CHAPITRE XIX
Mabel attendait sur la plage , et le canot fut bientôt lancé. L'Eclaireur franchit le ressac avec autant d'habileté qu'en débarquant , et quoique l'émotion augmentât l'incarnat de Mabel et que son cœur palpitât plus vite, elle fut conduite sans encombre à bord du \'élocc.
L'Ontario ressemble à un homme vif et irascible, mais facile à apaiser. Les lames étaient déjà aplanies; les brisants qui bordaient la plage n'étaient plus indiqués que par des lignes blanchâtres qui disparaissaient à des intervalles réguliers comme les cercles concentriques que produit une pierre jetée dans une mare. Le càhle de l'ancre était à peine visible au-dessus de l'eau, et Jasper avait déjà hissé les voiles pour se préparer au départ. A la chute du jour la grande voile s'emplit et la proue commença à fendre les eaux. La brise venait du sud, et le bâtiment, qu'elle favorisait, navigua tranquillement pendant toute la nuit.
Il y eut quelques difficultés relativement au commandement du vaisseau, et elles furent enfin réglées à l'amiable. Comme les soupçons qu'avait inspirées Jasper étaient loin d'être apaisés , Cap conserva un pouvoi'r de surveillance en laissant la direction des manœuvres à Jasper et au pilote. Le jeune homme consentit à cet arrangement pour ne pas exposer plus longtemps Mabel au danger de la situation actuelle. 11 eut le bon esprit de ne pas communiquer à ses compagnons les craintes qu'excitait en lui l'apparition du Montcalm. Il supposait que le bâtiment ennemi tiendrait le milieu du lac afin d'apercevoir te Véloce au passage , et il jugeait à propos de rallier la côte pour ne pas être découvert. Il suivit la plage méridionale, parce que c'était celle du vent et parce que l'ennemi devait l'y chercher moins que partout ailleurs , puisqu'elle était bordée d'établissements français.
Heureusement, Cap et le sergent ignorèrent les plans de Jasper, qu'ils n'auraient pas manqué de contrarier. On ne lui fit aucune opposition, et avant le matin il avait reconquis toute son autorité.
Le retour de l'aurore ramena tout le monde sur le pont, et, suivant l'habitude des navigateurs, les passagers examinèrent avec curiosité les objets que la lumière toujours croissante faisait ressortir à l'horizon. A l'est, à l'ouest et au nord, on ne voyait que l'eau resplendissante aux rayons du soleil levant ; mais au sud s'étendait une verte lisière de forêts. Tout à coup l'on vit sur un cap à l'embouchure d'une large rivière une citadelle avec des glacis, des bastions et des palissades. Le drapeau blanc de France flottait au-dessus comme un léger nuage.
A ce fâcheux aspect , Cap poussa un cri et cligna de l'œil en regardant son beau-frère.
— Aussi vrai que je m'appelle Charles Cap, murmura-t-il , voilà la nappe sale pendue en l'air, et nous nous approchons de cette maudite côte comme si notre famille nous y tendait les bras ! Ecoutez, Jasper, êtes-vous à la recherche d'une cargaison de grenouilles pour venir si près de la nouvelle France?
— Je rallie la terre , monsieur , dans l'espoir d'éviter le vaisseau ennemi qui doit être quelque part sous le vent.
— Fort bien, reprit Cap, et j'espère que les résultats répondront à votre espérance; mais quel est ce tintamarre que nous entendons? On dirait le bruit du ressac sur une longue falaise.
— C'est le Niagara qui tombe du haut d'une montagne , répondit Jasper.
— Vous n'aurez pas l'audace de me soutenir qu'une aussi grande rivière se précipite du haut d'un coteau !
— C'est pourtant la vérité, maître Cap, dit l'Eclaireur. La nature de ces parages offre des phénomènes non moins curieux que ceux de l'Océan, et l'on y voit les fleuves former des cataractes que vous chercheriez vainement ailleurs. Ah! Blabel, qu'elles sont belles à voir, et qu'il me serait agréable de vous y conduire !
— Vous les connaissez donc ? demanda la jeune fille avec empressement.
— Si je les connais! oui, je les ai vues et dans un moment terrible. Je rôdais autour de ce fort avec le Serpent, quand il me dit que les traditions de sa tribu mentionnaient une chute d'eau immense. J'en avais entendu parler par des soldats du 60% auquel j'appartenais, car je n'étais pas alors au 55"; mais il y a tant de menteurs déterminés dans tous les régiments que je croyais à peine aux récits qu'on me faisait. Le Serpent me proposa de m'assurer de la vérité par le témoignage de nies yeux, et je me rendis avec lui au saut du Niagara. Nous comptions être guidés par le mugissement lointain des eaux ; mais il y a des instants où les voix de la nature se taisent dans les bois. Nous nous trouvâmes tout à coup au-dessus de la cataracte, et un jeune Delaware qui nous accompagnait, ayant trouvé un canot d'écorce, voulut entrer dans le courant pour atteindre une île qui était au centre des
tourbillons. Je lui fis des remontrances sur le danger auquel il s'exposait inutilement; mais, parmi les Delawares, comme parmi les conscrits, la jeunesse est aventureuse et vaine. Il partit malgré nos remontrances. 11 me semble, Mabel, que toute chose réellement grande et puissante possède une m.ijesté tranquille bien différente de l'agitation mesquine des petits objets; et c'est ce qui arrive à ces cataractes. Dès que le canot y fiit engagé, il dériva sans que l'habileté du jeune Delaware pût résister au courant; et pourtant il fit d'héroïques efforts pour sauver sa vie, comme un daim qui nage afin d'éviter la meute. D'abord il traversa la rivière avec tant de vitesse que nous crûmes qu'il allait réussir; mais il avait mal calculé la distance, et lorsqu'il s'en aperçut, il essaya de remonter le courant avec une effroyable énergie. J'aurais eu pitié de lui même si c'eût été un Iroquois. Pendant quelques instants il déploya tant de force qu'il triompha de la puissance des flots, mais la nature a ses limites. Un coup de pagaye porté à faux le fit rétrograder; et, perdant peu à peu du terrain, il arriva à l'endroit où la rivière formait une vaste surface verte, comme si elle eût été formée de millions de fils d'eau tendus sur un énorme rocher. Il fut lancé comme une flèche et disparut dans la brume des cataractes.
