CHAPITRE XXIX
Eve et Paul Effingham ne se trompaient pas dans leurs conjectures sur le commérage; mais ils l'avaient étudié dans les grandes villes, et ne se rendaient pas compte de ce qu'il était dans un village. Ici, les événements se succèdent avec tant de rapidité que l'un fait oublier l':;utre; U, on abandonne un sujet d'entretien parce qu'il en survient un nouveau.
tjuand on annonça aux habitants de Templcton que M. John Effingham avait retrouvé un fils dans la personne de M. Paul Powis, on fit des suppositions doLt aucune ne s'accordait avec la réalité. Les plus expérimentés, les plus intelligents furent étonnés d'apprendre que ce célibataire endurci avait été marié dans sa jeunesse ; mais leur curiosité bien naturelle ne chercha pas à approfondir des aventures qui concernaient une famille. Ils comprirent qu'elle n'eût pas envie de les divulguer, et les idées qu'ils avaient de la délicatesse et de la sainteté des afi'eclions domestiques leur firent respecter dans autrui les mêmes sentiments. Mais, à l'exception de ces gens d'élite, tous les villageois multiplièrent à l'envi, pendant une quinzaine, les suppositions, les faux bruits, les nouvelles contradictoires, les affirmations, les dénégations. Quelques élégants , dont la sphère ne s'étendait pas
au delà de la vallée oii ils étaient nés, avaient médiocrement goûté l'esprit distingué, la réserve et les bonnes manières de Paul , ils semblaient croire qu'il leur faisait tort en étant le fils de son iière, et s'indignaient de ce qu'il eût l'audace de s'élever au-dessus d'eux.
Les mariages qui allaient se contracter au wigwam occupèrent non-seulement le village et le comté, mais encore l'île de Manhattan, centre de la grande ville de New -York, assemblage de maisons en briques d'un rouge écarlate, de petites églises et de tavernes colossales. Dans ce quartier, où l'organisation sociale est arrivée à son apogée, on s'entretient invariablement de mariages toutes les fois qu'on a épuisé les sujets plus communs, les vins, les dollars <t les lots de terrain. On fit de sir George Templemore 1 honorable lord George Templemore; et de ce que Paul était parent de lady Dunluce, ou en conclut qu'il était l'héritier d'un duché de ce nom. •
La préférence d'Eve pour un noble fut attribuée aux goûts aristocratiques qu'elle avait rapportés des contrées étrangères. En fréquentant les cercles d Europe , Eve en avait su apprécier 1 urbanité , la grâce, la retenue, la civilisation; mais elle en méprisait profondément le clinquant et les dehors trompeurs. Elle ne méritait en rien l'accusation que lançaient contre elle ses compatriotes; mais comment se garantir de la calomnie, comment raisonner avec l'ignorance.'
Certains membres d'une petite église, à la tête de laquelle étaient M. Steadiast Dodge et madame Ahbot, abordèrent la question avec gravité, et la considérèrent comme d'une importance générale.
Envirmi quinze jours après les éclaircissements contenus dans le précédent chapitre , ces deux personnages eurent \me conférence dont voici le résumé :
— Pour ma part, monsieur Dodge, dit la veuve Abhot, je ne crois pas du tout que Paul Powis soit Paul Effingham. Vous dites que dans sa jeunesse vous l'avez connu sous le nom de Blunt ?
— Certainement, madame, il était universellement connu sous ce nom , et il est au moins extraordinaire qu'il ait eu tant de noms de rechange; mais on saura la vérité, madame Abbot, si toulcfois il est possible de la savoir dans l'état actuel où se trouve le monde. On saura
— Vous n'avez jamais rien dit de plus juste, s'écria la veuve , à laquelle son impétuosité permettait rarement de laisser achever une phrase : jamais je n'arrive à la connaissance de la vérité. A propos, vous vous rappelez que vous aviez insinué que M. John Effingham allait épouser Eve, et voyez l'étrange chose! il se trouve que c'est son fils !
