‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 177 sur 280 · CHAPITRE PREMIEB · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIEB

Il eiiste une erreur généralement répandue au sujet des paysages américaim. La longueur et la largeur dei fleuves, les dimensions des lacs, l'étendue en apparence illimitée des prairies , les vastes solitudes des bois, ont fait attacher une idée de grandeur aux sites des Etats- Unis. Cette qualification est inexacte en ce cas comme dans beaucoup d'autres ; la partie du continent américain qui est échue à la race anglo-saionne présente rarement des aspects grandioses; et, si elle en offre parfois, elle les doit moins à sa conformation topographique qu'à certains accessoires, par exemple à d'interminables forêts. Si vous êtes accoutumé à la sublimité terrible des Alpes, à la grandeur à la fois douce et sauvage des lacs d'Italie, à la séduisante noblesse des côtes de la Méditerranée , vous trouverez probablement les Etals-Unis sans poésie et sans intérêt.

Il est toutefois dans l'Amérique septentrionale des lieux pleins de charme et de glace, et nous citerons entre autres la contrée qui occupe l'angle formé par la jonction de la Mohawk avec l'Hudson.

Elle s'étend au sud , aussi loin et plus loin même que les frontières de Pensylva-

U'yinti! ':i- "^aucy-XioU ]<• Tnsoarora.

9je, et se prolonge à l'ouest jusqu'aux extrémités de l'immense plaine qui forme la partie occidentale de l'Etat de IVew-York. La surface de ce pays est de plus de dix mille milles carrés; il renferme aujourd'hui dix comtés au moins , et nourrit une population rurale d'environ cinq cent mille âmes, abstraction faite de celle des cités riveraines.

Quiconque a visité ces régions plus riantes que ma gnifiques admire les beaulés réelles des paysages, et conçoit les améliorations dont ils seraient susceptibles.

Comme tous ceux d'Amérique, ils n'ont point de hauteurs à l'horizon, et le travail de l'homme ne leur a rien communiqué de pittoresque ; cependant le pays dont nous parlons a des attraits particuliers qu'il serait difficile de rencontrer dans le vieux monde.

Les personnes qui nous ont fait l'honneur de lire nos précédents ouvrages comprendront sans peine que la contrée à laquelle nous faisons allusion est celle où nous avons souvent placé le théâtre de nos romans. Nous y revenons aujourd'hui , moins pour en vanter les avantages topographiques que pour la présenter sous un aspect nouveau, mais empiétement historique.

FLKUR DKS BOIS.

Nos prcnviTis d scriplions oui appris xu\ h-cVi.n q /«vanl l:i révoliilion il'AnirnqiiP, ce p.iys cUiit un di's'rl; seiilemcnl divers ët:il>lis?cnifnls s'cl.iidil fonm'-s sur les rives «le la Hloliauk cl de riluilsoo. Oe juiir qu'on ne nous accuse de conlrddicliou en prin.jnl nos assertions trop à la lettre, il est bon de si(;nuler l'e\istcnce de quelques colonies moins importantes, sur lesquelles nous allons donner de» explicitions.

Le pays de monlafjnes qui comprend maintenant les comtés de richoliarie, Oisi'go, Clienanijo, Bioome, Delaware, etc., élait iiihuhilé en t1!>5; mais lis gouverneurs coloniaux avaient commencé à cnncéder des terrains une viiigtaine d'années auparavant. Mous avons sous les yeux les litres de la propriété où ,<ie sont passées la plupart des scènes que nous racontons. Ils sont datés de 17(19, et li concession imlieune qui leur est annexée est de deux ans plus ancienne. Le» concessions de terrains <'taient primitivement faites .i la < ondition de payer une rente à la couronne d'.Angleterre; les olficiers coloniiuv ciigfaienl (n outre d'exorbitantes gratilicalions, et imposaient aux colons l'obliffalion de raclielcr les droits des Indiens. Des fusils di s roiiverlrires, des chaudières, des carabines, suffissieiit pour faire renoncer ks aborigènes à leurs droits, quoiipie la concession comprît nominulemc nt cent mille acres, et réellement cent du ou cent vinfjt mille acres de terrain.