— Et que devint le pauvre malheureux? demanda Mabel vivement impressionnée par l'éloquence naturelle de lorateur.
— Il alla sans doute aux heureux territoires de chasse de sa nation. Car, malgré sa témérité et sa forfanterie , il était juste et courageux. Il mourut follement, mais le Manitou a compassion de ses créatures aussi bien que le Dieu des chrétiens.
En ce moment un coup de canon partit d'un blockhaus situé près du fort, et le boulet de léger calibre passa en sifQant par-dessus le mât du cutter. C'était avertir les aventuriers de n'avoir pas à s'approcher dav3nt.ige; Jasper s'éloigna, et comme te Vétoce était dans le courant, il fut bientôt hors de portée. Quand il arriva en face de l'embouchure du JNiagara, il put s'assurer que te Montcalm n'y était pas à l'ancre. Il était vraisemblable que la tactique de Jasper avait réussi, et que le commandant français tenait le milieu du lac.
Pendant toute la journée, le vent se maintint au sud et le cutter continua à courir à une lieue de la terre à raison de six à huit nœuds à l'heure. Quoique le paysage fût assez monotone, il ne manquait pas de charmes. La ligne des côtes était coupée par divers promontoires, et en allant de l'un à l'autre, on traversait des baies assez profondes pour mériter presque le nom de golfes. On ne voyait nulle part de traces de civilisation. Par intervalles, des rivières versaient leur tribut dans le grand réservoir du lac, mais leurs bords n'offraient qu'une interminable haie de verdure, et les larges baies qui ne communiquaient avec l'Ontario que par d'étroits goulets avaient une ceinture de bois épais sans le moindre vestige d'habitations.
De tous ceux qui se trouvaient à bord, l'Eclaireur était celui qui prenait le plus de plaisir à la vue de la forêt; quoiqu'il fût charmé d'écouter la douce voix et les rires de Mabel , il errait en esprit sous les arceaux élevés des érables , des chênes et des tilleuls, où ses habitudes lui faisaient trouver le véritable bonheur. Cap regardait d'un autre œil la perspective; il était indigné de ne voir ni phares, ni clochers, ni signaux, et affirmait gravement au sergent que cette contrée sauvage ne serait jamais bonne à rien.
Les diverses réflexions des passagers n'influaient point sur la marche du ]'étoce , et au coucher du soleil il était déjà à cent milles de l'Oswego, où le sergent croyait devoir se rendre pour recevoir de nouvelles instructions. Jasper continua à rallier la terre toute la nuit, et quoique le vent tombât vers le matin, il en resta assez pour conduire le cutler jusqu'à un promontoire qui n'était qu'à une lieue du fort.
A la pointe du jour, au moment où l'on tira dans le fort le canon du matin, le commandant ordonna de mollir les écoutes et de gouverner vers le port. Mais en ce moment une exclamation s'éleva sur le gaillard d'avant, et attira les yeux sur la pointe orientale qui s'avançait à l'embouchure de l'Oswego. Le Montcalm s'y tenait hors de la portée de l'artillerie du fort, et n'ayant dehors que très-peu de voiles. Il attendait évidemment le retour du Vétoce. Il ne fallait pas songer à passer, et les circonstances exigeaient une prompte décision. Après un conseil de quelques instants , le sergent résolut de se rendre à la station qui lui avait été primitivement indiquée , et de lutter de vitesse avec l'ennemi. En conséquence, le Vétoce boulina le plus promptement possible et mit toutes voiles dehors. La garnison du fort s'assembla sur les remparts, déploya ses drapeaux et tira quelques coups de canon ; mais ces marques de sympathie étaient tout le secours que Lundie pouvait accorder aux navigateurs. De son côté te Montcalm fit retentir son artillerie , hissa le pavillon français et éventa ses voiles pour donner la chasse au Vétoce. Pendant plusieurs heures, les deux bâtiments fendirent les eaux en courant de courtes bordées au vent. Mais le cutter avait un avantage marqué. A midi , le navire français avait la quille noyée sous le vent, et l'on avait déjà signalé quelques-unes des Mille-Iles, entre lesquelles Jasper proposa de passer pour éviter l'ennemi. Cap, le sergent, et surtout le lieutenant Muir, à en juger par son langage, doutaient encore de la fidélité de Jasper. Néanmoins ils adhérèrent à son projet , et le laissèrent s'engager dans le labyrinthe d'iles au milieu duquel était la station. Cependant, à neuf heures maître Cap exigea qu'on jetât l'ancre, car il craignait d'être conduit, pendant la nuit, par cette route compliquée, sous les canons d'un for
L'ONTARIO
français. Le Véloce mit en panne dans une baie retirée, où il eût été difficile de le découvrir pendant le jour, et où il était parfaitement en sûreté dans les ténèbres sous la garde d'une seule sentinelle.
