CHAPITRE XXVll
Le lendemain matin , Paul et Eve étaient seuls dans celle bibliothèque qui avait été depuis longtemps le théâtre de tous les entretiens confidentiels de la famille Effingham. Eve avait ]ileuré , et les yeux de Paul attestaient qu'il avait cédé lui-même à la force de ses émotions. Cependant le bonheur se peignait sur la physionomie radieuse des deux amants. La fiancée répondait par des regards tendres, quoique timides , aux regards passionnés de son prétendu ; elle avait la main dans les siennes, et il la portait souvent à ses lèvres dans le cours de la conversation.
— Est-ce un rêve 1 s'écria Eve après un moment de méditation silencieuse. Vous avez été Blunt , vous êtes devenu Powis, et vous voilà désormais reconnu pour un Effingham !
— Il y a plus : je me croyais orphelin , et je retrouve un père , et un père qui a tous les droits possibles à mon affection.
— J'avais depuis longtemps l'idée que mon cousin était tourmenté par de pénibles souvenirs... Mais savez-vous que la découverte qui vient d'être faite a pour moi de graves inconvénients ? Les demoiselles qui se marient ont ordinairement l'avantage de changer de nom en même temps que d'état, et je me trouve condamnée à rester Eve Effingham jusqu'à la fin de mes jours !
— Si ce nom vous déplaît, je puis garder celui de Powis, que j'ai porté assez longtemps pour avoir le droit de le conserver en vertu d'une prescription.
— Ce nom me sera toujours cher ; mais vous êtes un Effingham , et il importe que tout le monde le sache. Quelle heureuse destinée est la mienne ! En contractant l'engagement le plus solennel de ma vie, je ne serai pas obligée de me séparer de mes anciens amis, et j'habiterai après mon mariage le même séjour que dans mon enfance.
— Je vous dois tout , ma chère Eve , mon nom , mon bonheur , et même mon domicile.
— Je n'en sais trop rien. Aujourd'hui qu'il est démontré que vous êtes l'arrière-petit-fils d'Edouard Effingham, vous pouvez aussi bien que moi prétendre à la propriété du wigwam, quand même chacun de nous chercherait de son côté le bonheur en mariage.
— Je ne l'entends pas ainsi; vous étiez 1 héritière de M..., de mon père... Que ce titre de père est étrange pour moi!... Non-seulement vous m'aurez donné votre cœur et votre foi, mais encore je vous devrai ma fortune.
— En êtes-vous certain , ingrat ! mon cousin ne vous avait-il pas adopté, même avant de connaître les liens naturels qui vous unissaient à lui?
— C'est vrai , et je vois que vous êtes bitu informée; mais j'espère qu'en vous parlant des dons qu'il me destinait , mon père n'aura pas oublié de vous dire à quelles conditions je les acceptais.
— Il a rendu justice à la délicatesse de vos sentiments; il m'a fait savoir qu'avant de lui permettre de vous avantager , vous aviez exigé qu'il me conservât la qualité de légataire universelle.
— Et il y a consenti, grâce au ciel.
— Il n'a pas eu d'ailleurs, reprit Eve, de changements à faire à son testament, car il s'était déjà occupé de vos intérêts,
Aux dépens des vôtres, ma chère Eve.
— S'il n'eût pas songé à vous, mon cher Paul, c'eût été aux dépens
EVE EFFINGHAM
de mes vœux les plus ardents. En tout cas, les dispositions testamentaires de mon cousin n'ont actuellement ni inconvénients ni avantages pour nous.
— Je désire pourtant qu'elles ne soient pas chanijécs, mon amie, afin de vous devoir le plus i]Ossil)le.
Eve contempla son Tiancé avec affection ; ses joues, colorées par le bonheur et la santé, prirent un nou\ el éclat, et elle sourit comme pour indi(pu'r qu'elle en savait plus qu'elle n'en voulait dire.
— Comment dois-je interpréter ce regard expressif?
— 11 signifie , Powis , que j'ai commis une action presque criminelle... .l'ai détruit un testament !
