CHAPITRE V
L'ap|iroche de la nuit en mer, ou dans un désert , a toujours quelque chose de plus solennel qu'au milieu des régions civilisées. L'isolement du marin augmente à mesure que l'ombre s'épaissit , et son infatigable vigilance semble déjouée par des ténèbres qii lui ôlent tout moyen de reconnaître l'heure. Ainsi , dans les forêts ou dans les clairières isolées, l'obscurité accroît les mystères des bois, et rend moins tlhcaccs les précautions prises contre le danger.
Le soir de ce jour, le iiiajur Robert Willougbby se tenait à la fenêtre un bras passé autour de la taillé élancée de Beulah ; Maud restait à l'écart. A mesure que le crépuscule se retirait, laissant d'épaisses masses d'ombres envelopper les bois , et augmentant la tristesse de la solitude, le major en ressentait les pénibles impressions avec une violence dont il n'avait jamais fait l'épreuve.
— Votre résidence est bien isolée, mes sœurs, dit-il d'un . '.i- pensif, mor père et ma mère ne parlent -ils jamais de vo'is ramener dans le mo! 'e?
— Us nous conduisent tous les hivers à IS'ew-York, à présent que mon ,ièrc est membre de l'assemblée, ri pondit tranquillement lieulah, nous comptions vous y trouver la saison dernière, et nous avons été bien désappointés en ne vous voyant pas arriver.
— Mon régiment a été envoyé à l'est, vous le savez; et venant de recevoir mon grade de major, je ne pouvais m'absrnter. Voyez-vous quelqu'un ici, outre ceux qui appartiennent à la maison?
— Oh ! oui, s'écria Maud avec vivacité ; puis elle s'anèla , comme si
elle eut n'gretlé d'avoir parlé, et poursuivit après un moment de silence et d un ton plus calme :
— Ce lieu est très-retiré, sans aucun doute , mais nous recevons de temps en temps des visites.
— De qui ? de chasseurs, de trappeurs, de colons, de siuvages ou de voyageurs ?
Maud ne répandit pas, mais Beulah prit la parole quand elle vit sa sœur garder le silence.
— INous voyons un peu de toutes ces classes , dit-elle, principalement de la dernière ; il nous vient un ou deux chasseurs par mois dans la bonne saison; les colons sont rares, et l'on sait d'ailleurs que mOQ père n'est pas disposé à vendre; les Indiens se montrent plus fréquemment , mais nous en avons eu moins p-.ndant l'absence de Mck que lorsqu'il était avec nous. Toutefois il en passe au moins une centaine par an , en comptant les femmes ; ils arrivent ])ar bandes de cinq à sit. Quant aux voyageurs, ce sont en général des intendants, des chercheurs de terre, ou quelques propriétaires qui vont visiter leur domaine.
— 11 est singulier qu'on vienne chercher une terre dans un désert comme celui-ci. Quels propriétaires avez-vous vus ?
— Un vieillard et un jeune homme. Le premier était, je crois, associé de feu sir William , qui avait une concession près de la notre; il s'appelait Fonda. L'autre appartenait à la famille Beekmaii, qui a hérité d'un domaine considérable it peu de distance d'ici. Il paraît q le sa concession est de cent mille acres.
— Mais a-t-elle trouvé le sol? Il y a bien souvent de la différence entre les espérances et la réalité.
— Nous avons vu ce jeune homme deux fois , à l'aller et au retour ; il élait satisfait. La dernière fois il fut retenu pir une chute de neige , et passa quelques jours ici; il partit avec nous pour Kew-York, et nous avons eu occasion de le rencontrer plusieurs fois l'hiver dernier.
— Maud , vous ne m'avez rien dit de tout cela ! Les visiteurs de cetie espèce sont-ils assez communs pour que vous n'en parliez pas dans vos lettres?
— Je n'en ai pas parlé ! Beulah aura de la peine à me le pardonner. Elle croit sans doute plus qic moi M. Evert Beekman digne de figurer dans une leltre.
— Je le regarde comme un jeune homme honnête et distingué , répondit tranquillement Beulah , mais avec une rougeur inusitée qie dissimula l'obscurité, je présume toutefois qu'il lui importe peu d'occujier une place importante dans les lettres de vos sœurs.
