‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 160 sur 280 · CHAPITRE XXIIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIIl

— Comme ce feu d'artifice était mesquin ! dit .M. Howel ; je parie que les Anglais en riraient aux larmes. Sir (ieorge Templemore vous en a-t-il parlé, miss Eve ?

— Il siérait mal aux habitants de l'humide Angleterre, répliqua la jeune fille, de critiquer les feux d'artifice d'un climat sec, et si le li.iroiinet ne m'en a rien dit c'est qu'il s'est senti incompétent.

— Voilà qui est singulier; j'aurais cru que la (irande-Uretagne é'ait le premier pays du monde pour les feux d'artifice. On m'assure, d'ailleurs, qu'en somme sir George n'est pas mécontent de nous, et qu'en revanche il acquiert à Templeton de la popularité.

— Il est facile à un Anglais, dit Paul, d'acquérir de la popularité aux Etals-Unis , surtout quand il est d'une condition au-dessus du vulgaire. Il n'a qu'à se déclarer satisfait de ce qu'il voit pour exciter i.os sympathies, comme il n'a qu'à se déclarer mécontent pour s'attirer notre aversion.

— L'Amérique diffère-t-elle en cela des autres pays ? demanda Eve avec vivacité.

'— Pas beaucoup, certainement : l'amour provoque l'amour, le mépris répond au mépris; il n'y a là rien de nouveau; mais les autres ]'euples ayant plus de confiance en eux-mêmes ne sont pas aussi sensibles à l'opinion d'autrui.

— ÎMais enfin , sir George nous aime-l-il ? demanda M. Howel avec intérêt.

— 11 aime quelques-uns d'entre nous en particulier, répondit Eve. Ne savez-vous pas (|ue ma cousine Grâce va devenir madame,... pardon !... lady Templemore?

— Gr^md Dieu! est-il possible! Lady Templemore! lady Grâce Templemore !

— Non pas lady Grâce Templemore , mais Grâce, lady Templemore, et ce qui vaut mieux, la gracieuse lady Templemore.

— Et l'on prétend, ma chère miss Eve, que vous avez refusé cet honneur ?

— On a tort , repartit la jeune fille étonnée de cette brusque observation mais cependant prèle à y répoudre catégoriquement.

EVE EFFINGHAM

Sir George Templemore ne m'a jamais proposé cet honneur, et par conséquent je n'ai pu le refuser.

— C'est très-estraordinaire ; on m'avait dit que vous aviez lié connaissance avec lui en Europe.

— On vous a dit vrai, monsieur Howel ; mais j'ai lié connaissance en Europe avec des centaines d'individus, qui n'ont jamais sonyé à demander ma main.

— C'est étonnant,... je n'aurais pas deviné,... M. John Efiingham est-il dans le jardin ?

Eve ne fit pas de réponse, mais Paul dit avec empressement :

Arislobule Bra"" offre son cœur et sa main à miss Effmgham.

— Vous le trouverez près d'ici , en prenant la première allée à gauche.

M. Howel s'éloigna aussitôt.

— Jamais, reprit Powis, je n'ai vu d'homme plus convaincu de la supériorité et du mérite des Anglais. Il le prouve en insistant pour que vous choisissiez un époux parmi eux.

— C'est le côté faible du caractère d'un très-honnête homme. Le type qu'il représent devicnte rare, mais il parait qu'il était très-commun il y a trente ans.

— J'ai entendu dire aussi qu'autrefois les idées britanniques rcr,naient en Amérique avec un despotism absolue, toutes les fois que les intérêts nationaux n'étaient pas enjeu. Si j'en crois des juges compétents , l'influence de l'habitude était si grande , que la plupart des libérateurs de l'Amérique doutèrent d'abord de la bonté de leur cause, comme Luther doutait de la convenance de ses actes quand il jeta les bases de la réforme. Pour moi , je n'ai jamais partagé cette anglomanie ; il y a eu même un temps oii j'appréhendais de découvrir que j'avais vu le jour en Angleterre.

