CHAPITRE II
— J'ai de bonnes nouvelles à vous annoncer, Wilhclmina, s'écria le capitaine en entrant dans le salon oii sa femme passait ordinairement la moitié du jour à coudre cl h tricoter. Voici une lettre de mon excellent colonel. L'affaire de llobcrt est arrangée; il termine ses éludes la semaine prochaine pour endosser la livrée de Sa I\L)jeslé.
Mailame VVilloughby sourit tout en laissant échapper quelques larmes Elle souriait d'aise en apprenant que son fils entrait comme enseigne dans le CH" régiment, ou lioyal-Américain; it ses pleurs, tribut qu'elle payait à la nature, témoignaient des alarmes d'une mère dont le fils unique va suivre la carrière des armes.
— Je suis heureuse de votre bonheur, Willoughby, répondit elle, je sais d'ailleurs que Robert est charmé d'avoir un grade ; mais il est Ijien jeune pour s'exposer aux chances de la guerre.
— J'ai commencé plus jeune que lui, madame, et nous avions la guerre alors l.a paix qui règne aujourd'hui semble devoir être interminable, et Robert aura le loisir de cultiver sa barbe naissante avant de sentir l'odeur de la poudre. Quant à moi, ajoula-t-il d'un ton de regret, car il avait parfois de belliqueuses réminiscences; — quanti moi, je suis voué désormais à la culture des navets; j'ai vendu ma commission; Robert a reçu la sienne à la place; la dilVérence du prix est dans ma poche; ainsi donc n'en parlons plus. YoicI nos chères filles, dont la présence dissipera tous mes regrets. Le père de deux pareilles filles doit s'estimer heureux.
En ce moment, Beulah et Maud \Villoughl)y, car la fille adoptive portait aussi le nom de la famille, entrèrent toutes deux au salon. Elles étaient dans une pension oii elles recevaient ce qu'on regardait alors en Amérique comme une éducation complète; et tous les matins leur maîtresse leur faisait faire une promenade, pendant laquelle elles viàtaicnt leurs parents.
Ceux-ci avaient raison d'en être fiers. Beulah avait onze ans, et sa sœur était plus jeune de dix-huit mois. La première avait une physionomie dont la grâce tempérait la dignité; ses joues étaient colorées, ses yeux bnll.inls. Maud, la fille adoptive , joignait à l'air de santé de sa sœur quelque chose de céleste et d'angélique. Elle avait plus de finesse dans les traits, plus d'intelligence dans les regards, plus de sensibilité dans son enjouement, un sourire plus tendre et plus expressif. Leurs figures se distinguaient par cette délicatesse de contours qui semble l'apanage des femmes de ce pays. Ce qui était peut-être moins rare à cette époque qu'aujourd'hui, elles parlaient leur langue sans accent, avec une pureté irréprochable, sans affectation, sans mélange de locutions provinciales.
Le hollandais était en usage à Albany, et la plupart des femmes d'origine hollandaise mêlaient à l'anglais des tournurts de ]ihrase3 étrangères; mais le père de Beulah et de Maud était Angl.iis; leur mère était de ])ure race anglaise, quoiqu'elle eût eu une Ilollamlaise pour marraine; et madame Waring, la maîtresse de la pension où elles étaient depuis trois ans, était née à Londres, et avait été élevée dans la meilleure société.
— -Allons, Maud, dit le capitaine après avoir baisé le front, les yeux et les joues de sa petite favorite, allons, Maud, devinez quilles bonnes nouvelles je vous apporte, à vous et à voire sœur?
— Vous avez ren ncé à l'idée de nous installer l'été prochain dans ce vilain étang des castors? répondit l'enfant avec vivacité.
— Ce désir annonce plus de bonté que de sagesse, ma chère, mais ce n'est pas de cela qu'il s'.iglt.
— Cherchez, Beuhh? interrompit la mère, qui, tout en idolâtrant la cadette, avait confiance dans le jugement plus sain et plus solide de l'aînée. Laissez Beulah deviner à son tour.
