‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 18 sur 280 · CHAPITRE XVUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVUI

Il était près de midi lorsque la tempête tomba aussi brusquemeni qu'eUe s'élait élevée. En moins de trois heures, la surface dujac se calma; mais comme la marche du vaisseau eût été contrariée par un vent d'est. Jasper renonça à mettre à la voile. Ayant repris sans contestation nouvelle le commandement du navire , il ordonna de lever les ancres et de se préparer à partir à la première occasion.

Cependant IVIabel jetait un oeil d'envie sur la plage , et manifesta bientôt le désir de s'y rcudre s'il était possible. L'Eclaireur lui proposa de l'y mener dans un canot d'écorce , et le sergent consentit à celte partie après avoir fait quelques objections. Tous trois descendirent dans le canot : Mabel s'installa au centre, afin de ne pas déranger l'équilibre de la frêle embarcation; Dunham se mit à l'avant, et le guide se chargea de pagayer. Il était inutile qu'il se fatiguât, car les lames poussaient le canot à la côte avec une force invincible. Plus d'une fois avant d'atteindre le rivage , Mabel se repentit de sa témérité; mais l'Eclaireur déployait tant de sang-froid et de vigueur musculaire, qu'elle n'osait manifester ses alarmes. Elle éprouvait d'ailleurs un étrange plaisir à voir le léger esquif raser la crête des vagues écunieuses, comme une hirondelle qui voltige sur les eaux. La jeune fille s'amusait du mouvement des ondes , qui reculaient derrière le canot comme avec le regret d'être vaincues.

Il ne fallut que quelques minutes pour franchir le ressac. En débarquant, le sergent embrassa affectueusement sa fille, car il était trop militaire pour ne pas se trouver mieux sur la terre ferme qu'à bord. Prenant son fusil, il annonça l'intention de passer une heure à chasser.

— L'Eclaireur restera auprès de vous , mon enfant ; il vous racontera ses aventures avec les Iroquois et les traditions de cette partie du monde.

Le guide promit en riant d'avoir soin de Mabel ; et, laissant le père s'enfoncer dans les bois, ils gravirent une rude montée pour arriver au sommet d'un promontoire d'oii les yeux s'étendaient sur un vaste panorama. Mabel se reposa sur un quartier de roche, et son compagnon, dont les muscles bravaient la fatigue, se tint debout, ajipuyé assez gracieusement sur sa carabine; ils demeurèrent ainsi plusieurs minutes sans parler, et Mabel ne s'occupa que d'admirer le paysage. Le lac, s'étendaul au nord-est, étincelait aux rayons du soleil et gardait encore quelques symptômes de sa récente agitation. La terre le bornait au sud-est et au nord en forme d'immense croissant; elle était garnie de forêts, et pas une trace de civilisation n'interrompait l'uniforme magnificence de la nature, car la tempête avait poussé le Vcloce au delà de la ligne de ces forts , dont les Français s'efforçaient alors d'entourer les possessions anglaises de l'Amérique du Kord. Le cutter, maintenu sur une seule ancre en dehors des récifs, ressemblait plutôt à un de ces petits modèles qu'on met sous verre, qu'à un navire fait pour lutter avec les éléments.

— Nous sommes bien loin des habitations humaines! s'écria Mabel après une longue rêverie.

— Avez-vous beaucoup de vues aussi belles près de la mer et dans les environs de vos grandes villes? demanda l'Eclaireur.

— Je ne le pense pas : peut-être rappellent-elles davantage l'idée de nos semblables; mais on s'y trouve moins près de Dieu.

— C'est aussi mon avis , Mabel : je ne suis qu'un pauvre chasseur ignorant ; mais Dieu est aussi près de moi dans mes forcis que d'un roi dans son palais,

— Qui pourrait en douter? reprit Mabel; il est certain que dans un lieu comme celui-ci on est moins distrait des pieuses pensées que dans l'enceinte des cités.