Cap était tellement fatigué que son sommeil fut long et profond. Quand il se réveilla , le jour commençait à poindre , et son instinct nautique l'avertit qu'on avait levé l'ancre : il courut sur le pont, où il ne trouva que Jasper et le pilote, avec la sentinelle, qui ne se préoccupait guère des manreuvrcs.
— Qu'est-ce que cela signifie , maître Western ? demanda Cap d'un ton sévère. Voulez-vous nous conduire à Frontenac, pendant que nous sommes endormis à fond de cale?
— J'exécute mes ordres, maître Cap. Le major Duncan veut éviter que la position de ce poste soit révélée par quelques déserteurs; j'ai donc ordre, toutes les lois que je m'en approche, d'envoyer tout le monde sous le pont. L'Angleterre ne veut pas avoir dans ces eaui plus de pilotes qu'il ne faut.
— Avec cela que c'est facile de naviguer dans de pareils étiers. J'y aurais fait une belle figure, seul sur le pont, au milieu des broussailles et des rochers!
— J'ai toujours pensé, monsieur, dit Jasper en souriant, que vous auriez bien f.iit de laisser le cutter entre mes mains jusqu'à notre arrivée.
— Nous vous l'aurions laissé. Jasper, sans les circonstances, qu'un homme prudent ne doit jamais dédaigner.
— Ebbien, monsieur , j'espère que vous vous en êtes débarrassé. Nous arriverons en moins d'une heure, si le vent se maintient, et vous serez alors à l'abri de toutes les circonstances que je pourrai provoquer.
— Hum! grommela Cap d'un air d incertitude, en descendant sous le pont.
L'homme le plus susceptible en fait de circonstances n'aurait pu s'imaginer que le Véloce fût aussi près d'un port établi depuis longtemps et connu sur toutes les frontières, comme celui de Frontenac. Les îles n'étaient pas littéralement au nombre de mille; mais il eût été impossible de les compter. Jasper naviguait entre elles, à la faveur de la brise et du conrant, par des canaux quelquefois si étroits, que les agrès du Véloce s'embarrassaient dans les arbres. D'autres fois le navire traversait de petites baies entourées de rochers et de buissons. L'eau était si transparente qu'il était inutile de jeter la sonde , et la profondeur si égale partout, que l'on courait peu de dangers. Cependant Cap , avec ses habitudes maritimes, éprouvait des transes mortelles , et s'imaginait toujours que le bâtiment allait toucher.
— J'y renonce, l'Eclaireur, j'y renonce, s'écria le marin lorsque le petit esquif sortit sain et sauf d'une vingtaine de chenaux; c'est braver toutes les règles de la navigation!
— Non pas, Eau-Salée , c'est la perfection de l'art. Vous voyez que Jasper n'hésite jamais, et que, pareil à un bon limier , il semble être guidé par le flair. Je réponds sur ma vie qu'il nous amènera à bon port, comme il l'aurait fait déjà si vous n'étiez pas intervenu mal à propos.
— Quoi! sans pilote, sans bouée, sans phare, sans plomb de sonde !...
— Et sans piste, interrompit l'Eclaireur, ce qui est pour moi la partie mystérieuse de l'opération. L'eau ne laisse point de trace, comme chacun sait, et pourtant Jasper va de l'avant avec autant de hardiesse que s'il avait devant lui des empreintes de mocassin sur les feuilles.
— Que le diable m'emporte ! si je crois qu'il ait même uneboussole.
— Sois paré à amener le foc ! cria brusquement Jasper. Tribord la barre ! tribord tout !... en douceur ! IVlaintenant, jetez l'amarre; il y a du monde à terre pour la recevoir.
Tous ces ordres furent donnés avec tant de précipitation , que les spectateurs purent à peine remarquer les différentes évolutions. On était arrivé à la station, et les hommes que l'on venait relever témoignaient à leurs camarades du 55' une satisfaction bien naturelle.
Mabel sauta sur le rivage avec un plaisir marqué, et son père y conduisit les militaires fatigués de leur longue navigation. L'île qu'on appelait la Station semblait en effet promettre des jouissances à des hommes qui avaient été si longtemps emprisonnés dans un bâtiment de la dimension du Véloce. Elle ne comprenait guère que vingt acres de terre. Longtemps avant qu'elle fût occupée, des accidents ineipliqués l'avaient dépouillée des grands arbres qui couvraient l'archipel ; ils avaient été remplacés par une épaisse pelouse. L'officier qui avait choisi ce lieu pour en faire un poste militaire supposait que les indiens, attirés par l'eiislence d'une source limpide , l'avaient souvent fréquenté dans leurs chasses ou qu.nnd ils allaient pûcher le saumon. En tout cas, l'absence des arbres et la hauteur des gazons lui donnaient un air de civilisation qui manquait aux îlots circonvoisins.