— C'est probablement parce que la future a changé d'avis , madame Abbot ; elle a eu raison , ma foi , puisqu'elle a un mari plus jeune avec la même fortune.
— C'est une femme indigne ! qu'elle épouse le père ou le fils , et qu'il n'en soit plus question ; ce sera un grand débarras pour le village. Savez-vous , monsieur Dodge, que je me suis souvent demandé si les deux vieux Effingham n'étaient pas frères? Je savais qu'ils s'appelaient entre eux le cousin John et le Cuusin Edouard; je savais aussi qu'Eve affectait d'appeler son oncle mon cousin ; mais elle a tant d'affectation , et les deux vieillards ont pris des mœurs si bizarres à l'étranger, que je ne m'en rapportais pas à eux; je me disais : Des gens du pays doivent en savoir sur une famille plus long que n'en peut savoir la famille elle-même; et les gens du pays déclaraient d'un commun accord qu'ils étaient frères. A la fin du compte, il parait qu'ils ne sont que cousins.
— Oui , je crois que cette fois la famille avait raison et que le public avait tort.
— Eh bien , monsieur Dodge, le public n'a-t-il pas le droit de se tromper? Nous habitons un pays libre, et à quoi nous servirait la liberté, s'il n'était permis au peuple d'avoir tort par-ci par-là? Aous sommes tous de misérables pécheurs, et il serait superflu d'attendre de nous autre chose que le péché.
— Ah ! ma chère dame Abbot , vous êtes vraiment trop sévère envers vous-même. Tout le monde s'accorde à dire que vous menez une conduite exemplaire, et que vous accomplissez scrupuleusement vos devoirs religieux.
— Il ne s'agit pas de moi , mon cher monsieur; je ne veux point me montrer égoïste , et j'abandonne volontiers mes imperfections à la critique charitable de mes amis et de mes voisins. Mais croyezvous, monsieur Dodge, que Paul Effingham, en admettant qu'on doive l'appeler ainsi , fasse un mariage conforme aux lois en épousant miss Effingham? Ne peut-on y mettie opposition, et dans celte hypotiièse la forlum; de John ne passerait-elle pas à l'Etat?
— Il devait en être ainsi , ma chère dame , et je pense que le jour approche où ce rêve sera réalisé. Le peuple commence à comprendre À ses droits, et dans uii siècle d'ici, il saura leur donner une sanction pénale. INous sommes déjà arrivés au point où l'on regarde comme aristocratique de faire un testament; et croyez-en ma parole, nous ne
nous arrêterons pas en aussi beau chemin.
Mes lecteurs ne doivent pas supposer, d'après le langage de M. Djdge, que ce fût un partisan des lois agraires, ou qu'il entrevit dans l'avenir la diviaion des propriétés. Il possédait au delà de ce qui pourra: t revenir à chaque individu dans un partage égal , et ne se souciait nullement de diminuer ses revenus en Its soumettant à une reparution
EVE EFFINGHAM
fffnfrAe. En somme, il ne savait giirrc ce qu'il voulait; seulement il (îproiiv.iit Je l'envie pour tous ceux qui étaient au-dos«iis de lui; et c'él.iil là (| rit fallait chercher le secret de ses principes, de ses incliiialions, de ses doctrines. Il trouvait raiïO'nnalde et juste tout ce qui pouvait contribuer à réduire à son niveau ceux que l'éducilion, l'opulence, les hal>ilu;les avaient placés dans une position supérieure à la sienne ; mais ce qu'il trouvait raisonnable et juste fût devenu à ses yeux de Ja tyrannie et de l'oppression, s'il l'avait reconnu contraire à ses intérêts.
