CHAPITRE IV
Dans le chapitre précédent , nous avons raconté ce qui se passait à la Roche au printemps de IIGS. Nous franchirons ici un intervalle de dix ans pour arriver au mois de mai 1715. Il est presque superflu de prévenir le lecteur que cette dernière époque est l'aurore de la révolution américaine. Le conflit qui précéda ce grand événement avait en effet eu lieu dans l'interi'alle, et nous sommes au moment d'entreprendre le récit de quelques uns des événements secondaires de cette lutte.
Le capiUir Willou^bby surveillant les travaux de 1 Roche.
Dix années correspondent à un siècle dans l'histoire d'une colonie entièrement nouvelle. Les changements qu'elles y introduisent sont même prodigieux , quoique , dans les cas ordinaires , ce nombre d'anrëes ne suffise pas pour faire disparaître les vestiges d'une récente origine. A la vérité, les bois sont éclaircis, la lumière du jour y pénètre ; mais il reste une multitude de souches , d'arbres morts et de troncs vermoulus. Ces traces de l'état sauvage subsistent ordinairement un quart de siècle, et dans certaines localités elles se maintiennent pendant plus de cinquante ans. Le capitaine Willoughby, en restreignant en grande partie son défrichement aux limites de l'étang des castors , s'était épargné les inconvénients que nous venons de signaler. Cà et là, il est vrai, quelques acres de bois avaient été défrichées, sur un terrain plus solide, à la lisière des plaines; elles avaient reçu des constructions destinées à servir de granges et de fermes ; des vergers avaient été plantés ; mais, dans le but de conserver l'harmonie de la vue dont il jouissait, le capitaine avait fait enlever et brûler toutes les souches, et cette opération avait donné aux éclaircies l'aspect de perfection agricole qui distinguait déjà les champs des terres basses.
C'est dans ces sites agrestes, c'est à l'instant oii le soleil approchait du terme de sa course, c'est dans la première semaine du mois de mai que nous transporterons l'imagination de notre lecteur. La saison avait été hâtive; et dans le manoir des castors, ou dans la partie de ce manoir livrée à la culture, basse et dûment bien abritée, la végétation avait marché avec une rapidité telle qu'elle avait de beaucoup devancé l'époque oîi elle se développe d'ordinaire dans les régions plus élevées au-Jessus du niveau de l'Océan. Un tapis d'herbes luxuriantes couvrait les prairies , le froment et le seigle offraient l'aspect d'uu riche velours , et les champs labourés se ressentaient des avantages d'une bonne culture tt d'un sol prodigue. La famille des arbrisseaux, dont le goût anglais du capitaine avait introduit une énorme quantilé d'espèces, développait déjà son feuillage , et quelques portions de la forêt commençaient à se revêtir d'un voile de verdure.
Rien ne pourrait égaler les charmes rustiques du site de l'ancien marais. Les inégalités , les imperfections , de quelque espèce qu'elles
fussent , avaient disparu ; il ne formait plus qu'un bassin vaste dan» son développement , pittoresque par sa forme , et dont la nature , cet artiste qui manque rarement l'effet qu'elle a conçu , s'était plu surtout à dessiner les hmites. Des rangées de poteaux peu élevés tormant palissades découpaient la plaine en diverses portions de champs, dont le capitaine s'était fait une loi d'écarter tous les animaux sauvages. Les granges et tous les bâtiments accessoires avaient été construits avec soin et dans des emplacements judicieusement choisis; et les trois ou quatre chemins ou sentiers qui y conduisaient affectaient , en traversant les terres basses, des courbes gracieuses, qui ne contribuaient pas médiocrement à donner un charme de plus à la beauté du paysage. Cà et là des huttes en troncs d'arbres se montraient enterrées pour ainsi dire dans les bois; c'étaient les demeures d'ouvriers qui y séjournaient depuis longtemps , et semblaient s'estimer heureux d'y passer leur vie. La plupart de ces hommes avaient contracté mariage, étaient devenus chefs de famille; et la colonie, y compris les enfants, en dépit du parti qu'avait pris le capitaine de prévenir tout agrandissement, avait dépassé de beaucoup le chiffre de cent âmes, sur lesqueUes on comptait vingt-trois hommes vigoureux. Au nombre de ces derniers se trouvaient les meuniers; mais leurs moulins étaient ensevelis au fond d'une ravine, oii ils avaient été tout d'abord placés. En dehors du site pittoresque que nous venons de décrire, ils n'offraient pas aux regards l'aspect désagréable d'une scierie et de ses accessoires.