Les rives de l'île de la Slation étaient hérissées de buissons que l'on entretenait avec un grand soin , afin de dérober l'intérieur aux regards curieux. Quelques bouquets d'arbres étaient restés rà et là sur le sol , et l'on avait construit sous leurs ombrages des cabanes de bois , couvertes d'écorce , pour loger les officiers et les soldats. A l'extrémité orientale de l'ile s'allongeait une péninsule entièrement boisée , dont les taillis étaient presque inextricables. Sur la langue de terre qui la réunissait à l'ilot on avait étibli un blockhaus pourvu de moyens de défense assez bien combinés. Il se composait de troncs d'arbres équarris, joints hermétiquement et à l'épreuve de la balle; il avait jiour fenêtres des meurtrières. La porte en était basse et massive, cl le toit d'é-
corce et de solives impénétrables à la pluie. Le rez-de-chaussée contenait les munitions et les approvisionnements ; le second étage servait il la fois d'habitation et de citadelle, et le grenier, divisé en appartements, pouvait recevoir dix à quinze personnes. Ces dispositions simples et peu coûteuses suffisaient pour metlre la garnison à l'abri d'une surprise. Comme tout l'édifice n'avait pas quarante pieds de haut , il était caché du côté du lac par la cime des arbres. Les meurtrières supérieures dominaient l'intérieur de l'île, mais la base de la tour de bois était plus ou moins ensevelie sous les broussailles. Comme on s'était proposé la défense pour but principal, on avait placé le fortin auprès d'un rocher de pierres calcaires, dans les cavités duquel l'eau séjournait ; et, en cas de siège , la garnison n'avait qu'à descendre un seau pour se procurer le liquide si nécessaire à la vie.
Afin de faciliter cette opération , on avait mis les étages supérieurs en encorbellement sur le rez-de-chaussée. Des trappes étaient pratiquées dans les planchers, et l'on ne pouvait monter au sommet de la tour qu'au moyen d'échelles.
La position de l'île fiisait surtout sa force. Située au milieu d'une multituded'aulres avec lesquelleson pouvait aisément la confondre, elle était si bien cachée que les matelots du Véloce, en revenant delà pèche, avaient souvent cherché la baie pendant plusieurs heures avant de retrouver leur bâtiment.
L'heure qui suivit l'arrivée du cuUer fut laborieusement employée.
Le détachement qu'on venait relever n'avait rien fait qui valût la peine d'être cité , et faligué de son isolement, il brûlait de retourner au fort de l'Oswego. Dès que son commandant eut eu avec le sergent Dunham une conférence indispensable, il fit embarquer tout son monde à bord du Véloce, et Jasper, qui eût volontiers passé la journée dans l'île , reçut l'ordre de profiter de la brise pour metlre immédiatement à la voile. Toutefois, avant le départ, le lieutenant iMuir, Cap et le sergent communiquèrent à l'enseigne qui s'éloignait les soupçons qu'ils avaient conçus. L'officier promit de surveiller le jeune marin, et moins de trois heures après l'arrivée, le cutter appareillait.
Mabel prit possession d'une hutte, tant pour elle que pour son père; elle apporta dans l'organisation de son ménage la promptitude et l'esprit judicieux d'une femme, et pour la première fois depuis qu'elle avait atteint la frontière elle se sentit fière de son logement. Elle était installée dans la meilleure cabane de l'île, et pour éviter l'encombrement, on établit dans une hutte voisine une salle à manger, à l'usage des principaux personnages du détachement.
Quand elle se fut acquittée de ses devoirs , Mabel se promena dan» l'île , et prit à travers la pelouse un sentier qui la conduisit au seul endroit du rivage où fût interrompue la ceinture de broussailles. Là elle regarda l'eau limpide qui se ridait à peine , et rêva à la nouvelle situation dans laquelle elle était placée.
— Vous êtes comme la déesse de ce séjour enchanteur, dit David Muir, qui parut tout à coup auprès d'elle.
— Vos compliments peuvent être agréables, monsieur Muir, répondit vivement la jeune fille; mais vous me supposez certes assez d'intelligence pour comprendre d'autres sujets de conversation.
— Sans doute, charmante Mabel, votre esprit est aussi poli qu'un canon de fusil, et votre conversation est trop attrayante pour un pauvre diable qui végète depuis quatre ans sur les frontières... EK bien , vous n'êtes pas fâchée, j'en suis sûr, d'appuyer encore votre joli pied sur la terre ferme.
— J'en étais ravie, il y a deux heures, monsieur Muir; mais le Véloce a tant de grâce, vu de loin à travers ces échappées, que je regrette presque de n'être plus au nombre des passagers.
En achevant de parler, Mabel agita son mouchoir pour répondre à un salut de Jasper, qui tint les yeux fixés sur elle jusqu'à ce que les voiles blanches du cutter, ayant doublé une pointe, eussent disparu derrière un rideau de feuillage.
— Les voilà partis, dit le quartier -maître, et puissent - ils arriver à lun port, car sans eux nous risquerions de passer l'hiver dans cette île , à moins d'être conduits au château de Québec ! Ce Jasper Eau- Douce est un être équivoque , sur lequel il court dans la garnison des bruits qui me sont pénibles. Votre digne père et votre non moins digne oncle n'ont pas très-bonne opinion de lui.
— J'en suis fâchée , monsieur Muir, mais je suis convaincue que le temps éclaircira leurs doutes.
— Ah! si le temps pouvait éclaircir les miens, ravissante Mabel, reprit le quartier- maître d'un ton câlin, je ne porterais envie à personne , et je quilterais volontiers le service pour céder la place à l'honorable sergent.
— Que vous remplaceriez sans doute.
— Qu'entendez-vous par l,i, aimable Mabel? voudriez-vous me faire descendre au grade de sous officier?
— Non, vraiment, monsieur, je ne pense pas à l'armée, mais je me dis que, rappelant mon père par votre expérience et votre sagesse, vous pourriez le remplacer en qualité de chef de famille.
— Comme nouveau marié, délicieuse Mabel, mais non comme père. Vous avez la repartie vive , et mon admiration se partage entre voire personne et votre esprit. Votre causticité me rappelle celle de feu madame Muir.
— De laquelle? demanda Mabel d'un air innocent.
L'ONTARIO
— Hum I je parie que ce bavard d'Eclaireur a essayé de vous faire croire que j'avais déjà eu plus d'une femme.