La valeur du sol s'accrut graihiellcment, et l'abus des concessions provoqua une loi qui restreignait à mille le nombre d'acres accorde à chaque comcssionnaire. Aos prédécesseurs monaroliiquf s avaient, aussi bien que nous antres républicains, le désir et les moyens d'éluder li loi. Une p;itentc qui est entre nos mains porte concession de cent mille acres, et contient les noms de cent différents concessionnaires. Trois parchemins qui y sont joint-; sont signés chacun par trente-trois de ces concessionnaires; toutefois la personne nommée en lêtc de l'acte fut la seule qui profita de la patente royale, dont la date précède de deux jours celles des quatre-vingt-dix-neuf sicnatures.

Telle est l'histoire de la plupart des titres originaire» des nombreuses propriétés de cette contrée. Ctpend.int l.i fortune et le favoritisme n'étaient pas toujours les motifs de ces grandes concessions Ou les octroyait parfois pour récompenser des services, et l'on a maint exemple de vieux officiers qui ont reçu des patentes aux comlilions ordinaires: le payement d'une rente a l'État et le rachat des droits des naturels. t)es concessions étaient rarement étendues , si les militaires n'avaient pas un grade supérieur. Trois ou quatre mille acres bien choisies satisfaisaient l'ambition des cadets des lairds d Kcosse, ou des squires d'.4nglelerre, accoutumés à regarder une seule ferme comme une propriété.

Ces colons militaires avaient longtemps séjourné d.ins des postesfrontières; et ils éliient familiarisés avec la vie des bois et endurcis contre ses dangers. Aussi, pressés de pourvoir à la subsistance de leur famille, il leur arrivait souvent de vendre leur charge, ou de se f.iiie admettre à la retraite pour se confiner dans les terres dont l'Etat kur faisait don.

Dans les parties de la colonie de New-Yoïk situées à l'ouest des comtés riverains, les concessions étaient généialcment sujettes à une rente annuelle. I a couronne se réservait tous droits sur les niinei de métaux précieux, et ne donnait aucun des privilèges féodaux attachés jadis aux concessions des rives de l'Hiidson. INous ignorons la cauie de cette distinction, mais elle nous est démontrée par un grand nombre de patentes originales qui nous sont venues de diverses sources. I\'é..nmoins les habitudes de la métropole prévalaient, et les propriétaires même qui n'avaient jioint de privilèges exclusifs donnaient à leurs résidences la dénomination de manoirs. On aurait pu croire qu'on les avait ainsi nommées par dérision, car elles n'étaient composées que de troncs d'arbres encore revêtus de leurécorce; mais d'aussi misérables cabanes passaient aisément pour des manoirs aux yeux d'hommes façonnés à la civilisation européenne, et c'était une triste jouissance pour les exilés de transporter au fond des bois du nouveau monde les noms et les usages de la mère-patrie.

Par les raisons que nous venons d'énumérer, de petites colonies furent fondées, à de longs intervalles les unes des autres, au milieu de forêts immenses et, pour ainsi dire, sans bornes. (Quelques-uns de ces établissements avaient fait de notables progrès avant que la guerre de 177G obligeât leurs habitants à se défendre contre les invasions def sauvages. Longtemps avant le flux d'émigranis qu'amena la paix, les prairies, les vergers, les sillons de ces oasis se distinguaient au milieu des arbres noircis, des bûches empilées et des terres en friihe. Çà et là s'étaient établis des hameaux, comme Cherry-Valley et Wyoming, qui ont plus tard joué un rôle dans l'histoire générale des Etals-Unis.

Sur les confins du territoire en question, un établissement s'était formé sous la direction d'un ancien oflicier appelé Willoughby. Le capitaine Willoiighby, après avoir strti longtemps, avait épousé une Américaine. (^>uaud l.i nais-ance d'un fils et d'une fille eut atigmrnté ses charges, il vendit sa commission, et se fit concéder un terrain dans l'intention d'y achever .ses jours au milieu de sa famille et tranquillement occupé des travaux agricoles. Une fille adoptive était aussi confiée à ses soins. Homme prudent et éclairé, le capitaine Willoughby apporta dans l'exécution de son dessein autant de rt-solution (|ue d'intelligence. 11 avait fait connaissance, sur les frontières américaines, avec un Indien Tuscarora , connu sous le sobriquet de Saucy Aick. Cet homme, espèce de paria parmi les siens, s'était de bonne heure attaché aux

blancs, avait appris leur langue, et, par un singulier mél inge de bonnes < t de mauvaises qu ililés, accompagnées d'une grande finesse naturelle, il avait lentement capié la confiance de plusieurs commnndaiils de petiles garnisons : notre capitaine était du nombre, et dès que ses plans furent bien arrêtés, il envoya chercher .'Saucy-iNick , qui était alors au fort.