Comme, d'ordinaire, l'objet qui attirait d'abord l'attention, parce qu'il était aussi le plus remarquable, était la maison de la Roche, nom définitivement acquis à l'habitation et à ses dépendances, c est vers ce lieu que nous porterons aussi notre attention, et nous le décrirons tel qu'il était dix ans après l'époque oii nos lecteurs l'ont contemplé pour la première fois.
La même perfection agriculturale qui signalait le terrain plat se faisait aussi remarquer aux environs de la Roche, quoiqu'elle y fût le prix d'un travail. Tout ce qui avait l'apparence d'un rocher nu, si l'on en excepte l'extrémité nord du monticule, avait disparu; les pierres enlevées avaient servi à la construction des murs de fondation ou de ceux de refend. La base enliire du rocher, à l'exception du petit escarpement qui dominait le ruissciu , se trouvait entourée d'une muraille élevée sous l'inspection de Jamie Allen. La plaine au sud de la Roche avait été transformée en pelouse , et à cet endroit une étendue de deux acres était entrecoupée de promenades et garnie d'arbrisseaux.
Le révérend Jedidiah Woods le chapelain de la Roche.
Le capitaine , important en Amérique l'horticulture de l'Angleterre , avait évité les lignes droites et les sentiers directs ; il laissait ainsi à la nature toute liberté de se développer dans cette localité restreinte, el en embellissait les oeuvres sans les détruire. De chaque côté de la pelouse se trouvait un verger, jeune encore , et par conséquent peu productif, mais dont les arbres commençaient déjà à montrer leurs fleurs.
L'extérieur de la maison avait subi moins de changements. Le capitaine Willoughby l'avait fait construire telle qu'il voulait qu'elle
FLEUR DES BOIS
restât, et il nVtait pas entré dans ses plans de faire peindre la façade. Elle s'élevait donc, parée des simples couleurs des pierres »t du bois entrés dans la bâtisse, brune dans sa partie supérieure , giise dans le bas, sous la saillie d'un toit avancé. Il n'y avait qu'un seul rang de fenêtres à l'extérieur. Des ouvertures vitrées avaient été pratiquées , jilus dans le but de donrjer du jour au\ greniers que pour tout autre motif. Les portes se trouvaient encore exactement dans la position où le lecteur les a vues précédemment, toujours appuyées contre les murs à côté de l'ouvcrlure qu'elles devaient clore. Le temps et l'exposition à l'air avaient commencé à développer une coucbe de rouille sur les gonds ; un intervalle de dix ans n'avait pas encore offert un instant de loisir pour les mettre en place , quoique madame Willoughby , dans le courant du premier été, eût parlé plusieurs fois de la nécessité de celte opération. EnKn ses yeux s'étaient accoutumés à les voir ainsi, cl elle ne les regardait plus que comme l'équivalent de deux lions en pierre.
Un assez grand nombre de modifications s'étaient opérées à l'intérieur de la maison. La partie occidentale avait été achevée, de belles pièces avaient été ménagées pour les hôtes et les parents; les hangars, écuries et logements des ouvriers ayant été transférés sur la li.sièrc de la forêt, la maison était devenue plus exclusivement la demeure de la famille.
Sur le derrière, une aile avait été construite. Cette aile, qui dominait le ruisseau, comprenait la bibliothèque , le salon et la pièce oii se faisait la musique, ainsi que d'autres chambres réservées aux dîmes pendant le jour; les a|)parlenients qui autrefois élaieiit consacrés à celte destination avaient été transformés en chambres i coucher. Cette nouvelle aile était construite avec d'énormes madriers bien équarris et à l'épreuve de la balle; sa position sur le bord d'un escarpement de quarante pieds de h lut avait fait juger inutile de la construire en pierre, (j'était la seule partie de la maison qui fût complètement percée de fenêtres.