— Eh bien, j'apprends des noivellcs, dit le major en riant, et maiiileiiant, Beulah, si vous voulez me confier un secret du même genre relativement à Maud , je serai au fait de tous les mystères de la famille.
— De tous? répéta Maud avec vivacité : n'y auriit-il rien à dire d'un certain major Miilou^bby, mon fière?
— Bien absolument; mon cœur est rude et sain comme le chêne, et j'espère le conserver ainsi. En tout cas, ce que j'aime est dans celte maison. A vous dire vrai , mes amies, un soldat ne peut guère songer qu'à son devoir, surtout au moment oii la querelle devient sérieuse entre la mère-patrie et les colonies.
— Pas assiz sérieuse, mon frère, dit Beulah, pour amener des catastrojihes. Evert Beekman écrit qu'il y aura des troubles, mais sapi graves violences, sans elVusion de saiic.
— Si je me le rappelle bien, la famille lîeekmau est dévouée au roi d'Angleterre. Quelle est l'opinion de cet Evert?
— J ose dire (|ue vous le qiialilieriez de rebelle, répliqua Maud en riant; Beulah préfère garder le silence. Il n'est pas exalté; mais il se glorifie du titre d'Américain, qu'il oppose à celui d'Angliis: mais vous-même , Robert, à quel parti appartenez-vous?
— Moi , je suis il la fois Américain et Anglais : Américain, parce que mon père était du Cumberland; Anglais, en qualité de sujet du royaume.
— Comme saint Paul était Romain, dit I\Iaud. Quant à moi, je n'. i qu'un seul caractère ; ou, si j'en ai deux , ce soûl ceux d'.\méricainj et de citoyenne de IN'ew-York. Si j'élais homme, si je portais l'uniforme , peut-être aurais-je aussi de li sympathie pour r.Vngielerre.
C'est trop se préoccuper, ma sœur M.iud, d une mésintelligence peu sérieuse. Les piroles aigres ne peuvent enfanter que dis paroles plus aigrci encore, tel est l'avis d'Evert Beekman.
— Puissiez-vous prophétiser vrai! repartit le major d'un air pensif; Il solitude de ce b:en m'alarme, et je souhaite qu'on puisse décider mon père à passer plus de temps à ^e\v-York. Est-ce dans ses intentions, témoigne t-il parfois quelque inquiétude?
— A propos de quoi? On resjiire ici la santé; les fièvres, les maladies , les douleurs y sont complètement inconnues, et ma mère assure que le mal de dénis même y est sans exemple.
— Tant mieux! cependant je voudrais décider le capitaine Willoughby, sir Hugues Willoughby, à demeurer plus souvent à New- York. Des jeunes filles de votre àgc doivent être à même de voir le monde.
— En d'autres termes, de recevoir des hommages, major Robert , dit Maud avec un sourire Bonsoir : sir Hugues nous a priées de vous envoyer à la bibliothèque dès que nous vous laisserions libre; et milady
FLEUR DES BOIS
nous a fait dire qu'il était dix heures, heure de la retraite pour toute personne raisonnable.
Le major embrassa ses deux sœurs avec une vive affection , mais Beulah crut remarquer qu'il se montrait plus tendre à l'égard de Maud ; elles rejoignirent leur mère, et le major se rendit auprès du capitaine.
Celui-ci fumait dans la bibliothèque en compagnie du chapelain. L'habitude de fumer était devenue si forte chez ces deux vieux habitants des garnisons qu'ils y consacraient d'ordinaire une heure entière avant de se reposer. INous n'abuserons pas nos lecteurs en leur parlant d'odorants cigares de la Havane; nos deux amis ne connaissaient que la pipe et le tabac de Virginie. De temps en temps, pour s'entretenir dans un heureux état de surexcitation légère, ils humectaient leurs lèvres d'un mélange d'eau et d'escellent cognac , sans toutetois négliger le liquide de la source autant que les buveurs dont nous avons précédemment raconte l'orgie. Quand le major entra , il était le sujet de la conversation. Le père fier de son fils, l'ami facile à prévenir éprouvaient une satisfaction presque égale à vanter l'extérieur mâle, les bonnes qualités de Robert, auquel ils présageaient de hautes destinées. Sa présence était donc inopportune ; néanmoins on l'attendait, et il fut le bienvenu. Le capitaine lui avança une chaise et l'invita à s'asseoir près de la table , ou se voyaient deux pipes de rechange , une boîte de tabac, une carafe d'eau-de-vie de première qualté et un pot d'eau pure, agréables instruments d'inoflensives voluptés.
