‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 168 sur 280 · CHAPITRE XXXL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXL

Le jour désigné pour les noces d'Eve et de Grâce étant arrivé, tous les habitants du wigwara furent sur pied de bonne heure. On avait pris les précautions les plus minutieuses pour cacherai! public la cérémonie qui se préparait, mais la famille Eflingham ne se doutait guère de l'excessive surveillance dont elle était l'objet. Ses voisins, I our alimenter leurs conjectures, et pour justitier a leurs propres yeux leurs exagérations et leurs mensonges, avaient eu recours aux ]>lus méprisables artifices, et s'étaient abaissés au point de corrompre quelques domestiques. La nouvelle s'ébruita, et ce qui contribua à la répandre ce fut une circonstance imprévue qui ne manquera pas d'étonner les personnes étrangères aux particularités de l'existence américaine.

Kous avons eu occasion de parler d'Annette , la femme de chambre qui avait suivi Eve d Europe aux Etats-Unis. C'était un type complet d'une classe de femmes qui existe principalement en France. Annette élait jeune, bien faite; elle avait les yeux noirs, vifs et étincelants, la tournure el les manièrts d'une grisettc parisienne. Comme les provinciaux sont enclins à prendre les grâces pour la grâce, les grands airs pour l'élégance, et l'exagération pour le mérite, .\nnette avait acquis assez facilement la réputation d'une femme distinguée. Elle se mettait à la dernière mode ; ses vêtements étaient toujours de belle élolVe , puisqu'elle portait toutes les robes dont Eve ne voulait pluj. Or, le costume exerce encore une iniluence extraordinaire sur les personnes qui ne sont pas accoutumées au monde.

La double cérémonie devait avoir lieu avant le déjeuner, et Annette travailla dès l'aube à préparer la toilette de noce. Tout en se livrant à cette occupation, elle semblait en proie à une agitation inusitée. Elle )ilaca de travers plus d'une épingle, et commit plus d'une erreur dont la réparation nécessita de nouveaux arrangements. Eve , qui était en tout temps un modèle de patience, supporta ces légères méprises avec un calme admirable. Si Paul l'avait vue en cette circonstance, il aurait eu de nouvelles preuves de la présence d'esprit et de la douceur de caractère qui élevaient sa charmante fiancée au-dessus des faiblesses vulgaires de l'humanité.

— Tous éles: un peu agi'ée, ce malin, ma honne Annelte, dit-elle en français après une marque d'inattention qui dépassait les bornes.

— J'efpcrc que mndemoifelle a été contente de moi jusqu'à présent ! répondit Annette mécontente de sa gaucherie et parlant du Ion que |)rend une servante pour annoncer qu'elle a le projet de demander son compte.

— (Certainement, Annette, vous vous êtes toujours bien condiiile, et vous êtes très-habile dans votre métier ; mais pourquoi m'adressezvous cette question en ce moment ?

EVE EFFINGHAM

— Parce que..- parce que... avec la permission «le mademoiselle, j'ai l'iptention de vous demander mon congé!

— Voire congé! vouf songeriez à me quitter, Annette?

— Je m'estimerais heureuse de mourir au service de mademoiselle ; mais il faut se soumettre à sa destinée, et la mienne me force à cesser les fonctions de femme de chambre.

— Voilà une résolution subite et extraordinaire , surtout pour une femme qui demeure en pays étranger. Puis je vous demander, Annette, ce que vous vous proposez de faire ?

Annette minauda , s'efforça de rougir , et regarda le tapis avec une modestie étudiée, capable détromper quelqu'un qui n'aurait pas connu le genre soubrette.

— Moi aussi, madame, dit-elle , je vais me marier.

— Vous marier ! répéta Eve ; avec qui , Annette ? ce n'est pas sans doute avec le vieux Pierre ?

— Pierre, mademoiselle! ]e ne descendrais pas jusque-là. Je vais me marier avec un avocat.

— Un avocat !

— Oui , mademoiselle , je vais épouser monsieur Aristobule Bragg, si mademoiselle le permet.

Eve demeura muette d'étonnement , elle ne put s'empêcher de se rappeler la déclaration qu'elle avait reçue à 1a Pointe, et s'étonna que le galant, éconduit par la maîtresse, eût si promptemenl cherché des consolations auprès de la suivante. Elle ne comprenait pas les idées qui avaient inspiré à l'intendant ce bizarre projet matrimonial, et nos lecteurs ne les comprendront pas sans doute davantage. M. Bragg ne reconnaissait dans le monde que les distinctions établies par la fortune et les succès politiques. Après ses tentatives malheureuses, il avait sans hésitation tourné les veux vers Annette comme pis alUr. C'était une couturière extrcée; elle avait des cliarmes extérieurs; le niiiuvais anglais qu'elle parlait donnait quelque chose de piquant à ses pensées, qui n'étaient pas d'une très-grande profondeur. AI. Bragg la courtisa, dès qu'il lui fut bien démontré qu'Eve et Grâce étaient à jamais perdues par lui. La Parifierme s'empressa d'accepter l'hommage d'un avocat, qui lui fournissait le moyen d'améliorer sa condition. Leur plan fut bienlôl arrêté; ils convinrent de se marier à la fin du mois pendant lequel Annette devait encore ses services à sa maîtresse, et d'émigrer sur les frontières de l'ouest. Bragg se proposait de donner des conseils judiciaires, de tenir une école, de se faire nommer membre du congrès, de commercer, d'ouvrir une taverne, de scier du bnis, enfin d'exercer la profession qui lui semblerait la plus profitable. Annette augmenterait les ressources du ménage en faisant des robes ou en enseignant le français.

Aristobule, qui allait toujours de l'avant, voulait abréger les délais, mais sa future s'y opposa formellement par esprit de corps, et par amour de la justice, elle refu=a de rompre brusquement les relations qu'elle avait eues avec Eve. Les idées des deux fiancées étaient tellement différentes sur ce point, qu'elles faillirent empêcher le mari.igo. M. Bragg invoquait l'indépendance naturelle de l'homme et croyait pouvoir se dispenser de toutes les obligations qui n'avaient pas de sanction pénale dans les codes. Annette avait les principes d'une femme de chambre européenne et soutenait qu'il lui était impossible, sans manquera toutes les convenances, de quitter sa place avant d'avoir donné un avertissement régulier.

Heureusement Aristobule fut contraint à un ajournement, ayant été chargé de surveiller un établissement dont le propriél.iire s'absentait. En attendant l'époque .de son union, il s'éloigna pour vaquera ses nouvelles occupations; quant à celles qui lui avaient été confiées au Avigwam, il les avait abanilonnces. A l'instigation de sa fille, Edouard l'avait congédié le jour même oii expirait l'engagement contracté avec lui.

Le dénoùmentde la passion de M. Bragg aurait considérablement récréé miss Elfingham dans un autre momeiit; mais on ne saurait attendre d'une fiancée qu'elle accorde beaucoup d'attention au bonheur et aux projets de ceux qui n'ont aucun droit naturel ou acquis à son affection.

Page 1