— Nick, dit le capitaine en passant la main sur son front, comme il en avait l'habitude dans ses moments de réflexion; Nick, j'ai en tête un projet important, dans lequel vous pouvez m'être de quelque utilité.

Le Tuscarora fixa sur son interlocuteur ses yeux noirs de basilic, comme s'il eut voulu lire dans rame du cajiitaine; puis il fit un geste du pouce par-de.ssus son épaule, et dit en souriant gravement :

— INiek comprend : vous avez besoin de cinq ou six chevelures françaises; Psick ira là-bas. au Canada. ()ue donnerez-vous ?

— Misérable peau rouge , je n'ai pas besoin de chevelures scalpées; nous sommes en paix maintenant (cette conversation avait lieu en ne l ), et vous savez que je n'ai jamais acheté de chevelures en temps de guerre.

— Que voulez-vous donc? demanda le sauvage un peu interdit.

— De la terre, de la bonne terre, je liens moins à l'étendue qu'à la qualité, .le suis sur le point d'obtenir une patente, une concession...

— J'entends, interrompit Mck, un papier pour prendre aux Indiens leur pnys de chisse.

— Telle n'est pas mon intention ; je veux acheter les droits des hommes rouges, moyennant un prix raisonnable.

— Achetez donc la terre de IVick; elle vaut mieux que toute autre.

— Votre terre, coquin! vous n'en possédez aucune; vous n'appartenez à aucune tribu : vous n'avez pas de droits à vendre.

— Pourquoi donc appelez-vous INick à votre aide?

— Pourquoi? parce que, si vous ne possédez rien, vous savez beaucoup : voili pourquoi.

— Achetez donc le savoir de Nick.

— C'est ce que je compte faire. Je vous payerai bien, Nick, si tous partez demain avec votre carabine et votre boussole de poche. Vous marcherez vers les sources de la Susquehannah et de la Delavare; k l'endroit où le courant est rapide, et où l'on n'a pas à craindre de fièvre, vous me chercherez trois'ou quatre mille acres d'un sol fertile, et j'en demanderai la patente, (^u'en dites-vous, Nick? ètes-vous prêt à partir?

— C'est inutile. Nick vendra au capitaine son propre territoire ; la vente aura lieu ici, dans le fort.

— Drôle que vous êtes, vous devriez me connaître asstz pour ne pas vous permettre de plaisanter quand je parle sérieusement.

— Aick est sérieux aussi; un prêtre morave n'est pas plus sérieux i| e ne l'est Nick en ce moment. J'ai de la terre à vendre.

le cipitaiue Willoughby avait eu l'occasion de punir le Tuscarora; et comme tons deux se comprenaient parfaitement bien, le premier sentit qu'il était impossible que le second se moquât de lui.

— Où est votre terre? demanda le capitaine après avoir étudié la physionomie du sauvage, où git-elle? à quoi ressemble -l-elle? quelle est son étendue? comment en êtes-vous devenu propriétaire?

— Répétez vos questions, dit Saucy-Nick en prenant quatre baguettes.

Le capitaine recommença, et le Tuscarora mit de côté une baguette il chaque question, en guise de mémorandum.

— Où est-elle? répondit-il en prenant la première baguette : à un jour de marche de la Susquehannah.

— Bien, continuez.

— A quoi elle ressemble? à de la terre .rssurément. Elle se compose d'un peu d'eau, d'un peu de terre, de quelques arbres, de roseaux et de cham|>s où l'on peut semer du blé.

— Poursuivez.

— Quelle est son étendue? ajouta Saucy-Nick en ramassant la troisième baguette : vous en aurez tant que vous voulrez ; si vous en voulez peu, vous eu aurez peu; si vous en voulez davant.<ge, vous en aurez davantage; si vous n'en voulez pas du tout, vous n'en aurez pas du tout.

— Ensuite.