— Vous êtes sans doute trop petit-maître pour fumer, mon fils. A votre âge je détestais la pipe, ou, pour mieux dire, j'en avais horreur; les gens de guerre, en ce temps-là, n'aimaient que la fumée du canon. Eh bien! que deviennent le général Gage et vos voisins les Américains?
Le major s'assura, avant de répondre, que la porte était bien fermée.
— Franchement, mon père, ma présence auprès de vous a pour motif l'état actuel de la querelle.
Le capitaine et le chapelain ôlèrent leurs pipes de leur bouche, et les tinrent suspendues pleins de surprise et d'attention.
— Que diable signifie ce début ! s'écria le capitaine, je croyais devoir le plaisir inattendu de votre visite à votre bienveillant désir de m'apprendre que j'avais hérité d'un vieux titre de baronnet.
— C'est une des causes de mon voyage, mais la moins importante. Considérez les embarras de ma position : officier du roi, entouré d'ennemis...
— Voilà, mon révérend, qui dépasse le schisme et l'hérésie! Regarder la maison de son père comme un pays ennemi, c'est une révolte contre la nature, pire qu'une révolte contre le roi.
— Mon cher père, je me sens on ne peut plus en sûreté près de vous, même en compagnie de M. Woods; mais vous n'êtts pas seul en cette partie du monde, et votre établissement courrait des dangers si l'on y connaissait ma présence.
Là-dessus les deux auditeurs laissèrent tomber leurs pipes, et la fumée se dissipa insensiblement comme si elle se fût élevée d'un champ de bataille. Tous deux se regardèrent avec étonnement, puis reportèrent les yeux sur le major avec curiosité.
— Expliquez-vous catégoriquement, mon fils, dit gravement le capitaine , quels événements sont venus compliquer les anciens griefs?
— Le sang a coulé enfin, la rébellion ouverte a commencé!
— L'aflfaire est grave, s'il en est ainsi. Mais n'exagérez-vous pas les conséquences de quelques coups de fusil imprudemment tirés sur le peuple? Souvcniz-vous que, dans les premières émeutes, les autorités coloniales ont donné raison aux ofiiciers.
— Il s'agit non plus d'une émeute , mais d'une bataille.
— D'une bataille ! vous me confondez ! Un fait semblable peut avoir les suites les plus funestes.
— Que le Seigneur nous préserve des temps de désastre, s'écria le chapelain, et nous conduise, créatures pauvres et soumises que nous sommes, dans les voies de la paix et du repos! sans sa grâce, nous sommes des aveugles qui mènent d'autres aveugles.
— Voultz-vous dire, major VVilloughby, que des corps armés et disciplinés se sont trouvés en présence?
— Pas précisément, mon cher père, mais les volontaires de Massachusetts et les troupfs l'oyales en sont venus aux mains; je le sais positivement, puisque mon régiment assistait au combat, et il est inutile d'ajouter, je l'espère, que le major ne manquait pas à l'appel.
— Eh bien! ces volontaires, ces miliciens, n'ont pu tirer contre vous? dit le capitaine; et il serra les lèvres avec un profond sentiment d'orgueil militaire.
Le major Willoughby rougit et, en ce moment, il souhaita que le révérend fli. Woods fût, sinon à tous les diables, du moins au fond d'une autre pièce, hors de la portée auriculaire.
— Mais, dit-il avec hésitation et presque en balbutiant, quoiqu'il affectât un calme philosophique, ces volontaires ne sont pas aussi méprisables que nous serions tentés de le croire, nous autres soldats. L'affaire a été rude; nous étions retranchés, et vous savez que derrière des murailles les troupes réglées ne conservent pas tous leurs avant'ges. Une chauJe attijq le nous a obligés à la retraite.
— A la retraite, major Willoughby!
— Ce n'en était pas une précisément; c'était seulement une marche / our rentrer après le mouvement que nous avions fiit pour sortir. Je
conviendrai toutefois que nous avons été serrés de près avant d'avoir reçu des renforts.