Le capitaine s'était particulièrement attaché à donner un aspect agréable aux prairies voisines de la maison; il avait scrupuleusement conservé leurs limites, de manière que, des croisées, l'œil pouvait embrasser la forêt vierge. Il avait relégué au sud, et à une distance assiz considérable pour qu'on ne )>ût les apercevoir, les granges, les cabanes et les autres bâtiments isolés. Beulah Willoughby, tharniimle ( l placide créature, avait une admiration profonde pour les beautés de l.i nature, et c'était à elle que ses parents s'étaient plu à confier la surveillance de tout ce qui pouvait contribuer à la beauté du point de vue; et tout ce qui n'était pis l'œuvre d'une nature libérale, la loralité le devait à lîeulah. Des rosiers sauvages laissaient échapper leurs tiges des fentes des rochers avant qu'on eût songé à y apporter des terres pour les soutenir; lis bords du petit ruisseau qui baignait la base de l'escarpemfnt étaient ombragés de saules et d'aunes.
Quittons ces lieux pour retourner à l'esplanade ornée d'arbrisseaux qui précède l'entrée de la maison. Le capitaine l'avait décorée du nom de glacis, tandis que ses fille» lui avaient imposé celui de pelouse. C'est là que par une soirée du printemps de 177 5, une heure à peine avant le couelu r du soleil , la famille s'était réunie pour respirer le frais. Willoughby était un vieillard de soixante ans, de formes .-^llilétiques et d'une santé robuste malgré ses cheveux gris. Sa femme, âgée de quarante-huit ans, avait encore des traits agréables.
Après les maîtres de la maison , non» devons parler d'un [lersonnige d'une petite taille, mais d'un extérieur vénérable. La coupe de son Inbil noir dénotait un ecclésiastique; car on ne regardait pas encore comme trop aristocratique de faire conuaitre par des signes extérieurs qu'on appartenait à l'Èi'lise de Dieu. Cet homme était le révérend Jedidiah U'oods, né à la Nouvelle-Angleterre. Il avait longtemps rempli les fonctions de chapelain dans le même régiment que le capitaine. Après s'être retiré du service, il avait passé Us huit dernières années auprès de son ancien cimarade, avec la double qualité d'un homme apte à guérir les maux spirituels tl )ihysii]ues. A ces dillérentes attributions il avait joint celle d« précepteur dis tnf.mîs. Le chapelain, car tel était le titre qu'on lui donnait à la Roche, était occupé en ce moment à disserter sur la pêche a la ligne. iMadame Willoughby s'efforçait de paraître y prendre un extrême intérêt, tandis que son mari ne répondait que par ces moDotjllabes : — Oui certainemenl... Vous avez parfaitement raison, Woods... En même temps il fixait su regards sur .loël SlriJes et Pline l'Ancien occupés dans la vallée à ôler les h.irnais de leurs attelages aprèi avoir termine le labour d'une certaine éiendue de terrain.
Beulah, la tête couverte d'un chapeau destiné à garantir du so'eil sa jolie figure, surveillait les travaux de Janiie Allen, i|ni , n'ayant pis de maçonnerie à faire, s'adonnait au janlinage, et creusait la terre au pied de quelques arbrisseaux pour les réchauffer d'un engrais bienf lisant. Maud cependant jouait sur la pelouse, elle avait la tète découverte; sa chevelure longue, soyeuse et abondante loiubail sur ses épaules en tresses d'or, qui venaient paifois voiler ses joues empourprées.
Dans l'un des vergers les plus voisins, deux hommes étaient occujiés de la culture des arbres. Le capitaine venait de tourner son alteutiuu de leur côté, quand il aperçut Saucy-Nick dans le lointain.
Pour la "première fois dans un intervalle de plus de deux ans le Tiiscarora se montrait à U Roche,
— VoiU Nick ! s'écria Hugues Willoughby, il arrive à grands pas et semble porteur de quelq'ie bonne nouvelle.