— Comment en suis-jc devenu propriétaire? comment les visages pâles sont-ils devenus propriétaires de l'.Vniériq.ie ? En la découvrant. Eh bien ! Nick, l'homme rouge, a découvert cette terre.

— Que diable entendez-vous par tout cela ?

— 11 ne s'agit pas de diable, mais d'une terre, et d'une excellente terre. Je l'ai découverte, je sais où elle est; j'y ai attrapé des castors, Il y a deux ans. Ce que je dis est vrai comme parole d'honneur, même beaucoup plus vr.ii.

— Serait ce un cantonnement de castors détruit? demanda le capitaine en prêtant avidement l'oreille, car il connaissait trop bien les bois pour ne pas comprendre le prix d'un endroit semblable.

— Il n'est pis détruit, il est encore debout; Saucy-Nick y est allé la saison dernière.

— .\lors, pourquoi m'en parlez-vous? \'ous estimez les castors plus que tout ce qu'on vous oITiirait en échange de la terre.

— Je les ai presque tous attrapés, il y a deux ans; le reste s'est enfui. Le castor ne reste pas longtemps à la place où l'Indien tend

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FLEUR DES BOIS

«es piëges : le castor est plus rusé q\i'im vissgc pùie, rusé comme un ours.

— Je commence à vous compcendro. i.'étang où étaient les castors a t-il une grande hngiur?

— Ce n'est pas le lac Ontario, miis il est assez grand pour une ferme.

— Pensez-vous qu'il couvre un ou deux cents acres ? Est-il aussi large que les éclaircies faites autour du fort?

— Deuï, six, quatre fois plus large; j'y ai pris quarante peaux en une seule saison; c'est un pelit lac.

— Et le sol qui l'environne est il plat ou nionlueui, stérile ou propre à la culture ?

— Il est couvert de buissons; que désirez-vous de mieux? Si vous ïoulez du blé, vous en planterez; si vous voulez des murs, vous en ferez.

Le capitaine VVilloughhy fut frappé de cette description, et il revint à plusieurs reprises sur le même sujet. Après avoir tiré du sauvage tous les renseignements possibles, il conclut un marché avec lui. Uu inspecteur fut engigé, partit pour le lieu designé, sous la conduite du Tuscarora, et reconnut que celui-ci n'avait rien exagéré. L'étang, d'une profondeur médiocre, avait au moins quatre cents acres. Aux alentours s'étendaient environ liuit mille acres de bas fonds, couverts de hêtres et d'érables. Les montagnes voisines étaient labourables, et promettaient d'être à la longue d'un excellent rapport. L'inspecteur calcula approximativement les distances, et comprit dans une enceinte fictive l'étang, les bas-fonds et environ trois mille acres de coteaux. Il se procura ainsi l'objet d'une jolie concession de plus de six mille acres de terre de première qualité. Il réunit ensuite quelques chefs de la tribu la plus voisine, leur donna du rhum, du tabac , de la poudre et des couvertures, pria douze Indiens d'apposer leur marque sur un morceau de peau de daim , et revint auprès du capitaine avec une carte et un titre par lequel les sauvages renonçaient à leurs droits. L'inspecteur reçut ses honoraires; puis il partit au service d'un autre maître, et dans une autre direction. !Nick fut payé, et se montra charmé de l'affaire : — J'ai vendu, disait-il, les castors, quand ils s'étaient tous sauvés.

Le capitaine Willoughby avait assez de crédit pour obtenir aisément une patente. Elle fut accordée par le gouverneur en conseil ; on attacha un sceau massif à un gigantesque parchemin , on recueillit les signatures nécessaires , et la concession Willoughby prit place dans les annales et sur les cartes de la colonie.

Le capitaine trouva les limites de sa propriété bien établies avec des arbres marqués ou brûlés, des monceaux de pierres, des chênes morts ; il s'assura par la suite que sa concession nominative de six mille deux cent quarante six acres contenait effectivement sept mille quatre-vingtdouze acres de terrain.