— C'est mon frère que concernent les nouvelles; je le vois dans les yeux de ma mère, répondit Beulah en interrogeant la physionomie de madame \^ iUoughby.
Maud fil autour de la chambre des gambades, qu'elle termina dans les bras de son père, et s'écria : — Oh ! oui, Robert a obtenu sa commission ! je le sais maintenant ; vous n'aurez aucun mérite a me le dire. Cher Robert! qu'il va être heureux, et que je suis contente!
— En-ce vrai, ma mère? demanda Beulah avec inquiétude et sans même sourire.
— Maud a raison; Robert est enseigne, ou le sera dans quelques jours. Vous ne paraissez pas satisfaite, mon enfant?
-- J'aurais voulu que Robert ne fût pas militaire. Maintenant il sera toujours en roule, et nous ne le verrons jamais; puis il peut êlre obligé ie se battre, cl qui sait quels malheurs en peuvent résulter?
Beulah songeait pluî a son frère qu'à elle-même, et sa mère était préoccupée comme elle de sinistres pressentiments. Maud, au con- Iraire, voyait tout du beau côté; Robert lui apparaissait en brillant
uniforme, admiré de tous, heureux et f.iisant le bonheur des siens. Le capitaine Willougliby partageait les idées de sa favorite. Accoutumé aux armes, il se réjouissait de voir ouverte à son unique héritier une carrière oii cependant il n'avait lui-même réussi qu'imparfaitement. Il couvrit Maud de caresses, et sortit précipitamment, se sentant le cœur gros, et ne voulant pas s'exposer à montrer de la faiblesse en présence des femmes.
Une semaine plus tard, profilant d'une des dernières chutes de neige de la saison, le capitaine Willoughby et sa femme quittèrent Albany pour aller à la Roche. Les adieux furent tendres et douloureux pour les ]iarenls : ils n'étaient pas séparés de leurs filles bien-aiinées par une dislance de plus de cent milles; mais cinquante de ces milles étaient des déserts, et il fallait, pour franchir le reste, traverser des forêts inextricables , ou entreprendre sur des fleuves une dangereuse navigation. Les communications devaient êlre rares cl difficiles. .Aussi la mère prévoyante fit-elle k madame Wariiig de nombreuses injonctions relatives à la santé de ses filles, et aux moyens de la prévenir en cas d'accident.
Madame VVilloughby avait souvent surmonté en imagination les difficultés du voyage qu'elle allait entreprendre. On a coutume de vanter le passage du mont Saint-Bernareî par IN'apoléon; jamais une brigade ne s'avança pendant vingt-quatre heures dans les forêts d'Ami'rique sans triompher d'obstacles physiques beaucoup plus considérables, à moins qu'elle ne fût servie dans sa marche par un cours d'eau. Toutefois, le temps et la nécessité avaient créé des espèces de routes militaires qui aboutissaient à tous les points importants de la frontière occupés par les garnisons anglaises; et madame Willoughby n'avait pas encore été soumise à une épreuve aussi ru le que celle qu'elle allait subir.
On fit les premiers cinquante milles en traîneau et sans trop de fatigue : les voyageurs s'arrêtèrent à une auberge holllandaise établie sur Us bords de la Mohawk, oii le capitaine avait souvent fait halte, et où il avait envoyé des éclaireurs dans le cours de l'hiver et du printemps. Là, madame Willoughby monta sur un cheval, que le capitaine conduisit lui-même, et la petite troupe fianehil en deux jours les douze milles de forets qui la séparaient de la source de l'Olscgo. Comme les établissements s'étendaient au sud de la Mohawk, on put passer la première nuit dans une hutte de bûches située sur l'extrême limite de la civilisation, si l'on pouvait appeler ainsi l'état des colons américains. Les gens du capitaine avaient souvent parcouru les forê's vierges ; ils avaient appris à éviter les difficultés de la route ; ils avaient çà et là jeté des ponts grossiers, et brûlé des arbres qui servaient de bori'Cs milliairts; de sorte qu'avant la fin du second jour on put atteindre les huttes préparées près de la source de l'Otsego. La troupe se composait de douze personnes, y compris les domestiques noirs et les ouvriers. Les éclaireurs n'étaient pas restés oisifs, ils avaient construit quatre chaloupes, un petit bateau, deux canots; et la flottille, déjà lancée, attendait la disparition des glaces, réduites alors en blocs de stalactites liquides, verlcs et sombres quand elles flottaient réunies, mais diaphanes et brillantes lorsqu'elles étaient isolées et exposées aux rayons du soleil. Les vents du sud commençaient à souiller avec constance, et le rivage élincelait déglaçons qui fondaient rapidement, mais à travers lesquels il eût été dangereux de se frayer un passage.
