CHAPITRE XXVI
Le cousin d'Eve se leva pour recevoir le jeune homme, et lui tendit les mains de la manière la jiliis cordiale.
— Nous sommes maintenant alliés, lui dit-il, et j'esjière que nous serons tous heureux.
— Si quelque chose pouvait ajouter au bonheur d'avoir été agréé par miss Ellingham, répondit Paul avec émotion, ce serait l'accueil bienveill.int que vous et son père m'avez fait.
— (^>u'il n'en soil plus question présentement : j'ai deviné dès l'origine le succès de votre ^nnour, et c'est moi qui ai franchement annoncé à Teiiipleinore qu il se flattait en vain de réussir.
— Oh, oh! Templemore n'a jamais aimé Eve Ellingham, et la passion qu'il croyait avoir pour elle n'a])procliail point de la mienne.
— ]( y avait certainement une différence notable, l'absence de réciprocité; ce qui modifie singulièrement l'amour, surtout sous le rapport de la durée. Templemore ne se rendait pas un compte exact de la prédilection qu'il ressentait pour Eve ; mais il m'a été facile d'en découvrir la cause, grâce à la connaissance que j'avais de la société m milieu de laquelle il vivait. Accoutumé aux eflets d'une éducation factice, il avait été séduit par un rare mélange de délicatesse et de naturel. Chez les Anglais, le naturel est presque inséparable de la vulgarité; et quand ils le tiouveiil tempéré par une haute intelligence et des manières élégantes , il a pour les hommes blasés des charmes invincibles.
— Il est heureux qu'il ait trouvé si vite à remplacer Eve l'.lTinghani.
— Ce revirement ne m'étonne pas non plus, puisque Crâce van Courtlandt possède autant de charmes que sa cousine. D'ailleurs Templemore, quoique honnête et bien élevé, n'est pas remarqu.<ble par des grâces extraordinaires, il sera aussi heureux que l'est hubiluellcment un Anglais de sa classe, et c'est à cela seulement qu'il peut prétendre. Quoi qu'il en soit, je vous ai fait mander moins pour parler d'amour que pour constater les funestes conséquences qu'a eues celte passion dans l'histoire que nous révèle la correspondance de M. Lundi. 11 est temps que nous nous acquittions de notre mission. Veuillez ouvrir le nécessaire qui est sur la table de toilette; vous y trouverci la clef du bureau oii j'ai renfermé les papiers.
I.e nécessaire était grand et divisé en compartiments, dans l'un desquels Paul aperçut une miniature charmante. C'était le jiortrait d'une femme qui ressemblait tellement à Eve, que Paul s'y trompa. Le costume dilT. l'ait en quelques points de celui de nos jours, mais la mode avait si:b: tant de révolutions, que cettedllYérence s'expliquait aisément.
— Voilii un véritable trésor! s'écria le jeune homme avec enthousiasme, et j'avoue que je vous en envie la possession. Il est ressemblant, sans être flatté; miss Ellingham est beaucoup mieux.
John Ellingham tressaillit en voyant la miniature entre les mains de Paul ; mais recouvrant son sang-froid et souriant de l'illusion et de l'ardeur de son ami :
— Ce n'est pas Eve, répondit-il, c'est sa mère.
— Sa mère ! murmura Paul en regardant le portrait avec intérêt : elle est morte jeune, monsieur?
— Oui, très-jeune; c'était un ange que Dieu s'est hâté de rappeler, Paul tint un moment le portrait entre ses mains, puis il voulut le
remettre dans le nécessaire; mais, en le replaçant, il remarqua dans
KVE EFFINGHAM.
un autre compaitiaient un médaillon qui lui arracha un cri de surprise et de joie. John se mit à rire.
— C'est sans doute le portrait de ma grand'mère qui cause maintenant votre extase. Je le comparais hier avec celui d'Eve , et il y a entre elles une étonnante analogie. Ma grand'mère était belle dans sa jeunesse , et aucune femme ne s'avise de se faire peindre quand elle cesse d'être jolie.
— Ce n'est pas cela, monsieur Effingham, voilà la miniature que j'avais perdue à bord du Monlauk et que je croyais m'avoir été enlevée par les Arabes. Elle aura été transportée dans votre cabine et mise dans vos bagages par votre domestique. Elle m'est bien précieuse, car c'est presque le seule souvenir que je conserve de ma mère.
— De votre mère! s'écria John Elhngham en se levant par un mouvement presque involontaire. Je pense que vous êtes dans l'erreur, car depuis notre retour d'Europe, c'est aujourd'hui la première fois que j'ai examiné cette collection de médaillons, ce ne peut être celui qui vous manque.
— Il est à moi, j'en suis sûr, je ne m'abuse point.
— C'est étrange 1 s'écria John Eflingham; voyons donc la miniature que vous tenez?
Paul la lui présenta en approchant une bougie.
— Quoi ! c'est le portrait de votre mère ! reprit John d'une voix étouffée.
— Je n'en puis douter; il m'a été transmis par les personnes qui ont pris soin de mou enfance; je le reconnais à la figure et au costume.
— Et votre père s'appelait Assheton?
— John Assheton, d'une famille de Pennsylvanie.