— C'eût été peine perdue, monsieur, car chacun sait...
— Trois seulement, aussi vrai que je m'appelle David Muir. La quatrième est une calomnie , ou plutôt elle est encore en expectative. Si c'était vous, ravissante Mabel, toutes les autres seraient oubliées , et vos charmes vous élèveraient tout de suite au premier rang.
— C'est une perspective agréable , monsieur Muir , dit Mabel en riant, mab j'avoue que j'aimerais mieux être une beauté de quatrième ordre que d'être une quatrième femme.
En disant ces mots, elle s'éloigna avec agilité. Doué de persévérance , le lieutenant Bluir se demandait s'il devait la suivre , lorsqu'il entendit l'Eclaireur lui crier :
— Ne perdez pas vos peines, quartier -maître, elle est jeune et alerte, et vous ne l'attraperiez jamais... Vous lui faites donc la cour?
— Et vous?
— J'avoue que j'ai cette faiblesse, dit le guide avec humilité. Elle est agréable à mes yeux comme le jeune faon aux yeux du chasseur. Mais je crains d'avoir conçu des projets trop ambitieux.
— Puisque vous avez cette idée , mon ami , je crois de mon devoir de vous dire , à titre de frère d'armes...
— Quartier-maitre, interrompit brusquement l'Eclaireur, nous avons longtemps vécu ensemble derrière les remparts des forts, mais nous nous sommes rarement trouvés en rase campagne et en face de l'enneoii.
— N'importe, repartit M. Muir; mes devoirs m'ont souvent retenu en vue des magasins, mais c'était contrairement à mes inclinations. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; si vous aviez entendu Mabel parler de vous tout à l'heure, vous seriez encore mieux convaincu que vous n'avez aucune chance.
— Qu'a-t-elle dit? demanda l'Eclaireur avec anxiété.
— Je ne veux pas vous le répéter , de peur de blesser votre amourpropre , mais vous avez pu remarquer qu'elle s'était enfuie à votre approche ?
— Hélas ! oui , répondit l'Eclaireur en soupirant et en serrant de ses doigts crispés le canon de sa carabine.
— Sachez donc, mon camarade, que, si elle s'est sauvée si vite, c'était pour ne pas achever d'entendre les arguments que je lui soumettais en votre faveur.
— Lesquels, s'il vous plaît , quartier-maître?
— Je lui disais que , si elle vous trouvait original et presque sauvage , c'était à cause de la vie que vous aviez menée sur les frontières; mais elle a refusé de prêter l'oreille à votre apologie.
— Cela ne m'étonne pas, quartier - maître , et je reconnais de plus en plus que le sergent s'est trompé.
— Eh bien , l'Eclaireur , est-il nécessaire de vous désoler , et de compromettre la réputation que vous avez acquise ? Mettez sur votre épaule cette carabine dont vous vous servez si bien, et retournez dans les bois, car il n'y a pas une femme qui vaille la peine qu'on s'afQige pour elle, et je le sais par expérience. Vous avez une occasion magnifique pour humilier Mabel , en la quittant brusquement. Les sauvages rôdent autour des Mille-Iles, pour chercher notre station ; vous pouvez les dérouter , les éloigner par de fausses indications , prendre des renseignements sur leurs desseins. Montez donc dans un canot , et partez I
— Mais , dit l'Eclaireur, le Gros-Serpent rôde sur la côte, et doit surveiller tous les mouvements des Mingos.
— Sans doute , mais ce n'est qu'un Indien , et nous aurions besoin du savoir-faire d'un homme blanc. Lundie conservera une éternelle reconnaissance pour celui qui assurera le succès de sa petite entreprise. Peut-être regrette-t-il de l'avoir tentée, mais vous connaissez son entêtement.
Le quartier-maître s'embarqua dans une multitude de raisonnements pour décider son interlocuteur à sortir de l'ile sans délai. L'Eclaireur ne soupçonnait pas que le lieutenant se proposait uniquement pour but de se débarrasser d'un rival ; toutefois il lui sembla que les arguments de Muir avaient quelque chose de louche et de sophistique. Après un long entretien, tous deux se séparèrent avec une méfiance réciproque; celle du guide avait sa source dans un caractère droit , loyal et désintéressé.
Dne conférence qui eut lieu quelque temps après entre le sergent Dunham et le lieutenant amena des résultats plus positifs. Quand elle fut terminée, des ordres secrets furent donnés aux soldats, et leurs mouvements annoncèrent les préparatifs d'une expédition. Au soleil couchant, le sergent qui, s'était occupé activement dans le port, rentra diins sa cabane avec Gap et l'Eclaireur, et s'assit à la table que Mabel avait dressée.
— Ma chère fille, dit-il, la manière dont vous avez ordonné le souper me prouve que vous serez ici de quelque utilité , et j'espère qu'à l'occasion vous prouverez que vous êtes issue d'hommes qui savent affronter l'ennemi.
^ — Vous ne vous attendez pas, mon cher père, à ce que je joue le rôle de Jeanne d'Arc?
— Le rôle de qui, mon enfant ? L'Eclaireur, quelle est la personn dont Mabel a voulu parler?
— Je l'ignore , sergent; mais qu'est-ce que cela me fait : je suis on pauvre hère sans éducation , et j'ai trop de plaisir à écouter Mabel pour faire attention à ce qu'elle dit.
— Je sais ce que c'est , dit Cap d'un ton résolu ; Jeanne d'Arc était le nom d'un corsaire de Morlaix qui a fait d'excellentes croisières pendant la dernière guerre.