— Je m'en suis aperçu quand je suis venu ici pour la première fois; c'était avant la guerre, et je m'occupais de chercher des peUeleries. Je débarquai, non pas à celle place, mais là-bas oii vous voyez ce chêne desséché qui domine un bouquet de sapins.

— Comment pouvez-vous vous rappeler si minutieusement de pareils détails?

— Ces arbres sont nos rues et nos villes , nos églises et nos pahiis. Je donnai un jour rendez-vous au Gros-Serpent, à six mois d'intervalle, au pied d'un pin dont nous étions à plus de trois cents milles : je l'y trouvai le jour indiqué à midi précis ; il avait traversé un marécage. Ses jambières étaient déchirées et ses mocassins couverts de boue ; mais, comme le soleil qui se lève le matin au-dessus des collines de l'orient pour se coucher le soir à l'occident , le Delaware n'avait manqué ni l'heure ni le lieu.

— El oii est actuellement le Delaware ? Pourquoi ne nous a-t-il pas accompagnés?

— 11 suit la piste des Iroquois , et je serais avec lui sans la faiblesse humaine.

— Vous paraissez y être étranger, l'Eclaireur !

— Si vous voulez parler de force et de santé , la Providence m'« traité assez favorablement. D'ailleurs le grand air, les longues chasses, les aQVits, les courses dans les bois tiennent toujours les médecirs à distance. Néanmoins je suis homme et j'ai des sentiments humains.

Les traits de Mabel exprimèrent la surprise et même la curiosité; , mais elle »'abstbit d'énoncer ses réflexions. — D y a quelque chose de

L'ONTARIO

as

séduisant dans votre sauvage eiistence , s'écria-t-elle avec enthousiasme. Je m'habitue aisément aux frontières et j'aime l'imposant silence des bois. Les villes me semblent monotones, et, puisque mon père est destiné sans doute à passer ici le reste de ses jours , je commence à croire que je pourrai vivre heureuse auprès de lui et ne plus retourner sur les bords de la mer.

— Les bois ne sont jamais silencieux, Mabel, pour ceux qui comprennent leur langage. Je les ai souvent parcourus seul sans éprouver le besoin de la société.

— Quoi ! vous n'avez jamais songé à prendre une compagne? demanda la jeune fille avec la droiture et la simplicité d'un cœur pur. 11 me semble que pour vous rendre complètement heureux, il vous manque un foyer oix vous puissiez trouver le repos après vos longues excursions.

— Vous avei raison , répondit le guide, tous les êtres vivants vont deux à deux. Voyez ce pigeon qui vient de s'abattre sur le rivage , il n'est pas seul; sa compagne a pris l'essor pour le rejoindre, et ils ne seront pas longtemps séparés.

— Je vous comprends , répliqua Mabel avec un doux sourire , quoiqu'elle fût aussi calme que si elle eût causé avec son père. Mais un chasseur peut trouver un parti , même dans cette contrée sauvage. Les Indiennes sont tendres et fidèles, témoin la femme de Tête-de- Flèche.

— Le mélange des races n'amène jamais rien de bon , Mabel. Pour que mon avenir fût radieux, pour que mes fatigues passées fussent oubliées complètement, il me faudrait une femme comme vous, qui ne dédaignât point mon ignorance et ma rusticité.

— Une femme comme moi ! Voudriez-vous d'une jeune fille aussi frivole, aussi vaine, aussi inexpérimentée? Mabel allait ajouter : — Aussi jeune; mais elle fut retenue par une délicatesse instinctive.

— Et pourquoi pas? dit l'Eclaircur; si vous ignorez les usages des frontières, vous connaissez les coutumes et les curieuses anecdotes des villes. Quoi que vous en disiez , vous n'avez ni vanité , ni sot amourpropre; et, quant à l'expérience, elle vous viendra trop vile avec les années. Et puis, je le crains bien, les hommes ne réfléchissent pas à tout cela quand ils veulent se marier.

— Vos paroles vos regards assurément c'est une plaisanterie.