L'Otsei;o est une nappe d'eau que nous a\ons eu plus d'une fois occasion de décrire, et la plupart de nos lecteurs se figureront aisément l'aspect que ce lac présentait alors au milieu de son cadre de montagnes. En 17G5, on n'apercevait sur ses rives aucune trace d'établissements; car peu des concessions voisines s'étendaient aussi loin. 11 était déjà connu, les chasseurs le fréquentaient depuis vingt ans; mais ils n'avaient laissé aucun indice de leur présence. Le malin de son arrivée, madame Willoughby, s'appuyant sur le bras de son mari, contempla le paysage avec admiration, et dit qu'elle n'avait jamais vu d'image plus frappante de la solitude.
— Ce doux vent du sud, ajouta-t-tlle, me console et m'encourage ; il semble nous promettre que nous rencontrerons peu loin une nature prodigue de bieufails.
— S'il augmente, ce qui est probable, nous verrons disparaître celle nappe de glace.
Le capitaine ignorait qu'elle avait di'jà disparu à rextrémité opposée du lac, et ipie la brise, plus libre dans son action, poussiit devant elle lis glaçons vers le haut du lac avec une vitesse d'un mille à l'heure. L'n Irlandais, nommé Michel O'IItarn, récemment arrivé en Amérique, et que le capitaine avait loué pour tout faire . se précipita vers son maître, et lui exprima ses idées avec une volibilité et un désordre qui cara';lérisaient à la fois l'homme et l'ir'andais.
— Votre Honneur a-t elle l'intention de voyager au sud, c'est àdire à re\lr.'inité de celte pièce d'eau, c'est-à-dire de glace? Eh bien! elle sera bientôt navigable, car voici des bandes de pigeons qui arrivent de ce côlé, et c'est un signe certain qu'il y aura place pour nous par là-bas. Voyez comme ils sont nombreux ! Je crois vraiment qu'ils nous mangeront si nous ne les mangeons pas. .\urons nous à la Roche une aussi grande abondance de piijeons, S otre Honneur?
— Les pigeons ne manquent pas ici au printemps et en automne, répondit le capitaine; mais nous avons de meilleur gibier.
— 'te. meilleur gibier! est-il possible? Je voudrais que les enfants
FLEUR DKS BÔIST
de ma sœur fussent ici, et qu'ils eussent à souper quelques-uns de ces pigeons; je vous assure qu'ils s'en contenteraient parfaitement.
Le capit.iine Willoughby sourit, et se prépara à profiler du mouvement qu'annonçait le vol des oiseaux. Vers midi , l'un des chasseurs revint des montagnes voisines, et annonça qu'il avait vu le lac entièrement libre à trois milles seulement de l'enlroit oii ils se trouvaient. Le vent fraîchit et balaya les glaçons. Au coucher du soleil, tout le rivage septentrional était encombré de blocs de glace; et l'Otsego, que le vent avait cessé de rider, ressemblait à un miroir.
Le lendemain la troupe s'embarqua. On prit soin en quittant les huttes d'en fermer les portes et les volets , plus d'un voyageur devait y trouver un asile en allant et venant de la Roche aux établissements; ces stations étaient alors de la dernière importance, et aussi utiles aux gens des frontières que le sont aux pèlerins les couvents du mont Saint-Bernard.
