CHAPITRE XXX
Lorsque les deux compagnons de jjçche furent à une distance raisonnable du rivage, le comniodore cessa tout à coup de ramer, fit un geste de la main, et se mit à rire brusquement, comme un homme dont l'hilarité a été longtemps comprimée.
Le capitaine Truck , qui n'axait pas une gaieté aussi expansive . lui répondit d'un coup d'œil en secouant la tète de temps en temps. H alluma un cigare, et en aspira Us boulTées avec une profonde shIisfactioii , et 1 on put deviner à l'expression de sa physionomie , que des jiensées plus joyeuses que de coutume se préacniaient à son esprit. Il souffla sa fumée au-dessus de sa tète , et prit plaisir à la faire tourbillonner en légers nuages.
— Savez-vous, commodore , que nous ne sommes pas des novices? Vous avez étudié la vie sur l'eau douce, et j'ai étudié la vie sur l'eau salée. Quel est le meilleur mode d'instruction, je 1 ignore ; mais je sais positivement que nous pouvons sans jieine mettre dedans les vieilles dévotes, et même les littérateurs du genre de M. Dodge.
Ce Dodge est cependant un homme d'importance, reprit le commoJore, car j'ai entendu dire qu'il s'était battu comme un lion contre les Arabes.
— C'est lui-même qui raconte cette histoire, mais il ne faut pas s'y fier. Je tiens à rendre justice à tout le monde, et je m'aperçois qu'on ne s'en occupe jias assez sur le continent. Dans la bataille livrée aux h.ib.tants du désert, le vé: ilable héros a,^é celui qui doit épouser votre charmante miss Effingham. D'autres ont fait leur devoir, par exemple M. John Eftingham; mais la vicloire est due principalement à Paul Blunt, autrement dit Poxvis , autrement dit ElVingham. Quant à M. Dodge , je n'en dirai rien , si ce n'est que ]iendaiit l'action il n'a Jias été un seul instant auprès de moi; et si quelqu'un a montré dans cette circonstance la férocité d'un crocodile à jeuD, c'est votre humble serviteur.
— Vous voulez dire par là qu'il s'est tenu à distance respectueuse .de l'ennemi, j'en prêterais serment devant le magistral?
— Et vous seriez siir de ne pas vous parjurer ! Quiconque a vu iM. John Effingham et M. Poxvis dans cette journée critique peut affirmer hardiment qu'ils sont bien le père et le fils ; et quiconque n'a pas vu M. Dodge dans la même occasion, peut dire de la manière la plus formelle qu'il n'appartient pas à la même famille. Telle est la vérité ; je ne ve"x déprécier aucun de mes passagers, et je me contente de dire que M. Dodge n'est pas un guerrier.
— On assure que depuis quelque t^mps, il s'est converti aux doctrines religieuses les plus sévères.
— Il était temps, mon cher commodore, car il avait consacré au péché une grande partie de son existence. 11 a parcouru le monde en calomniant ceux dont il n'est pas digne de dénouer les cordons des souliers ! Il a publié des lettres qui sont fausses comme son cœur; mais qu'il y prenne garde, cardans un jour de bourrasque, je pourrais bien publier nn extraild'un livre de loch, "rédigé à bord d'un bâtiment qu'on appelle le Moutank. En définitive , commodore, je me félicite d,: ce mariage, ou plutôt de ces mariïgcs , ]rui,quc Paul EOingliam tt sir George Templemoe vont serrer des nœuds simultanément demain matin. Tout est conclu, et dès que j'aurai assisté à cette double céréuionie , je me remettrai en route pour Ncw-'^'ork.
— Est-il bien positif que ce jeune homme soit le fils de M. John EÛinghim ?
— C est aussi clair que l'étoile du Nord jiar une belle nuit. L'individu que j'ai rencontré dans la soirée du jfti de l'incendie m'a donné des détails précis sur l'homme auquel avait été confiée l'enfance de M. Paul Blunt-Powii-Effingiiam. Le cousin de miss Eve lui-même, qui a tant de circonsjiccliou et de présence desprit, dit qu'il a inaiiitenaiit des preuves as-ez concluantes pour les soumettre sans crainte à toutes les cours de justice des Etats-Unis. L'identité du jeune Paul est désormais établie, et je m'applaudis qu'il en soit ains'. il. John EHiogham a si longtemps passé pour célibataire, que c'est un honneur pour le corps des vieux garçons qu'il se soit trouvé le père d'un aussi noble fils.
