MILAN
Il y a deux Italies, la haute et la basse, la fausse et la vraie; et lorsque, après avoir visité Milan, j'en sortis pour m'avanccr vers le midi, j'éprouvai une joie aussi vive, des espérauces aussi brillantes que lorsque j'avais quitté la Suisse. Mes compagnons de voyante et moi nous avions vaguement aperçu un échantillon de l'archilcclure, lies sites et des souvenirs de la véritable Italie; mais nous n'avions eu réalité vu que la Gaule Cisalpine.
I\ous partîmes le 15 octobre l83S. La matinée était si froide que mon surtout et mon manteau me semblaient agréables, sinon nécessaires.
Les rues de Milan, comme celles de toutes les villes de cette partie de l'Italie, ont des voies en pierres plates destinées aux voitures. Le célèbre Corso a deux chaussées, afin que les véhicules ne se croisent pas. Les murs de la ville sont en briques, et tapissés de lierre; les fossés, négligés depuis longtemps, ont dû être plus utiles à l'époque des Yisconti que du temps de iNapoléon. Des patrouilles parcourent les rues pendant toute la nuit, et nous en vîmes encore au point du jour.
LODL
Nous prîmes la route de Lodi, qui est à environ vingt milles de Milan. Cette route est bordée d'un bout à l'autre par des prairies et <les vignes; l'aspect du pays annonce la fertilité, mais c'est un océnn de plaines, dont la monotonie n'est rompue que par les pics ardus des Alpes, qui ferment l'hori'on du coté du nord. Au sud, à l'est, à l'ouest, la vue est bornée par une lisière d'arbres à fruits, et çà et l;i quelque clocher carré, déforme bizarre, indique l'emplacement (l'un villiige. L'irrigation de la plaine est assez habilement uién.igée, et des fossés semblables à des canaux se répartissent dans les prairies.
Nous nous arrêtâmes deux heures à Lodi. Les fenêtres de l'auberge donnaient sur la place du marché, animée par la joyeuse humeur, la pantomime expressive, les clameurs assourdissantes et les interminables discussions qui caractérisent la baisse classe italienne. Un charlatan, monté sur un maigre bidet, haranguait la multitude, et vendait à peu de frais l'immortalité. Tout à coup un paysan lui présente la fiijure, et l'opérateur, sans descendre de cheval, lui arrache une dent avec une merveilleuse rapidité, puis il brandit sa proie d'un air de triomphe, en criant aux assistants : — Voyez le peu de douleur que cause la perle d'une dent! Cependant le patient se tenait les mâchoires, i't donnait des coups de pied à droite et à gauche, ce qui manifestait sutlisamment sa souffrance.
Je voyais de loin sur des paquets d'herbe des corpuscules blancs et appétissants, que je prenais pour de petits oiseaux. Je descendis pour les eiaminer, m'attcndant à découvrir un gibier d'une espèce inconnue. A ma grande surprise, ces prétendus volatiles n'étaient que des parties de derrière de grenouilles, qui étaient par centaines passées dans des ficelles. Je savais, parles révélations des Anglais, que je soupçonnais de partialité, qu'il y avait en France un nombre considérable d'amateurs de grenouilles; mais il me fut démontré qu'on en mangeait dix fois plus en Italie. En réalité, c'est un mets assez rare à Paris , et je ne me rappelle pas en avoir vu sur une table particulière! Mais les habitants de Lodi en consomment des quantités énormes, qui sont fournies par les marécages des environs.
Nous avions hâte naturellement de visiter le célèbre pont de Lodi. En interrogeant les indigènes, il me parut qu'ils ne considéraient pas celte célèbre bataille comme aussi sérieuse qu'on le croit ordinairement, quoiqu'elle ait assuré à la France la conquête de la Lombardie. J'ai lieu de croire, d'après d'excellentes autorités, que la plupart des batailles de Napoléon doivent principalement leur importance à l'exagération des bulletins, et celle du 10 mai i;!15 est du nombre. Le pont, d'une longueur d'environ six cents pieds, est jeté sur l'Adda, rivière sinueuse, dont le cours est ralenti par des bancs de sable. Une
prairie s'étend en face de la ville, et quelques rares maisons .sont éparses du même côté. Il serait matériellement impossible de traverser le pont sous le feu de batteries dirigées avec quelque habileté, et comme l'artillerie autrichienne passe pour une des meilleures de l'Europe, je ne puis m'empècher de douter de l'exactitude des récits historiques. Les renseignements que je pris sur les lieux confirmèrent mon opinion.
L'armée autrichienne, commandée par le général Beaulieu, battait en retraite devant les troupes françaises, et s'était rangée en bataille sur la rive de l'Adda, dans l'inteiition de défendre le passage du pont, qu'on n'avait pas eu le temps de couper. Bonaparte, rassemblant toute son artillerie, se porta rapidement sur Lodi, et après avoir reconnu qu'il était possible de traverser la rivière à gué , il envoya un détachement pour prendre en flanc les Autrichiens. Ceux-ci se retirèrent, et ne laissèrent au bout du pont que la force qui était indispensable pour protéger leur retraite. Voulant frapper un coup décisif , le général français concentra toutes ses forces sur un seul point , et ordonna immédiatement l'attaque. Les témoins oculaires affirment que l'artillerie autrichienne avait quitté ses positions lorsqu'on tenta le passage du pont; toutefois le peu de canons qui restaient ébranla les premiers rangs des grenadiers français, et afin de stimuler leur courage, Bonaparte fut obligé de s'exposer personnellement, ainsi que les généraux Masséna, Bertliier, Cervoni et d'Allemagne. Les Français ne traversèrent le pont que lorsque le désordre de l'ennemi en fuite ne lui permit plus de revenir sur ses pas, et ils arrivèrent ass' z tût pour s'emparer de quelques pièces laissées à l'arrièrc-garde , et que les Autrichiens avaient probablement eu l'intention de sacrifier.
Je vous donne cette narration telle que je la tiens de gens présents à la bataille. Certes, après avoir vu le pont de Lodi , je ne croirai jamais qu'une armée l'ait traversé en face d'une autre, sans que celleci fût complètement désorganisée. Au reste le passage du pont offrait d'assez graves périls, même avec le petit nombre de canons qui le défendaient, et l'intrépidité des généraux est incontestable, quoique cette brillante affaire soit au-dessous de sa réputation.
Lodi est une ville assez grande, dont la population s'élève de seize à dix-huit mille âmes; elle possède un grand nombre d'élégantes maisons, et un hôpital d'une architecture estimable. C'est dauis les prairies d'alentour que se fait le célèbre fromage de Parmesan , dont les Italiens se servent en guise de sel, et dont ils mêlent au moins une cuillerée à leur potage. Par une contradiction étrange, les habitants du pays, assez avancés en civilisation pour mangerdesgrenouilles, sont incapables de faire de bon café, et nous avions été forcés d'y renoncer depuis que nous avions traversé les Alpes.