‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 179 sur 280 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

C'est toujours avec intérêt qu'on visite pour la première fois la résidence où Ton doit pisser le reste de s^s jours. Aussi madame Willoughby demeura-t-tllc livrée à une observation silencieuse quand son mari lui apprit qu'ils avaient franchi les limites de leur p'-opriété et qu'ils approchaient de leur futur .séjour. La rivière était si étroite et la bordure d'arbres si épaisse, que l'on ne pouvait voir au loin ; mais madame Willoughby , avec l'attention d'une mère et d'une épouse tendre, put r< marquer que les collines en se rapprochant rétrécissaient la vallée, que des rochers encombraient le lit de la rivière et que la hauteur des arbres indiquait la fertilité d'un sol généreux.

A la place où les embarcations s'arrêtèrent, l'eau bouillonnait surune pente anfractueuse;et unpi-tit moulin, à la fois disposé pour moudre et scier des planches , fut le premier signe de civilisation qu'on eût aperçu depuis la halte de la iMohawk. Après avoir donné quelques ordres, le capiljine prit le bras de sa femme, qu'il entraîna, avec un empressement presque enfantin, vers la maison bâtie sur la Roche. On trouve à pénétrer dans une forêt vierge, à y jeter des germes de civilisation, des plaisirs auxquels ne se peuvent comparer ceux d'aucune autre occupation humaine. Les jouissances qu'on éprouve à faire bâtir et à défricher n'ont qu'une faible et lointiine ressemblance avec celles que nous signalons, ces dernières se rapproclunt davantage du sentiment de création ; elles sont plus fécondes en prévisions et en espérance, quoique les travaux île début soient rarement agréables, et quelquefois même rebutants, ^otre capitaine avait en partie évité les difficultés de l'installation ; il avait eu un terrain tout défriché , sans i être obligé île recourir à la hache et à l'incendie, qui laissent la terre couverte de hideuses souches, dont les pluies et les miges n'effacent pas les noires couleurs avant plusieurs saisons.

Madame W'illotighby exprima par une exclamation la joie que lui causait la vue de l'étane: desséché. Une année y avait apporté d'importantes moilihcitions. Les souches qui déliguraient le bassin avaient été enlevées par les bœufs et brûlées, et il restait quatre cents acres de terre unie et l;ibourable. Le soi était formé d'alluvions séculaires, et la pente à peine visible des bois jusqu'à la rivière suffisait pourtant ;i l'écoulement des neiges d'hiver. L i plaine élait assez irrégulière pour être pittoresque ; toutefois ses inégalités étaient presque insensibles. En un mot, la nature avait disposé ce lieu de manière à charmer les yeux du niaitre , sous un soleil dont l'ardeur, tunpcrée par les gelées et la neige , avait la puissance de développer les ressources cachées du terrain.

On avait abattu des arbres autour du champ et rempli les espaces vides avec des branchages de manière à faire une haie. Pour en éutcr la vue ))eu pittoresque, le capitaine avait ordonné qu'on en traçât les contours dans l'intérieur des bois; de sorte que ceux-ci mêmes étaient les limites visibles de la propriété. Ses gens ]irotestèieiil : une haie leur semblait l'accessoire indispensable de la civilisation, mais le capitaine lit prévaloir son autorité , sinon son hou goût , et l'enceinte d'arbres abattus et de broussailles fut complètement dissimulée par la forêt vierge. Comme des haies transversales eussent été superflues, l'étang desséché ne form:iit qu'un seul champ. Cent acres avaient été semées en blé d hiver, qui donn.iit alors à la partie la plus sèche du sol un aspect de richesse et de fertilité. On avait couvert de g^zon les lieux bords de la petite rivière qui coulait lentement entre deux larges bandes de verdure fraîche. Uepuis environ une quinzaine, la charrue avait transformé d'autres portions de l'enclos.

C'était plus que n'espér.iit le capitaine, et sa femme s'étiiit attendue à beaucoup moins encore. Elle avait été accoutumée à suivre les pro- Rrès lents des nouveaux établissements, mais elle ignorait le parti qu'on lient tirer d'un étang de castors. Tout lui paraissait magique; et elle se préparait à demander à son mari comment on avait enlevé les arbres accumulés par les animaux , quand elle aperçut sa future résidence. Le capitaine Willoughby avait laissé des ordres relatifs à la maison avant de quitter la Uoclie, et il vit avec plaisir qu'ils avaient été exécutes. Comme ce lieu sera le théâtre de la plupart des incidents de ce drame, il est bon de le décrire avec qiielquis détaiis.