Mailame Willoughby jeta les yeux sur lesiuvage qui apparai<is3it sur les rochers, au-de sns des moulins. — Qui peut le ramener? dit-elle, nous ne l'avions jias vu depuis douze mois.
— Il y a plus de deux fois douze mois, ma chère, que je n'ai vu U figure du Tuscarora. Il n'a pas reparu depuis que je lui ai refusé un baril de rhum pour la découverte d'un antre étang de castors. U a essayé de me vendre un nouvel étang chaque saison, dejiuis que je lui ai acheté celui que nous occupons.
— Penseriez-vous, Hugues, que ce refus ait été pour lui une grave offense? Dans l'aflirmative, ne vaud-ait-il , as mieux lui donner ce qu'il demande?
— Cela m'occupe fort peu et ne me ciuse nul souci, ma chère. Nick et moi nous nous connaissons parfaitement. C'est une liaison de trente années; elle s'est consolidée sur le champ de bataille; elle a même résisté aux étrivières- Par trois fois je uie suis vu obligé de faire subir à Nick de salutaires corrections; voici cependant plus de dix ans q'i'il n'a pas reçu un seul coup de moi.
— Pensez-vous qu'un sauvage oublie jamais un châtiment? dit le chapelain d'un air grave en accompagnant «es paroles d'un regard qui attestait sa surprise.
— Je regarde un sauvage comme ausiîi capable «ju'un homme civilisé d'oublier un châtiment, WooJs. Pour vous qui avez servi si longtemps dans les troupes de Sa Majesté, un coup administré comme punition ne doit pas être une grande noireaulé.
— Certes non . en ce qui regarde let soldat*; mais je ne sache pas que les Indiens soient jamais fuiiettéa.
— Votre réponse me prouie que vous n'avet jamais assisté aux punitions militaires. C'est assurément Nick; sa marche précipiiée me donne, d'i reste, à penser qu'il est porteur de que'que message.
— (,)nel âge a cet homme, capitaine ?
— ÎN ek doit avoir aujourd'hui cinquante ans; il y en a viQjjt-cinq que je le connais. C'était jadis un guerrier expérimenté, brave et adroit; je lui donne cinquante ans, ni plus ni moins.
Ojrant cette eau.>i rie. le nouveau venu avait gagné du terrain; et ■■^on arrivée la fit cesser. Parvenu à quelques pas du capitaine, il s'arrêta soudainement, croisa les liras, et prit une altitude tranqiiile. Il ne semblait pis même halelmt de (a course.
— Sago ! sago ! cria le capitaine; vous ête» le bienvenu, Nick; je suis ravi de vous voir toujours une si grande activité.
Sago, répliqua l'Indien de sa voix gutturale en f lisant un léger siçne (le tèlo.
— Quelle sorle de rafraîchissement désirez-vous après une telle marche, Nick? nos arbres nous ont fourni d'excellent ridrc.
— Le santa-crui vaut mieux, repirlit le sentencieux Tuscarora.
— Le santa-cruz est sans aucun doute plus fort, répondit le cap taine en rianl, et c'est pour ce motif que vous le préférez. Vous en aurez un verre à notre arrivée à la maison. Quelles nouvelles apportezvous pour avoir marché si vite?
— Je ne veux ji.isd'un verre. Nick apporte des nouvelles dignes d'un baril. .Madame en donnera deux pour les nouvelles de Nick. Est-ce une affaire réglée ?
— iHais, repartit madame Willoughby, de quel intérêt peuvent être pour nous vos nouvelles? .Mes filles sont ici, et, Dieu soit loué ! l'une et l'autre sont en parfiilc santé.
— Mais votre fils, l'olbcier, le grand chef des blancs ?
— Robert! le major Willougliliy ! Qu'avez-vojs à me dire de mon fils ?
— Je dirai tout ce qui le concerne moyennant un baril. La un baril, ici l'histoire de Nick; l'un vaut l'autre,
— Vous aurez ce que vous demandez, Nick.
On n'était pas alors en des jours de rigoureuse tempérance, et U conscience ne s'iuterposait pas avec fermeté entre la bouteille et les lèvres.
