‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 161 sur 280 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Nannette Sidley était occupée à ranger des robes quand notre héroïne rentra dans sa chambre et se laissa tomber sur un sopba. Eve était trop absorbée dans ses réflexions pour s'apercevoir de la présence de sa vieille bonne. Elle demeura un moment immobile , le front couvert de rougeur, les yeux levés au ciel et les mains jointes; puis ses émotions se trahirent par des larmes.

Si la pauvre Nannette eût appris à l'improviste quelque malheur inattendu, elle en eût été moins affligée qu'elle ne le fut de cet accès de sensibilité ; elle s'approcha de son ancienne pupille, et, se penchant vers elle avec une sollicitude maternelle, elle lui demanda la cause de ses chagrins.

— Confiez-les-moi, miss Eve; cela vous soulagera. Votre mère avait aussi de ces douleurs subites , mais je n'osais jamais lui en demander la raison. Pour vous, vous êtes mon enfant, et rien ne peut vous attrister sans m'attrister aussi.

Eve avait les yeux brillants et la figure animée; le sourire qui effleura ses lèvres formait avec sts pleurs un contraste si étrange que la vieille bonne se perdit en conjectures.

— Je n'ai point de chagrins, ma chère Nannette , murmura miss Effingham, je suis loin, bien loin d'être malheureuse !

— Dieu soit loué ! J'avais peur que le mariage du baronnet avec miss Grâce ne vous fût désagréable, car sa conduite n'a pas été celle qu'il aurait dû tenir.

— Pourquoi cela, ma chère amie? Je n'ai aucun droit sur sir George Templemore, et son union avec ma cousine ne peut que me satisfaire. J'aurais désiré seulement qu'il fût notre compatriote.

La vieille bonne regarda alternalivement sa jeune maîtresse, le parquet, et une fusée qui sillonnail les airs. Ensuite ses yeux se reportèrent sur Eve; et encouragée par l'expression de bonheur qui rayonnait dans tous les traits de la jeune fille, elle risqua celle ob ervalio i:

— Si M. Powis avait j'Bus d'audace...

f:VE EFFINGHAM.

— Dites moins de isodeslie, Naiinelte.

— Oui , madame , s'il s'occupait moins des autres et davantage de lui : voilà ce que je veux dire.

— Eh bien , si cela était?

— Je pense qu'il aurait le cœur de vous avouer ce qu'il éprouve.

— El s'il avait eu ce courage, INannctte, que faudrait-il lui répondre, à votre avis?

— Ali! madame, vous le savez aussi bien que moi! Il me serait impossible de répéter les paroles qu'une dame prononce en pareille occasion, mais je sais qu'elles font bondir de joie le cœur d'un jeune bomme.

Il y a des circonstances oii une dame se passe difficilement de li sympathie d'une personne de son sexe. Eve aimait tendrement son père; mais si ille avait eu avec lui une confidence analojjue, elle n'aurait pu être aussi expansive qu'avec une nièic. iVannetle lui avait teim lieu de celle dont elle avait été sitôt privée, et une longue intimité avait établi entre la bonne et la jeune élève une confiance réciproque , que l'âge n'avait pas amoindrie. Cette conliance n'était pas sans avantages pour Eve , dont elle servait à entretenir l'ingénuité native , et qu'elle préservait de l'égoïsme , des préjugés et des idées fausses, écueil ordinaire des femmes à la mode.

— \ oiis ne m'avez pas dit, ma chère IVannetle, reprit miss Ellingham, (juelle réponse je devrais faire selon vous à M. Powis. Faudraitil, par exemple, consentir à quitter mon père bien-aimé ?

— Comment y seriez-vous forcée, madame? M. Powis n'a pas de maison à lui, et c'est à peine s'il a une patrie.

— Qu'en savez-vous ? demanda Eve assez mécontente de l'observation.

— Sou domestique me l'a dit ; si M. Powis avait une maison , un homme qui le sert depuis si longtemps ne manquerait pas de le savoir. Je me couche rarement sans passer en revue les événements de la journée, et plus d'une fois mes pensées se sont portées sur sir Gtorge Templemore et M. Powis. Comme le premier a une maison et que l'autre n'en a pas, il m'a toujours semblé que celui-ci devait avoir la préférence.