— Celui de mon père?
■ Je suis David, monsieur, vous ne pouvez avoir oublié Uaviil,
— Précisément. Mais je l'ai détruit en sa présence; el s'il n'y a pas consenti d'une mauière formelle, il a du moins donné son adhésion tacite. Iles que j'ai su par lui que vous aviez des droits supérieurs aii\ miens, j'ai exigé qu'il anéantît ses premières disposiiioin, afin qu'en cas de malheur vous fussii z son héritier. Mon cousin a paru résister ■i mes instances, mais je crois qu'il aura dormi plus tranquillement après avoir acquis la certitude que cet acte de justice était accompli.
— Il a peu dormi, je le crains ; minuit avait sonné depuis lonijtemi s lorsque je l'ai quitté, et il était dans une agitation faite pour inquiéter un fils.
— L'explication qu'il vous a promise va renouveler ses douleur?. Est-elle nécessaire après tout? Ne vous siillit-il pas de savoir que vous êtes son fils?
— Il ne doit rester aucun nuage sur h réputation de ma mère. Je tiens à ce qu'il soit hien établi qu'elle est morte sans avoir aucun reproche à se faire. Il est neuf heures, la cloche du déjeuner va sonner, et nous serons ensuite initiés aux détails de cette lamentable histoire. Priez avec moi, V.vc , pour qu'elle ne soit pas de nature à blesser les oreilles d'un fils.
Eve (irit une main de Paul dans les siennes, el la baisa par un mouvement si naturel, qu'il ne lui vint pas à l'idée d'en rougir. Leurs jeunes cœurs étaient si bien d'accord, leurs aveux mutuels avaient si solidement établi la confiance entre eux, leur amour était si pur, qu'ils en assimilaient les manifestaiions à celles de tout autre sentiment sacré. La cloche les appela à table, et la fiancée cédant à la timidité ,de son sexe, pria Paul de la ])récédcr de quelques minutes , pour ne révéler aux yeux de personne les saints mystères de leur tendresse.
Le repas fut silencieux; la découverte qui avait été faite la veille était connue par la déclaration ])ublique de .lohn ElVini;ham.
Quand il s'était trouvé mal entre les bras du capitaine Ducie , celui-ci avait innoeeuiment appelé du secours, et la vérité avait été révélée à tous les habitants du wigwam. Il en résultait une sorte de .stupeur, et les réflexions que chacun faisait intérieurement nuisaient a 11 vivacité de la conversation générale ; les amants seuls avaient été
en état de la soutenir, mais le bonheur profond est rarement communicatif.
Quand le déjeuner fut fini, tous ceux qui n'avaient aucun lien de parenté avec les parties les plus directement intéressées aux explications de John eurent la délicatesse de se retirer. Edouard passa dans la chambre à coucher de son cousin , avec lequel il s'entretint pendant une demi-heure ; puis ils firent prier Eve et Paul de les rejoindre.
John Eflingham était fier et d'un caractère fortement tremiié ; son principal défaut était sa confiance en lui-même : cette confiance l'empêchait d'avoir recours aux conseils et à l'expérience dautrui. Il s'humiliait parfois devant Uieu , surtout depuis plusieurs années, mais il lui lépugnait de traiter avec ses semblables sur le pied de l'égalité. Il trouvait ses idées plus justes, plus larges et plus consciencieuses que celles de la plupart des hommes ; aussi daignait-il rarement les consulter sur les oiiinions qu'il dt\ait admettre, ou sur la conduite qu'il devait tenir. On devine aisément qu'un pareil type avait des passions violentes, dont l'impérieuse influence le dominait par intervalles. La confession qu'il était obligé de faire lui causait d'avance une mortification cruelle, et cependant il en sentait la nécessité; il s'y croyait obligé; it ayant pris la résolution d'accomplir ce qu'il considérait comme un devoir, il était déterminé par son orgueil même à le faire sans faiblesse et sans arrière-pensée; il fallait toute sa présence d'esprit, tout son amour de la justice , pour le mettre en état d'aller jusqu'au bout, el de ne reculer devant aucun des éclaircissements que les circonstances exigeaient.