L'émineucc qui s'élevait à droite de l'étang des castois était une de ces biiarres formations que l'on rencontre souvent à h surface de la

terre. Elle était à trente perches des limites septentrionales de Lec^-U'l, et presque centrale par rapport à celles de l'est et de l'ouest. Au nord, dans sa partie la plus élevée, la roche avait quarante pie'ls audessus du vaste terrain d'alluvion; les côtés étaient escarjiés, sauf celui du midi , qui s'abaissait en pente douce tt r<^gulière. Le plaliau pouvait avoir une acre d'étendue. La prudence avait déterminé le capitaine à s'y établir; dans une contrée de si difl'icile accès et loin de tout fort militaire , il était bon d'organiser des moyens de défense. Tantqu'avait duré l'étang, l'îlot était â l'abri des attaques des Indiens; et maintenint que le bassin était desséché, il ollrait encore une forle position. Au nord , la roche était perpendiculaire et presque inaccessible; et le capitaine, familiarisé avec les stratigèraes de guerre des sauvages , avait su probter habilement de la disposition naturelle des autres parois.

Il avait d'abord fiit bâtir, sous la direction d'un maçon écossais, une muraille en pierre , qui comprenait un espace de deux cents pieds de long sur cinquante jiieds de large, et n'avait ménagé qu'une seule entrée, du côté du sud. Les matériaux avaient été trouvés sur la roche même, qui était couverte d'énormes pierres. Les ouvriers avaient ensuite construit dans l'enceinte une maison de planches de pin, avec de solides cloisons. Elle avait quinze pieds de haut, non compris le toit, et se composait en partie de la mur.iille même, qui occupait ultérieurement la moitié de la hauteur. L'édifice n'avait que vingt pieds de large, car l'on avait réservé la place d'une cour spacieuse. Encore inachevé, il avait l'air d'une prison ; ou n'y diainguait aucune croisée, aucune ouverture que celle de la porte, dont les planches massives étaient terminées et posées contre le mur adjacent. Madame Willoughby regardait cette sombre demeure en silence, ne sachant si elle devait approuver ou condamner, quand une voix attira son attention. C'ét.iil celle de Nick le Tuscarora, qui , assis sur une pierre au bord de l'eau, se lavait les pieds en revenant d'une longue chasse.

— Comment trouvez-vous ça ? demanda-t-il au capitaine. Penseivous que cela vaille mieux que des peaux de castor? Le capitaine donnera-t-il une récompense à Saucy-INick ?

— Je vous ai déjà indemnisé deux fois.

— Ces découvertes sont sans prix , capitaine ; voyez comme elles enrichissent les visages pâles.

— La vôtre, Kick, n'est pas de celles qui enrichissent.

— Qu'est-elle donc? reprit le sauvage avec la promptitude de l'éclair, n'en êtes-vous pas content? Alors lendez à INick ses castors; il les recevra avec joie; les peaux sont plus chères que jamais.

— IS'ick, vous avez l'avidité d'un cormoran; tenez, voici un dollar pour vous : j'espère que je n'aurai plus de rente à vous payer cette année.

Le sauvage se leva et vint donner une poignée de main à madame Willoughby, qui l'avait pris en affection, quoiqu'elle lui reconnût beaucoup des vices de sa race.

— Le bel étang de c.i.stors ! dit-il en montrant d'un geste gracii m les ditïérenls points de vue; il produira des pommes de terre, du blé, du cidre, tout ce qui est nécessaire aux femmes. Le capil.iine aura un bon fort; les vieux soldats aiment les forts, ils aiment vivre.

— Un jour peut venir, INick, où ce fort nous rendra grand service à tous, dit madame Willougliby d'un ton mélancolique, car elle songeait avec inquiétude au sort de ses enfants.

L'Indien regarda la maison avec celle herlé qui perçait quel juefois sur sa physionomie, d'ordinaire morne et hébétée. En de pareils moments les sentiments de sa jeunesse et de ses premières habiliidej reprenaient tout leur empire, et l'intelligence rayonnait dans ses yeux comme vingt ans auparavant. ISick avait été le premier sur le chemin de la guerre, et, ce qui n'était pas moins honorable, l'un des plus siges autour du feu du conseil ; il était né chef, et s'était lait bannir de sa tribu plutôt par l'excès de ses passions indomptables que par dts actes de bassesse.