— Vous arrangez cela à votre façon ; mais de ce qu'un homme est sans asile, il ne s'ensuit pas qu'on doive le choisir comme époux: ce serait même souvent une raison pour le refuser.

— Je n'ai jamais beaucoup réfléchi sur tout cela, miss Eve. Cependant j'ai été recherchée , et j'ai même été tentée une fois de me marier.

— Vous, Kannette Sidiey ! s'écria Kve, à laquelle cette idée parut aussi étrange que celle de voir son père convoler en secondes noces. Je n'ai jamais connu ce détail, et je serais curieuse de savoir pourquoi vous n'avez pas donné suite à vos |irojels d'union, qui auraient eu l'inconvénient de me priver de vos bons soins.

— Je me dis : Que fait une femme en se mariant? elle s'engage à tout quitter pour son mari, à l'aimer plus que ses parents et que tous les êtres vivants sur la terre, n'est-il pas vrai ?

— C'est mon avis , j'en suis même cerfiine , répondit Eve en rougissant; et elle songea que le bonheur pour elle datait de celle soirée, puisqu'elle ])0uvait se livrer à une passion qui l'eniporlait sur tous les autres attachements.

. — Eh bien ! madame, ajouta la vieille bonne, j'ai bien interrogé mes sentiments, cl, après un bon examen, j'ai découvert que je vous aimais trop pour prendre en eonl'cience de tels engagements.

— Chère Manuelle, que je vous embrasse ! Chut, on a frappé ;

c'est madame IJloomfield, je reconnais son pas. Faites-la entrer, ma bonne, et laissez-nous.

IMadame Bloomheld en entrant fixa ses yeux perçants sur sa jeune amie ; sa figure, qui avait habiuiellemcnl une expression de gaieté el même d'ironie, était pensive et sérieuse.

— Eh bien, miss Eflingham , s'écria-t-clle, dois-je vous féliciter ou vous faire des compliments de condoléance ? Jamais changement plus miraculeux ne s'est opéré plus subitement; mais est-ce en bien, estce en mal ?

— Vous êtes de bonne humeur ce soir, ma chère dame Bloomfield; c'est sans doute l'effet des amuseiiunts de la soirée.

— Ma foi ! votre jeu de l'incendie a causé une conflagration générale. Madame llawker a failli faire une chute comme votre illustre homonyme en apercevant un serpi nteau près de sa robe , une grange a été brûlée, le cœur de sir (jeorge Templemore est en cendres, M. John ElUngham a déclaré qu'il ne serait plus célibataire, s'il y avait deux dames Bloomfield au monde, et M. Powis a l'air d'avoir été déterré tout rôti dans les ruines d'Uercul.inuni.

— Pourquoi toutes ces plaisanteries? demanda Eve d'un ton .-ii calme que madame Bloomfield s'y méprit un moment, {"elle digne amie s'assit sur le sopha à côté de notre héroïne, el la regarda fixement pendant près d'une minute.

— Eve hlïingham el l'hypocrisie, reprit-elle, ne peuvent avoir rien de commun, tl mes oreilles ne doivent pas m'avoir trompée.

— A os oreilles, ma chère madame Bloomfield!

— ftles oreilles, ma chère miss Eve Efiingham. Je sais bien qu'on a tort de surpreiirtre les secrets d'aulrui; mais n'est-ce pas s'exposer que de faire des déclarations passionnées dans les allées d'un jardin

sans avoir autre chose que des buissons pour se garantir de la curiosité des passants?

Pendant que madame Bloomfield s'expliquait, le coloris des joues de la jeune fille avait graduellement augmenté, et sa rougeur finit par être aussi vive qu'à son retour du jardin.

— Puis je vous demandtr ce que tout cela signifie? dit-elle en faisant un efl'ort pour paraître calme.

