CHAPITRE XXV
Lorsque madame Bloomfield rentra au salon, elle trouva une nombreuse société. Le jeu de l'incendie avait cessé, et les fusées ne sillonnaient plus les cieux; mais d'autres lumières remplaçaient surabondamment celles qui venaient de s'éteindre.
M. EB'mgham et Paul causaient ensemble dans l'embrasure d'une fenêtre; tandis que John Eflingham, madame Hawker et M. Uowel discutaient avec animation, M. Wenham s'entretenait avec le capitaine Ducie, non sans jeter de temps en temps des regards sur le trio cidessus mentionné. Sir Georges Templemore et Grâce van Courtlandt se promenaient dans une autre pièce, à la porte ouverte de laquelle on les voyait passer et repasser.
— Je suis ravi de votre arrivée, dit John Effinghani à madame Bloomfield; jamais, certes, il n'a existé d'angiomane plus endurci que mon bon ami Howel , et je compte sur votre éloquence pour anéantir ses erreurs, que j'ai vainement combattues.
— Ai-je la moindre chance de succès, quand M. John Effinghani a échoué?
— Vous réussirez mieux que moi , soyez-en sûre. Howel s'imagine que j'ai une dent contre l'Angleterre, et il m'écoute avec défiance.
— Quel est le sujet de la discussion, messieurs? demanda madame Bloomfield en s'asseyant.
— Madame, dit M. Howel, voici une revue anglaise qui rend compte d'un ouvrage américain. Je soutiens que l'auteur y est écorché vif, tandis que M. John prétend que le critique ne prouve rien que son ignorance, sa fureur et sa déloyauté.
— J'ai lu l'article, dit madame Ùloomfieid en jetant un coup d'œîl tur le journal, et je dois dire que je me range du côté de M. John.
— Mais vous ne songez pas, madame, que cette revue est la plus importante de l'Angleterre , la plus goûtée de l'aristocratie !
— Cela n'empêche pas qu'elle ne soit pleine de mauvaise foi et destinée à soutenir quand même les plus détestables systèmes.
— Vous m'étonnez , madame Bloomfield!
— Je prouverai ce que j'avance, reprit la dame. Et, ouvrant la brochure au hasard, elle lut divers passages relatifs à l'Amérique, et qui fourmillaient d'erreurs évidentes; mais elle eut beau les relever, l'opiniâtre anglomane n'en persista pas moins dans sa prédilection.
Les parties belligérantes étaient encore aux prises, quand Eve parut au salon; elle n'y resta pas longtemps et passa avec son père dans la bibliothèque, dont M. Edouard Effingham ferma la porte à double tour.
Il avait toujours existé entre Eve et son père une rare confiance. Sous uu certain rapport ils avaient été tout l'un pour l'autre , et la jeune fille n'ayant point d'autre parent, et n'ayant point connu sa mère, n'avait jamais hésité à confier à l'époux survivant les émotions et ks pensées qui auraient naturellement pu être versées dans le sein maternel.
Edouard pressa son enfant contre son cœur, pendant près d'une minute, sans prononcer une seule parole.
— Tous mes vœux sont comblés, dil-il enfin; depuis longtemps je demandais au ciel cette faveur : car de tous les jeunes gens que nous avons rencontrés à l'étranger ou connus dans notre patrie, Powis est le seul entre ks mains duquel je puisse vous remettre avec la certitude qu'il vous aimera comme vous méritez d'être aimée.
— Mon père, ce que vous venez de dire achève de me rendre heureuse.
Edouard embrassa de nouveau sa fille, dont les joues étaient brûlantes d'éniolion , et il put ensuite continuer la conversation avec plus de sang-froid.
— J'ai eu, dit-il, une longue conférence avec Powis, et il m'a donné toutes les explications désirables : il n'a point de parents aux Etats-Unis; mais je connais sa famille, qui faisait jadis partie de laristociatie coloniale. Je dois même avoir connu son père John Asshetou, quoique plusieurs personnes de ce nom aient porté le nom de John.
— La mère de mon cousin n'était-elle point une Assheton?
— Oui , ma fille, etil doit exister entre John et Powis une parenté quelconque. Votre cousin vous en a-t-il parlé ?
Eve répondit qu'elle n'avait jamais abordé ce sujet.
— En ce cas, sonnez, nous allons éclaircir ce fait, il ne faut pas avoir de fausses délicatesses, mon enfant, et un aussi proche parent que John a le droit d'être informé de l'cng.igement que vous avez contracté.
— De l'engagement, mon père !
— Oui , répondit Edouard en souriant, j'ai pris sur moi d'engager votre foi à Paul Powis, et je vous olïre en échange ses protestations d'amour et de constance éternelle.
Eve regarda son père d'un air de reproche, car elle appréhendait qu'il n'eût mis trop de précipitation à conclure ce mariage.