Les institutions de l'Amérique, comme toutes les institutions humaines, ont leur bon et leur mauvais côté. Si nous comparons le régime des Etats-Unis à celui des autres nations , nous acquérons la convicliou que le bien tend à l'emporter sur le mal ; mais nous ne pourrions atteindre le but que nous nous sommes proposé dans cet ouvrajje, si nous ne faisions ressortir la conséquence la plus saillante de la destruction complète des distinctions fiietices. L'abolition des privilèges personnels a certainement développé outre mesure ce penchant qui prédomine mallieureusement chez l'homme à convoiter ce que les autres possèdent, et il déprécier les qualités auxquelles il ne peut atteindre.
Les idées de madame Abbot étaient i l'unisson de celles de son interlocuteur.
— Je partat^e vos espérances, monsieur Dodge, dit-elle; il faudra bien qu'il arrive un jour où l'on n'accordera de droite qu'à ceux dont on aura constaté les sentiments religieux. C'est l'unique moyen de conserver la moralité dans un Klat... Mais voili» Truck, ce vieux lion de mer, et le commodore, son camarade de pêche, armés de leurs lignes et de leurs .Trjrès. Appelez-les, monsieur Dodge; je suis curieuse d'apprendre ce qu'ils ont à raconter de leurs chers amis les Elhngham !
M. Dodge obéit , et bientôt le navigateur de l'Océan et le navigateur du lac furent assis d:ins le petit salon de madame Abbot, qu on pouvait appeler h juste titre le foyer du commérage.
— Messieurs, dit madame Abbot aussitôt que ses lûtes furent installés; les nouvelles du jour sont intéressantes, n'est-ce pas? M. Powis est devi-nu M. Ellingham, et l'on assure que miss Klïingham va devenir madame Eflingham ! Il n'y aura jamais de terme au\ miracles , et je regarde assurément celui-ci comme l'un des plus surprenants de mon époque.
Le commodore cligna de l'œil et fit de la main un geste énergique, comme il en avait l'habitude.
— Votre époque ne date pas d'hier, dit-il, et M. Powis doit s'estimer heureux d'y occuper une place importante. Pour ma part, j'ai été aussi étonné de son histoire que si j'avais pris le sogdollager avec un hameçon k truites, en ayant une croûte de from.ige pour amorce.
— Après tout, reprit la dame, ce mirarle est-il réellement un miracle? on assure que le <oi-di?anl Powis n'est ni un Eftingham ni un Powis, que c'est un certain !M. lilunt. Pouvez-vous donner quelques renseignements à ce sujet, capitaine Truck?
— il m'a été présenté sous ces trois noms, madame, et c'est une connaissance pour moi sous ses trois aspects , de quelque côté que vous l'envisagiez; je vous garantis que c'est un homme de premier numéro, un homme qui mit la barre nu vent au milieu de ses ennemis.
— Ce n'est pas à mes yeux une grande recommandation d'être de premier ou de second numéro, ou même d'avoir des ennemis; je suis sûre, monsieur Dodge, que vous n'avez pas d'ennemis sur la terre.
— Je serais fâché de crpjre que j'en ai , madame Abbot; je suis l'ami de tous les hommes, et des jiauvres en particulier, et il me semble que tous les hommes devraient être mes amis. La famille humaine est à mes yeux composée de frères qui sont tenus de vivre entre eux fraternellement.
— Comme vous avez raison, mon cher monsieur ! nous sommes tous pécheurs, et notre devoir est d'excuser réciproquement nos imperfections. Que miss Etlingliam épouse Pierre ou Paul, peu nous importe; mais si elle était ma lille, je ne la donnerais pas volontiers à un homme qui a trois noms de famille, et qui lui prend le sien par-dessus le marché.
— Les Elhngham portent la tête haute sans qu'il soit possible de deviner pourquoi, réjiondit l'éditeur du Furi'l aciij : plus de pareils êtres accaparent de noms, plus ils s'estiment heureux sans doute. Pour ma part, je les traite avec autant de condescendance que le reste des humains; car je me suis fait une règle , capitaine Truck , de tenir la même conduite envers un roi sur son trône qu'envers un mendiant qui m'accoste dans la rue.
