‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 169 sur 280 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Les deux cousines, parées pour la cérémonie, se rencontrèrent dans la chambre d'Edouard, qui se présenta bientôt pour les conduire au salon. Une occasion semblable avait rarement réuni deux jeunes personnes aussi aimables. Quand M. Effingham se trouva entre elles deux, tenant chacune d'elles par une main, il promena ses yeux humides de l'une à l'autre avec un orgueil et une admiration qui éclataient malgré lui. Leur toilette avait toute la simplicité que pouvait comporter un jour de noces , car il avait été résolu qu'on ne ferait pas d'étalage inutile. Cette simplicité rendait peut-être plus attrayante encore la beauté délicate des fiancées. Elles justifiaient l'observation qu on a souvent faite , à savoir que les jeunes filles d'Amérique ont moins de charmes sous des ajustements d'apparat qu'avec un costume sans prétentions. Grâce avait un air charmant de modestie et de ii.iturel, mais les traits d'Eve exprimaient pi is de sentiment. Toutes deux avaient une élégance native exempte d'affectation, et toutes deux tremblaient lorsque M. EÛingham leur prit les mains.

— C'est un moment doux et pénîhle à la fois ; je gagne un fils, et je perds une fille.

— Et moi , mon cher oncle , ne suis-je rien pour vous ? s'écria Grâce ; et une larme roula sous sa paupière comme une goutte de rosée sur une feuille.

— Vous êtes la fille que je perds, mon enfant, car Eve me restera; mais Tempicmorc m'a promis d'être plein d'égards pour vous, et j'ai foi dans sa parole.

M. Effingham embrassa tendrement les deux jeunes filles, qui allaient accomplir ensemble l'acte le plus important de leur vie, et que rendaient également séduisantes la jeunesse, la beauté, rinnocence et la pudeur ; il leur donna le bras et descendit avec elles au salon, oii se trouvaient les deux mariés,. lohn EfBngham, le capitaine Ducie , M. et madame Bioomftcld , madame Hawker , le capitaine Truck, mademoiselle Viefville, Nanette Sidner et Annette.

Eve et Grâce jetèrent des châles sur leurs épaules pour cacher leur toilette de noce, et tout le monde partit pour l'église.

Il y avait peu de distance entre le wigwam et le nouveau Saint- Paul , puisîTue les vieux sapins du cimetière confondaient çà et là leur sombre verdure avec les teintes plus riantes des arbres du jardin. De ce côté du village, les maisons étaient clairsemées, et la noce entra dans l'église sans avoir attiré l'attention des curieux. Le prêtre attendait dans le chœur ; chacun des jeunes gens conduisit à l'autel l'objet de son choix, et la double cérémonie commença immédiatement. A l'instant même, Aristobule, M. Dodge et madame Abbot, qui étaient cachés d.ins la galerie , vinrent tranquillement prendre place sur le premier banc.

Ils n'appartenaient pas à la secte particulière à laquelle l'église était réservée ; mais ayant appris l'heure du mariage par Annette, ils ne s'étaient fait aucun scrupule d'y assister sans invitation. Ils voulaient en tout de la publicité, et croyaient que rien n'était assez sacré pour être à l'abri de leur curiosité avide. Ils étaient entrés dans l'église parce que l'église était un lieu public ; ils seraient entrés de même dans une maison dont la porte aurait été renversée par accident, regardant comme nuls les obstacles moraux du moment oii il n'y avait plus d'obstacles matériels.

Les prières et les vœux solennels ne furent pas interrompus par la présence de ces intrus.

L'ecclésiastique demanda, suivant l'usage, si quelqu'un connaissait des motifs valables pour empêcher les mariages qu'il allait célébrer.

— Ne connaissez-vous aucune objection plausible? murmura madame Àbbôi en poussant du coude léditeur du Furet actif.

La pieuse veuve aurait payé bien cher quiconque lui aurait procuré le moyen de s'opposer efficacement au mariage d'Eve, mais M. Bragg ne se souciait nullement de la servir dans cette circonstance. Il n'était pas homme à agir ouvertement, et ne procédait ordinairement que par des insinuation'. Ne pouvant en faire usage, il résolut d'ajourner sa vengeance. Nous disons sa vengeance, car les individus de ce genre considèrent comme un malheur personnel la prospérité à laquelle ils ne participent pas amplement.

