‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 165 sur 280 · CHAPITRE XXVlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVlll

=— Je dois noter, reprit-il, une particularité singulière de nn derniCrc visite dans le vieux monde. En 182!), je rencontrai le général Ducie à Alexandrie. Je remontai le Mil avec lui , et je redescendis après avoir admiré les cataractes. 11 voyait en moi un riche voyageur américain ; il ne me connaissiiit que sous le nom de John ElVmgliam ; et de mon côté, je me contentais de savoir que c'était un ollicier général anglais avec lequel les relations étaient des plus agréables. 11 avait toute la réserve d'un Anglais de distinction , et parlait rarement de sa famille. Ce fut seulement à notre retour au Caire que j'appris qu'il avait reçu des lettres de sa femme Isdy Dunluce ; mais je ne me doula's guère que lady Dunluce fût mademoiselle Warrender, sœur de ma femme. Qae de fois il nous arrive d'être sur le point de découvrir un mystère dont la solution est importante pour nous, et de rester plongés dans l'ignorance !

Au reste, il paraît que la famille Ducie a cessé de confondre ensemble les deux John, qu'elle a reconnu la légalité du maiiage, et qu'elle a cessé de repousser Paul Powis.

— Pendant longtemps, dit Paul , elle s'est figurée que j'avais pour père l'homme qui s'était marié en Espagne; mais elle finit par s'apercevoir de son erreur , et attribua ma naiss.ince à un autre John .\sshcton , qu'on disait cependant célibitaire. Partage.mt l'opinion de mes parents , je lui écrivis quelques lettres, auxquelles il répondit négligemment en se moquant de mes prétenlions comme de celles d'un fou ou d'un imposteur. Ma fierté ne me permettait pas de prolonger cette correspondance.

Malgré la gravité de l'entretien , les profondes émotions qu'il avait récemment éprouvées, John EfTingham ne put s'empêcher de sourire.

— .le conuais celui dont vous parlez, répliqiia-t-il , c'est le fils du frère de ma mère , John Asshetpn de IN'escopeck, le |;eliba taire le plus endurci qui existe aux Etats-Unis. 11 a dû croire que vos lettres étaient une mystification conçue par ses compagnons de plaisir, et je suis surpris qu'il ait cru nécessaire d'y répondre.

Il n'a répondu qu'à une seule, et il avait en effet l'air de prendre la chose en plaisanterie. Maintenant que je sais la vérité , je lui pardoiiiir volontiers; mais le dédain avec lequel il me traita me causa autrefois d'amères douleurs. J'ai eu l'occasion de le voir une fois en public, et je l'ai bieu observé; car, chose étrange! on trouvait que je lui ressemblais.

— Cela n'a rien d'étbnnaut , nous avions tous deux un air de fi mille, et à présent que vous lii'erï avez averti, il ne m'est pas difficile de remarquer la ressemblance que vous me signalez; vous ti nez des Assbeton aussi bien que des Eflipghnn.

— Ces explications sont cbires et satisfaisantes , dit Edouard ; il est suflisamment établi que P.iul est né en légitime mariage de John Elliiigham et de Mildred Warrender; mais il reste encore un point à éclaireir. Comment s'est passée l'enfance de notre ami ? pourquoi la famille Warrender l'a-t-elle ;d):indonné aux soins des individus qui l'biit eux-mênies eonfié à M. Poxvis ?

— Je ne vois là rien d'ob.cur, réponitit John Effingham; Paul est évi lemment l'enfant dont il est question dans les papiers de M. Lundi. La mère de cet homme a gardé mon fils jusqu'à l'âge de quatre ans; et pour se débarrasser des tracas et des frais qu'il lui causait , elle l'a laissé partir avec M. Po\»is, tout en conservant la rente annuelle que lui payait lady Danluce. Le nom de cette dame figure dans les dernières lettres , et si elles nous étaient tombées entre les mains au commencement de notre examen, nous serions arrivés plus vite à la même conclusion. Il fudrait maintenant, po'ir obtenir des renseignements circonstanciés, découvrir le nommé Dowse, qui paraitavoir mené cette intrigue , et auquel madame Lundi s'était mariée en secondes noces.

— Le capitaine Truck , dit Paul , a retcoitvé ici un de ses anciens passagers qui a connu Doxvse, et qui donnera sur ce personnage les détails que nous désirons. Grâce à sou témoignage , toutes les questions légales seront résolues.