— Cerlainement, ma chère, et je vous ferai connaître aussi le sentiment qui m'anime. Croyez bien que je n'ai aucune envie de plaisanter sur un sujet aussi imporlan! pour vous. Je passais avec votre cousin dans une allée qui coupait celle oii vous étiez avec M. Powis. A moins de se boucher les oreilles, il était impossible de ne pas entendre une partie de votre conversation. JNous avons tâché cependant de nous conduire avec honneur; votre cousin a répété deux fois hem ! hem ! de mon côté j'ai toussé, mais vous n'avez pas daigné prendre garde à nous.

— Vous avez toussé! s'écria Eve plus confuse que jamais; en vérité, ma chère dame, je ne me souviens pas d'avoir entendu le moindre signal.

— Je le crois sans peine, car il y a eu un temps oii je n'avais moimême d'ort-illes que pour une seule voix ; mais je suis prête à signer une alle»taiion à l:i mode de la INouvelle-Anglelerrc. IVe vous méprenez pas sur les motifs qui me font agir; n'attribuez point ma conduite à une curiosité vulgaire. Vous êtes orpheline, vous n'avez point de parents à consulter, et les pères, après tout, ne sont que des hommes.

En prononçant ces mots, madame Bloomfield avait un air si séduisant et si affectueux qu'Eve, par un mouvement irrésistible, lui prit les deux mains et les pressa contre son cœur.

— Mon père, répéta-t-elle, a toute la tendresse et toute la délicatesse qu'une femme pourrait avoir.

— J'en suis persuadée; mais il peut n'avoir pas été très-clairvoyant dans celle alïaire... APest-il permis de vous parler comme si j'étais votre sœur aînée?

— Expliquez-vous aussi franchement que vous le x'oudrez, madame Bloomfield, mais laissez-moi maîtresse de mes réponses.

— Ce que je soupçonnais est arrivé, dit madame Bloomfield dans une espèce d'aparté : les hommes se sont laissé séduire, et l'on a laissé cette jeune fille sans protection dans le moment le plus importaul de sa vie!

— Madame Bloomfield, que voulez-vous dire?

— Je veux dire que votre père et votre cousin , malgré leur sollicitude prétendue , n'ont pas joué le rôle de sentinelles vigilantes ; je veux dire que vous avez été abandonnée à vos propres impressions, quand vous aviez ii combattre l'inllueDCe d'uu des jeunes gens les plus séduisants du pays.

C'est un moment cruel que celui oii nous doutons de ceux que nous uiinons , et Eve devint pâle comme la mort en écoutant son amie. Déjà elle avait été en proie à une pénible incerlilude , lorsque Paul avait été brusquement ramené en Angleterre ; mais il lui avait sufli pour dissiper ses soupçons de se rapptier tout ce qu'il avait fait depuis qu'ils s'étaient rencontrés en Autriche. Elle ne conservait aucune défiance à l'époque oii elle l'avait revu à ïemplelon ; les explications qu'il lui avait données paraissaient sulïisanles , et elle ne le considérait qu'à travers le prisme d'une prévention favorable. Les paroles de madame Bloomfield relentirenl à sis oreilles comme celles d'un arrêt sévère. Son amie fut un moment elïrayée de l'etïet qu'elle avait produit, et se repentit sincèrement d'avoir abordé un sujet aussi scabreux; mais il était trop tard pour reculer : elle essaya seulement de réparer le mal qu'elle avait causé.

— J'ai été trop loin , dil-elle avec douceur en baiiant au front sa jeune compagne ; mais je suis exaspérée de la maïaère indigne dont le beau sexe des Etats-Unis est abandonné aux calculs machiavéliques de l'autre sexe. Peut-être suis-jeun peu tropsusceptible quand le danger menace mes amies. Vous êtes connue, ma chère, comme une de nos plus riches héritières , et par conséquent exposée aux tentatives des coureurs d'aventures, malheureusement plus nombreux ici que dans la société européenne.

La jiàleur d'Eve disjiarut, et son visage exprima un léger mécontentement.

— M. Powis n'est pas un coureur d'aventures, dit-elle d'un ton ferme : sii conduite depuis trois ans suflit pour le disculper. Sans être précisément riche , il jouit d'un revenu qui le dispense d'avoir recours pour vivre à ces manœuvres honteuses.