— Des renforts, mon cher Rohert! votre régiment ou le nôtre peut lutter sans renforfs contre tous les Américains de la IS'ouvelle-Anglelerre.
Le major ne put s'empi^cher de rire de l'esprit de corps de son père ; mais sa franchise naturelle l'emporta sur son amour-propre.
— Cependant, répondit-il, nous en avions le plus urgent besoin. Quelques officiers qui se sont trouvés aux plus périlleuses afi'aires de la dernière guerre déclarent qu'ils n'en ont jamais eu de plus chaudes. Notre perte a été d'environ trois cents hommes tant tués que blessés.
Le capitaine ne répondit pas. Pendant une minute, il demeura pâle, agile par les réflexions que lui inspirait un événement d'une aiisii grande importance. Il pria son fils de lui en faire un récit détaillé. Le major obéit en commençant par rendre compte de l'état général du pays, et en finissant par une narration du combat aussi impartiale que le permettaient la fierté militaire et les sentiments politiques d'un officier anglais.
Nos lecteurs connaissent trop bien la vive escarmouche qu'on est convenu d'appeler la bataille de Lexington pour qu'il soit nécessaire d'en rappeler les circonstances.
Le major expliqua clairement les mouvements des troupes, rendit justice à la persévérance et à-l'audace des provinciaux; c'était ainsi qu'il appelait ses ennemis, car. Américain lui-même, il ne voulait pas leur donner le nom d'Américains. Il pallia de son mieux la marche opérée pour rentrer dans les retranchements; mais, en dépit de sis précautions oratoires, la mortification du vieux capitaine fut assez évidente pour causer à son fils une profonde douleur.
— L'effet de cette alTaire, poursuivit le major, a été d'exciter dans le pays un enthousiasme menaçant, et Dieu sait quelles en seront les conséquences.
— Vous êtes venu jusqu'ici pour me raconter ce qui se passait, dit le capitaine avec aiïection, je vous en remercie, Robert; car nous aurions pu demeurer ici tout l'été sans rien apprendre.
— Bientôt après l'affaire de Lexington, le général Gage m'envoya porter des dépèches au gouverneur Tryon. Celui-ci connaissait votre position et, comme j'avais aussi à vous communiquer la mort de sir Harry Willoughby, il ^l'enjoignit de remonter secrètement le fleuve, d'avoir, s'il était possible, une entrevue avec sir John, et de pousser jusqu'ici sous un faux nom. Il pense que, maintenant que sir William est mort, avec votre propriété, votre nouveau rang et votre influence locale vous pouvez rendre de grands services à la cause de la couronne; car on ne peut se dissimuler qu'une révolte ouverte s'organise sur une grande échelle contre l'autorité royale.
— Le général Tryon me fait trop d'honneur, répondit froidement le capitaine. Ma propriété est un désert de peu d'étendue, mon influence se borne à ma domesticité et à une vingtaine de manœuvres; et quant au nouveau rang dont vous parlez, si les colons méprisent les droits du monarque, il est vraisemblable qu'ils n'auront guère d'égard pour un titre de noblesse. Toutefois, Robert, en bravant pour me voir des dangers réels, vous avez agi comme un bon fils; je prie Dieu de vous ramener sain et sauf à votre régiment.
— Vous raflermissez mes espérances, mon père; il m'eût été pénible de vous voir d'une opinion contraire à la mienne ; je craignais que vous ne pensiez qu'étant né aux colonies, je devais abandonner nioa grade et me ranger du côlé des rebelles.
— Je ne crois pas que ce soit votre devoir, pas plus que je ne regarde comme le mien de me ranger contre eux parce que le hasard m'a fait naître en Anglelerre. C'est mal comprendre les obligations morales que de les astreindre aux chances de la naissance. Les événements peuvent modifier complètement nos devoirs; il est nécessaire de les accomplir tels qu'ils sont, et non pas tels qu'ils ont été ou tels qu'ils pourront être. Ceux qui subordonnent tout aux lieux de leur naissance n'ont pas un sentiment très net de leurs véritables devoirs. La naissance est un fait fatal, indépendant de notre libre choix, tandis que nous sommes rigoureusement responsables des engagements que nous avons volontairement contractés.