— Le mot est bien dur! s'écria Eve. Quoi! vous auriez regretté de faire partie d'une nation grande et florissante?

— C'était un préjugé, si vous voulez ; mais il me dominait invinciblement. Je n'ai pas de motif pour le perdre maintenant que je sais qu'être Anglais n'est pas le plus grand mérite possible à vos yeux.

— A mes yeux, monsieur Powis ! Je ne crois pas avoir jamais exprimé de partialité pour les Anglais, ou de prévention contre eux. Je ne fais aucune différence entre eux et les autres peuples étrangers.

— Vous ne vous êtes point expliquée sur ce sujet , mais vos actions parlaient plus haut que vos paroles.

— Vous êtes bien mystérieux ; expliquez-vous plus clairement. Par quelles actions me suis-je déclarée pour ou contre les habitants de la Grande-Bretagne ?

— ^ ous avez montré un courage moral et une abnégation dont, je le crains, peu de vos compatriotes auraient été capables, en refusant déi)Ouser un riche baronnet angl.iis.

-- Monsieur Powis, dit gravement Eve EÛingbam , vous ne rendez justice ni à sir George Templemore m à moi-même. J'ai dit devant vous à M. lloxvel que sir Georges n'avait jamais demandé ma main.

et que, par conséquent, il ne s'était point exposé à un refus. En second lieu, croyez-vous qu'une Américaine cède à l'appât d'un misérable titre ?

— Je connais l'élévation de votre âme, miss Efl'ingham ; mais j'étais inquiet, pour ne pas direallligé, des attentions que vous prodiguait Templemore, aussi vous me periiieltrez de ne pas prendre à la lettre ce que M. Howel a pu croire absolument. Sir George ne vous a fait à la vérité aucune proposition formelle , mais il était facile de voir qu'il n'attendait qu'un mot d'encouragement.

Eve fut étonnée de la manière calme, respectueuse, mais en même temps passionnée, dont Paul avouait sa jalousie. La vois du jeune homme, habituellement si claire et si égale, avait un tremblement dont elle fut touchée, car lorsqu'il existe une véritable sympathie entre deux individus d'un sc\e diflérent le sentiment répond au sentiment comme lécbo à la voix. Elle comprenait qu'elle avait quelque chose à dire, et pourtant elle fit quelques pas avant de pouvoir proférer une syllabe.

— Je crains que ma présomption vous ait offensée, miss Ellingham ? dit Paul avec le ton d'un enfant soumis plutôt qu'avec celui d'un jeune homme qui avait donné tant de preuves de courage.

L'émotion qu il témoignait était un homnirige rendu à l'empire qu'Eve exerçait sur lui ; la jeune fille s'en aperçut, quoiqu'elle pût à peine distinguer ses traits dans les ténèbres.

— INe vous accusez pas de présomption, répondit-elle ; un homme qui a tant fait pour nous a bien le droit de jirendre intérêt à notre sort. Nos communes aventures ont créé entre nous des rapports sympathiques que vous avez mal interprétés chez sir George. Il a pour ma cousine Grâce vai; Courtlaudt un profond et sincère attachement.

— Oui, maintenant, je n'en doute pas, mais ce sont bien certainement d'autres charmes qui l'ont d'abord retenu loin du Canada. J'ai reçu ses confidences pendant cette nuit d'angoisses dont la fin devait être pour nous la captivité. Il a trop de franchise pour nier qu'il ait songé à vous épouser, et je suis même sur qu'il convicmlrait qu'il a dépendu entièrement de vous d'être ou de n cire pas sa femme.

— Mon oncle, mon oncle! s'écriaGràce, je suis ingrate, inconsidérée, il'ubanJonner ainsi mes amis naturels...

— Je le dispense de cet humiliant aveu , repartit Eve avec empressement ; au reste, à quoi bon chercher à pénétrer dans son âme ? Si ma cousine était instruite de vos insinuations, pensez-vous qu'elle en fût satisfaite ?