— Pourquoi avoir construit une maison semblable au milieu des vieux ossements des castors? dit-il eu regardant le capitaine avec curiosité.

— Pourquoi, Nick? mais pour protéger ma femme et mes enfants! La route du Canada n'est pis longue, et les mocassins des Peaux- Rouges peuvent la fouler. Eu outre, les Onéidas et les .Mohawks né sont pas tous enfants des cieiix.

— IVe craignez-vous pas aussi les visages pâles? dit le sauvage d'un ton de sarcasme.

— 11 en est contre lesquels il est bon de prendre ses précautions; mais quelle est votre opinion sur la Roche ? Vous savez que j'ai donné ce nom à ma maison.

— Je lui reproche de manquer d'eau. Comment vous en procurcrez-vous si les Indiens paraissent?

— La rivière est voisine, Mick, et il y a une source excellente a cent vergues de la porte.

— De quel côté ? demanda le sauvage avec sa précipitation habituelle.

— A gauche de la porte, et un peu à droite de la grosse pierre...

— Peu m'importe; je désire seulement savoir si elle est en dedans ou en dehors.

— Oh! la source est en dehors assurément, mais on peut établir uq

FLEUR DES BOIS

chemin couvert jusque-U ; d'ailleurs la rivière coule au bas des rocliers , •derrière la maison , et on peut y puiser de l'eau avec des conles. INos carabines aussi doivent compter pour quelque chose, qu'il s'j'gi^sc de tirer de l'eau ou du sang.

— Biin! la carabine est une bonne arme ■longue; à pn'seut que vous avez bâti le fort, quand pensez-vous que les Peaui-Rouges l'attaqueront?

— Pas avant longtemps, je l'espère; nous sommes en paix avec la France, et je ne vois point de motifs de rupture. Tant que les Français et les Anglais seront en p.ii\, les Peaux-Rouges n'oseront pas bouger.

— C'est vrai comme la parole d'un missionnaire ! ïMais si la paix continue, que fera le capitaine? Le guerrier aime le sentier de la guerre.

— Ma hache est enlerr<5e, Nick , et, je l'espère, pour toujours.

— Nick espère que le capitaine sait où la retrouver au besoin. On a tort d'enlouir son tomahawk de manière à l'oublier. Les querelles, comme la pluie, viennent à l'improviste.

— C'est une vérité incontestable. La première querelle que je redoute éclaterait entre nous, Nick ; le gouvernement et les colonies ne s'entendent pas.

— C'est étrange! Pourquoi la mère à face pâle et la fille à face pâle n'ont-elles pas une affection réciproque comme celle qui unit les Peaux-Rouges.

— En vérité, Nick, vous êtes bien questionneur aussi; mais ma femme désire connaître l'intérieur de son habitation, et je dois vous renvoyer à cet honnête garçon que vous voyez là-bas. Il s'appelle Michel, et j'espère que vous serez toujours bien ensemble.

Le capitaine fit au sauvage un signe de tête amical , et conduisit sa femme vers la hutte en suivant un sentier déj» frayé qui longeait la rivière et servait de chaussée. Nick aborda poliment l'Irlandais, et lui tendit la main, en signe d'amitié, à la manière des visages pâles.

Sago! sago, salut, dit-il en même temps, comment vous portezvous, Michel? Vous boirez du vin de Santa-Cruz avec Nick.

— Michel! s'écria l'Irlandais en regardant le Tuscarora avec étonnement; car c'était le prtmicr homme rouge qu'il voyait. — Eh bitii ! je m'attendais à vous voir tel que vous êtes ; mais, je vous prie, comment avez-vous appris mon nom?

— Nick lésait, Nick sait tout. Je suis enchanté de vous voir, Michel, et j'espère que nous vivrons en bons camarades.

— Ce doit être le diable en personne! pensa le superstitieux Irlindais, et en effet Nick avait un extérieur véritablement diabolique. Dans un accès de fantaisie bizarre, il s'était peint la figure quelques jours auparavant. La moitié de sa face était noire , l'autre d'un rouge foncé, et chacun de ses yeux était entouré d'un cercle blanc. Toutes ces couleurs s'étaient mélangées sous l'influence de quelques orgies, à la suite desquelles il avait complètement négligé sa toileUe. Sou costume se composait d'une couverture à dessins rou(;es et jaunes . de jambières bariolées et de mocassins à l'avenant. Michel O'Ilcarn le prit pour un être surnaturel , et se mit en mesure de lui résister avec vigueur ou de fuir avec rapidité.