Mabel se repentit d'avoir fait une allusion incompréhensible pour SCS auditeurs, et elle ajouta en souriant :
— Vous ne pensez pas , mon père , que je puisse contribuer avec les militaires à la défense de l'ile.
— C'est pourtant ce qu'ont fait bien des femmes dans cette partie du monde, comme peut vous l'afiSrmer notre ami l'Eclaireur. Mais, afin que vous ne soyez pas surprise de notre absence quand vous vous éveillerez demain matin , il est bon de vous dire que nous comptons nous mettre en marche cette nuit.
— Quoi ! vous voudriez me laisser seule ici avec Jennie, la femme du soldat Sandy !
— Non , ma fille , ce serait contraire aux habitudes militaires. Nous laissons ici le lieutenant Muir, mon frère Cap, le caporal Mac Nab et trois hommes pour composer la garnison. Vous resterez avec Jennie dans cette cabane , et mon frère Cap me remplacera.
— Et le lieutenant Muir? dit Mabel, qui prévoyait des persécutions désagréables.
— 11 vous fera la cour, ma chère enfant, car c'est un individu de complexion amoureuse, et ayant déjà eu quatre femmes, il grille d'en prendre une cinquième; mais n'y faites pas attention ^ vous savez fort bien qu'il ne sera jamais votre époux.
A cette affirmation positive , Mabel fut saisie d'un léger tremblement; cependant elle eut la force de répliquer :
— Je ne songe pas à me marier, mon père, et j'aimerais mieux qu'il n'en fût pas question , si cela pouvait vous être agréable ; mais en tout cas, un homme dont les affections ont été déjà partagées entre trois ou quatre femmes ne sera jamais de mon goût.
Le sergent cligna de l'œil en regardant le guide comme pour lui dire que tout allait bien; puis, afin d'épargner à sa fille une conversation embarrassante , il entama un autre sujet.
— Ni vous , ni Mabel , mon frère Cap, n'exercerez une autorité légale sur la petite garnison; mais vous aurez place au conseil. Le caporal Mac Nab sera le commandant de la Station, et je me suis efforcé de lui inspirer le sentiment de sa dignité , pour qu'il ne soit pas influencé par le grade supérieur du lieutenant Muir, qui, en sa qualité de volontaire, n'a pas le droit de se mêler des dispositions stratégiques. Je vous prie de soutenir le caporal, mon cher frère ; car, si le quartiermaître enfreignait les règlements de l'expédition, il finirait par donner des ordres à M. Mac Nab, et à moi-même.
— Bien entendu , sergent, dit le vieux marin, que vous abandonnez à ma garde toutes les embarcations. La plus diabolique confusion provient souvent de la mésintelligence du général avec l'amiral.
— Soit : si vous êtes obligés à battre en retraite , tous les bateaux seront placés sous votre direction, mon frère. En attendant, surveillez le caporal , mais laissez-lui le commandement en chef. C'est un brave homme, un bon soldat, sur lequel on peut compter; malheureusement il aime un peu trop le rhum de Santa-Crux, et, vu sa qualité d'Ecossais, il est trop disposé à céder à l'influence du lieutenant Muir.
— Mais pourquoi me quitter, mon cher père? demanda Mabel. Je suis venue ici pour vous servir de compagne : qui m'empêche de vous suivre ?
— Vous êtes une bonne fille, Mabel, et du vrai sang des Dunham; mais vous devez vous arrêter ici. Nous quitterons l'ile demain avant la pointe du jour , afin que des espions ne nous voient pas sortir de notre cachette. Nous prendrons les deux plus grandes chaloupes, et nous vous laisserons l'autre avec un canot d'écorce. Nous allons croiser dans le chenal que suivent d'habitude les bateaux de transport français en se rendant à Frontenac.
— Avez-vous bien examiné vos papiers? demanda Cap avec inquiétude. Vous savez que la capture d'un vaisseau en pleine mer est un acte de piraterie quand on n'a pas de lettres de marque.
— J'ai l'honneur, répondit Dunham en se rengorgeant, d'avoir Is brevet de sergent-major du 65" , et les ordres écrits du major Duncan. Ces pièces me suffisent pour capturer et mener au fort de l'Oswego les bateaux qui me sont signalés. Ils contiennent des couvertures, des carabines, des verroteries, des munitions, enfin tous les objets que les Français fournissent à leurs alliés sauvages, contrairement aux préceptes de la religion , aia lois de l'humanité , et à tout ce qu'il y a de sacré parmi les hommes. En interceptant ces convois , nous dérangeons les plans de l'ennemi, et nous gagnons du temps , puisqu'on ne peut fréter de France une nouvelle cargaison pendant le cours de cet automne.
— Mais , mon père, demanda Mabel avec curiosité , Sa Majesté Britannique n'emploie-t-elle pas aussi des Indiens?
— Certainement, ma fille; elle a le droit d'en employer , que Dien la bénisse ! Tout le monde comprendra aisément que, si les Français ou les Anglais tirent parti des sauvages , cela fait tine énorme différence.
— J'avoue que je ne la vois pas , mon père.
L'ONTARIO
— Elle, est pourtant évidente. D'abord les Anglais sont naturellement humains, et les Français naturellement féroces.
— Et vous pouvez ajouter, dit Cap, qu'ils aiment la danse outre mesure.
— C'est vrai, repartit gravement le sergent.
— Mais, mon père, je ne vois pas en quoi cela change la question. Si c'est un tort pour un Français d'avoir à sa solde des sauvages, c'en doit être un ëgalement pour les Anglais. Vous, du moins, en conviendrez, l'Eclaireur.