— Si je ne m'abuse sur le caractère de mon ami, il n'a rien dissimulé à sa fiancée. En pareil cas , cinq minutes de franchise suffisent pour prévenir des années de défiance et de soupçons.

Ainsi, monsieur Pow is, vous confesseriez volontiers une première

inclination à la femme que vous auriez définitivement choisie pour épouse ?

— Je ne puis savoir ce que je ferais ; je n'ai jamais aimé qu'une

EVE EFFINGllAM.

seule fois, d'un amour trop exclusif, trop pur, trop ardent, pour admettre aucune rivalité. Miss Eflingliaui , il ini|)orte que je vous juirle à cœur ouvert : je suis contraint par les circonstances, je n'ai pas de but détermine en m'expliquanti mais garder le silence ce serait se jouer d'une jiersonne qui est sacrée à mes yeux... Me permettez-vous de continuer?

— Vous n'avez pas besoin de ma permission, monsieur Powis ; vous êtes maître de vos secrets.

Persuidée qu'elle allait entendre une déclaration et ne sachant si elle avait raison de la tolérer, Eve mit dans sa réponse une froideur qui n'était point dans son àine.

Le jeune lionime pen'a qu'il était temps de s'expliquer.

— Je ne veux i)ûint, dit-il, vous fatiguer du récit de mes premières impressions, qui, en se développant jiar degrés, sont devenues inséparables de mon existence. C'est à %ienne, vous le savez, que nous nous sommes rencontrés pour la première fois. Un Autricliien de haute distinction, avec lequel un l-.eiu'tux hasard m'avait mis en rapport, m'avait introduit dans la meilleure société de la capitale. Je vous y rencontrai : vous y f.iisiez l'admiration de tous; et j'éprouvai un sentiment d'orgueil en voyant une jeune compatriote, vous étiez alors presque enfant, miss Elbnijbam, exciter l'allcntion générale dans une ville célèbre par la grâce et par la beauté de ses femmes.

L'ardeur passionnée avec laiiuelle l'aul s'énonçait prêtait à ses paroles le charme d'une délicieuse mélodie, cependant Eve l'interrompit pour lui dire :

— Votre partialité nationale vous a rendu injuste envers les autres, monsieur Powis. Comment une jeune Américaine, timide et sans expérience, pouvait-elle rivaliser avec les femmes les plus accomplies de l'Autriche ?

— Elle avait à leur opposer sa beauté supérieure, son instruction déjà profonde et dont elle ne faisait point parade, sa modestie, sa simplicité, l'augélique pureté de son cœur. Elle possédait tout cela, nonseulement à mes yeux, mais encore à ceux des autres , j'ai trop bien obseivé le fait pour m'êlre trompé.

En ce moment, une fu'.ée passa sur la tète des deux interlocuteurs. Tous deux étaient trop absorbes par leur conversation pour s'occuper d'un pareil incident; mais la lueur passagère de la pièce d'artifice permit à Paul de remarquer les joues colorées et les yeux humides d'Eve Etïingham, qui, malgré ses efforts, trahissaient le plaisir que lui causaient ces louanges enthousiastes.

— Point de comparaisons, monsieur Powis, dit-elle, parlons de choses plus positives.

— Parlons donc du dévouement sans bornes que je vous ai voué depuis longtemps , et qui ne s'est jamais démenti. A Vienne, miss EHingham,je vous adorais à distance comme on adore le soleil. Votre père m'avait reçu chez lui, je crois même qu'il m'honorait de quelque estime ; mais je ne pouvais encore vous apprécier. Lorsque je vous retrouvai en Suisse, lété suivant, je commençai réellenuiU à aimer. Je reconnus alors toute la justesse de vos pensées, toule la candeur, toute la délicatesse de votre esprit. Certes, ces qualités étaient rehaussées, je n'en disconviendrai point, par l'éclatante beauté de celle qui en était douée ; mais j'avouerai que la perle me sembla mille fois plus précieuse que la monture , et que je jilaçai vos avantages intellectuels au-dessus de vos attraits extérieurs.