John était assis sur une chaise longue : on ne pouvait pas dire qu'il fût malade, mais les émotions de la veille avaien-t ébranlé sa conslitulioii. Il attira Eve et l'embrassa tendremtnt ; il regarda Paul avec affection maisles taches d'un rouge vif qui coloraient ses joues prouvaient que la jHé.-encc de ce fils lui causait m ce moment autant de peine que «le p'ai>ir.
M. liragg et M. Dodge commencent une partie <Io caries qui foii avant dans l'après-midi.
prolonge
— Mon cher Paul , lui dit-il après un long silence , ma paternité est maintenant bien établie. Les lettres écrites par John Alssheton ji votre mère après leur séparation achèveraient de dissiper mes doutes, si j'en pouvais conserver. La certiliule d'avoir un aussi digne fils doit me combler de joie ; mais il est essentiel que je vous dévoile des particularités qui auront peut-être pour vous quelque chose d'allligeant.
— IN'e nous en dites rien ! s'écria Eve en se jetant dans Us bras de son cousin ; il nous suflit de savoir que vous êtes le père de Paul , et nous ne voulons pas en savoir davantage.
— Je vous reconnais à ce langage, ma chère Eve, mais il ne s'accorde pas a-vec les obligations qui me sont imposées, .\uciin soupçon ne doit peser sur celle que je m'étais choisie pour compagne : en voulant m'éviter de tristes aveux , vous ne réfléchissez pas que mon silence tournerait au détriment de Paul.
— ]S'e songez pas ii moi , dit Powis ; ne prenez conseil que de vousmême , et occupez-vous , je vous prie, de vous plutôt que de moi.
EVE EFFINGHAM
— Je vous rrmercie, mes enfants... Quel mot, Edouard ! et quelles nouvelles sensations il éveille en moi lorsque je le prononce !.. J'a^iprécie létcnduc de votre attachement, la pureté des motifs qui vous guident; mais si vous tenez à la tranquillité de mon âme, si vous voulez que je recouvre 1 estime de moi-même, vous me permettrez de me soulager du fardeau qui m'oppresse. Ces expressions peuvent vous sembler étrarges; mais elles ne sont pas trop fortes. Sans être coupable de crime prémédité , j'ai de cruels reproches à m'adresse r.
John Effinginm s'arrêta un moment comme pour se recueillir, et il continua avec lant de tranquillité, que ses auditeurs ne perdirent pas une seule svHabe de ses paroles.
— Votre "père sait bien , mais vous ignorez probablement, ma chère Eve, que j'éprouvais pour votre sainte mère une de ces passions qui bouleversent l'ànie. Votre père et moi lui faisions la cour en même temps, et l'on peut dire pourtant, Edouard, qu'il n'existait pas entre nous de senlimeut de rivalité.
— Vous me rendez justice , John ; car si h tendresse de celle que j'aimais m'était parfois pénible, c'est parce quelle vous allligeait.
— jMalbeureux dans mes amours, il me fallut cncor.approuver le chois que li' votre mère. IV'eut-dle p;;s raison de f référer la douceur, les habitudes réglées et les qualités solides d'Kdouard à mon caractère violent et bizirre?
— Vous exagérez vos défauts, mou cher cousin ; vous vous êtes montré parfois opiniâtre et même dur, mais jamais violent, surtout avec une femme.