— Vous aurez ce que vous demandez, Nick, pourvu que vous ayez de bonnes nouvelles à me donner de mon digue fils. ParUz donc; qu'avez-vous il dire ?
— Que vous le verrez dans dix ou cinq minutes. 11 se fait précéder de Nick pour modérer votre surprise et empêcher une mère de trop pleurer.
Celte nouvelle fut suivie d'une exclamation de Maud. Elle s'élança au-devant de Roberl Willoughby, qui approchait eu effet du côté dis moulins; puis, après quelques instants U une course précipiiée, ou vit la jeune fille s'arrêter, s'asseoir sur un tronc d'aibre tt se couvrir la figure avec les mains, liunlôl elle fut dans les bras de son frère. Ni madame Willoughby, ni Ueulah n imitèrent le mouvement impétueux de Maud; mais le capitaiue, le chapelain, Jainie Alleu lui-même marchèrent à la rcncoutre du jeune major. Dix minutes après , Robert était pressé sur le coeur de sa mère. Puis vint le tour de lieulah; et le bruit de son arrivée ayant circulé dans toute la maison , le jeune homme eut à recevoir les compliments de Marie, des deux Casseuse» et de P.iue le Jeune. Après un quart d'heure de joie tumultueuse, tout le monde revint à .son étal habituel , et la tranquillité régna de nouveau il lu UocUe. Toutefois une espèce de mouvcmeut e*lraordinaire
FLEUR ûtS BOIS.
te fil remarquer le reste du jour; car la soudaine arrivée d'un hôte produit loiijouis une vive sensation daus un établissement isolé, surtout quand cet bôle est un fils unique et un héritier.
Toute la famille se réunit au salon pour prendre le thé avant le coucher du soleil. Par sentiment de discrétion, le chapelain était disposé à se retirer; mais le capitaine l'invita à rester.
— Comme il est grand ! dit le capitaine les yeui humides de douces larmes en dépit de sa résolution de conserver le sang-froid d'un soldat.
— Je fais lis déjà en moi-même celte remarque, capitaine, dit le chapelain. Je crois que M. Robert est aussi grand que vous, mon cher monsieur.
— C'est vrai , Woods, et il est plus grand que moi sous un autre rapport. Il n'a que vingt-sept ans, et il est déjà raijor; j'ai deux fois son âge, et c'est une position que je ne suis paint en mesure d'obtenir.
— La cause en est, mon cher monsieur, réponilit le fils avec douceur et avec un léger tremblement dans la voix , que vous n'avez pas eu un père aussi bon que celui que le ciel m'a donné; ou du moins la fortune ne lui avait pas départi les moyens d'acheter un grjile.
— C'est la vérité pure , Robert. Je fréquent.iis encore l'école lorsque mon père, alors lieu'.enant-colonel , vint à mourir. Je dus mon grade d'enseigne à mon oncle, sir Hugues, le père de sir Harry Willoughby actuel, après quoi chacun de mes pas dans la Iiiérarcliie fut le prii d'un service aussi long que pénible. Le douaire de voire mère vous a été d'un grand secours pour monter plus r.ipidenieiit en grade; mais je présume que le mérite n'a pas élé étranger à voire avancement.
— A propos de sir Harry Willoughby, c'est en partie pour vous parler de lui que j'ai fait le voyage de la Hoche, dit le major en lançant un coup d'œil à son père, comme s'd vouliit le préparer à une nouvelle inattendue.
— Qu'avez vous à me dire de mon cousin? demanda le cnpilaine avec beaucoup de calme. Nous ne nous sommes pas vus une seule fois dans un intervalle de trente ans, et nous pouvons presque nous regarder comme tout à fait étrangers l'un à l'autre. N'a-l il pas contracté ce mariage ridicule dont j'ai tant entendu jarler durant mou séjour a INew- York ? IN'a-t-il pas déshérité sa fille comme il l'en avait menacée? ^ ous pouvez ne pas vous gêner, notre ami Woods fait partie de la famille.
— Sir Harry Willoughby n'est pas marié; il est mort-
— Mort! répéta le capitaine en déposant sa tasse comme frappé d'un choc subit, ce n'est pas, je l'espère, sans s'être réconcilié avec sa fille?