— 11 m'est toujours agréable d'être auprès de vous , Mabpl , et je dormirais mieux cette nuit que les précédentes si j'étais certain que cette conversation vous plût autant qu'à moi.

Nous ne dirons pas que Mabel Dunham eût entièrement méconnu les intentions du guide. La sagacité féminine les lui avait promptement révélées; mais jamais la naïve jeune fille n'avait présumé qu'il aspirât à sa main. Elle fut éclairce, moins peut-être par les paroles de l'Eclaireur que par l'expression de son honnête physionomie.

— Il ne faut pas de malentendus entre nous, dit-elle avec une douceur plutôt faite pour le captiver davantage que pour le décourager : expliquons-nous à cœur ouvert. Est-ce que réellement....

La fille du sergent hésita par un sentiment de pudeur ; mais, s'armant de courage, elle ajouta :

— Est-ce que réellement vous avez envie de m'épouser ?

— Oui, Mabel ; et vous m'avez mis sur la voie tloiit j'allais m'écarter, à eause de mes manières provinciales et de mes habitudes sauvages. Le sergent et moi avons conclu l'affaire, sauf votre agrément, sur lequel il a compté , quoique je me croie incapable de plaire à une femme qui mérite le meilleur mari d'Amérique.

Par une transition subite , Mabel passa de l'embarras à la surprise , et de la surprise a la peine.

— Mon père a cru que je vous épouserais ! s'écria-t-elle.

— Oui, Mabel ; et il a même pensé que cette union pourrait vous convenir.

— Mais vous-même vous ne vous souciez pas que celte singulière attente soit réalisée?

— Vous dites ?

— Je dis que vous avez parlé de ce projet de mariage uniquement pour obliger mon père , et que vous ne tenez pas à la réponse que je puis y faire.

Le Chercheur-de-Sentiers répondit en fixant des yeux ardents sur le charmant visage de Mabel , qu'animaient de vives et nouvelles sensations :

— Je me suis souvent cru heureux lorsque après une chasse fructueuse je respirais l'air pur des collines ; mais le plaisir que j'éprouvais alors n'était rien comparativement à celui que me donnerait la certitude d'être estimé de vous.

— Oui, certes, je vous estime, l'Eclaireur ; je crois même que vous valez mieux que la plupart des hommes , et que votre bravoure, votre probité, votre franchise sont sans égales.

— Ah ! Mabel , voilà de bonnes paroles , et le sergent n'était pas tout a fait dans l'erreur.

— A"^ nom de tout ce qu'il y a de plus sacré, l'Eclaireur, ne nous abu oiis pas dans une affaire aussi importante. Je vous estime, j'ai pour vous presque autant de respect que pour moa père; mais il est impossible que je devienne jamais votre femme, que je....

Cl s paroles produisirent un si brusque changement sur les traits du guide que, malgré son désir de s'expliquer franchement, Mabel n'osa

continuer, tant il était peu dans son caractère de causer de la peine à quelqu'un.

Les deux interlocuteurs demeurèrent un moment silencieux. Les traits rudes et hàlés du chasseur étaient assez bouleversés pour effrayer sa compagne; il éprouva une telle suffocation que ses doigts se portèrent convulsivement à sa gorge, pour soulager physiquement sa souffrance physique.

— Allons , reprit Mabel aussitôt qu'elle fut en état de parler; j'en ai dit plus que je n'en voulais dire, car tout est possible, et l'on prétend que les femmes ne doivent jamais répondre de leurs inclinations. Ma seule intention était de vous faire comprendre que probablement nous n'étions pas faits l'un pour l'autre.

— Je ne.... je n'y penserai plus, dit l'Eclaireur d'une voix entrecoupée, je renonce à jamais au mariage pour vous comme pour d'autres.

— De grâce, mon cher guide, comprenez-moi bien, ce donnez pas à mes paroles un sens qu'elles ne sauraient avoir ; une union comme celle que vous avez rêvée serait contraire à la raison.

— C'est bien ce que j'avais dit au sergent; mais il n'a pas voulu me croire.