Kotre plan ne nous permet pas de nous étendre longuement sur la prise de possession du capitaine , quoiqu'elle pût offrir un intérêt analogue à celui de l'histoire de Kobinson Crusoé. Co:iim3 à l'oidin.iire, nos aventuriers commencèicnt leurs op;'rations au printemps. Madame Willoughby et les enfants restèrent à Alhany , pendant que le capilain ; et ses gens s'avançaient en pionniers à travers les bo's. IVick était de la bande et avait l'emploi de chasseur , emploi honorable et de 1.1 plus haute importance dans une expédition de cette nature. Venaient ensuite huit bûcherons, un charpentier, un maçon, un constructeur de moulins, et un sergent retraité qu'on appelait Joyce.

i\os aventuriers tirent par eau la plus grande partie de leur voyage. Après avoir atteint la source de la Canaideraga, qu'ils prirent pour l'Ûtscgo, ils abattirent des arbres, les creusèrent en forme de canots, s'embarquèrent, et, halés par un attelage de bœufs qu'on conduisait le long de la rivière, ils parvinrent à la Siisquehannah. Ils la descendirent jusqu'à rUnidiUa, qu'ils remontèrent, et arrivèrent enfin à la petite rivière qui Ir.avcrsait la nouvelle propriété du capitaine. Ce voyage en amont fut excessivement pénible; cependant, ils étaient à leur destination vers la fin d'avril, '.es eaux étaient encore hautes , la neige n'était pas complètement fondue dans les bois; mais la sève était déjà partie , et les bourgeons naissants présage àent la lin de l'hiver.

Le premier soin des voyageurs fut de construire des cabanes. Au centre de l'étang , qui , comme nous l'avons dit , couvrait quatre cents acres , était une ile de cinq ou six acres. C'était une roche qui s'élevait de quarante pieds au-dessus de la surface de leau; clic était encore couronnée de pins, espèce d'arbres qui avait échappé aux ravages du castor. Il ne restait plus dans l'étang que des souches éparses , l'eau ayant fait périr et tomber les arbres. Des générations de castors paraissaient s'être succédé et avoir renouvelé leurs travaux dans ce lieu depuis une époque reculée.

Le capitaine V\'illoughby transporta ses bigsgcsdans l'île, et y bâtit une hutte, contrairement à l'avis des bûcherons, qui prétendaient qu'il eût mieux valu construire sur le continent. Mais le capitaine et le sergent, après avoir tenu un conseil de guerre, décidèrent que le rocher était une position militaire oii il était plus f.tcilc de se défendre longtemps contre les hommes ou les animaux. Toutefois , uu autre poste fut établi sur la rive voisine pour ceux qui préférèrent cet empldcemeut.

Après avoir achevé ces opérations préliminaires, le capitaine entreprit de d ssécher l'étang et d'en enlever en un coup de main les vieux troncs d'arbres. C'était comprendre en une seule saison des travaux qui coûtent ordinairement plusieurs années; mais toute la troupe reconn.t l'utilité du projet.

On s'assura bientôt qu'il était facile de l'exécuter. La rivière qui traversait la vallée coulait lentement jusqu'à l'endroit où elle était resserrée entre deux collines. C'était en travers do cette gorge que les castors avaient jeté leurs écluses, favorisés par la ]iosition des rochers qui s'élevaient à la surface des eaux. La partie qu'on pouvait appeler la clef de l'écluse n'était large que de trente pas et, immédiatement audessous, les rochers avaient une pente rapide, sur laquelle ruisselait en cascades l'eau que l'écluse ne retenait pas. Le constructeur de moulins annonv-a l'intention de profiter de cette chute et protesta contre la destruction de l'œuvre des castors; mais comme on n'avait pas besoin d'un mirais de quatre cents acres, on se mit à la besogne sans avoir égard à ses représentations.

Le 2 mai 1765, vers neuf heures du matin, l'on porta le premier coup au barrage des castors, et le soir le petit lac qu'avaient éclairé If s feux du matin avait entièrement disparu! 11 restiit à sa place une plaine de fange, parsemée de mare.?, couverte des restes des cabanes des castors, et traversée par un petit ruisseau. Celte métamorphose ne flattait pas les yeux, mais elle avait des charmes pour le cultivateur. Aussitôt qu'on eut détruit une partie de l'écluse, les eaux se frayèrent un passage et se précipitèrent comme un torrent entre les deix collines.