— ^ ous aurez beau dire.
je n'étais pas fait pour une créature qui posscdait ,à la fois tant de douceur et do grandeur d'àme, et il m'eût été impossible de la rendre aussi complètement heureuse qu'elle ie méritait, et que vous l'avez rendue heureuse pendant son séjour sur la terre. Je supportai mon échec avec courage ; j'étais atteint dans mon orgueil, dans mon amour, irrité contre moi-même plutôt que contre vos parents, ma chère Eve. On eut beau retarder le mariage pendant deux ans par considération pour moi, mes douleurs ne se calmèrent pas, et je partis avec la résolution de ne plus revoir ma famille. Je ne m'avouais pas à moi-même
cette résolution , mais je l'entretenais légèrement ; elle me poursuivait, elle s'attachait à moi comme une maladie mortelle. Quand je m'éloignai du spectacle de bonheur dont j'avais été forcé d'être témoin , pour mieux rompre tous liens avec mon pays, avec ma famille, je changeai de nom et je pris des arrangements qui dénotaient le trouble de mon esprit.
— Pauvre John ! s'écria Edouard , si nous avions connu ces détails, ils auraient jeté un voile sombre sur notre félicité !
— Je le savais; je craignais qu'ils ne fussent révélés au moment même où je me courbais sous le coup dont vous m'aviez involontairement frappé ! Je pris le nom de ma mère; je congédiai mon dômes tique, et j'évitai de me présenter dans les localités oii j'étais connu. Je tremblais pour ma raison ; l'idée me vint qu'un brusque mariage pouvait me faire oublier la passion qui me consumait , et que j'obtiendrais peut-être l'équivalent de la douce affection à laquelle vous deviez tant de bonheur, Edouard!
— Evidemment, John, vos facultés avaient été momentanément altérées.
— Non ; je subissais seulement le joug des passions, sur lesquelles la raiion n'a jamais exercé qu'une influence précaire. Le hasard me mit en rapports dans un des Etats du Sud avec miss Warrender, qui me sembla devoir réaliser mes plans de conolation et de vengeance.
— De vengeance , John I
Nanelle s'approclia d Eve avec une sollicitude malernelle, et lui demande la cause de sesclia^iins.
— Oui, je voulais me venger! Comment? de qui? je l'ignorais; mais j'avais dans le cœur un ressentiment dont il faut bien que je m'accuse. Je me présentai à miss Warrender sous le nom de John Assbeton , et quelques mois s'écoulèrent avant que je fusse bien déterminé à tenter l'expérience terrible dont j'avais conçu le projet. Miss Warrender était jeune, belle, vertueuse, bonne et bien née; si elle avait un défaut, c'était une hauteur dédaigneuse, une fierté exagérée.
— Ah ! je ne la désavoue pas! dit Paul avec chaleur et exprimant par ce peu de mots ses pensées les plus intimes.
— Vous n'avez pas à rougir, mon fils, du caractère de votre mère. Sans être parfaite, elle possédait la plupart des vertus de son sexe; elle pouvait, elle devait même faire le bonheur d'un homme raisonnable. Elle avait le cœur libre, et mon hommag.' fut accepté. Elle n'était pas riche, mais j'eus soin de lui dis-imuler ma fortune; trouvant une certaine satisfaction à être préféré pour moi-même, j'étais devenu plein de défiance et de déloyauté; je ne voulus pas non plus
faire l'aveu de la faiblesse
qui m'avait porté à changer
^g-^ de nom. Les formalités du
mariage dans ce pays sont si simples et si faciles qu'elles me dispensèrent de toute explication. On ne publiait point de bans, on n'avait besoin ni de certificat, ni d'autorisation, et le nom de baptême était le seul qui fût prononcé pendant la cérémonie. Il n'y eut donc aucun obstacle à notre union; mais je n'avais point totalement perdu de vue les droits d'autrui, et sous promesse de secret, je me jirocurai une attestation m mou nom véritable. Si vous allez à l'endroit oii le mariage fut célébré, vous trouverez l'acte de ce mariage sur les registres de l'église, oii sont dûment consignés les noms de John Fftingham et de Jlildred A\ arrender.
J avais accompli un devoir , mais la passion qui me dominait encore ne me laissait pas la force d'avouer toute la vérité à la personne pour laquelle je n'aurais dû avoir aucun secret. Comme j'appartenais du côté maternel à la famille dont je prétendais être, je me j ersuadais ou plutôt j'essayais de me persuader que je n'étais pas un imposteur. Je me plaisais à croire que ma femme me pardonnerait aisément lorsque je lui raconterais mes aventures.