— Donnez-moi la main , mon excellent ami , prouvez-moi que vous ne me haïssez pas. Au nom du ciel que je vous voie encore me sourire !

— Vous haïr, Mabel! vous sourire!... Ah! mon Dieu!

— Oui, donnez-moi votre main, votre main d'homme loyal et brave; vos deux mains , l'Eclaireur, car je ne serai tranquille que lorsque je serai sûre que nous sommes toujours amis et qu'il n'y a pas de méprise entre nous.

Le guide regarda d'un air triste l'impétueuse jeune fille , dont les doigts fins et délicats serraient deux mains rudes et brunies par le soleil. Il riait à sa manière silencieuse, mais la douleur se peignait sur ses traits incapables de déception , même quand ils étaient agités par des sentiments contraires.

— Mabel! dit-il, le sergent s'était trompé !

11 ne put se maîtriser davantage, et les larmes tombèrent comme la pluie le long de ses joues. Ses doigts se reportèrent convulsivement à sa gorge , et sa poitrine se souleva comme gênée par un poids dont elle aurait voulu se délivrer.

— L'Eclaireur! l'Ecliiireur ! cria Mabel éplorée , calmez-vous, souriez-moi, dites-moi une parole amicale et quelque chose qui me prouve que vous me pardonnez.

— Le sergent s'était trompé! dit le guide riant au milieu de sa douleur et effrayant sa compagne par un étrange mélange d'émotions opposées.

— Nous pouvors être amis, si nous ne pouvons être mari et femme, reprit Mabel, presque aussi troublée que son interlocuteur.

— Je pensais bien que le sergent s'était trompé, dit l'Eclaireur avec effort : mes allures ne sont pas faites pour plaire à une jeune fille des villes. 11 aurait mieux Viilu, Mabel, que votre père ne m'eût pas donné de fausses idées et que vous n'eussiez pas été si confiante et si gracieuse avec moi.

— Si j'avais par erreur entretenu en vous de fausses espérances , même à mon insu , je ne me le pardonnerais pas. Croyez bien que je suis disposée à souffrir pour vous éviter des souffrances.

— Voilà ce qui a fait tout le mal. Ce sont vos sentiments exprimés d'une voix si douce et d'une manière à laquelle nous sommes si peu habitues dans les bois. Mais je commence à comprendre la différence qu'il y a entre nous. Je m'efforcerai d'étouffer mes pensées et d'errer comme autrefois en cherch^mt le gibier ou l'ennemi. Ah! Mabel, j'ai suivi une fausse trace depuis que nous nous sommes rencontrés.

— Vous retrouverez la véritable. Vous me regarderez comme une amie que vous avez sauvée de la mort et vous oublierez tout le reste.

— Cela se pratique ainsi dans vos villes; mais je doute que ce soit possible dans nos forêts. Quand nous voyons un beau paysage , nous le contemplons pendant longtemps, et quand nous avons un sentiment juste et convenable, il nous coûte d'y renoncer.

— Mais il n'est pas convenable que vous m'aimiez, et la réflexion vous amènera à reconnaître que je n'étais pas propre à être votre femme.

— C'est ce que j'avais dit au sergent , mais il a prétendu le contraire. Je savais que vous étiez trop jeune et trop belle pour un homme d'un âge mûr comme moi et qui n'a jamais été séduisant, nièuie dans sa jeunesse. Et puis vos manières ne sont pas les miennes ; la cabane d'un chasseur ne conviendrait pas à une jeune personne qui a été élevée au milieu des chefs. Si j'étais plus jeune et plus avenant, comme Jasper Eau-Douce...

— Ne me parlez pas de Jasper Eau-Douce , interrompit Mabel avec impatience.

— C'est un brave garçon, répondît le naïf Eclaireur en regardant la jeune fille d'un air de reproche. Si j'avais eu seulement la moitié de ses grâces, mes craintes auraient été moindres et peut-être moins fondées.