— Est ce que vous demeurez ici? lui demanda-t-il.

— Nick demeure ici, là-bas, dans la hulte , dans les bois, n'imporle où ; toutes les habitations lui sont indifférentes.

— Puisqu'il en est ainsi, reprit l'Irlandais, pourquoi ne rfslez-vous pas chez vous? pourquoi vous mêlez-vous de porter les harJes et les paquets de madame?

— Nick a cent fois porté des paquets pour cette fi mme.

— Est-ce ainsi que vous devez appeler madame Willoughby? s'écria Michel avec indignation. Elle ne vous laisserait pas marcher dans le même sentier qu'elle, et, à plus forte raison, toucher à ses bardes. Vous êtes un effronté menteur, monsieur Nick.

L'honucte Irlandais s'échauffait tellement en parlant, que l'entretien aurait pu se terminer par un combat, si Joël n'était survenu. Michel O Hearu tourna le dos à l'Indien , sur lequel il s'empressa de demander des renseignements à son compagnon de voyage. Pendant que Joël lui donnait des détails sur l'origine et les occupations du Tuscarora , le capitaine et sa femme examinaient d'un œil curieux leur domicile. Jamie Allen, le maçon écossais dont nous avons parlé, se tenait devant la maison pour entendre ce qu'on dirait de sa muraille, tandis que deux ou trois ouvriers éprouvaient une émotion p»reille à celle du débutant littéraire quand il cherche à connaître l'opinion des critiques sur son premier ouvrage. L'aspect extérieur de 1 habitation causa une vive satisfaction au capitaine. La solidité des murs, témoignage de la sécurité qu'ils pouvaient offrir, n'était pas leur mérite unique; l'élégance venait s'y joindre. La qualité des matériaux pouvait bien être l'un des premiers mérites de la construction , mais l'emploi judicieux qu'en avait su faire Jamie n'était pas moins remarquable. I.a muraille et les cheminées, au nombre de six, riaient enduites de chaux vive. Les portes , formées de madriers en chêne de quatre pouces d'épaisseur, promettaient de résister à un assaut sérieux. Elles étaient déjà munies de puissants gonds en fer, mais leur pose, vu leur lourdeur, avait été remise à un moment plus opportun où l'on pourrait employer toutes les forces du manoir à citte opi'ration. Elles gisaient donc là, appuyées contre le mur, une de cluque côté de la baie dçstiuçc » les recevoir, semblables à des stiiUr.enes

insouciantes qui, plongées dans une sécurité profonde, ne redoutant aucune attaque , ne daignent pas même lever les yeux.

Les différents ouvriers se groupèrent autour du capitaine, empressés de lui montrer la portion de la besogne que chacun avait faite. L'hiver avait été empliyé avec fruit; il est vrai que. les mitériaux convenables se trouvant sur les lieux, le capitaine WiUuugli'ny n'avait pis à se plainJre d'avoir mal empioyé son argent. Dans leur isolement complet du reste du monde , les ouvriers avaient travaillé .ivec ardeur et presque sans interruption : l'activité était pour eux une espèce de distraction. Madame Willoughby trouva terminée et garnie de ses meubles la partie de la maison destinée à sa famille, ainsi que les dépendances ordinaires. Ce logement , qui occupait toute la façade à l'orient de la grande porte et la presque totalité de l'aile du même côté , s'étendait par derrière jusqu'à la roche. Si la distribution de» appartements n'olfrait rien d'élégant, elle se distinguait parle confortable. Les plafonds n'avaient pas plus de dix pieds de haut, il est vrai ; mais cette élévation pouvait paraître extraordinaire pour la colonie à cette époque. Quoique le crépissage de Jamie ne fût pas aussi irréprochable que les matériaux du mur, chaque chambre avait deux couches de plâtre ; un crépis bien blanc leur donnait un aspect de propreté, it semblait promettre li santé à quiconque s'y établirait. A l'extrémité de l'aile qui joignait le rocher se trouvait une buanderie, et l'installatioa d'une pompe permettait d'y faire monter l'eau du ruisseau. La cuisine était coutiBuë, pièce vaste et commode de trente pieds .sur vingt; venait ensuite uu logement surélevé, destiné au chef de cette partie du service : puis les chambres à coucher de la famille , un vaste parloir et une bibliolUèque ou cabinet de travail pour le capitaine. L'étendue de la ligue entière de bâtiments de ce côté de la maison , qui était de près de deux cent cinquante pieds si elle ne les atteignait pas, avait permis d'établir des appartements vastes et commodes.