— Est-ce votre avis, capitaine? demanda le chapelain. Pour moi, j'avoue que je juge les événements en Américain. Vous savez que je suis né aux environs de New- York... Je prie le major de m'excuser... mais le mensonge s'accorde mal avec l'habit que je porte ; j'espère que le major me pardonnera...
— Parlez franchement, monsieur Woods, dit Robert Willoughby en souriant, vous n'avez rien à craindre de votre ancien ami le major.
— Je le savais, je le savais; eh bien! j'ai appris avec une satisfaction réelle que mes compatriotes des provinces de lEst avaient mis les troupes royales en déroute.
— Je ne pense pas m'être servi d'une semblable expression, repartit le jeune soldat avec une certaine roideur. J'ai exposé seulement la manière dont nous étions rentrés après avoir fait une sortie. Je suppose que pour un Américain il est naturel de sympathiser avec ses compatriotes. Mais, mon père, monsieur Woods est de la vieille Angleterre, et non pas de la nouvelle; il doit éprouver plus de sympathie pour les serviteurs de la couronne.
— Certainement, mon cher major, mon cher monsieur Robert, mon
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ancien l'iove <l, je l'csjière, mon ami. Ce que vous dites est la vérité même. Je laisse le capitaine \\ illoiijjliliy faire des \œux pour les troupes royales; j'i'n fais moi-même pour mes compalrioles.
— il est hors de doute que nos sentiments sont naturels des deux pails, dit le capitaine; mais sont-ils conformes à l'équité? « La patrie avant tout " est une maxime ronflante, mais qui n'est pas toujours celle de l'honnête homme. iN'otre pays, par exemple, ne peut avoir plus d'inipire sur nous que nos parents; et pourrait-on être moralement autorisé ï encourager son père même dans les voies de l'erreur, de l'injustice ou du crime? INon, non! ces misérables arguments n'ont rien au fond de bon et de solide.
— Mais ne faut il pas soutenir sa patrie en temps de guerre? dit le major d'un ton de reproche mitigé psr le respect qu'il devait à son père.
— Sans doute, Robert. Mais la difliculté est de savoir où est la patrie. Il s'agit d'une querelle de famille, où il n'intervient pas d'étranger. Aur..is-je raison de traiter Maud Aleredilh avec dureté, parce qu'elle est la fille d'un de mes amis et non la mienne? Aussi vrai que Dieu est mon juge, Woods, j'ignore si je ne l'aime pas aussi tendre meut que j'aime Beulah Wilioughby. Il y a eu même une époque de son enfance où la fille de mon ami cxerrait sur mon cœur une inlluence qui m'étonne moi-même. L'habitude et le devoir nous enchaînent beaucoup plus que les liens du sang.
— Je suis pour les liens naturels, dit le chapelain , tout en exceptant la position particulière de Maud Meredith, position spéciale et sui fieneris. Un homme n'a qu'un seul pays, de même qu'il n'a qu'un seul caractère; et comme il est forcé d'être fidèle à ce caractère, il doit également être fidèle à ce pays. Le capitaine prétend que dans le cas de guerre civile il est difficile de déterminer où est la patrie; mais je ne saur:iis admettre son assertion. Si Massachusetts et l'Ângietcrre en viennent aux mains, Massachusetts est ma patrie , si les comtés de Suffolk et de Worcister sont en lutte, l'habitant de Worccster doit défendre les siens. El j'appliquerai ce principe dans les discussions de pays à pays, de comté à comté, de ville à ville, de paroi se à paroisse, ou même de famille à famille.
— Voilà de singulières idées, mon cher monsieur Woods ! s'écria le major avec feu; et si la moitié de la maison se disputait avec l'autre, vous prendriez donc parti pour celle oîi vous vous trouveriez dans le moment!
— C'est pour un prêtre une manière extraordinaire de comprendre le devoir, reprit le capitaine. Vous mettez le chef de la famille en dehors de la question. Faut-il mépriser complètement ses droits quand la guerre éclate entre ses enfants? Doit-on moins d'égards à sa personne, moins de respect à ses décisions, parce que des enfants indisciplinés se laissent aveuglément conduire ])ar leur intérêt personnel?