— Encore une fois , ne parlez pas de Jasper Western , répéta Mabel en rougissant ; il tient bien sa place sur le lac ou dans une tempête, mais il est déplacé dans notre entretien.

— Il vaut toujours mieux que l'homme qui sera probablement votre mari.

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L'ONTARIO

— De quel homme parlez-vous? Ce que vous me dites maintenant est presque aussi étraiijje que ce que vous me disiez tout à l'heure.

— Je sais qu'il est naturel de rechercher son semblable, et qu'on peut désirer d'épouser un ollicier quand on a vécu longtemps en compagnie de femmes d'officiers; mais on ne trouve pas toujours le bonheur sous une belle tente, et je dois vous déclarer, dans votre intérêt, que l'individu qu'on vous destine ne vous rendrait jamais heureuse. Le major Lundie m'avait conseillé de m'effscer pour laisser des chances de succès à celui qu'il favorisait, et j'avais cru d'abord généreux de céder la place à un officier plutôt que de chercher à vous faire partager le sort d'un chasseur; mais j'ai change d'avii quand j'ai su qu'il s'agissait du lieutenant Muir.

— C'est lui que le major favorise ?

— Lui-même. Je le tiens de la propre bouche de Lundie , qui m'a fait part de ses intentions.

— Peu m'importe, répondit Mabel; le major du cinquante-cinquième a le droit d'ordonner à son gré des marches et des changements de front, mais il ne saurait me contraindre à épouser personne. Le quartier-maître peut se pourvoir ailleurs, mon nom ne grossira pas son catalogue.

— Merci, Mabel , car, bien qu'il n'y ait plus d'espoir pour moi, j'aurais gémi de vous voir accepter le quartier-maître. Ce n'est pas la jalousie qui me fait parler ; mais je connais l'homme. Par exemple, si vous jetiez les yeux sur quelqu'un de méritant, comme Jasper ^Vcstern.... .

— Pourquoi citez-vous toujours Jasper Eau-Douce? il n'a rien de commun avec notre amitié ; parlons de vous , de la manière dont vous comptez passer l'hiver.

— Hélas ! je n'ai jamais valu grand'cliose , si ce n'est comme guide ou comme chasseur , et je vaux encore moins depuis que j'ai reconnu l'erreur du sergent : il est donc inutile de parler de moi. J'ai pris plaisir à rester si longtemps auprès de vous et à me persuader que le sergent ne s'était pas trompé ; mais à présent tout est fini. Je descendrai le lac avec Jasper, et je trouverai des occupations qui chasseront de mon esprit d'inutiles pensées.

— Et vous m'oublierez, l'Eclaireur, ou plutôt vous cesserez d'accorder à une jeune fille une importance qui trouble la paix de votre cœur.

— Ah! Mabel , avant de vous conuaïtre, je ne me doutais pas de l'influence des femmes sur la vie ; je dormais aussi tranquillement qu'un nouveau-né. Ma tète était à peine posée sur une racine ou quelquefois sur une fourrure, que mes sens étaient appesantis, et que les affaires de la journée ne s'offraient plus à moi que dans des rêves confus. Je dormais toute la nuit, et les hirondelles n'étaient pas plus sûres d'être le matin sur leurs ailes que moi sur mes pieds. C'étaient là mes habitudes, et je ne les perdais pas , même au milieu des Iroquois.

— Vous y reviendrez, et vous songerez encore à vos chasses, aux daims que vous avez tués, aux castors que vous avez pris.

— Hélas ! je désire ne plus rêver. Avant de vous avoir vue , je nie plaisais en imagination à suivre les chiens , à chercher les Iroquois , à dresser des embuscades , à combattre dans des escarmouches : c'était dans mon caractère. Mais toutes ces choses n'ont plus de charme pour moi depuis que j'ai fait votre connaissance ; mes songes n'ont rien de rude et de farouche. La dernière nuit que nous avons passée dans le fort, je me suis imaginé que j'avais une chaumière dans un bosquet d'érables à sucre, et au pied de chaque arbre était une Mabtl Dunham, et les oiseaux qui étaient sur les brjiiches chantaient des ballades au lieu de gaiouiller leur gamme habiluclle , et le daim luimême leur prêtait une oreille attentive. Je voulus tirer une biche , mais mon tueur de daims rata ; l'animal me regarda en face d'un air narquois aussi plaisant que le rire d'une jeune fille; puis il s'enfuit, en se retournant de temps en temps pour voir si je le suivais.