MissAVarrenderetsa sœur demeuraient avec une tante bien intentionnée , mais faible d'esprit, et elles n'avaient aucun parent capable de prendre des renseignements , comme l'aurait exigé la prudence la plus ordinaire. A la vérité , je m'étais présenté à la faveur de circonstances qui contribuaient à déguiser mon identité. Des papiers que je possédais par hasard établissaient d'une manière certaine que j'étais allié avec la famille Assheton , et cependant ils ne faisaient pas connaître le nom d'Eftingham. Au reste, ily a si peu de défiance dans ce pays, que j'aurais pu passer ma vie entière sans que ma supercherie fût découverte, en ayant soin de me tenir éloigné des parties de l'Amérique où j'étais personnellement connu.
— Tout cela était fort mal, mon cher cousin, dit Eve en lui prenant alTectUfrusement la main , je ne serais pas femme si je parlais autrement , et je ne puis m'erapêcher de revendiquer les droits de mon sexe. Vous aviez contracté le plus solennel de tous les engagements, et c'est une union accomplie sous de fâcheux auspices que celle qui est souillée par le mensonge. Vous auriez pu toutefois vivre trancpiille auprès d'une femme tendre et vertueuse.
Hélas! c'est un remède bien dangereux que le mariage quand on
a le cœur encore rempli duneautre image. La confiance vint trop tard entre ma femme et moi. S'apercevant bientôt que j'étais mallieureus. Mildred obtint de moi une confession tardive de mon existence antérieure. Je ne lui laissai ignorer que mon nom. Justement ofi'enrée de ta déception dont elle avait été victime, cédant aux impulsions d'une
EVE EFFINGIIAM.
âme noble et é\evée, elle me dcclnra qu'avec de telles conditions elle ne pouvait vivre plus longlcnips av«c moi ; une séparation eut lieu. Je me dirigeai vers les Etats dusud-ouest, et je passai une année cntièie à voyager, cliercliant de place en place une tranquillité qui me fuyait toujours; je m'enfonçai dans les prairies loin du monde, et je menai une vie nomade au milieu des trappeurs et des chasseurs de bisons.
— Voilà donc pourquoi vous connaissez si bien ce pays! s'écria Edouard Et1inp;ham : nous n'avions jamais pu nous expliquer jusqu'à ce jour comment vous étiez si bien informé, car nous nous imaginions que vous aviez demeuré à cette époque cliez vos amis de la Caroline.
— Personne ne savait oii je m'étais caché; j'avais encore cliangé de nom, et je n'avais point de domestique. Néanmoins j'avais donné à Mildred une adresse à laquelle elle pouvait m'envoyer ses letties. J'avais iini par ressentir pour elle un attacnement sincère, bien qu'il n'allât point jusqu'à la ]iassion;je songeais à me rapprocher d'elle aussitôt que les blessures de mou cœur seraient cicatrisées. Les oliliijiitions du mariage sont trop sérieuses pour êlre négliijrcs, et j'étais convaincu que ni ma femme, ni moi ne pourrions vivre en paii sans accomplir les devoirs que nous imposait l'état oit nous étions entrés.
— Et pourquoi , demanda Eve, n'êles-vous pas retourné auprès de votre femme après avoir quitté les prairies?
— Ilélas ! ma chère entant, je trouvai à Saint-Louis des Icttrbs qui m'annonçaient sa mort ! On ne me parlait point d'un tnfant, et j'élais loin de soupçonner que j'étais devenu père. Quand Mildred eut cesse d'exister, je considérai comme rompus tous les liens de celle malencontreuse union ; je me regardai comme affranchi de toute ohlijj.ition ; et la conduite des parents de la défunte, qui étaient d'ailleurs en trèipetit nombre dans le pays, ne m'inspira aucune envie de rendre ir.oii mariaijc public. Je continuai à passer pour garçon; mais s'il avait e.sistc des motifs pausibles , de nature à me faire avouer le passé . tous crii\ qui uie tounaissaienl devaient être persuadés que je n'aurais p;.s hésiié.