— Vous présentez la flatterie sous ses formes les ping séduisantes, Powis...

— La manière brusque et incohérente dont je m'explique me vaudra peut-être un refus ; mais loin de moi la pensée de flatter ! Je veux seulement vous dépeindre avec fidélité l'étal de mon cœur et les progrès de mon amour.

Si l'obscurité eût été moins profonde , Paul aurait été ravi du doux sourire qui ellleura les lèvres d'Eve,

— Dois-je prêter l'oreille à ces éloges, monsieur Powis? demanda-t-elle : ne vont-ils pas augmenter un amour-propre qui est déji» trop grand?

— • Vous seule pouvez parler ainsi; mais votre question me rappelle que j'ai commis une indiscrétion en ne conservant pas sur mes sentiments l'empire que j'avais si longtemps exercé. Un homme ne devrait pas avouer à une femme son attachement pour elle avant d'avoir pris la ferme résolution de lui offrir en même temps sa main, et je ne suis pas en position de le faire !

Eve ne prit pas un air de dignité blessée; mais ses yeux pleins de sérénité s'arrêtèrent sur son amant avec une expression d'intérêt si éloquente, et d'étonnement si naturelle, que, s'il s'en était aperçu, il aurait rais un ternie à toutes ses hésitations.

— Pourtant, ajouta-t-il , après m'êlre avancé à ce point, presque involontairement, je crois vous devoir, je crois devoir à moi-même, d'ajouter que le vœu le plus ardent de mon cœur, l'objet de mes plus doux rêves et de mes plus sérieuses réflexions c'est de vous avoir pour femme !

Eve baissa les yeux et un tremblement invincible parcourut tout son corps. Après un couit intervalle elle rassembla toutes ses forces, et dit d'une voix dont la fermeté la surprit elle-même :

— Powis, à quoi tend tout cela?

— Vous pouvez bien me le demander, miss Eiïingham, vous en

avez le droit, et je n'accroîtrai point en vous répondant les torts que je me reproche. Accordez-moi, je vous en conjure, une minute seulement pour recueillir mes pensées.

Les deux amants firent quelques pas dans un profond silence. Eve était encore sous l'influence de l'étonnement, auquel commençait à se mêler une crainte Vjgue et indéfinie dont elle ne se rendait pas compte. Ue son coté, l'aul essayait d'apaiser le tumulte qui s'était élevé dans son cœur,

— Les circonstances, reprit-il, m'ont toujours privé du bonheur que procurent la tendresse et la sympathie de votre sexe, miss Effinghani. J'ai vécu dans la société du mien, ]ilus froid et plus grossier. Ma mère mourut en me donnant le jour, ce qui rompit pour moi l'un des plus chers des biens terrestres. Il est possible cpi'en raison des privations que j'ai souffertes, j'exagère les conséipiences de cette mort prématurée; mais, depuis l'heure où j'ai appris à sentir, j'ai regretté l'amour tendre, consolateur et désintéressé d'une mère. ^ ous aussi, si je suis bien informé, vous avez éprouvé de bonne heure une perte semblable.

Eve laissa échapper un pénible soupir, et Paul désolé cessa de s'occuper de ses jiropres chagrins pour songer à ceux qu'il avait si maladroilement réveillés.

— J'ai donné une preuve d'égo'isme, ma chère miss ElTiugham, s'écria-t-il , j'ai abusé de votre patience; je vous ai importunée de douleurs qui vous sont étrangères et qui ne peuvent avoir aucun intérêt pour vous, heureuse et bénie comme vous l'ête»,

— Aon, non, Powis, vous êlci injuste envers nous deux. Il est vrai, ainsi que vous j'ai ]ierdu ma mère quand j'élaij encore enfant et je n'ai jamais connu sa tendresse. Continuez, je suis plus calme. Je vous conjure d'oublier ma faiblesse passagère.

Paul continua en effet ; mais cette courte interruption pendant laquelle les deux amants avaient été rapprochés par un malheur commun, détruisit la froide réserve qui sans cela se serait ojiposée longtemps peut-être aux progrès de leur mutuelle confiance.