— Il n'y a rien à objecter , et je n'ai jamais été de ceux qui déclament contre les Français parce qu'ils font ce que nous faisons nous-mêmes. Cependant il est plus criminel de s'allier à des Iroquois qu'avec des Delawares.
— Est-ce que tous deux ne scalpent pas et ne tuent pas les jeunes et les vieux , les femmes et les enfants ?
— C'est leur nature, Mabel , et il ne faut pas leur reprocher de la suivre. Pour ma part, je suis blanc, et je tâche de conserver les sentiments d'un blanc.
— Je n'y comprends rien, repartit Mahcl; ce qui est juste pour le roi Georges devrait l'être aussi pour le roi Louis.
Le jeune commacdaol du i/un.'ca/tn salue le cil'.ter ao^jlaie pendant la tempête.
— Le vrai nom du roi de France est Capei, dit le vieux marin d'un »ir pédantesque. Je le tiens d'un savant illustre que j'eus nn jour pour passager. Il me dit que tous ce» mots de Louis Xilî , XîV, XV, n'étaient que des fadaises, et que le véritable nom de ces personnages était Capet, mot françriis qui signifie tête : il fit même un jeu (îe mots en ajoutant que toutes Cfs tête» .ivaient mérité d'être mise» au pied de l'échelle, en altendaiit l'heure de les pendre.
— Eh bien , lui fit observer l'Eclaireur de l'air de surprise d'un homme qui perçoit une nouvelle idée, vouloir pendre les gens équivaut à vouloir lès scalper, et je me repeos moins que jamais de combattre les Français.
Comme tous les assistants, excepté Mabel, semblaient satisfaits de cette conclusion , ils ne jugèrent pas nécessaire de pousser plus loin l'enlrclicn. Ainsi que la plupart des hommes, ils jugeaient sans examen et sans équité , et nous n'aurions pas rapporté leur entretien , s'il n'expliquait jusqu'à un certain point leur conduite.
Dès que le souper fut achevé, le sergent congédia ses hôtes, et eut un entretien confidentiel avec sa fille. Il s'abandonnait rarement à de douces émotions, mais la nouveauté de sa situation présente éveillait en lui des sentiments qui ne lui étaient point familiers.
Le soldat ou le marin, tant qu'il agit sous les ordres immédiats d'un supérieur, songe peu au danger qu'il affronte; mais dès qu'il assume la responsabilité du commandement, tous les hasards de son entreprise commencent à s'associer dans son esprit aux chances de succès et de défaite. 11 pense moins peut-être i ses risques personnels que lorsqu'il devrait en être exclusivement occupé; mais il comprend mieux l'enicmble des risques généraux.
Ainsi le sergent Dunham, au lieu de regarder la victoire comme assurée, suivant son habitude, entrevoyait la possibilité d'une séparation éternelle.
Jamais Mabel ne lui avait paru aussi charmante que ce soir-U ; jamais peut-être elle n'avait montré de son côté des qualités si attrayantes, car elle commençait à craindre pour lui , et ses témoignages de tendresse étaient encouragés par l'expansion inusitée du sévère vétéran. Elle n'avait jamais été à l'aise avec son père; la grande supériorité de son éducation créait entre eux une espèce d'abîme encore élargi par la rudesse que le vieux soldat avait acquise dans ses rapports avec des êtres dont une discipline infatigable entretenait seule la soumission. Toutefois, en celte circonstance, l'entretien du père et de la fille fut plein d'un abandon que celle-ci avait longtemps désiré.
— Vous ressemblez en tout à votre mère , dit le vieux sergent en contemplant sa fille avec tendresse.
— Elle était donc de ma taille, demanda Mabel ? elle m'avait semblé plus grande.
— C'est ce qui arrive à la plupart des enfants : l'habitude de traiter leurs parents avec respect fait qu'ils les trouvent plus grands et pin» imposants qu'ils ne sont rérllement. Votre mère, Mabel, avait presque exactement la même taille que vous.
— Et ses yeux, mon père ?
— Ses yeux étaient comme les tiens , mon enfant : bleus , doux , attrayants, mais exprimant peut-être moins de gaieté.
— I.cs miens ne riront plus, mon cher père, si vous ne prenez pas soin de vous dans celte expédition.
— Merci, Mabel , merci , mon enfant. Mon désir serait de ne pas vous quitter; mais il faut que je fasse mon devoir. J'aurais eu l'esprit plus tranquille si avant de m'éloigner je vous avais vue bien mariée.
— A qui , mon père?
— Vous connaissez l'homme que je désire vous faire aimer. Vous pouvez trouver des prétendus d'un caractère plus jovial et d'une toiîoise plus élégante; mais personne n'aura le cœur plus fidèle et l'esprit plus juste.
— Personne , mon père!
— Non , sans doute : sous ce rapport', l'Eclaireur n'a guère de rivaux.
— Je ne veux pas me marier ; vous êtes seul , et mon intention est de vous tenir compagnie.
— Dieu vous bénisse, Mabel! je sais que vous me prodiguerez tous vos soins, et ce sentiment est naturel; il y en a cependant un autre qui l'est encore davantage.
— Qu'y a-t-il de plus légitime que d'honorer ses parents?
— C'est d'honorer son mari , ma chère enfant.
— Mais je n'ai pas de mari , mon père.
— Prenez-en donc un le plus tôt possible; je ne puis vivre toujours. Si je ne succombe pas dans le cours de la guerre, je suivrai le cours de la nature. Vous êtes jeune, et vous pouvez vivre encore longtemps : il est à propos que vous ayez un prolecteur qui garantisse votre sécurité pendant la jeunesse, et qui prenne soin de vous plus tard comme vous voulez prendre soin de moi.