John Effingham poussa un profond soupir, son visage devint livide et sa main qui tenait le médaillon trembla convulsivement.
— Vous trouvez-vous mal? dit Paul au comble de la surprise.
— C'est impossible! cette dame n'a jamais eu d'enfant. Powis, vous avez été abusé par une ressemblance imaginaire ou réelle. Ce portrait est k moi et n'est pas sorti de mes mains depuis vingt - cinq ans.
— Pardonnez-moi, monsieur, c'est celui de ma mère que j'ai perdu à bord du Monlauk.
John avait la figure si bouleversée que Paul s'apprêtait à sonner pour appeler du secours, quand un geste l'en empêcha.
— Regardez! reprit John d'une voix entrecoupée.
Il mit le doigt sur un ressort de la monture , et fit voir les initiales de deux noms tressés en cheveux.
— Ceci tranche la question, dit Paul désappointé : mon médaillon ne contenait rien de semblable; et pourtant il me semble encore que cette douce et pensive physionomie est celle de ma mère.
John Effingham fit un effort pour paraître calme, et après avoir rangé les portraits il prit la clef du bureau pour en tirer le portefeuille. Ensuite, il se jeta sur une chaise et fit signe à sou ami de prendre les papiers de M. Lundi. Il fit tout cela machinalement, comme un homme dont le corps agit sous la participation de l'esprit.
— Oui, reprit -il pendant que Paul cherchait le numéro de la correspondance auquel il s'était arrêté , une ressemblance accidentelle vous a trompe. Ce ne peut être le portrait de votre mère, cette personne n'a pas laissé d'enfant. Vous m'avez dit que votre père s'appelait Assheton?
— John Assheton; là-dessus, il ne saurait y avoir aucun doute. Voici le numéro auquel nous en étions restés. Voulez-vous lire vousmême ou me charger de ce soin?
John Effingham fit signe à Paul de lire, il paraissait hors d'état de le faire.
— C'est une lettre écrite à l'individu nommé Dowse par la femme à laquelle il avait confié un enfant. Elle ne parait contenir que des bavardages.
— Ah ! que vois-je ?
John se releva brusquement et fixa les yeux sur Paul comme un homme qui s'attend à une découverte extraordinaire sans pourtant en pressentir la nature.
— Voilà, reprit Powis, un passage singulier...
«J'ai mené l'enfant chez le joaillier, pour y prendre le portrait, dont j'avais donné la monture à raccommoder, et le petit drôle l'a reconnu au premier coup d'ccil. u
— Que trouvez-vous là d'étonnant? d'autres que nous possèdent des portraits, et cet enfant savait mieux que nous ce qui était à lui.
— Monsieur Effingham, pareille chose m'est arrivée à moi-même. C'est un des premiers incidents qui m'aient frappé , et dont je garde encore un vif souvenir. J étais bien jeune à celle époque; mais je me rappelle parfaitement qu'on me conduisit chez un joaillier, et que je sautai de joie en revoyant le portrait de ma mère : ce portrait dont j'étais privé depuis plusieurs mois, et que j'ai perdu maintenant !
— Paul Bluut... PoMis... Assheton! dit John Effingham avec un trouble indicible : attendez-moi ici quelques minutes, je vous rejoins!
John Effingham se leva, et, malgré ses efforts, il eut beaucoup de peine à se traîner jusqu'à la porte. Toutefois il refusa avec fermeté l'assistance de Paul, qui se demandait pourquoi un homme ordinairement si calme était en proie à une pareille agitation.
Quand il fut hors de la chambre, Jolin Effingham se trouva mieux-
il ordonna à son domestique de le suivre avec une lumière jusqu'à la bibliothèque.
— .Maintenant, ajouta-t-il, priez le capitaine Ducie de me faire l'honneur de venir me trouver, et ne revenez pas. Je n'ai plus besoin de vous.
Une minute après, Ducie arriva et il fut aussitôt frappé du trouble et de la pâleur de celui qui le demandait.
— Qu'avez-vous ? dit-il; êtes-vous indisposé ?
— JNon, répondit John Effingham en essayant de sourire : donnezmoi un verre d'eau, s'il vous plaît.... Je me sens mieux.... Vous êtes cousin de Powis, capitaine Ducie?
— Nous sommes enfants des deux sœurs, monsieur.
— Et votre mère est...
— Lady Dunluce, pairesse d'Angleterre.
— Mais... quel est son nom de famille ?
— Elle l'a quitté pour prendre celui de mon père, car la famille Ducie est aussi ancienne et aussi honorable que celle à laquelle ma mère doit son rang héréditaire.
— Ce n'est pas là ce que je vous demande Comment s'appelait
votre mère à l'époque oii elle s'est mariée ?
— Miss W arrender.
John Eflingham se leva, et s'efforça de saluer courtoisement son interlocuteur.
— Je vous remercie, monsieur, et je ne vous retiendrai pas plus longtemps. Je vous ai dérangé à l'improviste,... peut-être mal à propos... Votre bras...
Le capitaine Ducie se pencha précipitamment et s'avança à temps pour empêcher John de tomber sans connaissance sur le parquet, en le recevant dans ses bras.