— Je ne discuterai pas plus longtemps sur la famille, s'écria le chapelain, la Bible en a posé les bases d'une manière absolue. « Honorez votre père et votre mère afin que vous viviez longtemps sur la terre que le Seigneur notre Dieu nous rionnera. • Voilà des paroles terribles et qui ne permettent pas la moindre désoliéissance. Mais le Décalogue n'a pas d'autres prescriptions applicables à la patrie. Quand il dit : « Tu ne lueriis point, » il entend seulement parler d'un homicide ordinaire. « Vous ne déroberez point, vous ne commettrez point d'adultère. • Ces commandements n'ont évidemment pas de rapport avec la guerre civile. « Souvenez- vous du Sabbat pour l'observer saintement; ne désirez ni la maison de votre prochain, ni son bœuf ni son âne... » Ces mots ne règlent aucunement noire point litigieux.
— Mais, que pensez vous îles paroles du Sauveur : « Rendez à Cé,ar ce qui appartient à Césarl » César n'a-t-il pas de droits ici? Les habitants de Massachusetts et milord JN'orlh peuvent-ils vider leur querelle de manière à mettre (lésar de côté ?
Le cil ipelain réfléchit un instant et revint à l'assaut avec une nouvelle ardeur.
— Il ne s'agit pas de César. Si Sa Majesté se met avec nous, nous sommes prêts à l'honorer, à lui obéir. Mais s'il persiste .i se tenir éloigné de nous, c'est par un acte de sa volonté et non de la nôtre.
— C'est une nouvelle manière d'entendre la fidélité. Si (Jésar fait ce que nous désirons, il sera toujours Césir. Mais s'il refuse de se rendre à nos va'ux, alors à bas César. Je siis un vieux soldat, Woods, et, tout en reconnaissant que la question a deux faces, je conserve toujours pour le roi des sentiments de respect.
Le m:ijor parut enchanté, et, voyant que la discussion prônait une tournure favorable, il prétexta la fatigue et se retira. I es deux ant.iijonistes continuèrent à argumenter jusqu'après minuit, (à'pcndant madame Willougliby était seule dans son appartcuicnt, livrée a une sitisf.iction calme qu'il lui eût été difficile d'evpllqiur. 'l'ont ce qu'elle chérissait sur la terre : son époux, objet d'un long et sincère auiuur; son noble fils, l'orgueil et la joie de son cœur; Iteiilah sa fille, douce et loyale enfant qui lui ressemblait tant; Maud, sa fille ailnplive, dont les qualités personnelles avaient transformé en vive tendresse un attaclienient produit en premier lieu par dis soins maternels : tous étaient réunis autour d'elle sous son toit et presque à la portée de se» embr cssements. La Roche n'i tait plus une solitu le, le doma ne n'était plus un dési ri pour madame Willoiigliliy ; car la c ù étnit sou cir.r, l.i était aus>i (on tiésor. Au bout de quelques minutes d'une mcd,t..tion délicieuse.
l'excellente femme s'agenouilla, et rendit de ferventes actions de grâces à l'Etre qui l'avait comblée de ses bénédictions. Hélas! comme lUe souiiçonnait peu l'étendue et la durée des malheurs qui pesaient en ce moment même sur son pays natal, et les soulTrances qui allaient déchirer son tendre cœur!
Le major s'était retiré dans la chambre qu'on lui avait préparée; elle était connue de tous les domestiques blancs ou noirs sous le nom des quartiers du jeune capitaine, et Maud l'appelait en riant le sanctuaire de Robert. Le major la retrouva dans l'état ou il l'avait laissée lors de sa dernière visite, une année auparavant. A cette époq ;e les toilettes recouvertes de mousseline, plus ou moins travaillées o i enjolivées, étaient l'accessoire indisjiensable de toute chambre à coucher dans les meilleures maisons d'Amérique. Les plus modernes duchesses ou psychés de notre génération blasée étiicnt alors inconnues. Audessus de la toilette pendait une glace de moyenne grandeur, environnée d'ornements sculptés et dorés. Dès que le major eut déposé sa lumière, il promena les yeux autour do lui, charmé de renouveler connaissance avec tant d'objets chéris. Là se trouvaient même les jouet3 de son enfance, et jusqu'à un vieux cerceau qu'une main inconnue avait embelli de rubans.