Les petites mains de Mabel jouaient avec les doigts noueux du sergent, et elle les regardait fixement comme s'ils eussent été un objet digne d'un profond intérêt. Un sourire effleura ses lèvres lorsqu'elle les entr'ouvrit pour laisser tomber ces mots :
— Croyez-vous, mon père, que l'Eclaireur soit précisément l'homme qu'il me faut? N'est-il pas presque aussi vieux que vous à dix ou douze ans près ?
— Qu'importe ! il a mené une vie active et sobre ; il faut moins tenir compte des années que de la constitution. Connaissez-vous quelqu'un qui soit plus propre à vous servir de prolecteur?
Mabel ne connaissait personne , personne du moins qui eût exprimé des voeux au-devant desquels elle serait peut-être allée.
— Nous ne parlons que de l'Eclaireur , répondit-elle évasivcment. S'il était plus jeune, je pourrais le regarder comme sortable.
— Je vous le répète, mon enfant, c'est à la constitution qu'il faut s'attacher. L'Eclaireur n'est pas officier comme M. Muir, mais il est le premier dans son métier , et compte des généraux au nombre de ses amis. Je crois que je mourrais heureux , Mabel , si vous étiez sa femme.
— Mon père !
— C'est une triste chose de marcher au combat avec l'idée de laisser sa fille sans appui.
— Je donnerais tout au monde pour soulager votre cœur de ce fardeau, mon cher père.
— Vous le pouvez, dit le sergent d'une voix tremblante en regardant sa fille avec tendresse ; mais je ne voudrais pas que ce fardeau retombât sur vous. Je ne prétends exiger de vous aucune promesse téméraire, je désire vous voir fiancée à l'Eclaireur; mais Dieu me garde de vous faire contracter un engagement dont vous auriez à vous repentir.
Si le sergent Dunham eût fait acte d'autorité, il aurait rencontré une résistance presque insurmontable; mais en laissant un libre cours au sentiment naturel, il s'attira un puissant allié. La généreuse Mabel, qui n'aurait pas cédé aux menaces, fut disposée à écouter la voix de
L'ONTARIO
l'affection ; elle éprouva dans toute sa force un amour filial comprimé jusqu'à ce jour par la roideur du vétéran; elle ne songea qu'au bonheur de ce père qui allait la quitter pour toujours, et se sentit capable de supporter les sacrifices même les plus pénibles.
— Mon père, dit-elle tranquillement avec un calme presque saint, Dieu bénit la fille obéissante : j'épouserai qui vous voudrez.
— Non, Mabel , il faut que vous cboisissiez...
— Je n'ai pas à choisir : les seuls aspirants sont l'Eclaireur et M. Muir, et entre eux il n'y a pas à hésiter. Oui , mon père , j'épouserai qui vous voudrez.
— "Tu sais qui je préfère, ma chère amie ; personne ne peut te rendre plus heureuse que notre brave guide.
Au moment où elle arrivait, la porte fut fermée violemment par Jennie.
— Eh bien donc, je l'accepte, s'il persiste à vouloir m'épouser, s'il tne demande encore, car vous ne voudriez pas que j'allasse m'offrir moi-même, ou que l'on fît cette démarche pour moi.
Pendant que Mabel parlait , le sang qui avait reflué vers son cœur reparut sur ses joues blêmies.
— Dieu vous bénisse , Mabel , et vous recompense comme une fille pieuse mérite d'être récompensée !
— Oui , mon père , ayez l'esprit en paii : allez Si cette expédition avec le cœur léger et la confiance de Dieu. Vous n'aurez point de soucis pour moi. Au printemps prochain , il faut m'accorder un peu de temps, mon père; mais au printemps prochain, j'épouserai l'Eclaireur, si ce brave chasseur le veut encore.
— Il vous aime comme j'ai aimé votre mère , et je l'ai vu pleurer comme un enfant en parlant de ses sentiments pour vous.
— Oui, je le crois. J'ai pu déjà me convaincre qu'il avait trop bonne opinion de mon peu de mérite , et certes il n'existe aucun homme au monde, pas même vous, mon père, pour lequel j'aie plus de respect que pour l'Eclaireur.
— Tant mieux , ma fille , et cette union sera bénie. Dois-je avertir l'Eclaireur de votre résolution ?
— Je préfère que vous la lui cachiez , mon père : laissez les choses venir d'elles-mêmes, et contentez-vous de ma promesse solennelle. L'homme doit rechercher la femme , et la femme ne doit pas rechercher l'homme.
Le sourire qui illumina la belle figure de Mabel était angélique ; mais des yeux exercés auraient pu découvrir sur sa physionomie des émotions passagères assez violentes pour lui donner quelque chose d'égaré. Le père répondit sans s'en apercevoir :
— Vous avez raison, Mabel : maintenant embrassez-moi. Que Dieu vous bénisse et vous protège ! vous êtes une bonne fille.
Pour la première fois de sa vie, Mabel se jeta dans les bras de son père et sanglota sur son sein comme un enfant. Le sévère soldat fut attendri, et tous deux mêlèrent leurs pleurs; mais le sergent Dunham tressaillit bientôt, comme s'il eût eu honte de lui-même, et repoussant
doucement sa fille, il lui souhaita le bonsoir. Mabel se relira sous le grossier abri qui lui avait été préparé, et au bout de quelques minutes, l'on n'entendait dans la cabane que la respiration sonore du vétéran.