L'ardeur et la simplicité avec lesquf .les ce sauvage habitant des bois exprimait l'impression profonde que Mabel avait produite sur son cœur, touchèrent jusqu'aux larmes l'objet d'un auiour aussi sincère.

— Assez, dit Mabel en s'essuyant les yeux; cherclions mon père, qui ne peut être loin , puisque je vieus d'entendre la détonation de son fusil.

— Le sergent s'était trompé , et il est inutile de chercher à unir le loup avec la colombe.

— Voici mon père, interrompit Mabel. Ayons l'air joyeux et enjoués comme doivent l'avoir deux amis, et gardous réciproquement nos secrets.

H y eut un moment de silence; on entendit le craquement des branches sèches qui se cassaient sous le pied du sergent, et le vieux soldat sortit bru<quemcnt d'un taillis voisin.

— Mon enfant, dit-il, vous êtes jeune et alerte; allez chercher l'oiseau que j'ai tué, et qui est tombé sur le rivage au delà de ce bouquet de jeunes sapins. Comme les signaux de Jjsper nous annoncent qu'il veut appareiller, ne vous donnez pas la peine de remonter la côte ; nous vous rejoindrons dans cinq minutes.

Mabel obéit et descendit la pente escarpée avec cette souplesse que donnent la jeunesse et la santé; mais, malgré la légèreté de sa course , elle avait le cœur gros , et, dès que les fourrés l'eurent dé-

robée aux regards , elle se jeta au pied d'un arbre et se mit à sangloter. Après l'avoir vue disparaître , le sergent se tourna »ers son compagnon et lui dit en souriant :

— Eh bieni l'Eclaireur, je suppose que vous n'avez pas dédaigné l'occasion, et que vous vous êtes expliqué avec cette franchise qui plaît aux femmes ?

— Je crois du moins que Mabel et moi nous nous comprenons, répondit l'Eclaireur en évitant les regards du sergent.

— Tant mieux ! H y a des gens qui s'imaginent que l'amour a besoin d'un peu d'incertitude; mais je suis de ceux qui veulent qu'on aille droit au but. Mabel a-t-elle été surprise ?

— Je le crains , sergent.

— Eh bien! les surprises en amour sont comme les embuscades en guerre et tout aussi légitimes. Seulement les femmes conviennent moins aisément de leur défaite que les ennemis. Mabel n'a pas cherché à vous fuir, mon digne ami ?

— Non, sergent; je puis le dire en conscience.

— J'espère pourtant qu'elle n'y a pas mis trop de complaisance. Sa mère a fait des façons pendant un mois Au surplus, pour une femme comme pour un homme, la franchise est une recommandation.

Pendant que Dunham parlait, le guide était en proie à une invincible agitation , quoiqu'il eût recouvré en partie ce stoïcisme qu'il devait sans doute à ses longs rapports avec les Indiens.

— Sergent, dit-il en maîtrisant mieux son émotion, nous sommes d'anciens compagnons d'armes : nous avons fait ensemble dans le désert des campagnes qui peuvent compter double. IVous avons donc le droit de nous parler à cœur ouvert. Sachez donc que j'ai des motifs pour croire que je ne conviens guère à Mabel.

— Que me dites-vous là? aurait-elle osé refuser le plus ancien ami de son père ?

L'Eclaireur détourna la têie pour cacher la douleur que ses traits exprimaient malgré lui, et répondit d'un ton calme :

— Jljbel est trop bonne pour blesser quelqu'un par un refus direct, et je n'ai pas posé la question de manière à le provoquer.