C'est avec raison que l'Eglise a abrégé les cérémonies du mariage; les émotions qu'elles provoquent deviendraient quelquefo.s trop vives si elles se prolongeaient. M. Edouard, en sa double qualité de tuteur et de père, présenta les deux mariées à l'autel : elles reçurent l'anneau nuptial des mains de leurs époux , dont aucun ne se trompa de doigt; la hénéJiction fut prononcée , et toute la société retourna précipitamment au xvigwam.

— Mon père , dit Eve à Edouard qui la pressait contre son cœur , je suis toujours votre fille.

— J'aurais le cœur brisé si je pensais autrement, ma chère amie.., JNon, non . je n'ai pas perdu une fille , mais j'ai gagné un fils.

John Effingham avait eu l'attention de présenter d'abord ses compliments a Grâce, de peur qu'elle se crût oubliée. Il la quitta pour dire à Eve :

— Et moi, quelle place dois-je occuper dans cette scène de tendresse ?

— Vous serez toujours mon cousin John , lui répondit Eve en l'embrassant avec effusion : je vous aimerai comme par le passé, car vous avez toujours été un second père à mes yeux.

Les époux vinrent à leur tour embrasser leurs femmes, qui se retirèrent ensuite dans leurs chambres pour changer de costume. Eve trouva dans son cabinet de toilette la vieille Nanette Sidiey , qui l'attendait avec impatience , car elle avait trop de sensibilité pour manifester son attachement en présence des tiers.

— Ma bonne Nanette, s'écria Eve en la serrant sur son sein , vous \encz de voir votre enfant commencer une nouvelle existence, et je sais que vous prierez le ciel de bénir mon union.

— Oui, madame.... miss Eve.... madame Effingham! répondit la vieille bonne ne sachant de quelle expression se servir à l'égard de la jeune fille qui était devenue une femme mariée; comment faut-il que je vous appelle ?

— Appelez-moi miss Eve, comme vous l'avez toujours fait depuis mon enfance.

I\nnctte reçut cette permission avec beaucoup de joie, tt elle en profila vingt fois dans la matinée. Ce ne fut que deux ans plus tard.

KVE EFFINOIIAM.

quand illc lieira une Eve en m'miaturo, qu'elle comprit les privilèges (li; la umleniité, et qu'elle s'habitua à nommer sa maîtresse madame IClliiigliam.

— ftljinlenant que vous voilà mariée, madame, repnt-elle avec timidité, j'tsjièrc que je ne vous quitterai jias.

rVanette regardait cette séparation comme un événement impossible; elle avait reçu plusieurs fois de miss Eve l'espérance qu'elle finirait ses jours auprès d'elle, mais elle n'était pas fùcbée d'entendre de nouveau une aussi douce promesse.

— Jamais vous ne m'abandonnerez, mon excellente Nanettc; et m.iintenaut que M. liragi; m'enlève Annelte , vos services me seront plus que jamais nécessaires.

clare lui-même que vous avez le goût trop conlitienlal pour vous atiacUer à un Anglais.

— S'il en est ainsi , je profiterai de la première occasion pour le désabuser , car j'aime un Anglais , et c'est lui.

Comme peu de femmes sont jalouses le jour de leurs noces, Gtâce prit en bonne part cette plais, mterie , et toutes deui avaient le sourire sur les lèvres quand elles rejoignirent leurs époux pour |>rcndre part au déjeuntr à ta fuaix'uetle préparé à la mode française sous la surveillance spéciale de mademoiselle Viefville.

Comme toutes les fêles longuement élaborées , les jours de noces sont souvent dilViciles à passer ; mais celui que nous racontons s'écoula rapidement dans les douceurs d'une félicité calme et pure. Le capitaine Truck avait seul une teiute de mélancolie , et plusieurs fois en promenant ses jeux autour de lui il se demanda s'il avait suivi la meilleure route pour arriver au bonheur.