Ici le commodore jeta l'ancre , et les deux amis commencèrent h pêcher. Us observèrent le silence pendant une heure environ, irais quand ils eurent pris une quantité suffisante de perches, ils débarquèrent auprès de leur source favorite , et preparèr&it une friture. Assis sur le gazon, paitageant leur temps entre la citguslat.on du poisson et des libations fréquentes, c^s dignes marins reprirent le cours des entretiens iihilosopliiques tt moraux qui leur étaient habituels.
— INous sommes citoyens d'un pays étonnamment grand, commodore, dit M. Truck : tout le monde l'affirme, depuis le Maine jusqu'à la Floride, et tout le monde doit avoir raison.
— Bien sûr, mon cher monsieur. Je me demande parfois comment un aussi grand pays a pu produire un aussi petit homme que moi.
— Lne bonne vache peut avoir un mauvais veau, dit un proverbe. Cela explique l'afl'aire. Avez-vous dans cette partie du monde beaucoup de femmes aussi pieuses et aussi vertueuses que madame Abbot?
— Les montagnes et les vallées en sont couvertes. Les femmes de
EVE EFFINGHAM
celte espèce ont tant de religion , qu'il n'y a pas de place dans leur cœur pour autre clio'e.
— Je regretterai toute ma vie que vous n'ayez pas développa vos talents en mer, s'écria le capitaine Truck. Si vous montrez tant de «lisccnu'iiii'nt sur l'eau douce, qu'auricz-vous élé sur l'eau salée ! Vos coiiipatriotts, élevés par des individus de l'inlclligencc et du caractère de M. Uodge, doivent aussi acquérir promptenient bien des idées.
— Je vous en réponds ; mais ils ne les conservent guère. Dans cette partie du monde, capitaine, on ne garde jamais rien assez longtemps pour en tirer parti en bien ou en mal.
— Ah! ab! on aime donc le eliangeinent ?
— Les Américains sont aussi inconstants que les pêcheurs malheureux, qui courent toujours après le bon endroit. Je ne crois pas qu'il soit possible de trouver dans toute la contrée six tombes de fils placées à côté de celles de leurs pèrr s. Tout le monde semble avoir une aversion mortelle pour la stabililé.
— Il est dillicile de s'attacher à un pareil pays, Commodore.
— Je n'ai jaiuais essayé de m'y attacher. Dieu m'a donné une belle nappe d'eau qui convient à mes goûls et à mes besoins , de belles montagnes verdoyantes , un ciel magnifique , et je suis satisfait. On peut aimer Dieu dans un semblable temple, même en n'aimant rien de ]>lus.
— 11 y a un grand inconvénient à ne rien aimer, c'est qu'en revanche on n'est aimé de personne.
— Nous en avons la preuve tous les jours aux Etats-Unis, où règne régoïsuie La coluie est si grande sur certains points , qu'un homme arrive à douter parfois de son identité, à se demander s'il est bien lui, t,'il ne serait pas par hasard son voisin. Nonobstant, chacun fait son idole de soi-iuème.
— Je voudrais bien connaître vos opinions politiques, commodore. Vous m'avez fait votre confession sur toutes sortes de sujets, excepté sur celui-là; et j'ai acquis la conviction que vous étiez un vrai philosophe.
— Je ne suis qu'un enfant au berceau comparativement à vous, capitaine; mais quelles que soient mes pauvres opinions, vous avez droit à les connaître. En premier lieu , mon cher monsieur, depuis que je navigue sur ces eaux, j'ai eu le temps de m'apercevoir que chacun aimait la liberté pour lui, et qu'il était secrètement fâché d'en voir jouir les autres; secondement j'ai hni par comprendre qu'on se disait patriote pour avoir du pain et du fromage, et que la devise de l'opposition était : « Chacun pour soi. »
— - Je vois ce que c'est ; vous êtes sorti du chenal , après avoir balisé les écueils.
-— C'est cela même. J'ai été longtemps à la merci des meneurs, des liuissants de la terre; j'ai usé comme ils l'entendaient de mes privilèges d'honime libre ; mais enfin , las de tant de liberté , je me suis retiré dans la vie privée, aux bords du lac Otsego, pour y agir à ma guise, comme un pauvre esclave que je suis.
— On devrait vous nommer président de la République.
— C'est à la pêche que je dois mon émancipation. En cherchant le sogdoll.itjer, je pensais par intervalles à ce M. Dodge, qui est venu infester 'lempleton de son ignorance, sous prétexte d'éclairer les aveuglfs et de propager la venté. Ma foi , me dis-je , si cet homme est réellement tel qu'il me paraît comme homme, peut-il valoir beaucoup mieux comme journaliste ?