— Je comprends, c'est un moyen d'établir que vous vaUz autant que ceux qui sont au-dessus de vous; votre philosophie compte beaucoup de partisans en Amérique.
• —Considérablement, dit le commodore.
H y avait tant de désordre dans l'esprit de M. Dodge et de madame Abbot, qu'ils ne sentirent pas le sarcasme du vieux marin.
— Je voudrais savoir, reprit la veuve, si Eve Ellingham a été vraiment régénérée? (Ju'en iiensez-vous, commodore?
— Ké...quoi, madame! dit le commodore cnmjlétement étranger au vocabulaire de la dévotion quoiqu'il adorât souvent Dieu dans son cœur en errant sur les eaux du lac.
— Régénérée, répéta madame Abbot.
— Je ne sais rien, madame, de sa régénération ou de sa résurrection ; je puis seulement affirmer qu'elle est jolie et sémillante comme une yole.
— Oh ! s'écria M. Dodge, les meilleurs amis de la famille Effingham n'ont pas la prétention de soutenir qu'elle soit religieuse : je ne vent dire de mal de personne; mais si l'on exigeait de moi un serment, j'affirmer.iis au besoin une infinité de circonstances qui établissent incontestablement qu'aucun de ses membres n'a senti l'insp ration d'en haut.
— Allons, allons, dit la veuve avec affectation : j'abhorre la médisance, vous le savez, et je ne puis tolérer une accusation aussi nettement formulée; donnez-moi des preuves de ce que vous avancez, ces messieurs contrôleront au besoin votre témoignage.
Madame Abbot entendait par preuves de simples allégations.
— Eli bien , madame , puisque vous me demandez des preuves , vos désirs seront satisfaits ; d'abord la famille Effingham lit ses prières dans des livres.
— Oui , oui , dit le capitaine ; mais c'est la manière de prier de tous ceux qui ne sont ]ias de vrais iiuritains.
— Pardonnez-moi, monsieur, les catholiques et les anglicans sont les seuls qui commettent une telle impiété : l'idée de faire une lecture à la Divinité est particulièrement odieuse à une âme dévole.
— Comme si le Seigneur avait besoin d'un lecteur ! dit madame Abbot. La pratique des Effingham est détestable, monsieur Dodge, je ne sauniis en disconvenir; faire ainsi les pr ères en famille, c'est tourner le culte en dérision.
— Vous l'avez dit, madame ; mais ce n'est pas tout : croiriez-vous qu'ils jouent aux cartes ?
— Aux cartes ! s'écria madame Abbot en levant ses pieuses mains avec une sainte horreur.
— Oui , madame, ils se divertissent avec ces misérables morceaux de carton , marqués de rois et de reines. C est un péché plus qu'ordinaire, madame Abbot, puisqu'il est anti-républicain.
— J'avoue que je ne m'en doutais pas ! j'avais bien entendu dire qu'Eve Effingham s'était rendue coupable d'inconséquences; mais je ne supposais pas qu'elle fût assez pervertie pour jouer aux caries. O Eve Effingham , Eve Elhugham , quel sera le destin de votre pauvre âme !
— Elle danse aussi , reprit M. Dodge.
Le publiciste , s'apereevant du déclin naissant de sa popularité, s'était associé récemment à la congrégation la plus rigide de Templeton , et il montrait l'ardeur et le zèle d'un nouveau converti.
— Elle danse ! répéta madame Abbot exaspérée.
— La contredanse, la gigue et le cotillon, dit le capitaine Truck. J'en réponds : je l'ai vu de mes propres yeux ; mais, madame Abbot, je dois vous avertir que votre propre fille...
— Kianca AIzuina Anna! s'écria la mère alarmée.
— Elle-même, Biaizuma Anca Anne, puisque tel est son nom. Croiriez-vous, madame, que je l'ai vue f.iire pis que danser?
— Pire que danser, vous m'épouvantez, commodore ! Un de mes enf,ints serait-il capable d'une infamie?