— Elle a reçu ses derniers soupirs; la mort l'a empêché d'épouser sa femme de charge, ainsi qu'il en avait l'intention, mais il a laissé toute sa fortune à madame Bowater. Seulement, contrairement à mon attente, il m'a légué un capital de vingt-cinq mille livres sterling d.ins les fonds publics. Je ne l'ai accepté que comme votre mandataire, mon [ère; vous êtes, vous le savez, héritier du titre.
— Que m'importe, major Vvillougliby? Qu'est-ce qu'un titre de baronnet sans barounie, pour un homme qui vit heureux avec sa famille au milieu des déserts de l'Amérique? Si j'appartenais encore à l'armée, si j'étais colonel , cette babiole me serait de quelque utilité ; mais, dans l'état actuel des choses, j'aimerais mitux avoir uue roule passable d'ici à la Mohawk que le titre de duc de Norfolk sans duché.
— A la vérité, reprit le major, vous n'avez que ces vingt-cinq mille livres sterling, mais les terrains de la Roche ne sont pas, je crois, de médiocre valeur.
— Leur revenu suffit au vieil Hugues Willoughby, ex- capitaine au 23' régiment d'infanterie, mi<is sir Hugues ne s'en pourrait contenler. Laissons donc rejKJser la noblesse, mon ami Robert; on en a abusé depuis cent ans ou plus. 11 n'y a peut-être pas hois de ces lieux dix personnes qui sachent que j'ai des droits au titre de baronnet.
— Je vous demande pardon, mon cher père; étant loin de ra'attendre à votre refus, je vous ai nommé le baronnet, ou sir Hugues, en présence d'une douzaine d'amis.
— Kn ce cas, ils devront l'oublier. On peut défroquer un prêtre, Woods, et débaronniser un baron.
— Mais, dit la bonne mère, si vous n'appartenez p'ns à l'armée, Robert sert encore, et le litre de baronnet peut lui être un jour avantageux.
— Ah ! voyez-vous, Beul.,h, voire mère ne se soucie pas de perdre le droit d'être appelée lady Willoughby.
— Je s'iis sûre que ma mère ne désire aucun nom qui ne convienne à votre femme : si vous restez iM. Hugues Wiiloughby, elle restera madame Hugues Willoughby; mais le titre peut profiter a Robert.
— Eh bien! que Robert le prenne, dit le capitaine en souriant.
— Mais ce titre est à vous, s'écria Maud, et ce serait dommage de le laisser perdre.
— Mon fils pourra le retrouver après moi.
— Les lois permeltenl-elles cet arrangeuiert? demanda la mère; est il possible, monsieur Woods, de négliger un titre et de le réclamer ensuite ?
— Je crois, dit Robert, que le titre existe tant qu'il y a un héritier, et que la renonciation de mon père ne m'eugige à ritn.
— Nous sommes donc sûrs qu'il ne sera point perdu, reprit madame WilJoughby; mais i fiurlrait essayer de l'obtenir dès aujourd'hui.
La bonne dnme prononça ces mots avec une satisfaction profonde, Cjmme si e!le eût été désiutérrssée dans 'a question. Eu l'an de grâce 1776, i! n'y avait dans la colonie de New-York qu'un seul baronnet; et on le conn.iissait sous le nom de sir John, comme on connut plus tard La Fajitie sous eilui du marquis. Les titres avaient beaucoup plus d'importance en Amérique qu'en An^ltlerre, et une femme ordinaire aurait renoncé difliciknunt au plai-ir d'être appelée miUdy; mais la respectable mère en faisait le sacrifice sans dou'eur et sans regrets. Les attachements q';i la rendaient heureuse dans la solitude remplaçaient toute autre pensée. Quand la conversation changea, il était convenu que sir Hugues ne s'appidlcrait pas sir lingues, et que Robert \\ illoughby deviendrait sir Robert.
— Oii avez-vous rencontré le Tuscarora, Robert? demanda brusquement le capitaine moins par curiosilé ipie jiour donner un nouveau cours à l'entretien. Le drôle a été si longtemps absent, que je le croyais à jamais perdu pour moi.
