vous aviez fait pour nous sur le lac de Lucerne; il désirait trouver en vous un compatriote, et ses vœux se sont enfin réalisés.

— A vrai dire, avant ma dernière visite en Angleterre, je ne savais pas précisément de quel côté de l'Atlantique j'étais né. C'est à cette incertitude qu'il faut attribuer le caractère cosmopolite auquel j'avais l'air de prétendre pendant notre traversée.

— Vous ne saviez pas oii vous étiez né I s'écria Eve avec une précipitation involontaire, dont elle se repentit immédiatement.

— Cela doit vous paraître étrange, miss Effingham, à vous qui êtes l'orgueil et la consolalion du plus tendre des pères; mais je n'ai jamais eu le bonheur de connaître mes parents. Ma mère, qui était sœur de la mère de Ducie, mourut en me donnant le jour. J'avais déjà perdu mon père. Ainsi je puis dire que je suis né orphelin.

Pour la première fois Eve avait pris le bras de Paul, et la douce pression de sa petite main sur ce bras exprima la sympathie qu'elle ressentait.

— C'étaient deux pertes irréimrablcs, monsieur Powis ; et peut-être faut-il leur attribuer la nécessité oii vous vous êtes trouvé d'entrer dans la marine.

— Je m'y suis mis par vocation, par amour des aventures, et aussi dans l'intention de trancher la question de ma nationalité, en m'attachant au service du pays que j'avais vu le premier, et que j'affectionnais le plus.

— Mais il n'y a plus maintenant de doutes sur votre nationalité, n'est-ce pas ? demanda Eve avec un intérêt qui se trahissait malgré elle.

— Nullement, je suis né à Philadelphie; j'en ai acquis la preuve lors de ma dernière visite à ma tante, lady Dunluce, qui assistait à ma naissance.

— Lady Dunluce est-elle aussi Américaine?

— Oui , elle n'a quitté les Etals Unis qu'après son mariage avec le colonel Ducie. C'était la soeur cadette de ma mère, et je crois qu'elle lui portait un attachement sincère... mêlé pourtant d'un peu de froideur et de jalousie. Peut-on d'ailleurs compter sur la durée des affections de famille dans un pays oii les institutions et les habitudes sont aussi artificielles qu'en Angleterre ?

— Croyez-vous que les liens de famille soient moins solides en -A^ngleterre qu'aux États-Unis ?

— Je ne l'aflirmerdis pas, je suis d'avis qu'ils sont assez relâchés dans l'un et l'autre pays. En Angleterre, chez lus classes élevées, il est impossible que les affections ne soient pas atïaiblies par l'intérêt. Lorsqu'un frère sait qu'il n'y a d'obstacle entre la richesse et lui qu'un frère né douze mois auparavant, il le considère moins comme un parent que comme un rival ; l'envie, l'antipathie, la haine même, étouffent la voix du devoir et des sentiments naturels.

— Les Anglais prétendent cependant que les services rendus par l'aîné au cadet, et la reconnaissance du cadet pour l'aîné, sont autant de liens qui fortifient ceux du sang.

— Ce serait contraire aux lois qui régissent la nature humaine. Le cadet demande protection à son aîné, de préférence à un étranger, parce qu'il croit en avoir le droit ; et quel est l'homme qui, sûr de posséder un droit, ne s'imagine qu'on lui rend complètement justice? quel est l'homme qui , forcé d'accomplir un devoir, ne se figure pas toujours avoir fait plus qu'on ne lui demande ?

— J'ai peur que vous n'ayi/, une bien triste opinion de l'iiumanité. Pour moi, j'admets que dans la Grande-Bretagne les familles sont souvent désunies ; je l'ai entendu dire maintes fois; mais j aime à croire que nous ne suivons pas en cela l'exemple do notre uière patrie. Qu'est-ce qui relàchetait les liens de famille parmi nous, oii l'influence aristocratique et le droit d'aînesse n'existent pjs?

— Ce qui relâche toutes choses : l'amour du cliangeineat, l'inconstance, les habitudes nomades de la population. Pour éclaircir celle ijueslioii, il faudrait la porter devant une personne étrangère. L'avezvous examinée avec mademoiselle Viefville?

— Madeinoiâelle Viefville a l'esprit d'obsirvation , mais elle est pleine de réserve. Je ne puis juger de ce qu'elle puise que par hypothèse. Elle croit sans doute que le degré des affections est moindre chez nous que dans sa patrie. De même que la plupart des Européens,

EVE EFFINGHAM

elle considère les Américains comme un peuple sans passions, auquel l'appùt du gain fail nf;;li|;er loules les autres affaires de la vie.

lille ne nous connaît pas ! s'écria F'aul avec une énergie telle

qu'Eve ne pût s'empêcher d'en tressaillir. Les passions sont aussi profondes, aussi actives, aussi impétueuses ici <|ue dans toute autre p-irtie du monde ! Seulement, comme elles ne sont point arrêtées par des digues factices, elles franchissent plus rarement les bornes des convenances.