— Je me trouve bien solitaire, dit-il à ses amis : madame Ilawker et les deu\ MM. Elïingliam ont été mariés; tout le monde ici est marié, et je ne puis m'excuser qu'en déclarant que je me marierais si quelqu'un voulait de moi. !M. l'owis lui-même , mou bras droit dans mon combat contre les Alricains, m'a hissé seul comme un pin niurl au milieu de vos clairières , ou comme une poulie qui danse au bout d'un cartabeu. Madame la mariée, — le capitaine appela Eve de ce' nom toute la journée en ne tenant aucun comple de lady Templeniore, — madame la mariée, je verrai mon isolement avec plus de philosophie quand j'aurai l'honneur de vous reconduire eu Europe avec une partie de l'aimable société. Guidé par vos conseils , peut-être pourrai-je encore trouver femme.

— Et moi , va-l on m'oublier? s'écria IM. IIowcl; que deviendrai-je, capitaine Truck, si cette monomanie d'hyménée se jiropagc ?

— J'ai depuis longtemps conçu un plan eu votre faveur, mon cher monsieur, et je profilerai de l'occasion pour vous le divulguer. Je propose, mesdames et messieurs , d'enrôler .M. lloMtl dans la bande qui doit s'embarquer à l'automne, et de l'emmener avec nous eu Europe. Je serai fier d'avoir l'honneur de le présenter à sa vieille amie la Grande-Bretagne.

C'était le portrait d'une femme qui ressemblait tcllcraent à live, qn Paul s'y trompa.

Et ma metid? demanda Nanctte avec inquiétude : je suppose

qu'elle retournera d.iin sou pays, maintenant que vous savez tout et que vous n'avi z plus besoin d'elle.

IMadeiiioiselle Viefville retournera en France cet automne, mais

ce sera avec nous tous. Dans la première semaine d'octobre, nous iroiii conduire chez eus sir (ieorge it lady 'Peuiplenioe; puis je pailirai pour l'Italie avec mon père, mon co isiii et mon mari.

ICve ne put s'empêcher de rougir en jiro. oneant ce mot nouveau liourelle.

— Peu m'importe oit j'irai, miss Eve, po.irvu que je vous accom- ]iagne. J'aurais pourtant préféré vous suivre dans des pays oii j'aura's pu comprendre ce qu'on vous aurait dit.

L'ariivée de la femme de chambre inlerrompit cet entreiitn. Eve changea de loiletle, et lelourna au salon. Elle rtncoiitca sa cousine à la poVte, et lui céda le pas en s'inclinaiit avec une feinte gravité.

11 ne m'appartient j as de passer devant lady Templemore , moi

qui suis tout simplement madame Paul Elïingham.

Vous me croyez donc des préjugés, ma chère Eve? soyez bien

convaincue que je l'aurais épousé quand bien même il n'aurait pas été baronnet.

— Je n'en doute pas , ma chère Grâce; Templemore possède assez de qualités pour se faire aimer.

-^ H y a ctpendant une femme qui n'a pas voulu de lui.

Eve regarda fixement sa cousine et fut un moment interdite ; mais elle réfléchit que Grâce n'avait \m savoir que par sir (ieorge les sentiments qu'il avait d'abord éprouvés, et que cette révélation était une garantie de sa bonne foi it t'e ta loyauté.

— (irâce, dit -elle en prenant alTectueiisement la main de sa cousine, la confidence que vous venez de me faire doit être payée de retour. 11 est possible que sir George ait eu une inclination passagère pour une femme qui le méritait peu ; mais mou cœur appartenait à un autre longtemps avant de l'avoir connu.

— Vous n'auriez jamais épousé Templemore , ma co^isinc ; il dé-

— lie votre lucre; dans Teneur.

Johu Elliiiijliain , jo poiise que vous êtes

Uélas I dit M. llowol d'iri Ion ton plaintif, c'est un bonheur qui

ne m'ist pas réservé , je le crains ! J'y ai songé bien des fais , je l'avoue ; mais l'âge s'oppose à la réalisation de mes vœui.