— Ainsi privé d'une amie naturelle, reiiril Powis, je fus abandonné à des mercenaires; mais la fortune fut plus cruelle envers moi qu'envers vous, dont une femme excellente a soigné l'enfance avec un dévouement vraiment inalernel,

— Il restait un père à chacun de nous, monsieur Powis.

— Hélas I je n'ai jamais connu le mien !

— Jamais! s'écria Eve en tressaillant.

— 11 étîit séparé de ma mère avant ma naissance; soit qu'il mourût peu de temps après, soit qu'il dédaignât de s'occuper de mon sort, je n'en ai jamais entendu parler.

— Il n'a ]>as su qu'il avait un tel fils! s'écria Eve avec une ardeur et une franchise qui triomphèient de sa timidité naturelle.

— Miss Effingham! ma chère miss Etfingham! Eve, chère Eve, que dois-je conclure de ce généreux mouvement? INc me laissez point dans l'incerlitude ! Je puis braver les souffrances d'une existence solitaire; mais je ne saurais vivre, s'il me fallait renoncer aux espérances qu'un mot de vous vient d'encourager.

— Vous me faites comprendre, Powis, combien la circonspection est utile; oublions toute autre chose, je vous prie, pour reprendre le fil de votre histoire, et revenir à des confidences dont je ne serai pas l'infidèle dé|iositaire.

— Un ordre donné avec tant de bienveillance est presque un encouragement... Est-ce que je vous offense, ma chère miss Éftiiighani ?

Eve passa le bras sous celui de Powis, pour lui prouver la confiance qu'elle avait en lui. La circonstance donnait un prix tout particulier à cette action si simple et si ordinaire.

— Vous oubliez , dit-elle avec enjouement, le but même de cet ordre, au moment oii vous voudriez me persuader que vous avez envie de m'y conformer.

— Eh bien donc , miss Effingham , vous screi plus complètement obéie... Pourquoi mon père a-t-il quitté ma mère sitôt après leur union, c'est ce que je n'ai jamais su. 11 paraîtrait qu'ils n'ont vécu ensemble que quilqiies mois; mais j'ai du mo ns la consolation de savoir que ma mère était irréprochable. Pendant longtemps, j'ai été en proie ii une cruelle incertitude. J'avais sur la conduite de ma mère des doutes humiliants; mais ils ont été dissipés, grâces au ciel, durant ma dernière visite en Angleterre. Lndy Dunluce, sœur de ma mère, aurait pu me cacher ce qui lui était défavorable, je ue m'en suis pas rapporté à son témoignage. J'ai eu sous les yeux une dernière lettre de mon jièrc; c'était un mois avant la mort de sa femme. On y rend hommage i« la vertu, à la pureté, au caractère de celle que j'ai perdue. Une pareille lettre, miss ElTingliani, a une bien grande valeur pour un fils !

Eve ne fit aucune réponse , mais Paul crut sentir une dout,e pression de la main qui jusqu'alors avait reposé si légèrement sur son bras, sur ce bras qu'il osait à peine remuer, de peur de ne pas sentir le délicieux contact d'une femme adorée.

— J'ai d'autres lettres de mes parents, .ijouta le jeune homme, niai.H aucune n'est plus do:ice à mon cœur que celle-ci! I)'ap:è> le ton général de ces lettres, il me semble do iteux que mon père ait jamais aimé réellement ma mère. 11 y a bien de la cruauté, miss Effingham. à tromper une femme par de faux semblants d'afl'eclion!

EVE EFFINGHAM

— Oui certes , dit Eve : mieux vaut mourir que d'être victime d'une erreur ou d'un mensonge.

— J'ai lieu de croire que mon père s'était abusé lui -même en abusant celle qu'il avait épousée. Mon esprit, naturellement attentif auï moindres détails, a cru trouver dans l'obscurité et l'incohérence de ses expressions la preuve qu'il avait peu d'attachement pour ma mère.