— Votre question était bien posée, commodore : comment y avczvous répondu ?
— D'une manière satisfaisante pour moi, mon cher monsieur, quoiqu'elle puisse déplaire à d'autres. Je cessai de lire son journal, et je ne m'occupai que de mes affaires. A cette époque, le sogdollager avait montré le nez ; au lieu de vouloir m'élever en grimpant sur les épaules des jiatrioles du pays, j'essayai de m'immortaliser en prenant k la ligne ce roi des poissons, maintenant, j'ai renoncé à la politique, je vais encore aux élections parce que c'est un devoir; mais je ne ])ermets plus à des gens comme M. Dodge de m'indiquer de quelle manière je dois voter. Je donne mon suffrage en ]mblic, à l'homme auquel j'accorderais ma confiance en particulier.
— Admirable règle de conduite ! Plus je passe de temps dans votre société, digne commodore, plusje vous honore et vous estime. A présent, buvons à la prospérité future de ceux qui vont se marier demain. .■ii tous les hommes étaient aussi philosophes et aussi éclairés que vous, mou brave camarade, l'espèce humaine marcherait dans une meilleure voie.
— Vous êtes bien bon. A votre santé, à celle des nouveaux époux! I\'est-il jiis étonnant ipie des individus tels que madame Abliot et M. Dodge aient le pouvoir de calomnier ceux dont nous venons de célébrer l'hymen par anticipation ?
— Une mouche peut mordre un éléphant, commodore, pourvu qu'elle trouve un endroit faible sur la peau. Je ne comprends pas trèsbien l'histoire du mariage de M. John Eflingham, mais je sais qu'il en est issu un beau garçon. Je ne suis en aucune façon jiartisan du mari.ige, mais je crois que l'homme qui prend fcinme doit le reconnaître publiquement, comme il avouerait tout autre délit. Il doit faire savoir a ceux qui sont moins coupables que lui qu'il a rompu tout pacte avec eux.
— Vous raisonnez à merveille, et je crois avec vous que M. John Eflingliam a eu tort de ternir son ancien mérite, mais ee n'est pas une raison pour que les bigots se permettent de lui jeter la pierre. Nous avons dans cet hémisphère des moustiques qui mordraient la peau la plus dure.
— Savez-vous pourquoi, commodore? c'est parce qu'il n'y a pas de gaillird d'arrière dans volrd navire social. A bord d'un paquebot sagement réglé, toute la pensée est concentrée à l'arrière. Si les passagers désirent savoir dans quels parages est le bâtiment, il faut qu'ils attendent que les observations soient faites, et qu'ils restent provisoirementdans leur ignorance. Les difficultés de votre situation proviennent de ce que les gens sensés vivent trop isolés en Amérique, et qu'ils liissent aux fous le maniement des affaires publiques. Vous me comprenez, commodore?
— A merveille, dit le commodore du lac en cl'gnant de l'œil. Il est heureux que certaines gens aient l'esprit moins faible que leurs concitoyens... Je présume, capitaine Truck, que vou< serez de la noce?
Le capitaine cligna de l'oeil à son tour, promena ses regards autour de lui comme pour s'assurer que personne ne l'écoutait, et portant le doigt à son nez, il répondit à voix basse :
— Vous êtes capable de garder un secret, commodore ? Ce que j'ai à dire ne doit pas être répété à madame Ahbot, qui ne manquerait pas de le divulguer. Conservez la nouvelle que je vous communique au fond de votre cœur comme vos amorces dans votre boîte.
— Vous pouvez compter sur ma discrétion.
— Puisqu'il en est ainsi, trouvez-vous demain matin à neuf heures moins dix dans la galerie de l'église Saint-Paul, et vous y verrez la beauté et la modestie d'autant plus parées qu'elles seront sans ornement. Vous m'entendez?
— Parfaitement, dit le commodore en faisant un grand geste avec la main comme il en avait l'habitude.
— Il ne convient pas à de vieux célibataires comme nous de favoriser à l'excès le mariage, mais il manquerait quelque chose à mon bonheur si je n'assistais à l'union de Paul Powis avec Eve Effingham.
Là-dessus, les deux amis se gargarisèrent, suivant l'expression du capitaine Truck; ensuite, leur conversation se lança dans des régions tellement supérieures que l'auteur de cette humble narration ne se croit pas en état de les suivre.