La traversée de l'Otsego fut la partie la plus agréable du voyage. La journée était belle; à défaut d'habileté, les rameurs avaient de la vigueur : la marche fut rapide et assez directe ; mais un incident troubla la joie du voyage. Parmi les ouvriers du capitaine se trouvait un habitant du Connecticut, appelé Joël Strides, qui avait commencé une guerre de taquineries et de petites malices avec l'Irlandais. Michel O'Hearn se tenait sur la défensive, et se contentait de riposter en ridiculisant les formes longues et maigres de son adversaire. On n'avait pas vu Joël sourire depuis qu'il était aux g^iges du capitaine; mais toutefois il riait aux éclats à l'occasion de quelques bévues de Michel O'Hearn, qu'il avait lui-même provoquées.
Strides, qui avait présidé à l'embarquement, était chargé de conduire le capitaine et si femme, et avait placé Alichcl dans une chalou])C, en lui persuadant qu'il la conduirait seul aisément jusqu'au bout du lac. Avant de partir, il avait choisi dans les autres bateaux les meilleures rames , arrangé son banc de manière à s'y placer à l'aise , et disposé une traverse sous ses pieds avec une adrcrse qui eût fait honneur à un biilelier de Wliitehall. Toutefois cet homme, dont l'égoisme était le défaut essentiel , n'avait pas eu en vue les intérêts de ses maîtres et , quoique ses soins leur profitassent , il avait uniquement songé à son bien-être particulier.
Joël Strides employait toutes les ressources de son esprit à s'épargner de la peine, et ne dt'pensait que les forces absolument nécessaires au succès de ses entreprises. Michel O'Hearn, au contraire, ne voyait que le but, dont la contemplation continue lui faisait négliger les moyens. Franc, généreux, dévoué, accoutumé à prendre d'abord les choses par le mauvais côté, il se donnait deux fois plus de mal que l'Américain , et arrivait à de pires résultats. Toutefois, il ne s'arrêtait jamais à léQéchir; et quand on lui dit de conduire une chaloupe à l'autre bout du lac, lui , qui n'avait jamais ramé, ne recula point devant les diflicultés. — Si je ne réussis pas en travaillant un peu, pensat il, je travaillerai davantage, et j'arriverai, à moins que le diable ne soit dans cette petite embarcation.
La plupart des chaloupes et des canots avaient gjgné le large avant que madame Willoughby fût prête, et Joël prit ses mesures pour laisser l'Irlandais partir le dernier : sous prétexte de transporter la literie de la hutte dans la chaloupe. Ouand Joël s'assit, il dit tranquillement à Michel : — Vous nous suivrez; et en donnant des coups d'aviron vigoureux et réguliers, il prit aisément une avance considérable.
L'Irlandais resta quelques minutes à regarder avec admiration la chaloupe qui s'éloignait. Il était seul ; les autres embarcations étaient à trois milles, et la distance l'empêchait de voir la joie maligne qu'exprimait la physionomie de Ihypocrite Joël.
— Vous suivre ! se dit-il ;. le di.able vous emporte ! si ce n'était par égard pour le capitaine et son honorable dame, je vous tournerais le dos , et les laisserais continuer leur route dans votre désagréable comp.-îgnie. Allons! tentons l'aventure; et si le bateau ne va pas, ce ne sera pas ma faute.
Michel s'installa sur une planche placée en travers du plat-bord à une hauteur gênante, prit deux rames, dont l'une avait six pouces de plus que l'autre, et mit la chaloupe à flot. Peu habitué à se servir de la main gauche, il avait le bras droit plus fort que l'autre; ce fut précisément de ce dernier qu'il saisit la pliis longue rame, et la lin des temps serait arrivée avant qu'il songeât à la changer de main. Joël seul , ayant le visage tourné vers le haut du lac , pouvait être témoin de l'embarras de l'Irlandais; ni le capitaine ni sa femme ne regardaient de ce coté. Le malheureux parvint à s'éloigner du bord ; mais l'action de la rame la plus longue et du bras le plus vigoureux ne tarda pas à se faire sentir; la chaloupe dériva à l'ouest; Michel, qui avait fait assez de chemin pour apercevoir son maître, continua à ramer avec assurance, et arriva, au bout de dix minutes, à deux ou trois vergues du point d'où il était parti.