1, are , mon cher llowel! dit John Elhiigham; vous n'avei que

cinquante ans comme EJouard et moi. I\oiis avons jiassé notre enfance ensemble il y a quarante ans, et pourtant vous nous voyez au retour d'une longue excursion luêls ii déployer de nouveau nosailis. Allons, du courage! quand vous voudrez rentrer en Amérique, il y aura sans doute un bateau à vapeur tout prêt à vous ramener.

Jamai.^! d.t le capitaine Tr.ick avec assur..nce. Mesdames et

niessieuis , il est morubnunt impossible que les batciix a vapeur ser

EVE EFFINGHAM

•^■ent h la naviijatiou transallaiitique : je le soutiendrai jusqu'à mon dernier jour; mais à quoi bon des baleaux à vapeur quand nous avons des paquebots qui sont comme des palais?

— Je ne sivais pas, capitaine, que vous aviez tant d'estime et de respect pour la Grande-Bretagne; j'aime h trouver ci-s sentiments généreux dans le cœur d'un de ses enfants... Sir George et lady Templemore, permettez-moi de boire ii votre prospérité 1

• — Oui , oui . reprit le capitaine Truck , je ne suis pas trop mal disposé à 1 égard de l'Angleterre, quoique ses lois sur le tabjc soient uu peu rudes; mais si j'ai le désir de vous emporter, monsieur Ilowel, c'est moins pour vous montrer l'Angleterre que pour vous mettre à même de vous assurer par le témoignage de vos jeui qu'il y a d'autres pays en Europe.

— D'autres pays! croyez-vous que je sois assez ignare en géographie pour l'ignorer ? Est-ce que je ne connais pas le Hanovre, le duclic de lirunsvvi'ck , le Brunswick- Luiitnberg, le Danemaik, dont le roi a épousé la sœur du vieu\ George 111; le Wurtemberg, dont le roi a épousé la princesse royale d'Angleterre?

— J'espère, monsieur, mourir tranquille, quelque chose qu'il m'arrive d'ici à mon dernier jour. S:'iilement, comme madame Efl'ingli un, j'éprouve un vif désir de voir l'Italie. Ce désir nàt chez elle de ses souvenirs , et chez moi des rêves de l'imagination.

— Sont-ce biea des cartes? s'écria madame Abbol comme si elle eût doute du témoignage de ses propres sens.

— Et le MeckKmbourg-Strelilz? ajouta gravement Joiin Effingliam; une princesse de Ci» pays a épousé George III Votre science géogra- ]) .i pie est iiiconleslable, mon ami Howel; iiuiii indépendamment des I iijs que vous citez, notre ami le capitaine vent vous faire savoir qu'il 1 viste des contrées appelées la France , l'Autriche , la Russie et l'halip.

— Vous avez deviné mes intentions, monsieur John Eflingham, et vous les avez exi^rimées avec plus de sagacité que je ne 1 aurais su faire, s'écria le capitaine. Si M. Howel daigne s'inscrire au nombre de nus passagers pour l'aller et le retour, je considérerai comme le plus précieux dts avantages celui de recueillir s;s observations sur les boiiimes et les choses.

— Je pourrais me décider à visiter l'Angleterre; mais je ne ferais jia^ un pas de plus sous aucun prétexte.

— Quoi! s'écria mademoiselle ^ itfville , vous traverseriez volontiers 1 Océan pour voir celle mélancolique ville de Londres, et vous ne coiibentiriez pas à venirà Paris, ne fût-ce que pour me faire plaisir!

— Je ferais tout pour vous plaire ; mais j'avoue que je n'y trouverais pas d'agrément. J'ai réfléchi déjà à cette traversée, et j'y penserai de nouveau. Je voudrais voir avant de mourir le roi d'Angleterre et la clambre des lords.

— Et la Tour, et la taverne de la Têle d'Ours, et la statue du duc dt- W ulllinglon , et le pont de Londres, et Riclimond - Hill , et la foict '<: Saiut-Bartbélemy ! ajouta Juhn Efliiigliam d'un ton jo\ial.

■ — Quille admirable nation! repartit M. Howel, dont ks yeux s'animaient pendant l'énuméralion précédente. Eu définitive, il me semble qu'où ne saurait mourir tranquille sans avoir vu tout cela. IN'esl-ce pas votre avis, madame Bloomlield?