— Mon cher monsieur, dit Paul avec le ton timide d'un liomine qui abordait un sujet délicat, oserai-je vous demander quel parti prirent les parents de ma mère?
— Je n'avais jamais vu M. Warrender , liibh beau-frèi'è, mais il avait la réputation d'un bomme hautain et iracassiër. Ses lettres étaient froides, et souvent même conçues en des leriùes qui m'indignaient. 11 feij>nait de croire que j'avais donné une fausse adresse dans l'ouest, j>uisquc je demeurais dans les Etats du milieu. Il se pernicUait encore d'autres insinuations qui étaient alors incompréiiensibles pour moi, mais qui m'ont été expliquées par diverses lettres dont Paul m'a donné communication. Mon beau-frère me semblait cruel, insensible; mais sa conduite avait une excuse.
— Laquelle, s'il vous plaît? demanda Paul avec A''ivacité.
— D'après les lettres que vous m'avez remises, mon fils, je m'aperçois que la famille de votre mère me jirenait pour John Assbeton de Lancastre , homme d'humeur bizarre, qui avait contracté en Espagne un mariage malheureux, et dont la femme, je crois, vit encore à Paris, quoiqu'elle soit perdue pour sa famille. Cet homme, avec lequel j'étais allié , vivait dans la retraite ; il ne se remit jamais du coup qui l'avait frappé. On le confondit avec moi, et les parents de ma femme témoignèrent que je m'étais rendu coupable ele bigamie. Si je m'en rapporte à certaines lettres , mon beau-frère elésirant obtenir des éclaircissements , se présenta chez John AssIiiToii de Lancastre, mais il fut brutalement chassé de la maison dès qu'il lui |)arla de sa lemme. La famille de Mildred se crut déshonorée, et pour cacher sa faute imaginaire , elle ne divulgua pas la naissance de l'enfaut considéré comme illégitime.
Pour moi, je prends à témoin l'Etre Suprême qui voit toutes nos actions , que l'idée que j'étais père ne s'était jamais présentée à mou esprit. En apprenant»que le père de Paul Powis s'appelait John AssUeton, en reconnaissant les traits de sa mère dans le portrait de MildreJ, qu'elle m'avait donné à l'époque de notre union, j'entrevis la vérité, et tous mes doutes furent dissipés quand le capitaine Ducie me déclara que le nom de famille de la mère de Paul était bien misi Warrender.
— Mais, dit Eve, en entendant parler de lady Dunluce, des Ducie et de la famille de Paul, n'avez-vous pas senti un mouvement de curiosité ?
— Comment ma curiosité aurait-elle été excitée ? je ne jiouvais m'inquiéler d'un enfant dont j'jguoiais absolument l'existence; je savais que les Warrender avaient des prétentions , qu'ils se flattaient d'avoir un rang et de la fortune en Angleterre, mais je me souciais peu de leurs titres, et moins encore de l'argent qui pouvait revenir à ma femme. Je n'avais jamais entendu parler du général Ducie, qui avait épousé la sœur de Mildred après ma séparation, et dont par conséquent il ne pouvait être fait mention dans les lettres de mou beaufrère. Tout ce que je désirais, c'était d'oublier complètement l'existence de cette famille.
J'allai en Europe , et j'employai sept années à voyager. C'était à l'époque oii le continent était interdit aux Anglais , et je n'avais aucun moyeu de me renseigner à ce sujet. A mon retour, la tante de ma femme était morte ; le dernier de mes beaux-fières l'avait suivie au tombeau, sa sœur était depuis longtemps madame Ducie; personne ne songeait à la famille Warrender , dont le souvenir était presque
effacé dans le pays, et ce souvenir m'était trop pénible pour que je cherchasse à le réveiller...
John Elïingham suspendit un moment ses explications, qui n'avaient pus cessé un seul moment d'exciter l'utlenlion de ses auditeurs.