— Au diable ceux qui vous ont fabriqué ! dit-il en secouant la tète et en regardant l'esquif d'un air de reproche; vous être libre de faire votre devoir, et vous n'allez point... par contrariété ! Pourquoi ne pas imiter vos camarades, qui sont en route pour l'étang des castors? Vous vous repentirez quand vous les aurez perdus de vue.
Michel O'Hearn s'imagina tout à coup qu'on avait laissé quelques objets dans la hutte, et que la chaloupe le rimenait pour les reprendre. Il courut à la loge déserte, y entra, et en sortit eu murmurant : — Je
vois bien que c'est uniquement pir contrariété ! la chaloupe se conduira peut-être mieux la prochaine fois ; je veux la mettre à même de réparer ses torts. A part l'obstination , elle a tout aussi bonne mine que les autres.
En effet Michel procura à la chaloupe les plus belles occasions de se signaler qu'on eût jamais oITerles a une embarcation. Sept l'ois il quitta le rivage, et sept fois il y revint, s'avançanl insensiblement vers la rive occidentale. Enfin il rencontra une barrière de terre qui s'opposait à ce qu'il poursuivît sa route à l'ouest.
— Que le diable vous brûle! s'écria l'honnête Irlandais le visage ruisselant de sueur; j'espère que l'envie ne vous prendra pas d'entrer dans la forêt, où je voudrais que vous fussiez encore au milieu des arbres qui vous ont donné naissance. Nous allons voir, maudit bateau, si vous serez assez contrariant pour franchir une colline.
Michel essaya de ramer le long de la terre ; et, voyant la chaloupe persister à incliner vers l'ouest, il se décida à entrer dans l'eau, malgré la fraîcheur de l'atmosphère , et à haler le bateau. Joël pouvait encore l'apercevoir à ce moment, mais aucun mouvement de ses muscles ne mit le capitaine 'dans le secret de la détresse du pauvre Irlandais.
Cependant la flottille ava't traversé le lac en trois heures et aborJé, près du rocher qu'on appelle aujourd'hui le roc Oisego, au piid d'une rive escarpée, et sous des arceaux de branches entrelacées qui n'étaient pas encore garnies de leurs feuilles. Avant de poursuivre , le capitaine s'informa de Michel O'Hearn ; il envoya à sa recherche un canot, monté par deux nègres, le père et le fils, qu'on distinguait par les noms de Pline l'Ancien et de Pline le Jeune. On prépara imiucdiatemcnt une butte pour madame Willoughby, dans la plaine où e^t aujourd'hui Coopersiown, mais vingt ans avant la fondation de celte jolie petite ville.
La nuit tombait quand les deux Pline ramenèrent Michel en triomph;', comme leurs illustres homonymes auraient pu r.in.cner une galère carthaginoise. L'Irlandais avait fait une lieue en hilant, et fut enchanté de voir approcher des secours. A celle époque, on ignorait la violente antipathie que la concurrence a créée, plus d'un demi-siècle après, entre les noiis et les éniigranls irlandais; mais comme les deux Pline aimaient la raillerie , Michel n'en sortit pas les braies nettes.
— Ohé ! l'Irlandais, cria Pline le Jeune, pourquoi tirez-vous cette barque comme un bœuf, au lieu de la mener a la rame?
— Ah! vous ne valez pas mieux que les autres, grommela Michel O'Hearn. On m'avait assuré que l'Amérique était un pays trés-thiud, et j'en ai la preuve; pourtant l'eau ny est pas aussi chaude que de bon vhisky. Arrivez, diables noirs, et voyez si vous pouvez forcer cet être contrariant à faire votre vo'onté.