— Elles n'ont pas besoin de l'être, reprit John Ellingham en tendant la main à son fils avec une expression de vive tendresse. Hier, lorsque j'ai été remis de mon évanouissement, nous avons achevé la lecture des papiers de Al. Lundi, et pris connaissance de ceux qui étaient entre vos mains; vous possédez l'acte de mariage de votre mère, et je reconnais que je suis la personne qui s'y trouve désignée sous le nom de John Assbeton : j'en ai fait la déclaration formelle au dos de cet acte par une note écrite et signée de ma main. \ oici en outre un certificat que j'ai reçu sous mon véritable nom, et l'ecclésiastique qui me l'a délivré mentionne au bas que j'avais un pseudonyme quand il a célébré pour moi la cérémonie nuptiale.

— Un pareil bomme, dit Eve avec énergie, déshonorait l'habit qu'il portail.

EVE EFFIJNGHAM.

— Vous êtes trop sévère envers lui , mon enfant ; au moment du

mariage, il pailageait l'erreur de ma fiancée : ce ne fut que quelque temps après qu'il apprit la supercherie dont il avait été dupe, et l'attestation qu'il consentit à signer pouvait avoir des avantages et n'avait aucun inconvénient. L'ecclésiastique dont il s'agit vit encore, il est parvenu à l'épiscopat, et il certifiera au besoin la légalité du mariage.

— Le prêtre qui m'a baptisé vit aussi, s'écria Paul; il ne m'a jamais perdu de vue : il était en partie dans la coiifiJence des parents de ma mère, et même après mon adoption par sir Povvis , il eut les yeux sur moi, disant que j'étais un de ses petits chrétiens. C'est un homme éminent que vous connaissez sans doute de nom. le docteur Oates.

— Cela seul suffirait pour établir lidentilé, dit Edouard, et nous pouvons nous passer même du témoignage du passager qu'a retrouvé le capitaine Truck. L'obscurité dont cette afl'aire a été enveloppée vient de ce que John avait changé de nom et de ce qu'il ignorait que sa femme lui eût laissé un fils. La famille Oucie parait avoir eu des motifs valables pour révoquer en doute la légalité du mariage; mais aujourd'hui, elle n'a plus d'objection à faire. Comme il s'agit dune fortune considérable, nous veillerons à ce qu'il n'y ait nulle part matière à discussion.

— J'ai déjà disposé de mon bien, et je suis en règle de ce côté, reprit John Effingham en regardant Eve avec un sourire malin. On peut toujours faire un testament, surtout lorsqu'il ne contient qu'un seul legs. Le mien est terminé , et j'y reconnais pour unique héritier Paul Effingham, né de mon mariage avec Mildred Warrender et connu en dernier lieu dans la marine des États-Unis sous le nom de Paul Powis. De cette façon, je serai en mesure avec la loi, mais nous aurons à essuyer bien des commérages.

— Mon cousin John!

— Eh bien, ma chère Eve ?

— A qui la faute?

— A celui qui en contractant le plus sacré des engagements a débuté par une déception que rien ne justifiait. Le meilleur parti à prendre, c'est d'aller au-devant des suppositions, de devancer la'médisance, d'imposer silence aux déclamations des oisifs, en divulguant à haute voix toutes ces aventures.

— Je ne vois pas la nécessité d'entrer dans les détails , dit Edouard. Vous vous êtes marié jeune, vous avez perdu votre femme au bout d'un au. C'était une miss Warrender, sœur de lady Dunluce ; Paul et Ducie sont cousins , et le premier, dont vous ignoriez l'existence , se trouve être votre fils. On ne se permettra pas de vous adresser la moindre question, et je suis sûr que tous les gens raisonnables se contenteront de cette simple tournure des événements.

Eve joignit ses jolies petites mains avec un geste de surprise.

— Mon père! s'écria-t-elle , dans quelle partie du monde avezvous vu la curiosité s'apaiser si facilement? Dn récit succinct ne siiiVit à personne, surtout aux Etats-Unis, où tout individu, ignorant ou instruit, au premier ou au dernier rang, se constitue juge de tous les actes de ses semblables.

— JNous avons du moins, dit Paul, la consolation de savoir que les révélations ne changeront pas le cours des choses. Dans to is les cas, les bavards arrangeront 1 histoire à leur manière, et leur version se propagera quand même la fausseté en serait aussi évidente que le soleil en plein midi. Les médisants sont essentiellement menteurs, et la vérité est le dernier ingrédient qu ils admettent dans leurs macédoines ; un fait bien constaté donne à leurs suppositions le coup mortel. Bornez-vous donc, mon cher monsieur, à dire simplement que je suis votre fils; ce titre m'est trop précieux pour être passé sous silence.

John Effingham regarda tendrement le noble jeune homme pour lequel il avait depuis si longtemps tant d'estime et d'admiration, et le bonheur suprême que le cœur d'un père est seul capable de goûter lui arracha de douces larmes.

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