— Et vous pensiez peut-être quelle allait se précipiter dans vos bras? Elle n'eût été dans ce cas ni la fille de sa mère ni la mienne. Je crois deviner que vous vous y êtes mal pris , et je me charge de parler pour vous ce soir même.

— M'en faites rien, sergent; laissez-moi m'expliquer avec Mabel comme je l'entendrai, et tout finira par aller bien. Les jeunes filles sont craintives comme des oiseaux, et il ne faut pas les effaroucher par trop d'empressement et de brusquerie. Laissez-moi le soin d'arranger l'affaire.

— A une condition, mon ami, c'est que vous me promettrez sur votre honneur de guide qu'à la première occasion vous direz tout à Mabel sans marchander vos paroles. Vous êtes trop modeste , voyt z vous , et les femmes préfèrent aux hommes qui doutent d'euxmêmes les individus qui ne doutent de rien. La modestie est bonne dans un conscrit ou dans un jeune sons-lieutenant, elle n'est pas même déplacée dans un employé de l'intendance ou dans un ecclésiastique ; mais c'est le diable quand elle s'empare d'un vrai soldat ou d'un amant. Evitez-la donc et avancez-vous hardiment.

— Oui , sergent... mais promettez-moi de ne pas vous mêler de cette aftaire; à celte condition, je m'engage à demandera Mabel si elle veut m'épouser, quand même elle me rirait au nez.

Le sergent Dunham fit volontiers la promesse qu'on exigeait de lui; car il ne pouvait se persuader que sa fille n'acceptât pas un homme piiur lequel il avait tant d'estime et de déférence. Il avait épousé une femme beaucoup plus jeune que lui, et n'était nullement choqué de la disproportion d'âge des deux futurs. Il ne sentait pas non plus la supériorité que Mabel avait acquise par l'éducation ; car des rapports de l'ignorance avec le savoir, de la grossièreté avec le bon goût , de la simiilicilé agreste avec la civilisation , il résulte presque toujours que les qualités supérieur<s sont soumises au jugement d'individus incapables de les apprécier. Ainsi le sergent Dunham n'était pas apte à comprendre les aspirations de sa fille; cependant il n'était pas complètement dans l'erreur en calculant les chances que le guide pouvait avoir. Connaissant le courage, le dévouement , le désintéressement et la loyauté du personnage, il avait quelques motifs de croire que Blabcl s'apercevrait à la longue de ces précieux avantages; mais il avait eu tort de penser qu'elle découvrirait, pour ainsi dire par intuition , ce qui lui avait été révélé par une liaison de plusieurs années.

La conversation ne languit pas pendant que l'Eclaireur et le vieux soldat desceiid.iient la côte. Dunham essaya de persuader à son interlocuteur que le manque de confiance en lui-même l'avait seul empêché de réussir. Il l'engagea à persévérer, et finit par le faire revenir sur ses premières impressions. L'honnête guide commença à attribuer la conduite de Mabel à la timidité et à la pudeur virginales.

— IS'e prétendez pas qu'il faut se ressembler pour s'aimer , d>^ le sergent en achevant de convaincre son ami; s'il en évJt ainsi, les femmes n'aimeraient que les femmes. On n'aime jamais que ceux avec lesquels on n'a pas la moindre analogie. Allons, ferme ! vous n'avf z d'autre rival que le lieutenant Muir, et U n'est pas à craindre av- c ses quatre ou cinq défuntes.

L'ONTARIO

sr

L'Eclaireur, qui commençait à reprendre son insouciance accoutumée, se mit à rire à sa manière en répondant :

— Il est vrai qu'il a eu plus que sa part. Se marier une seule fois c'est déjà ce que maître Cap appelle une circonstance.

— Oui, mon ami, une circonstance très-solennelle. Si Mabel ne vc'is était pas destinée, je vous engagerais à rester célibataire. Mais voici votre prétendue. Silence ! notre mot d'ordre est discrétion.

— Hélas! sergent, je crains que vous ne vous trompiez!

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