La partie opposée de l'édifice, c'est-à-dire au couchant, était consacrée au service plus intime. On y trouvait une salle à manger, plusieurs chambres à coucher pour les domestiques et les ouvriers; en outre , des magasins, de» greniers, et autres pièces pour recevoir les provisions. Les immenses greniers pouvaient suffire à toutes les exigences de la famille et de l'euploitution de la ferme. Les fenêtres et les diverses portes s'ouvraient tou'cs sur Ij cour, taudis que le mur extérieur, en bois et en jiitrres, présentait une surface continue sans ouvertures. L'intention du capitaine, toutefois, était d'en pratiquer , à quelque moment favorable , de manièrv.- que les hommes embusqués dans les greniers pusient couvrir de leur feu toutes les faces de l'habitation ; mais, ainsi que la pose des portes, l'exécution de ces moyens de défense avait été ajournée à une époque plus convenable.

Notre excellente maîtresse de maison se coaiplaisait dans ces arrangements domestiques, la demeure qu'elle allait habiter était de beaucoup préférable à toutes celles qu'elle avait occupées jusque-là ; un sourire de bonheur illuminait sa belle figure pendant qu'elle parcourait les diverses pièces avec son mari , qui lui en expliquait les destinations. Quand ils arrivèrent aux appartements particuliers, déjà meublés et prêts à recevoir la famille, le respect retint dehors les serviteurs qui les avaient escortés , et ils se trouvèrent seuls de nouveau.

— Eh bien ! Wilhelmin i , dit le capitaine satisfait du plaisir qu'il voyait se peindre sur la douce figure et dans les yeux bleus de sa femme; eh bien! Wilhelmina , quitterez-vous volontiers Albany et tous les agréments qu'offrent les habitations de nos amis, pour vous fixer dans une maison telle que celle ci? 11 n'est pas probable que je la fasse recommencer, quoique puisse décider Robert, lorsqu'il nous succédera. Ce logis de pierres et de bois, moitié maison , moitié forterrs^e , doit être notre résidence pour le reste de nos jours ; nous voici casés pour la vie.

— Tout cela est bien, Willoughby; ici on trouve emplacement vaste, commodité, chaleur, fraîcheur et sécurité : que peut demander de [dus une épouse et une mère, lorsqu'elle se voit entourée de tous les objets de son affection? Veillez stulement à notre sûreté , Hugues; vous savez à quelle distance nous sommes de tous secours , la soutainelé et la vigueur des attaques des Indiens vous sont connues. Deux fois nous avons fiilli devenir les victimes de surprises; et si nous avons échappé aux Peaux-Rouges, nou<i devons en remercier la Providence divine plutôt que l'altribucr à notre vigilance. Si pareille cho.'e nous est arrivée quand nous étions environnés de troupes du roi, nous courons ici bien plus de dangers, puisque nous n'avons pour gardes que des ouvriers étrangers au métier des armes.

— Vous exagérez le péril , ma femme. 11 n'est pas, dans cette partie de la contrée, d'Indiens a>sez téméraires pour attaquer un établissement pareil Ji celui-ci. Nous sommes treize hommes vigoureux s.ms compter sept femmes , et d^ns l'occasion nous aurions à notre service dix- sept ou dix-huit mousquets. Aucune Iribu n'oserait entann r les hostilités à une époque de paix générale et d:ins un lieu si rapproclié d'autres établissements; et quant aux vagabonds que le désir du vol pousserait au meurtre, nous sommes assez forts pour les braver, et nous pouvons dormir en paix.

— Qui sait, mon cher Hugues? Une troupe d'une demi-douzaine de mar.mùeurs peut triompher du doul>le de leur nombre , si l'un n'est pas en mesure dç les ftcevoir. Au moins , faites placer les portes,

FLEUR DES HOIS.

Comme nos filles viendront ici à l'automne , je ne pourrais dormir si vous ne prenez cette précaution.

— IVe craignez rien, ma bien-aimée! repartit le capitaine en embrassant sa femme avec tendresse ; vous êtes libre de mander ici Beulab et Maud; laissez les venir quand cela leur plaira; elles seront toujours bien reçues , et nulle part elles ne peuvent être plus en sûreté que sous les yeui de leur père.