— Mon devoir est de vous révéler la vérité, madame, puisque vous consentez à m'cnteiidre. Sachez qu'hier matin, entre sept et huit heures, j'ai vu votre Bialzanca Zuma sauter à la corde !... je l'ai vue, comme j'espère revoir le sogdollager.
— Et vous trouvez que c'est plus criminel que de danser?
— IMille fois plus, madame ; c'est sauter sans musique , sans grâce , sans agréments, comme j'ai pu en juger d'après Balsama.
— Vous aimez à plaisanter, à ce que je vois. Il n'est pas défendu par la Bible de sauter à la corde.
— Pas plus que de danser, ou même de jouer aux cartes.
— Mais, en y réfléchissant, c'est une perte de teuijis, et l'on ne gaspille pas de précieux moments sans ouvrir la porte à tous les désordres, à toutes les mauvaises passions.
— Comme vous dites. Bdfuma était allée pomper de l'eau; c'est vous qui l'y aviez envoyée, je le parie; et elle gaspillait son temps. Que le jeu ouvre la porte aux (tassions, on n'en saurait douter, car avant de sauterelle disputa la corJe à la fille du voisin, et ces deux dragons femelles s'arrachèrent quelques poignées de cheveux. Croyez-en ma parole, madame, il ne manquait qu'un violon fêlé pour en faire un péché des plus gros.
Pendant que le commodore occupait de la sorte la pieuse veuve, le capitaine Truck faisait du coin de l'œil des signes à son camarade, et préparait une farce aux dépens de madame Abbot.
Les deux pêcheurs étaient devenus inséparables. Dans les parties qu'ils faisaient ensemble, quand ils croyaient avoir pris assez de poisson, ils allaient s'asseoir auprès de la source; l'un allumait son cigare, l'autre sa pipe; ils faisaient du grog, discutaient des hommes et des choses, et finissaient par jouer au piquet, en prenant une vieille souche pour table ii jeu.
Or, le capitaine avait dans sa poche les cartes dont ils se servaient h.abituellement. A force d'avoir été maniées, elles étaient aussi bigarrées d'un côté que de l'autre. Il montra secrètement ces cartes k son ami, et tandis que celui-ci .itlirait l'attention de madame Abbot en lui dévoilant les écart- * «a fille, le malicieux '^"♦"'^ne çlissa les rois,
EVE EFFlxNGllAM.
les dames, les valets, les as, etc., dans le panier à ouvrage de la dame. Dès que cet e\iiloit eut été accompli avec succès, un signe télégraphique annonça au Commodore que la conspiration avait réussi. Le batelier, transformé momentanément en théologien , céda |)ar degrés le terrain à son adversaire; mais il persista cependant à soutenir que sauter à la corde était un péché, qu'on pouvait d'ailleurs qualifier de véniel. Si le couiniodoie avait possédé un répertoire de phrases à tITet, s'il eût eu plus de prosélytisme, s'il tût été à même de larder ses discours de citations de la Bible , il est probable qu'il eut fondé une nouvelle secte chrétienne. L'espèce humaine persiste à mépriser les commandements de Uieu les plus formels, à se révolter contre les vérités évangéliques, à ne pratiquer ni l'humilité ni la charité; mais il semble qu'elle se complaise à grossir le catalogue des ofl'ensus que l'on peut commettre contre la puissance divine. On aurait donc accueilli vraisemblablement avec enthousiasme les théories du comniodore; mais il n'était pas de force à les soutenir : plus habile à |)rendre des brochets qu'à prolonger une polémique, il lui arrivait parfois d'avoir recours aux coups de poiiig , quand il était à bout d'arguments; et il fut ravi que le capitaine Truck eiit le loisir de lui venir en aide.
— Je suis étouné, madame, dit l'honnête patron du Montauk , qu'une femme aussi sainte que vous nie que ce soit un péché de sauter à la corde. La question a été résolue il y a cinquante ans pjr nos plus doctes théologiens. Vous devez reconnaître qu'il faut de la légèreté pour sauter à la corde.