— Etait-elle riche? demanda Eve innocemment, car, étant elle-même héritière, elle avait su de bonne heure qu'elle courrait le risque d'être recherchée par des spéculateurs.

— Elle n'avait pour elle que sa naissance et sa beauté. Ce dernier fait est démontré par son portrait, que j'ai eu en ma possession, ou plutôt que j'avais, car c'était cette miniature qui, si vous vous en souvenez, m'a été volée par les Arabes. Ma mère ne possédait qu'une honnête aisance, rien de plus.

En entendant parler de cette miniature Eve s'appuya davantage sur le bras de Paul, et Paul osi serrer le bras de sa compagne.

— En ce cas, reprit Eve toute troublée et sachant à peine ce qu'elle disait, je vois que M. Powis n'avait pas l'âme mercenaire, et c'est beaucoup.

— Monsieur Powis! s'écria Paul , c'était un homm? plein de noblesse et de désintéressement : il n'a pas eiisté d'homme plus généreux, moins égoïste, que François Pow is.

— Je croyais que vous n'aviez jamais connu votre père, dit Eve étonnée.

— Kon vraiment; mais je m'aperçois de votre erreur. Vous supposez que mon père s'appelait Powis, tandis que son nom était Assheton.

Paul alors raconta que dès sa plus tendre enfance il avait été adopté par M. Powis, dont il avait pris le nom et dont il avait été le légataire universel.

— Je portai le nom d'Assheton jusqu'au jour oii M. Powis, en m'emmenant en France , me conseilla de prendre le sien. Je l'acceptai avec d'autant plus d'empressement, que, d'après les informations qu'il avait prises, mon père devait être mort. Il avait légué ses biens, qui étaient considérables, à ses neveux et à ses nièces, sans faire la moindre mention de moi dans son testament. Il sembliit vouloir cacher son mariage aux yeux de tous, et jusqu'à l'heure de sa mort il avait passé pour célibataire.

— Il y a dans tout ceci , monsieur Powis , quelque chose d'inexplicable. Je suis surprise que vous n'ayez pas cherché à obtenir des renseignements plus positifs, que vous étiez à même de vous procurer.

— Pendant de longues années d'angoisses je n'osai ouvrir une enquête, de peur d'apprendre quelque chose d'injurieux pour la mémoire de ma mère; eu outre, ma profession m'isolait, me séquestrait du monde, me retenait djns de lointains parages. Le dernier voyage et la maladie de mon bienfaiteur m'ùlèreiit toute liberté d'esprit et m'empêchèrent de me préoccuper de ce qui me concernait personnellement. La famille de ma mère avait reçu assez cavalièrement les avances de M. Powis , il en était justement blessé ; j'épousai sa querelle, et je rompis toute négociation avec des parents qui me repoussaient et qui contestaient même le mariage de mon père.

— ^ ous en ètes-voas procuré la preuve? demanda Eve avec intérêt.

— La preuve irrécusable ! ma tante Dunluce assistait à la cérémonie, et je possède le certificat que l'officiant remit à ma mère. N'est-il pas étrange , miss Eflingbam, que lady Dunluce et sa famille aient eu pendant longtemps des doutes sur ma qualité d'eufant légitime?

— C'est d'autant plus incroyable, que votre tante avait été présente à la bénédiction".

— Elle n'en disconvenait pas, mais son mari, le général Ducie , désirait fortement faire vendre en sa faveur la baronnie dont elle était l'unique héritière si l'on parvenait à me déposséder. Elle imagina donc que mon père était déjà marié lorsqu'il avait contracté une seconde union. Cette assertion fut heureusement démentie.

— Pauvre Powis ! dit Eve avec une sympathie qui se peignait moins dans ses paroles que dans le son de sa voix. Si jeune , et avoir déjà tant souffert !

— J'ai appris à supporter le malheur, ma chère miss Effingliam ; n'ai-je pas été longtemps isolé dans la vie sans que personne daignât s'occuper de moi....