'J'outefois , comme elle n'avait ni coquetterie ni affectation, et qu'elle était trop attachée à Paul pour être offensée, elle baisa la main qu'elle tenait dans les siennes et sonna comme son père l'avait priée de le faire.
— Votre décision , dit-elle en se rasseyant, rend indispensable une nouvelle enquête; il importe de c nnaître à fond tout ce qui concerne M. Powis, avec lequel vous n'auriez pas dû peut-être terminer si vite.
— Les promesses que j'ai faites sont conditionnelles, et leur exécution dépend entièrement de vous. Si je me suis trop avancé , il vous suffit de refuser de ratifier le traité passé par votre chargé d'affaires.
— Vous me propostz l'impossible , dit Eve en serrant la main de son père : le chargé d'aft'aires est trop respecté , il a trop le droit de commander pour être compromis par un désaveu; je ratifie donc tous les engagements que vous avez pris et que vous pourrez prendre en mon nom.
— Même si j'annule le contrat , ma chère amie?
— Même en ce cas, mon père , je n'épouserai personne sans votre consentement, et j'ai une confiance si absolue dans votre sollicitude, que je n'hésite pas à dire que j'accepterai aveuglément l'époux de votre choix.
— Que Dieu vous bénisse, Eve ! je vous crois, carje vous ai toujours vue dans de semblables dispositions depuis que vous avez l'âge de raison.
En ce moment , un domestique parait à la porte ; Edouard lui dit d'inviter M. John Effingham à se rendre dans la bibliothèque. Celui-ci arriva presque aussitôt, et s'écria en embrassant sa cousine :
— JÎ était temps de ine faire appeler, il y a eu ce soir tant de lèle-à-tôle avec les vieux ou avec les jeunes que je commençais à me croire négligé; j'espère toutefois que j'arrive encore à propos poijr exprimer mon opinion et pour désapprouver ce qui s'est fait.
— En vérité, dit Eve d'un ton railleur, il vous sied bien de désapprouver ce qui se passe, ne m'avez-vous pas chanté les louanges du prétendant depuis le jour où nous l'avons rencontré pour la première fois ?
— Je ne saurais le nier; aussi je dois subir les conséquences de mes jugements téméraires. Mais pourquoi m'a-t-on mandé? est-ce pour savoir quelle somme j'ajouterai aux revenus annuels du jeune couple ? Je déteste les affaires; mettons cinq mille livres, et n'en parlons plus ! Lorsque les contrats seront prêts, je les signerai aveuglément.
EVE EFFINGllAM.
Vous êtes un bourru bienfaisant; mais permettez-moi de vous
adresser une seule question.
— l'dricz sans scrupule, ma jeune dame, pendant que vous jouissez encore de votre indéiiciidance. Ou je me trompe fort, ou Powis voudra être le capitaine à son bord.
— EL bien ! à qui s'adresse votre libéralité? Est-ce à la fiancée, est-ce à l'époux?
— Question eniijarrassanle ! dit John Eiïini;Iiam; il me serait difficile de dire lequel j'airne le mieux de vous diiix.
— Vous êtes dans les mêmes sentiments que moi , dit Edouard; si j'avais un fils, il me serait à peine auosi cher que Paul.
Eve essuya une douce larme qui perlait dans ses yeux, car ces preuves d'affection données à son bien - aimé la transportaient de plaisir.
— Je vois, dit-elle, qu'il faut que je me marie, si je veux conserver une place dans vos cœurs; mais, mon père, vous oubliez ce que nous voulions demander à mon cousin.
— Ah ! c'est vrai. John, votre mère n'ctait-elle pas une Assheton?
— Assurément, Edouard; je n'ai jias besoin sans doute de vous apprendre ma généalojjie.
— Nous désirons savoir s'il existe un degré de parenté entre Paul et vous.
— Je donnerais la moitié de ma fortune, du consentement d'Eve, pour qu'il en fût ainsi ! Wjis quelle raison avez-vous de supposer que le cas soit probable ou même possible?
— Vous savez qu'il porte le nom de son tuteur et son père adoptif, mais que son nom de fiimllle est Asslieloii.
— Assheton 1 s'écria le cousin d'Eve avec un étonnement qui ])rouvait que cette particularité lui était révélée pour la première fois.
— Certainement; et comme il n'y a qu'une seule famille de ce nom, dont l'orthographe est assez singulière, nous avons pensé qu'il devait être votre parent, et nous espérons que notre attente ne sera point déçue.
— Assheton ! En effet, ce nom n'est pas commun , et il n'esiste à ma connaissance qu'une seule famille f;ui le porte aux Etats-Unis. Mais est-il possible que Powis soit véritablement un Asslielon?
— Sans aucun doute, dit Eve précip'.timment ; nous le tenons de sa propre bouche, et voici sa carte. Son père était un Assheton , et sa mère et...