— Je n'ai aucune inquiétude pour moi, Hugues; mais n'oubliez pas de faire placer la porte avant leur arrivée.

— Tout se fera suivant vos désirs, ma femme, quoique ce soit un labeur considérable de poser sur leurs gonds de si énormes masses de bois. Nous nous en occuperons quelque jour oii tout le monde se trouvera réuni ici et disposé à travailler. Samedi prochain je ferai une inspection de tout le personnel de l'établissement , et je la renouvellerai une fois par mois pendant toute l'année ; c'e^t en ce jour que les armes seront nettoyées et chargées , et que j'indiquerai des mesures à prendre en cas d'attaque. Ce serait une honte pour un vieux soldat de lâcher pied devant une bande de pillarJs; mon honneur est intéressé à la défense de la Roche : dormez donc en paix.

— Mon cher Hugues, j'ai pleine confiance en vous.

Beulah et Maud la Fleur des Bon.

Madame Willoughby continua sa visite en exprimant sa satisfaction du soin qu'on avait mis dans la distribution des chambres destinées à son usage particulier.

Les traces de civilisation que présentait l'intérieur de la Roche la distinguaient de ces huttes incommodes, si communes sur la frontière américaine, où des personnes accoutumcts à l'aisance se voient souvent forcées de subir les privations de la vie sauvage. En l'année 17 05, les tapis n'étaient point encore en Amérique d'un emploi aussi habituel qu'aujourd'hui. Ils n'étaient point inconnus, il est vrai, mais leur usage se restreignait à garnir la partie centrale d'un appartement. L'n de ces accessoires indispensables de toute pièce, dans un climat froid, était étendu sur le carreau du salon de madame Willoughby, pièce qui servait et de salle à manger et de lieu de réunion. t-"était la salle d'honneur de la maison ; elle avait une superficie de vingt pieds sur vingt- quatre , et le tapis recouvrait exactement les deux tiers d'un plancher propre de couleur blanche. Les chaises étaient massives et même d'un beau travail , et l'on aurait pu se mirer dans l'acajou des tables. La maison renfermait des caves portatives, le capitaine était un connaisseur en vins. Des bureaux, secrétaires, bufl'ets et autres meubles semblables, acquis ]>endant vingt années de ménage, et dispersés en divers endroits, avaient été réunis i t transportés à la Hoche au moyen de traîneaux ou des cours d'eau. La mode n'exerçait aucune influence sur les ameublements de ce siècle, oii le fils n'hésitait même pas à revêtir les habits de son père longtemps après qu'ils étaient sortis dis mains du tailleur. Les vieux meubles massifs se transmettaient de générations en générations, et notre respctable ménagère en possédait qui ivaient appartenu ii son grand-père.

Madame Willoughby passa l'inspection des domestiques attachés i sa personne. Elle trouva déjà installés les deux Pline , ainsi que Marie, la sœur de Pline l'Ancien; liessy, la femme de Pline le Jeune, et Mony ou Desdemona , leur collatérale à un degré que le roi d'armes de la Jarretière n'aurait pu préciser généalogiquement, puisqu'il lui ei^t été difficile de dire si cette femme était la cousine , la tante ou la belle-fille de Marie, ou si elle réunissait ces trois qualités.

Comme Bessy et Desdemona apportaient peu de dextérité dans le maniement de la vaisselle, le capitaine avait surnommé l'une \i grande Ciisseuse, et l'autre la petite Casseuse.

Toutes les négresses étaient occupées au travail. Bessy faisait entendre des chants d'une voix qui pénétrait jusqu'à la forêt voisine; Marie organisait la cuisine , et Pline l'Ancien l'assistait avec déférence. Les ordres qu'elle intimait à son frère et à son neveu étaient énoncés dans un patois composé d'anglo-saxon, de bas-allemand et le dialecte de Guinée.

— Hé! mes noirs, s'écria-t-elle, pourquoi rester oisifs? H s'agit de jouer des mains et des pieds : il y a de la vaisselle à laver, des porcelaines à déballer, de l'eau à faire bouillir, des couteaux à nettoyer; point de négligence ! Mon Dieu ! voici madame, et toute la cuisine est en désordre.

— Bien, Marie! lui dit le capitaine ; à vous entendre gronder, on dirait que vous avez passé ici les six mois qui viennent de s'écouler, et comme si vous étiez parfaitement au courant des fautes et des faiblesses d'un chacun.