— Serait ce ma mère! pensa le jeune homme en examinant le cerceau dont il s'était si longtemps servi, mais qui n'avait jamais été l'objet d'honneurs aussi grands. Ma bonne mère, qui n'oubliera jamais que je ne suis plus un enfant, peut-elle avoir passé son temps à ces bagatelles? J'en rirai avec elle demain matin tout en l'embrassant.
Ensuite il retourna à la toilette, où il vit une corbeille remplie de différents objets qu'il supposa lui être ofl'crts en présent. Jamais il n'avait visité la Roche sans trouver le soir dans sa chambre une corbeille du même genre. C'était une preuve des tendres souvenirs que l'on conservait de lui pendant son absence.
— Ah! pensa le major en ouvrant un piquet de bas de laine d'agneau brochés à l'aiguille, je reconnais ma mère avec ses iJées sur les f.itigues du service et l'inconvénient d'avoir les pieds humides. Une douzaine de chemises, dont l'une porte le nom de Beulah! Comment cette chère enfant suppose-t elle que je puisse emporter une telle provision de linge, même avec un cheval pour m'alléger? Mon bagage ressemblerait à celui d'un commandant en chef, si je prenais ta it ce que ces chères amies m'ont destiné. Qu'est-ce que cela? Une bourse, une belle bourse de soie, portant encore le nom de Beulah! IN'ai-je donc rien de Maud ! Maud m'a-t-ellc oublié ? Des manchettes, des mouchoirs de poche, des jarretières tricotées par la main de ma mère ! mais rien de Maud! Ah! que vois je ici? Une belle écharpe de soie brodée de manière k faire envie à tout le régiment. A-telle été faite ou achetée? Elle ne porte aucun nom; ça peut êt.c une vieille écharpe de mon père. En tout cas c'est une vieille échirpe neuve, car je ne croit pas qu'elle ait jamais été portée; je prendrai des renseignements deniiiiii matin. Mais pourquoi n'ai-je rien de Maud? Le mijor, en mettant de côté les présents, baisa l'écharpe, puis il se mit au lit, nous regrettons de le dire, sans faire ses prières.
Transportons maintenant la scène dans la chambre où étaient les deux sœurs, p.ir l'aflection sinon par le sang. Maud, toujours la plus vive et la jilus prompte dans ses mouvements, avait déjà rais son costume de nuit, et, drapée dans un cbàlc, elle attendait que Beulah eût achevé ses prières du soir. Elle prit la parole aussitôt que sa sœur se fut relevée.
— Le nnjor doit avoir examiné la corbeille, s't'c i.i t-elle ; et le coloris de ses joues effara celui d'un ruban posé sur le dos de la chaise sur laquelle elle était assise; j'ai entendu le bruit de ses pas quand il est monté à sa chambre; tramp, tramp, tramp... comme les hommes ont une manière de marcher dilïérente de la nôtre!
— En efl'et, répondit Beulah, Robert a un pas si lourd que j'en suis parfois effrayée. Ne trouvez-vous pas qu'il acquiert une étonnante ressemblance avec papa?
— Ma foi non ! il n'a point de perruque, et ce serait domm.ige qu'il coup.àt les boucles de ses beaux cheveux. Il est plus grand et plus svelte, il a le teint plus vif; il est aussi beaucoup plus jeune et si dillérent de toute manière, que votre opinion m'étonne.
— Cependant ma mère et moi avons été frappées aujourd'hui de celte ressemblance, et nous avons pris pliisir à la constater. Mon père est beau et Uobert aussi. Suivant ma mère, papa éttit mieux quand il avait le même âge ; mais leur ressemblance est surprenante.
— Deux hommes peuvent être beaux sans se ressembler. Mon père est certainement un des plus beaux vieillards que je connaisse, et le major n'est pas mal; mais comment pouvez-vous comparer un homme de vingt six ans à un homme de soixante?... Robert m'a dit qu'il faisait des progrès sur la flûte.
— H réussit à tout ce qu'il entreprend, et M. Woods affirmait il y a quelques jours que jamais enfant n'avait eu plus d'aptitude pour les mathématiques.
— Bah! toutes les oies de M. Woods sont des cygnes. J'ose dire qu'il y a eu bien des jeunes gens aussi capables que Robert; je ne crois pis aux phénomènes, Beulah !