— Ne dites pas cela! nous, du moins, nous vous avons toujours porté de 1 intérêt , nous avons su comprendre à quel point vous méritiez d'être estimé et d'être....

— Achevez !

— D'être aimé ! dit Eve avec une fermeté dont elle fut la première à s'étonner par la suite; mais elle sentait que Powis , dans sa situation exceptionnelle , devait être traité avec moins de réserve qu'un homme ordinaire.

— Aimé ! s'écria Paul; miss ElBngham!,.. Eve!... qu'entendez-vous par ce o nous ? i>

— J'entends mon père, mon cousin et moi-même.

— Un pareil sentiment ne suffit pas pour guérir des blessures comme les miennes. J'apprécie les éminentes qualités de votre père et de votre cousin , mais un amour partagé avec eux ne me rendra pas le bonheur. Au reste, désavoué, portant un nom qui n'est pas le mien , orphelin et

sans famille , comment oserais-je espérer à la ifiain d'une femme telle que vous ?

Les détours de l'allée avaient conduit les deux amants près d'une fenêtre de la maison. Le rayon de lumière qui s'en échappait tombait sur la douce figure d'Eve. Ses traits charmants étaient animés par un combît naturel entre la pudeur et la tendresse ; et son sourire impliquait un encouragement qu'il était impossible de méconnaître.

— En croirai-je mes sens? pouvez-vous accepter les vœux d'un homme comme moi ! s'écria le jeune homme ; et il entraîna sa compagne loin de la fenêtre , de peur de lire sur son visage la condamnation de ses espérances.

— Pourquoi ne les accepterais-jc pas, Powis ?

— Mes malheurs domestiques , ma position équivoque, le peu de fortune que j'ai comparativement à vous, tout me porte à croire que je suis indigne d'obtenir votre main.

— Vos malheurs de famille sont une raison de plus pour vous faire accueillir favorablement. Si vous avez peu de fortune, c'est uniquement par comparaison ; et cette considération n'est pas d'ailleurs importante, du moment que je suis assez riche pour nous deux. Vous ne vous croyez pas digne de moi, mais vous reviendrez sur cette opinion , je le crains, quand vous connaîtrez mieux celle que vous avez si imprudemment préférée à toutes les autres.

— Eve I ma chère Eve ! s'écria Paul en lui prenant les mains et en la contemplant à la faible lueur des étoiles, ne me laissez aucune incertitude! ai-je réellement le bonheur de vous plaire?

— Si la foi et l'affection d'un cœur qui est tout à vous... vos chagrins touchent à leur terme.

— Mais que fera votre père ?

— Il est ici pour confirmer ce que sa fille vient de déclarer! dit Edouard Eflinghara , qui sortit précipitamment du bosquet près duquel ils se trouvaient.

— Powis, ajouta-l-il en posant familièrement la main sur l'épaule du jcuni: homme , je suis soulagé d'une pénible inquiétude, maintenant que je sais que vous vous comprenez l'un et l'autre. Mon cousin John ma communiqué ce que vous lui avez appris de votre vie passée, et vous n'avez plus de révélation à nous faire. Il y a plusieurs années que nous vous connaissons, et nous vous admettons dans notre famille comme si vous nous étiez envoyé par la Providence.

— Monsieur Effingham ! mon cher monsieur! dit Paul, qui respirait à peine dans l'excès de sa surjirise et de son ravissement : toutes mes espérances sont dépassées , et votre aimable fille m'a montré une franchise généreuse à laquelle j'étais loin de m'atlendre.

Après avoir pressé la main d'Edouard, Paul se retourna pour chercher Eve ; mais elle avait disparu pendant ce court intervalle. Il l'aurait suivie, si M. Effnigham n'avait jugé le moment propice à un entretien avec son futur gendre, et peu favorable à une conversation raisonnable entre les amants. En conséquence , il prit le bras du jeune homme et l'entraîna dans une autre partie du jardin. Au bout d'une demi-heure , Paul Pow is était plus calme et se considérait comme le plus heureux de tous les êtres.

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