Annette, femme de chambre française, était jeune et b m faite.

— Vous me surprenez réellement. L'Italie vaut-elle la peine de se déranger?

Eve, ma chère Eve, que signiOent ces larmes? — C est le bonheur; il nous rend souvent plus faibles que le chagr.n, nous autres femmes.

— M.m cousin, dit Eve en rougissant au son de sa propre voix, car l'émotion du bonheur lui ôtait son sang-froid habituel , il ne faudra pas oublier notre ami M. Wenhara, et nous l'engagerons à nous accompagner eu Europe.

EVE EFFINGHAM

Le repr<îsentant de la jeune Amérique avait M invité à la noce par ccard ]iour son père, qui avait é\é inlimement lié avec Edouard Effingliam. Flatté d'être directement interpellé par la mariée, il s'empressa de répondre.

— .le crois , dit-il , qu'un Américain n'a presque rien à apprendre d'une nation autre que la sienne. Si nous pouvons avoir envie de voyager, c'est pour que le reste du monde tire profit de ses rapports avec les citoyens des Etats-Unis.

Le savoir-vivre des auditeurs les empêcha de rire de la vanité nationale du jeune homme, mais ils ne jugèrent pas à propos d'entamer une discussion avec lui. La conversation changea d'objet, et se prolongea gaiement jusqu'à une heure assez avancée. L;i société ne se sépara que vers minuit, et à cette heure le capitaine Truck, auquel il avait été permis de fumer, manifesta l'intention d'écrire à madame Hawker pour lui offrir son cœur et sa main.

Le lendemain matin, Eve était assise devant le bureau de la bibliothèque , et elle écrivait une lettre à une vieille parente pour lui apprendre son mariage, lorsque faul entra tout à coup. Il s'avança sans être entendu, quoique Eve fût depuis longtemps accoutumée à reconnaître le bruit de ses pas.

Une jolie femme n'est peut-être jamais aussi séduisante que dans son costume du matin , lorsqu'elle semble aussi fraîche et aussi séduisante que le jour naissant. Eve avait accordé plus d'attention que d'habitude à sa toilette, et elle s'était parée de quelques bijoux, ornement dont l'emploi plus ou moins judicieux indique, selon les cas, la femme distinguée ou vulgaire.

Paul resta absorbé dans la contemplation de sa belle épouse. Il n'y a point de spectacle plus attendrissant pour un homme que celui de la jeune fille confiante et pure qui a surmonté sa timidité naturelle pour s'abandonner aux impulsions de la tendresse. Dans sa lettre, Eve parlait de son mari, et ne craignait pas de peindre vivement l'affection qu'elle éprouvait. Quelques larmes roulaient dans ses yeux , la plume tremblait dans sa main , et elle se voilait la figure comme pour se cacher à elle-même sa faiblesse. Aussitôt qu'il vît pleurer sa femme, Paul s'élança auprès d'elle et lui posa doucement le bras autour de la taille.

— Eve, ma chère Eve, que signifient ces larmes?

Un tendre regard le rassura, et de peur d'alarmer la délicatesse pudique de la nouvelle mariée, Paul retira son bras, se bornant à conserver une main d'Eve entre les siennes.

— C'est le bonheur , répondit-elle ; il nous rend souvent plus faibles que le chagrin , nous autres femmes.

Paul la baisa sur les deux yeux et la regarda pendant quelque temps avec admiration. Les paupières d'Eve se levèrent et s'abaissèrent alternativement; elle semblait éblouie par les regards de son époux, sans pourtant vouloir s'y dérober.

— Mon père, dit le jeune homme, vient de me faire de précieux cadeaux. Voyez, ma chère Eve, il m'a donné votre portrait, qui est encore bien loin de l'original , et le portrait de ma pauvre mère, pour remplacer celui que les Arabes m'avaient enlevé.

Eve contempla avec attention l'image de la mère de son mari, et y reconnut cette expression de douceur rêveuse qui l'avait séduite tout d'abord dans la physionomie de Paul Powis. Ses lèvres tremblaient quand elle les appuya sur cette miniature imensible.

— Elle a dû être très-belle, reprit le jeune homme, et la mélancolie qui se | eint sur son visage semblait présager de cruelles déceptions.