— Vous me surprenez, IMaud, vous que j'ai toujours crue l'amie affectionnée de lîobert. Il trouve f' jien tout ce que vous faites! Ce soir uiême il regar^lait votre vue de la Roche, et assurait qu'il ne coo-
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naissait p.is d'artiste de profession, même en Angleterre, capable de faire ;aissi iiicn.
Maud jeta à la dérobée un coup d'œil sur sa sœur, et ses joues éclipsèrent le ruban par leur vif incarnat; mais son sourire resta empreint d'une ironie fantasque.
— Bah! dit-elle , Robert ne se conuait pas en dessin; il distingue à peine un arbre d'un cheval.
— Je suis étonnée de vous entendre parler ainsi, dit la généreuse Beulih, qui ne pouvait voir aucune imperfection dans le major; songez que c'est votre frère. Quand il vous a appris à dessiner, vous lui trouviez un grand talent d'artiste.
Moi, je suis d'une nature capricieuse; mais enfin je n'ai pas pour Robert les mêmes yeux qu'autrefois. Il a été absent très-longtemps, comme vous le savez. Le service militaire change les hommes à leur désavantage; en somme, je trouve Robert e\cessivemenl changé.
— Eh bien ! je suis charmée que maman ne nous entende pas. Maintenant que son fils est major et qu'il a vingt-sept ans, elle lui trouve encore le même air que du temps oii il était en robe. Je crois même qu'elle nous considère tous comme autant de petits enfants.
— C'est une bonne mère, je le sais, dit Maud avec ardeur et en versant involontairement des larmes, elle est sage dans ses paroles, dans ses actions, dans ses pensées et dans ses vocus,
— Oh ! je savais bien que vous partageriez mon avis dès qu'il serait question de ma mère; quant à moi, je n'ai pas assez horreur des hommes pour témoigner moins de tendresse à mon père ou à mou frère qu'à ma mère elle-même.
— Mais, ma chère sœur, on ne peut éprouver pour un major d'infanterie les mêmes sentiments que pour une mère. Quant à papa, c'est un brave que j'aime.
— Vous le devez, Maud; car il me semble qu'aujourd'hui encore vous êtes sa préférée.
Beulah prononça ces paroles sans réfléchir qu'elle n'était unie à Maud par aucun lien du sang. Le capitaine et madame Willoughby s'étaient conduits si judicieusement, que jamais personne de la famille ne songeait à la situation de leur enfant adoptif. Simple et sincère, Beulah la traitait avec la même familiarité qu'une sœur naturelle ; Maud seule se rappelait sa naissance et en subissait les conséquences les plus positives. L'idée ne lui revenait jamais que le capitaine l'avait adoptée; elle remplissait envers madame Willoughby tous les devoirs d'une fille. Elle considérait aussi Beulah comme une sœur; mais Robert était si changé, il avait été si longtemps séparé d'elle, que depuis siï années elle se rappelait qu'il n'était pas son frère, elle croyait aussi se souvenir qu'il l'avait appelée une fois miss Meredilh.
— Ce n'est pas de l'amour que j'éprouve pour mon père, dit-elle avec émotion, c'est de l'adoration.
— Je le sais bien, Maud; et, à vrai dire, vous vous idolâtrez mutuellement. Ma mère le fait observer quelquefois, quoiqu'elle n'en soit pas jalouse. Mais il lui serait excessivement pénible d'apprendre que vous ne partigi z pas sa tendresse pour Robert.
— Mais le dois-je, Beulah ? je ne le puis.
— Si, vous le devez! pourquoi pas, iMaud? Perdez-vous la raison ?
— Mais vous savez... vous devez vous rappeler...
— Quoi? demanda Beulah réellement effrayée de l'agitation de son interlocutrice.
— le ne suis pas véritablement sa sœnr de naissance.
C'était la première fois de leur vie qu'une des jeunes filles faisait allusion à ce fait en présence de l'autre. Beulah devint pâle; elle trembla comme sous l'influence de la fièvre. Elle n'échappa à un évanouissement que par un torrent de larmes.
— Beulah, ma sœur, ma propre sœur!!! s'écria Maud en se jelant dans les bras de la jeune fille éplorée.
— Ah ! Maud , vous êtes, vous sere» toujours ma soeur !