— Il m'a dit avoir marché dans le sentier de la guerre , p^rmi les sauvages de l'Ouest. Je l'ai trouvé à Canajoharie, et je l'ai pris pour guide; mais il a eu 1 honnêteté de m'avou^r qu'il était sur le point de revenir ici au moment oii j'ai réclamé ses services.
— Je parierais qu'il n'a fait cet aveu qu'après avoir reçu votre argent.
— En effet, mon père, il a prétexté l'obligation de payer quelques dettes, qu'il avait contractées dans le village, et m'a demandé son salaire d'avance. Je n'ai connu ses intentions qu'à peu de distance de la Roche.
— A la bonne heure, Robert, vous appelez mon manoir pir son véritable nom. N'est-ce pas, Woods, que cela sonnerait bien, sir Ilupues Willoughby, baronnet de la Roche, comté de Tryon , colonie de New-York? Nick s'est-il vanté d'avoir scalpé des habitants de Cartliagène?
— Il a, dit-il, trois chevelures, mais je ne les ai pas vues.
— Je l'ai connu brave soldat; il était jadis contre nous et, la première l'ois que je le rencontrai , je lui sauvai la vie en le préseivant de la baïonnette d'un de mes grenadiers. Je crois qu'il m'a gardé longtemps une espèce de reconnaissance, étouffée aujourd hui par les mauvais traiiemenis que je lui ai fait subir. Tous ses sentiments sont actuellement concentrés dans la petite île de Santa Cruz.
— Le voici, mon père, dit Maud allongeant eu dehors de la fenêtre son corps souple et délicat. Michel et l'Indien sont assis près de la source ; ils ont un pot entre eux deux, et semblent se livrer a une conversation animée.
— Au commencement, ces deux individus ne se pouvaient souffrir; JMichel prenait iNick pour le diable , et le sauvage était indigné qu'on osât l'assimiler à un mauvais esprit ; mais ils n'ont pas tardé à trouver des motifs de ra])prochement. On dit que, lorsque deux hommes ont un principe commun, ils deviennent bientôt de solides amis.
— Et quel a été le principe en ce cas? demanda le chapelain avec curiosité.
— Le rhum de Santa-Cruz. Pour lui , Michel a renoncé au whisky ; et le Tuscarora a toujours eu les goûts trop relevés pour aimer cette dernière liqueur.
Toute la société se réunit aux fenêtres, et regarda les deux amateurs; la qualification de connaisseur!: leur eût élé également applicable. Ils étaient assis aux bords d'une eau limpide , et vidaient ensemble un pot de rhum. A mesure qu'ils s échauffaient , leur conversilion devenait plus vive; et leur confia .ce réciproque augmentait en même temps que leur raison diminuait. Nous rapporterons ceux de leurs discours qui se relient aux événements que nous mentionnerons plus tard.
■ — Vous êtes un bijou! s'écriait l'Irlandais dans l'extase de l'amilié , vous êtes aussi bien venu à la Roche que si vous en étiez propriétaire. Je vous aime comme j'aimais mon frère avant de quitter le comté de Leitrim... Paix à son âme 1
— 11 est mort? demanda le sauvage , car il avait asstz vécu avec les visages paies pour avoir quelque idée de leurs théories sur l'âme.
— C'est ce que j'ignore; mais, vivant ou mort, il doit avoir une âme, vous comprenez, Nicolas. Une créature humaine sjns âme est ce que j'appelle un hérétique, et tous les OHearn sont bons chrétiens.
Le sauvage était passablement ivre, mais capable encore de fdire uc geste grave et morne, empreint dune certaine dignité, comme poui exprimer qu'il n'était pas étranger aux idées théologiques.
— Tout est ici comme par le passé? demanda-t-il évitant toutefola de manifester une curiosité trop marquée.
— Oui, Nicolas, tout marche à la vieille mode; le capitaine commence à vieillir, la dame est plus vieille qu'autrefois; Phébé, la femme de Joël, a l'air d'avoir cent ans, quoii[U cl e n'en ait pas trente; et Joël lui-même est toujours un vilain per,oiinage, qui se croit au-dessus des autres hommes parce qu'il est Améri ain.