— J'admets sa justification, et je n'ose pas maintenir mon épithète; mais vous conviendrez avec moi qu'il y a du louche dans son histoire. D'i:bord s'appelle-l-il véritablement Powis?

— Pas légalement peut-être, répondit Eve avec un sourire qui étonna sa compagne. Le nom de son père est Assheton.

— Vous êtes doiX bien informée?

— M. Powis ne m'a rien dissimulé.

Madame Bloomfield parut embarrassée , el s'aperi^ut que l'intérêt qu'elle portait à la jeune fille l'avait entraînée à une démarche téméraire.

— Vous me charmez, reprit-elle, en m'apprenanl que vous n'ignorez

EVE EFFIJNGHAM.

pas cette particularité ; je la tenais de mon beau-frère, qui serl dans la marine. 11 m'avait autrefois parlé d'un certain Paul Powis qui s'était comporté héroïquement dans un engagement avec les pirates des Antilles. Je lui ai écrit pour lui demander des renseignements, et il m'a révélé qu'après s'être appelée Asslu-ton la personne en question avait pris tout à coup le nom de Powis sans aucune autorisation légale. Craignant que vous ne fussiez la dupe d'un aventurier, j'avais pris le parti d'intervenir et j'esjjère, ma chère amie, que vous me pardonnerez.

— Je rends justice à la bonté de vos intentions, ma chère dame, et je vous remercie sincèrement de l'intérêt que vous me témoignez. Permettez-moi de vous demander jusqu'à quel point vous savez ce qui s'est passé ce soir?

— Tout ce que je sais , c'est que M. Powis est amoureux fou, et qu'il vous a fait une déclaration toujours dangereuse pour la tranquillité d'une jeune personne, quand le prétendant a des qualités inconUstables.

— Mais connaissez -vous le rôle que j'ai joué dans cette entrevue, la réponse que j'ai faite'? dit Eve en rougissant jusqu'aux yeux.

■ — J'ai trop de loyiulé pour vous avoir écoutée jusqu'au bout, miss Ellingham ; je ne suis restée qu'un moment auprès de vous, et ce moment a suffi pour découvrir ce qui se passait dans l'âme de M. Powis. Je ne vous demande pas de confidence , ma chère Eve ; et, maintenant que je vous ai donné mes explications, je vous engage à retourner au salon, où nous sommes attendues. Oubliez ma conduite cfliuieiise, et ne cessez pas d avoir égard aux motifs qui m'ont guidée.

— Dn mot encore , je vous en conjure ! Comme le hasard vous a fait connaître les sentiments de M. Powis , il importe que je vous révèle ceux qu'il m'inspire.

Eve s'arrêta involontairement; elle avait la ferme intention d'achever la justification de son amant, mais la retenue naturelle à son sexe lui lia la langue à l'instant même oii elle éprouvait le plus vivement le désir de s'expliquer. Elle triompha de sa faiblesse , et trouva dans son esprit aussi ardent que généreux les moyens de maîtriser son émotion.

— Je ne saurais souffrir, dit-elle, que vous emportiez de M. Powis une idée fâcheuse: loin de vouloir profiter des catastrophes qui l'ont mis à même de nous rendre des services signalés, ce n'est que ce soir qu'il m'a entretenue de sa tendresse ; et les circonstances l'ont amené naturellement, invinciblement à m'en faire l'aveu.

— Je crois tout cela , car je suis certaine qu'Eve Eft'mgham ne donnerait pas son cœur aveuglément.

— Son cœur, madame Bloomfield !

— Son cœur, ma chère! mais brisons là, je vous prie. Votre résolution ne saurait être encore bien arrêtée ; il n'y a qu'une heure à peine que vous êtes en possession du secret de votre amant , et la prudence exige que vous réfléchissiez. Je compte vous revoir au salon ; en attendant, adieu !

Eve voulut répondre; mais madame Bloomfield lui imposa silence par un geste, et quitta la chambre d'un pas léger, comme elle y était entrée.

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