Un moment de silence suivit cette sortie ; ni Eve ni Paul n'avait repris la parole , quand un étranger s'offrit à leurs yeux. Des fusées Volantes tombaient par intervalles dans les jardins du vvigwam. Les enfants les avaient envahis à plusieurs reprises, ce qu'on avait toléré en faveur de la solennité ; mais cette fois l'intrus était un homme au déclin de la vie, et ilont le costume annonçait un honnête marchand. Au lieu de chercher des baguettes il promenait les jeux à droite et à gauche, désirant trouver à qui parler.

— Monsieur, dit-il à Paul, pourriez-vous m'indiquer ou je trouverai le capildiue Truck ?

lU'pas du capHaine Truck et du Commodore sur le bord du lac.

Qiio'que contrarié de voir son Icle-à-léle avec Eve si brusquement interromiu, Paul répondit que le capitaine se promenait avec M. Elouard Ell'ingbam. En effet on les vit tous deux paraître au bout de l'allée.

— C'est là M. Truck? dit l'étranger en étudiant avec attention les traits du capitaine dans l'obscurité; ce n'est pas lui que je connais,... il y en a donc deux ?

— Ami, répliqua le capit.iine, il est certain que nous ne nous connaissons pas; mais il est également positif qu'on ne trouverait pas plus deux capitaines Truck que deux miss Eflingliam, ou deux dames Hawker. Je suis .lohn Truck, et il n'y a pas d'autre honiine de cette génération qui ait conduit un vaisseau de INew-York à Londres.

— Avezvous jamais commandé l'Aurore, monsieur ?

— Oui, monsu'ur, j'ai commandé l'Aurore, le Manhatla7l, le Vo- Innlaire, la Deborah Anijclina, la Catherine, qui, je puis le dire, a été mon premier amour, ma chère jeune dame... Vous avez donc connu l' Aurore, monsieur?

— Je le crois bien, monsieur ; j'ai fait à votre bord deux traversées pendant que vous la commandiez.

— C'est possible ; mais il y a vingt ans que je commandais ce bâtiment.

— Il y a i< peu près ce temps que j'ai voyagé avec vous, monsieur ; vous vous rappelez que dix jours après avoir mis à la voile nous avons rencontré un navire naufragé, et que nous avons recueilli l'équipage avec deux passagers.

— Je m'en souviens comme si c'était hier. Le navire venait de Cbarleston, et il faisait eau.

— Oui, monsieuri c'est cela mênic. Je suis David, cl ^j i.iiul j'ai

appris que vous étiez à Templeton je me suis empressé de vous chercher pour renouveler connaissance avec vous. Vous ne pouvez avoir oublié David ?

L'honnête capitaine aurait volontiers satisfait l'innocent désir qu'avait son interlocuteur de se donner de l'importance , mais en réalité il ne se souvenait pas plus de David passager de l'Aurore que de David roi des 'Juifs.

— Ah ! vous êtes David! s'écriat-il avec cordialité : ma foi I je ne m'attendais pas à vous trouver encore dans ce monde, quoique j'eusse la certitude de vous revoir dans l'autre. Quel temps avez-vous eu depuis notre séjiaration ?.... Si je me le rappelle bien, vous serviez pour gagner votre passage ?.... C'était la première fois que vous naviguiez ?

— Je vous demande pardon, monsieur ; il est vrai que je naviguais pour la première fois, mais je n'appartenais pas à l'équipage, j'étais passager.

— Ah ! j'y suis ! vous étiez passager dans la grande chambre ?

— INon, monsieur ; j'étais passager de cabine.

— De cabine ! répéta le capitaine, qui ne trouvait pas que la tournure de son interlocuteur justifiât cette assertion. Ah '. oui , je comprends !... à l'ollice ?

— Précisément, monsieur. ^ ous devez vous rappeler mon maitre ; il avait pour lui la première cabine à main gauche, et je couchais Jaus le charnier. Vous ne l'avez point oublié ?

— ]Von vraiment. C'était un excellent garçon I J'espère que vous êtes toujours avec lui.

— Hélas ! monsieur, il est mort !

— En effet, il me semble qu'on me l'avait dit. Eh bien I David, si vous traversez encore une fois l'Atlantique, je soiiliaile «(ue nous fassions route ensemble. iVous débutions à cette époque ; mais nous .ivons maintenant des navires à bord desquels on n'est pas trop mal. ii.insoir !

L'étranger n'avait pas envie de mettre lin à son bavardage.

— A ous souvenez-vous de Dowse ? reprit-il. C était un des hommes sauvés par nous; il était noir, trapu et très-marqué de petite vérole. Quel homme dur ça faisait pour le caractère comme pour la physionomie '.

— Un vrai caillou! Je m'en souviens bien... et maintenant, David, bonsoir! Venez me voir si vous passez par ISew-York. lionsoir, David !

David fut obligé de quitter la place. Le capitaine Truck congédia ce visiteur dont il n'as ait pas d'idée plus exacte que celle que l'on conserve après vingt ans d'un compagnon de diligence.

Pendant ce colloque, les divers groupes s'étaient réunis. Ils se séparèrent de nouveau quand l'intrus se fut éloigné ; mais il y eut quelques changements dans leur distribution. Avec le défaut de tact d'un vieux garçon, M. llowel accompagna Eve et Paul dans leur promenade.

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