La physionomie du sauvage s'éclaira d'une etpression différente de celle que produisait le rhum, et il l^nca à son compagnon un de ces regards farouches qui semblaient parfois pénétrer dans l'inlérieur des objets qu'il contemplait.
— Pourquoi un visage pâle en hait-il un autre? Pourquoi l'Irlandais o'ainie-t-il pas l'Américain?
FLEUR DES BOIS
— On me ftrail aimer un crapaud plutôt que ce Joi-l. Qu'y a-t-il d'aimable dans ce squelette qui n'a que la peau et les os?
IS'ick demeura pensif, et sembla ciercer ses réflexions sur un objet important. Malgré les fumées du santa-cruz , l'Indien ne perdait jamais entiè'rement sa présence d'esprit tant qu'il pouvait voir ou marcher.
— Vous n'aimez ))as Joël, aimez vous quelqu'un?
— Sans doute; j'aime le capitaine, sa femme, miss lieulah , qui est une charmante jeune fille , et miss Maud , dont la beauté me ravit.
Ces paroles, dictées par un sentiment vrai , parurent déplaire au sauvage ; mais il ne fit aucune réponse.
— Vous avez donc été en guçrre? demanda l'iolandais après un moment de silence.
— Oui, Mck a été chef encore une fois; il a scalpé des chevelures.
— Ah! le vilain commerce! si vous en parliez en Irlande, on dirait que la chose n'est pas possible.
— On n'aime pas la guerre en Irlande?
— Au contraire , un grand nombre de mes compatriotes prennent plaisir à se donner des coups; mais nous frappons sur lu tète, et nous ne l'écorchons pas.
— C'est votre mode, la mienne est de scalper. Vous frappez, j'écorche; lequel vaut le mieui?
— Ecorcher est une ell'royable opération , mais elle est dans vos habitudes. Combien avez-vous scalpé d'individus dans votre dernière tournée ?
— Trois, tant hommes que femmes ; et comme il y a une chevelure assez épaisse pour en fournir deux , j'en compte quatre.
— Comment! sauvage que vous êtes, vous avez découroané trois têtes humaines, et vous n'êtes pas content! Vous chicanez encore pour en faire quatre ! Mais vous n'avez donc jamais songé à votre dernière heure? Vous ne vous confessez donc jamais?
— Je songe tous les jours à cela; j'espère trouver la bonne route avint d'être au but... Il y a beaucoup à scalper ici, n'est-ce pas, Michel?
Le sauvage prononça ces paroles imprudemment, mais sous l'invincible influence de son caractère. Toutefois. l'Irlandais, qui n'était jamais très-logique ni très-luciJe , et dont le rhum n'éclaircissait guère les idées, n'entendit que les mots : — Il y a beaucoup; et comme il était bien nourri et chaudement vêtu, et que le santa-cruz abondait, l'eipression lui parut éminemment applicable.
— Oui, dit-il, il y a beaucoup de bonnes choses ici : du bétail, des grains, des porcs, des sermons et de jolies femmes, parmi lesquelles miss Maud me paraît mériter la préférence.
— Fleur des Bois a de beaux cheveux , dit Nick , qui déj.ignait habituellement la jeune fille sous ce surnom, quelle mine aurait-elle si on la scalpait?
— Quelles idées étranges vous avez , mon camarade ! vous ne pensez qu'à scalper; vous y trouvez donc votre compte, c'est donc un métier av.nlageux?
— Quelquefois : il est des chevelures que je pourrais montrer avec orgueil , quand les castors auraient repris possession de leur étang.
— Que parlez-vous de castors à présent? Je crois , en vérité , que le rhum \ous trouble la cervelle.
En cfTet, Mck commenoait à voir double; l'Irlandais lui-même approchait de ce! état de béatitude que procure l'ivresse. Li causerie fit place au silence, et les dein interlocuteurs s'endormirent d'autant plus lirofondément qu'ils avaient été tro]> occupés du rhum pour faire attention à la source limpide qui coul.iità leurs pieds.