Le lendemain, le capitaine Willoughby fut tenté de déplorer son ouvrage , tant le paysage avait changé d'aspect. Nos colons en furent attristés pendant un mois entier. Kick déclara la mesure imprudente, quoiqu'il l'eût prévue dans son contrat, et le sergent Joyce avoua que le rocher, en cessant d'être une île, avait beaucoup perdu de sa sûreté comme position militaire.

Le mois suivant amena d'autres changements. Le dessèchement et l'évaporation firent disparaître la moitié des mares; la vase se fendit et devint pulvérulente, et les bords supérieurs de l'ancien étang furent assez solides pour permettre aux bœufs de marcher dessus sans enfoncer. Des haies d'arbres, de broussailles et même des palissades entourèrent quinze acres du marais desséché, où l'on sema du blé de Turquie, du froment, des citrouilles, des pois, des pommes de terre, du chanvre et plusieurs autres espi'ces de graines. Le printemps fut sec, et la chaleur du quarante-troisième degré de latitude fit son olïice avec une énergie salutaire. Ce qui n'avait pas moins d'importance pour nos aventuriers, c'était que l'étang ne contenait point de récents détritus, et que les matières végétales accumulées étaient de trop ancienne date pour corrompre l'atmosphère. Ils semèrent du gazon à divers endroits favorables , et le site prit une apparence de vie et d'animation.

Août présenta de diflférents tableaux. Un moulin fut construit; on vit autour du rocher des piles de planches neuves, et le charpentier joua du rabot. Le capitaine Willoughby n'était pas sans fortune ; indépendamment de sa terre , il possédait quelques milliers de livres sterling, et avait encore à toucher le prix de sa commission. 11 employa judicieusement une partie de ses ressources à l'amélioration de la colonie ; afin qu'on ne manquât de rien pendant l'hiver suivant, il envoya un homme acheter deux bœufs et deux vaches; on fabriqua sur place des instruments de jardinage; et les traîneaux tinrent lieu de charrettes, qu'aucun ouvrier du capitaine n'était en état de confectionner.

Le mois d'octobre indemnisa les colons de leurs peines par une abondante récolte. Le capitaine recueillit plusieurs boisseaux de blé de Turquie , et put en outre tirer parti des feuilles et des tiges. Les navels furent en quantité prodigieuse et d'une délicatesse entièrement inconnue dans les terres épuisées par la culture. Les pommes de terre n'avaient pas si bien réussi; elles étaient un peu aqueuses, mais elles pouvaient servir à l'alimentation du bétail pendant l'hiver. Les pois et les produits du jardin étaient bons et en abondance ; et comme on s'était procuré des cochons, on voyait approcher la mauvaise saison sans crainte de disette.

A la fin de l'automne , le capitaine rejoignit sa famille à Albany ; laissant pour garnison le sergent Joyce, Nick, un meunier, le maçon, le charpentier et trois bûcherons. Ils avaient à prendre soin des provisions, à semer le blé d'hiver, à jeter quelques ponts, à tracer des routes, à rentrer du bois, à construire une grange de troncs d'arbres et des hangars. Ils devaient aussi jeter les fondements d'une maison pour le concessionnaire.

Comme les enfants allaient en classe, le capitaine Willoughby résolut de ne pas les emmener immédiatement à la Roche. Ce fut le nom que la propriété dut à la position du premier bivouac; ce nom lui fut donné par le sergent Joyce et confirmé par le capitaine. De temps en temps, des messagers apportaient des nouvelles de l'établissement; et deux fois ils remportèrent un surcroît de provisions et d'instruments aratoires. Aux approches du printemps, le capitaine fit ses préparatifs pour la campagne. Sa femme, douce et bonne Américaine de New- York, devait l'accompagner, ne voulant pas laisser son mari passer seul l'été dans le désert.

Au mf>is de m-Ts, avant la foule des neiges, divers objets nécei

PLEUI\ DES BOIS.

saires aux colons furent cnvoyi^s de la vallée de la IMohawk ii l'endroiloii est .iclucllemcnt le villiige de Foilplain. On les transporla, sur des chariots improvises ou sur des clievaux de cliijrje, jusqu'au lie Olsejjo, qu'on ne confondit pas celle fois avec laCanaidcraga. Ces travaux occupèrent six semaines; le capitaine fil en personne un voyage jusqu'au lac, et revint à Albaiiy avant que la neige eût disparu.

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