— (Quelle était sa mère? demanda John Ellingham avec une véhémence qui fit tressaillir ses compagnons.
— Je ne saurais vous le dire; il ne nous a point confié le nom de famille de sa mère. Cependant, comme elle était sœur de lady Dunluce , l'épouse du général Ducie , dont notre hôte est le fils, il est vraisemblable qu'elle s'appelait Uunluce.
— Je ne me souviens d'aucun parent qui ait fait ou qui ait pu faire uu pareil mariage; et pourtant je connais intimement et personnellement tous les Assheton du pays.
— Pour nous tirer d'embarras, dit Edouard, pourquoi ne pas interroger Powis :' Eaisons-le venir, et questionnons-le. Après le plaisir de l'avoir pour fils, rien ne me serait plus agréable que d'apprendre qu'il avait un droit légal aux dispositions que vous avez faites en sa faveur.
— C'est impossible, repartit John Eftingham ; je suis fils unique, et mes cousins du côté maternel sont en trop grand nombre au même degré pour qu'aucun d'eux puisse se flatter d être mon héritier. S'il s'en trouvait un parmi eux, je lui diiais que je suis un Etlingliam, que ma fortune me vient des Etfrestoliers , et qu'elle passera à un Ellingham en dépit de tous les Assheton d'Amérique.
— Même de Paul Powis? dit Eve d'un ton de reproche.
— 11 est vrai que je lui ai laissé un ligi dans mon testament, mais c'était à un Powis et non pas à un Assheton.
— Cependant il a déclaré qu'il était légalement un Assheton et non un Powis; n'en parlons pas davantage, Eve; ce sujet m'est désagréable; je déteste le nom d'Assheton , quoique ce l'ùt celui de ma mère, et je voudrais ne jamais l'entendre prononcer.
Eve et son père furent stupéfaits de l'émotion que manifestait leur cousin. L'idée qu'une circonstance mystérieuse pouvait lui inspirer de l'aiitipalhie pour Paul, ca-uaa à la fiancée une peine inexprimable. CJuant à Edouard, persuadé que les secrets de famille ne pouvaient avoir que des inconvénients quand ils n'étaient p:iS éclaircis, il renouvela la proposition d'envoyer chercher Powis à l'instant même.
— Vous êtes trop raisonnable, dil-il en terminant, pour sacrifier le sentiment de la justice à une antipathie qui me parait peu fondée. Je sais que la succession de ma tante a entraîné, il y a environ vingt 9I1S, de fâcheuses discussions, mais vous devriez les avoir oubliées.
— Malheureusement, répondit John, les querelles de famille sont celles qui laissent les traces les plus profondes; aussi voudrais-je que ce jeune homme portât un tout autre nom, et il m'est pénible qu'il le transmette ii ma cousine.
— C'est l'iiomme que j'épouse et pas le nom, mon cher cousin.
— N'importe ! il s'appelait Powis quand nous l'avons connu, quand nous l'avons aimé, quand il a mérité notre estime, et je liens à ce qu'il reste Powis.
— Vous avez d'étranges préventions, reprit Edouard, pour un homme dont les idées sont ordinairement si saines et si impartiales,
Je demande encore une fois que Paul comparaisse devant nous , et que nous sachions s'il appartient à quelque branche de cette famille détestée.
Eve arrêta le bras de son père au moment oii il touchait le cordoti de la sonnette.
— Pas à présent, si vous m'aimez; ce serait lui montrer une défiance inopportune, et nous aurions l'air de tenir à sa famille plutôt qu'à lui-même.
— Eve a raison, reprit John; mais je ne me coucherai pas sans avoir tout éclairci. Nous n'avons pas fini l'examen des papiers du pauvre Lundi. Je prierai Paul de monter dans ma chambre pour achever de les parcourir, et je trouverai l'occasion de remettre sur le tapis sa propre histoire.
— Allez donc, dit Eve : je m'en rapporte à vous, car je sais combien vous avez d'estime pour Powis. Hâtes-vous ! il est déjà près de dix heures.
— Mais il désirera naturellement terminer la soirée avec vous, plutôt que de feuilleter les papiers de M. Lundi.
John sourit en prononçant ces mots, et le nuage qui avait assombri ses nobles traits se dissipa tout à coup.
— Je ne veux pas le revoir ce soir, répondit Eve : c'est trop de faiblesse pour un jour. Demain, si vous le désirez, s'il le veut luimême, mais pas ce soir. Je vais me retirer avec madame Hawker, qui se plaint d'être fatiguée, et vous enverrez chercher Powis sans retard.
Eve embrassa John Effingham d'un air caressant, et en sortant de la bibliothèque elle lui indiqua la porte qui conduisait aux chambres à coucher. John lui céda en riant; dès qu'il fut dins sa chambre, il fit prier Paul de s'y rendre immédiatement.