— Je ne puis me contraindre , mon maître. Allons , Bessy ! allons , Mony ! vous n'êtes plus à Albany ; on ne trouve pas ici des provisions, pas de marchés , pas de boutiques oii l'on puisse remplacer la porcelaine cassée , pas de diseurs de bonne aventure , pour vous faire retrouver les objets perdus... Mais que vois-je là, monsieur le capitaine ? Quelle est celte étrange figure qui arrive dans la cour?

— C'est tout simplement un chasseur indien que je paye pour m'apporter du gibier, c'est à lui, Marie, que reviendra le soin de garnir votre garde-manger; ne craignez rien, il ne vous fera pas de mal. 11 s'appelle Nick, Saucy-lNick. Le camarade a aujourd'hui un extérieur assez malpropre, mais vous verrez qu'il a déjà apporté plusieurs perdrix, sans parler d'un lapin. Le gibier ne nous mauquera pas cette soison.

Ici, tous les nègres, après avoir considéré attentivement INick pendant une minute , poussèrent une grande exclamation en riant comme si le Tuscarora eût été créé pour leur amusement particulier. Quoique le capitain3 fût très-sévère à l'endroit de la discipline intérieure, il n'usait jamais de son pouvoir pour réprimer les accès de gaieté; et il se retira avec sa femme, laissant Marie, Bessy, Mony, avec les deux Pline, dans tout le feu de leurs bruyants transports. Le tapage se prolongea jusqu'à ce que l'Indien eut quitté la place.

Tel fut le commencement de la vie domestique de la famille Willoughby à la Roche. Le plan que nous nous sommes tracé n'exige point que nous la suivions pas à pas dans son existence durant Its années suivantes; mais nous devons indiquer les modifications que subit l'établissement.

La même année, ou dans l'été de 1765, madame Willoughby se trouva par la mort d'un oncle l'héritière d'un bien-fonds dans l'Etat d'Albany, sans compter plusieurs mille livres d'argent comptant. Cette augmentation de fortune ajouta à l'aisance du capitaine, ou plutôt il fut riche à dater de ce jour et à même d'améliorer létat de ses domaines. Ils étaient placés à une distance si considérable des autres élablisseraents, qu'ils devaient demeurer longtemps isolés. M . Willoughby en prit son parti ; il ne chercha pas à multiplier des produits qu'il lui eût été impossible d'envoyer au marché ; il ne songea pas à réunir autour de lui une population nombreuse, qui n'aurait pu vivre en paix sans le concours indispensable de vendeurs et d'acheteurs. Il se résigna donc à diriger un établissement éloigné pour longtemps des routes fréquentées. 11 borna ses désirs à vivre largement sur ses terres, à substanter sa famille et ses gens, à nourrir ses troupeaux, à engraisser ses porcs, et à posséder de quoi renvoyer contents les aventuriers qui s'étaient provisoirement associés à ses travaux de défrichement.

Ainsi, rien dans la ferme n'était vendu ni loué. Elle ne renfermait aucun individu qui n'y fût attaché directement ou occupé comme ouvrier, ft lingues Willoughby était le dispensateur absolu de toutes les proiluctions du sol. Le bétail seul était envoyé au marché. Chaque année, un petit troupeau de boeufs engraissés et de vaches laitières se rendait à Albany en traversant les bois; et le produit de la vente servait à l'acquisition d'objets d'utilité domestique. Les rentes et les intérêts de l'argent s'accumulaient, ou étaient employés ii faciliter l'avancement de Robert dans l'armée. Des concessions de terres commencèrent à être accordées plus près des propriétés de Willoughby ; çà et là, quelque vieil ollicier comme lui, quelque fermier isolé vivifiaient la solitude, mais aucun cependant ne vint s'établir dans son voisinage iuiinédiat.

(cependant le capitaine ne vivait pas en ermite. Il rendait parfois visite à M. Edmeston de Mont-Edmeston , son voisin , établi à la distance d'une cinquantaine de milles. On le voyait encore par intervalles à Jonhston-llall . chez M. William , ou bien à l'établissement de sir John , sur la MobaM'k. Deux fois il lui arriva de surmonter assez son

FLEUR DES BOIS

indolence pour devenir député à l'assemblée d'un nouveau comté appelé Trjon, du nom de celui qui en était gouverneur à cette époque.

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