Les nègres prirent Michel à la remorque, et descendirent le lac gaiement, en se divertissant aux dépens de l'Irlandais. Quand il eut rejoint son maître, il ne fut pas question de sa mésaventure; Joël eut la prudence de se taire, et lit même chorus avec Slichel en dénonçant les mauvaises qualités de la chaloupe.
Près de l'endroit où avaient abordé nos voyageurs, la Susquehannali sortait du lac avec rapidité. L'un des chasseurs, qui s'était avancé dans la campagne , annonça qu'à la distance d'un mille un amas d'arbres flottants barrait le passage. Le capitaine envoya les nègres et Michel en avant enlever cet obstacle. P'avorisées par la vitesse du courant, les embarcations parvinrent bientôt au radeau que formaient les arbres amoncelés. Michel et les nègres y étaient déjà; mais, au grand plaisir de Joël , ils avaient commencé leur travail par la partie supérieure du radeau, et empilé les troues d'arbre, les uns sur les autres, afin d'ouvrir un passage au centre.
On fit halte; les femmes débarquèrent, et le capitaine Willoughby dit avec un regard qui exprimait l'hésitation :
— Il me semble qu'on pourrait mieux s'y prendre.
— Ils vont tout de travers, dit Joël en riant comme un homme enchanté des fautes et de l'ignorance d'autrui. Tout être sensé aurait débuté par enlever les troncs d'arbres au bas du radeau.
— Dirigez le travail vous-même.
C'était ce que demandait Joël; et il s'empressa de donner des ordres, après avoir brutalement adressé aux nègres des reproches qui ricochaient sur Michel. Gagnant la partie inférieure du traia flattant, il en détacha pli < urs arbres, que le courant emporta, et qui firent place aux autres. 1-r ce moyeu, un passage fut ouvert en moins d'une demi-heure. Joël eut la précaution de ne pas mettre en mouvement trop d'arbres flottants, pour éviter qu'un nouveau radeau ne se formât plus loin. Les embarcations se remirent en route, et à la nuit tombante elles étaient à moitié chemin de l'embouchure de l'Unadiila. Le lendemain au soir on campa à la jonction des deux rivières, et l'on fit des préparatifs pour remonter la dernière.
Le voyage en amont ne devint pénible que lorsque les embarcations entrèrent dans le cours d'eau sur lequel les castors avaient élevé leurs constructions, et qui se jetait dan; 1 Unadilla après avoir traversé la Roche. La rapilité du courant et l'impureté des eaux rendirent nécessaires des efforts énergiques et persévérants. Ce ne fut qu'une demi-heure avant le coucher du soleil qu'on arriva au pied de la chute d'eau qui faisait tourner les moulins du capitaine. Là on déchargea les bateaux; la cargaison fut transportée sur un traîneau jus-
FLEUH DES BOIS.
qu'à la maison par une route qu'on avait grossièrement ébauchée. JoCI s'irveilla 1rs ouvriers, et ))iit lui même p.irt au travail. Quant à ItliclicI, jamais il n'avait fait d'efl'oits plus désespérés. Il sentait combien son aventure du lac lui nuisait, et était disposé à en effacer le souvenir en faisant des prouesses sur les rivières. Loyal et consciencicuï, il avait vendu son sang et sa chair, et tenait à ce que le capitaine en eût pour son argent.
La manière dont la chaloupe avait descendu la Susqurhannah avait causé à l'Irlandais une surprise dont il fit part à Pline le Jeune en débarquant.
— En somme, dit il, c'est un sinijulier bateau; tantôt contrariant à l'eiccs , tantôt oblif^^eant comme une mère. Il nous a suivii toute la journc'e avec la docilité d'un carlin , et sur le lac il était rebelle comni' un hérisson. Si j'en juji- pir ses caprices, il est du seie féminin