— Que me dites-vous là , capitaine ? prétendez-vous que j'aie une fille légère ?
— Légère au physique, madame, jmisqu'elle l'emporte sur toutes ses compagnes dans cet exercice. Il exige de la légèreté, et ce serait une raison suflisaute pour qu'il fût répréhensib'.e ; mais de plus il consiste à faire la na'me chose (ilusieurs fois de suite, et ces vaines répétitions nous sont défendues, même dans nos prières, .l'en prends père et mère à témoin !
— Eu vérité, cette doctrine est nouvelle pour moi, il faudra que j'en parle au ministre.
— La danse à la corde est certainement plus criminelle que la danse proprement dite. Celle-ci est facilitée par la musique, tandis qu'il faut se forcer l'esprit pour se décider a celle-là. Comoiodore, l'heure de mettre à la voile e-t venue; en roule ! Voudriez-voMS, madame Âbbot, me donner un bout de til pour rattacher cet hameçon ?
La veuve prit son panier à ouvrage, ft en soulevant un cliilTon pour chercher du fil , elle aperçut le vieui jeu de cartes. En relevant les yeux sur ses hôtes, elle les vit tous trois regarder les cartes avec autant de curiosité que de stupéfaction. Les deux complices avaient l'air aussi naïf que s'ils n'avaient rien su de l'histoire.
— Malheur! malheur! trois fois malheur! s'écria madame Abbot; les puissances des ténèbres ont été à 1 œuvre chez moi !
— Elles paraissent s'être activement exercées, dit froidement le capitaine ; je n'ai jamais trouvé sur le gaillard d'arrière d'un vaisscou un jeu de cartes aussi fatigué.
— Terrible ! terrible ! terrible ! répéta madame Abbot en pressant ses mains l'une contre l'autre; cette épreuve, monsieur Dodge , est comparable à celle des quarante jours dans le désert.
— Assurément , madame , elle est bien cruelle !
— Ces cartes pourraient être plus propres, dit le capitaine Truck, mais leur présence n'a lien qui m'étonne, et après tout, elles n'ont pas plus d'inconvénient qu'une corde à sauter.
Madame Abbot n'était pas disposée à prendre Us choses aussi tranquillement; elle voyait dans ces caites une preuve d'une intervention diabolique, et s'imaginait que sa condilion de veuve lui attirait une épreuve nouvelle.
— Sont-ce bien des cartes? dit- elle, comme si elle eiit douté du témoignage de ses propres sens.
— Il est malheureusement impossible de le contester, répondit le Commodore d'un ton lamentable. Voici l'as de pique, cariC excellente, surtout quaud ou joue le premier : voici le valut de trèfle et la dame de cœur. Plus j'examine, plus je trouve ce jeu de cartes complet.
— Jamais je n'en ai vu de plus coiîijdet et de plus complètement usé , ajouta le capitaine avec un accent de condoléance. Au reste, à quoi bon se préoccuper d'un incident aussi futile? vaut-il mieux jouer aux caries que sauter à la corde ? c'est une question qui mériterait d'être discutée, mais nous n'en avons pas le temps. Commodore, nous ne pécherons pas de brochets aujourd'hui, si nous ne quittons cette excellente compagnie.
Les deux complices fntnt leurs adieux pour se rendre à leur bateau. Ll- capitaine qui prévoyait qu'il aurait prochainciuent l'occasion de se servir des cartes, offrit à madame Abbot de l'en débarrasser tn lui faisant eutendre qu'il les jetterait dans la partie la plus profonde du lac.
M. Dodge se retira de son côté, après s'être un moment entretenu avec la pieuse veuve du crime horrible que commetlaicnt les joueurs; puis il alla rejoindre son ami Ari^tobule Drgg, qui l'alitndait à la taverne écartée , et tous deux commenccrtut une partie de cartes qui se prolongea fort avant dans l'après-midi.