— Et cependant , Paul , quand cette jeune femme a contracté i'engagement que nous venons de prendre , elle devait avoir autant que nous la perspective d'un heureux avenir.

— Non , ma chère amie , la confiance et la sainte vérité raanquairnt à l'union de mes parents; ei quand la perfidie préside ii la formation d'un contrat, il n'est pas difficile de prévoir quelle eu sera l'issue.

— Heureusement , Paul , que vous ax-ez le coeur trop généreux pour avoir jamais trompé personne.

Un léger coup frappé à la porte vint troubler en ce moment le tèle-à-tête. Eve quitta la main de Paul, et tressaillit comme si elle avait été surprise en faute.

— Pardon, madame! dit Nanellc SIdley en entre-bàillant la porte sans même se permettre de regarder dans la chambre.

— Entrez , ma bonne , dit Eve recouvrant tout à coup sa présence d'esprit, que désirez-vous?

— Je crains de vous importuner, miss Eve.

— Parlez à cœur ouvert; je suis votre enfant, et voici mon... mari.

Eve hésita , rougit et sourit encore en prononçant ce nom.

— Je voulais vous dire, madame, qu'il y a quatre ans j'avais rêvé que vous épousiez un grand prince.

— Cela ne s'est pas réalisé, et vous voyez, ma chère Nanette , qu'il ne faut pas se fier aux rêves.

— Madame , j'estime les princes non pas à cause de leurs possessions, mais en raison de leurs qualités, et qui mérite mieux ce titre que IL Powis?

— A la bonne heure, reprit la jeune femme; et en adoptant votre théorie, votre songe aurait une signification. Mais achevez-m'en le récit.

— Le lendemain de ce mariage, le prince me prit la main et me dit: Fidèle Nanette Sidiey, vous avez élevé ma bien-aimée, et je vous conjure de la servir encore jusqu'à votre dernier jour. Telles furent ses paroles, madame, et il me semble que je les entends encore.

l'aul prit la main de la vieille domestique et dit en souriant :

— Ma fidèle Nanette, vous avez élevé ma bien-aimée, et je vous conjure de la servir encore jusqu'à votre dernier jour.

IVanette poussa un cri de joie; elle battit des mains, et dit en sortant de la chambre :

— Mon rêve était vrai, mon rêve était vrai!

Un silence de quelques secondes succéda à cet élan de superstition et de sensibilité.

— Tous ceux qui vivent près de vous semblent vous prendre pour le centre commun de leurs affections, dit Paul dès que son émotion lui permit de parler.

— Nous avons formé jusqu'à présent une famille bien unie, Dieu veuille qu'il en soit toujours ainsi !

Il y eut encore un moment de silence délicieux, et qui dura plus longtemps que le précédent.

— A propos, reprit Eve en prenant un air de curiosité, vous m'avez donné bien des explications, Powis, mais j'ignore encore la raison d'une circonstance qui m'avait fuit de la peine autrefois. Quand vous étiez sur le point de quitter le Monlauk avec Ducie, il vous arrêta sans cérémonie au moment oii vous alliez le premier mettre le pied dans le canot. Pourquoi cela? L'étiquette d'un vaisseau de guerre a-t-elle des règles qui puissent justifier ce que je qualifierais volontiers de grossièreté.

— L'étiquette d'un vaisseau de guerre est sévère assurément; mais ce que vous avez pris pour un acte incivil était en réalité une politesse. Dans la marine, c'est l'inférieur qui entre le premier dans une embarcation , et le supérieur qui la quitte le premier.

— Voilà ce que c est que de juger des choses sans les connaître! Je crois que pour se former une ojiinion il importe d'être parfaitement instruit du fait qu'on veut apprécier.

— Suivons constamment cette règle, ma bien-aimée, et nous en reconnaîtrons les avantages. Ayons l'un dans l'autre une confiance absolue, gardons-nous des conclusions ténur.iires, el nous serons aus.-i heureux au terme de notre vie conjugale que dans ce doux instant oîi on peut dire qu'elle commence.

FIN' 1)'E\E EFFINGIUM.

SOUVENIRS D'ITALIE

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