CHAPITRE VI
Malgré la nouvelle aussi alarmante qu'imprévue qui était arrivée à la Roche, malgré la chaude polémique de la soirée, la nuit se passa paisililement. Au retour de l'aurore, Pline l'Ancien et Pline le Jeune, Marie et Bessy étaient sur pied, et bientôt Michel, Saucy-lNick, Joël et les autres serviteurs furent aux champs sur la lisière des bois. On donna à manger au bétail; on se mit à traire les vaches, et on fit les travaux ordinaires du mois de mai. Les négresses, suivant leur habitude, commencèrent à chanter en travaillant, de manière à étouft'er les gazouillements des oiseaux de la forêt. Marie en particulier aurait délié le rugissement des cataractes du Niagara : le capitaine l'appelait ordinairement son clairon.
Madame Willoughby fut la première à quitter sa chambre, comme elle avait l'habitude de le faire dans les circonstances importantes. Il s'agissait ce jour-là de tuer le veau gras, non toutefois pour célébrer le retour d'un enfant prodigue, mais en l'honneur du plus chéri de tous les fils. Le déjeuner qu'elle ordonna était un de ceux qu'on ne renconlre que dans l'Amérique. La France vante ses savants déjeuners à la fourchette, revus, corrigés et considérablement augmentés par l'Angleterre; mais les bonnes maisons de l'Amérique surpassent celles de toutes les autres ronlroes par l'eiceUence, l'abondance et la simplicité
des mets. La table était confusément couverte de thé, de café, de chocolat, de jambon .'de poisson, d'œufs, de rôtis, de gâteaux, de flûtes, de marmelades, etc., etc. Cette prodigalité, comme l'avouait naïvement M. Woods, jetait les convives dans un grand embarras; car, au milieu de tant de choses appétissantes, ils ne savaient par oii commencer leur attaque.
Laissons madame Willoughby se consulter avec Marie au sujet du dijeui.er, et retournons aux deux charmantes filles que nous avons si brusquement abandonnées à la fin du chapitre précédent.
Ou eût pu reconnaître sur les joues brillantes de Maud des traces de pleurs pareilles aux gouttes de rosée qu'on aperçoit suspendues aux pétales de la rose , mais elles disparurent grâce aux opérations de la toilette. Elle parut éclatante et sereine comme le soleil de mai qui étjil revenu réjouir la solitude du manoir. Beulah la suivit, tranquille et douce comme le jour même, image vivante de la pureté de l'âme et des affrétions profondes d'un bon naturel. Les sœurs se rendirent dans la salle à manger, où elles avaient à accomplir de petits devoirs de maîtresse de maison. Elles engagèrent ensuite une conversation dont rien ne rappela celle de la nuit passée. Ni l'une ni l'autre n'éprouva le désir d'en faire revivre le sujet, et Maud se reprochait amèrement les paroles qu'elle avait prononcées. Quand elle se les rappelait, elle sentait lui monter au visage de brûlantes rougeurs dont elle ne concevait pas la cause. Beulah s'étonnait que sa sœur pensât un seul instant quelle était une Meredith et non pas une Willoughby. Parfois elle craignait d'avoir rappelé par une malheureuse indiscrétion le souvenir de Id naissance de Maud. Cependant l'eiistence de la fille adoptive dans la famille n'était pas de nature à lui inspirer de tristes réflexions. D'après les idées du monde, les Meredith n'étaient pas moins honorables que les Willoughby. Maud avait une fortune indépendante. Le contrat de mariage de ses parents lui avait assuré 5,000 livres sterling dans les fonds anglais, et les intérêts accumulés et laissés scrupuleusement intacts avaient doublé le capital. Le capitaine faisait souvent allusion en plaisantant à la fortune de Maud, comme avec l'intention de lui rappeler qu'elle avait à remplir les devoirs attachés à la richesse. La jeune fille elle-même ne soupçonnait pas qu'elle avait été élevée aux frais de W'illoughby, sans qu'on touchât à son propre capital. Au reste, elle ne s'inquiétait guère de sa fortune et savait seulement qu'elle en prendrait possession à l'époque de sa majorité. Elle ne se demandait jamais comment elle était devenue riche héritière, quoiqu'elle eût des instants de tendres regrets en songeant à la mort prématurée de ses parents naturels. Elle se reposait exclusivement sur le capitaine et madame Willoughby comme sur un père et une mère; et ils l'étaient de fait à ses yeux aussi bien que par une tendresse mutueUe.
— Robert croira que vous avez fait ces confitures de prunes, dit Maud avec un sourire forcé en plaçant une assiette de verre sur la table. Il ne s'imagine jamais que je puisse rien faire de semblable; et quand il aura goûté ces prunes, c'est à vous que s'adresseront les éloges.
— Le croyez-vous forcé d'en faire? Peut-être ne trouvera-t-il pas les confitures bonnes.
— Si je le pensais, je les emporterais tout de suite ! s'écria Maud indécise. Robert prétend que les femmes n'ont pas besoin d'être cuisinières, et pourtant, quand on fait quelque chose de ce genre; on aime certainement que ce soit bien fait.
— Rassurez-vous, Maud, les prunes sont exquises, ce sont les meilleures que nous ayons jamais eues ; et vo'js savez que nous »Tons de li réputation pour les confitures. Je parierais que Robert les trouvera parfaites.
— Peu m'importe d'ailleurs : c'est mon coup d'essai, et il est permis de mal faire une première fois. Et puis un homme peut aller en Anglet' rre, voir le monde, vivre dans des maisons de haut paragc, et ne pas discerner s'il a devant lui de bonnes ou de mauvaises confitures de prunes. J'ose dire qu'il y a beaucoup de colonels qui sont ignorants sur ce point.
Beulah en convint en riant; mais, dans le secret de sou cœur, elle était à peu près convaincue que Robert savait tout.
— Ne trouvez-vous pas que mon frère a embelli? demanda telle après un moment de silence. Sa visite en Angleterre lui a été profitable, au moins sous le rapport du physique.
— Il me semble le même aujourdhui qu'autrefois, c'est-à-dire le même qu'il était quand il est devenu homme, quand on l'a nommé capitaine.
Comme Robert Willoughby avait obtenu ce grade le jour où il avait atteint sa vingt et unième année, le lecteur connaît la date précise à laquelle Maud avait adopté de nouvelles idées à l'égard de son frère.
" Papa assure pourtant que la discipline anglaise l'a formé, et qu'il a plus que jamais l'air d'un sol iat.
— Robert a toujours eu une tournure militaire ! s'écria Maud vivement. Il la doit à un long séjour dans les garnisons.
— J'espère qu'il ne la perdra jamais, dit le major lui-même, qui était entré à l'improviste. Quand on est soldat, on veut avoir l'air de ce qu'on est, ma petite railleuse.
Le baiser qui suivit cette apostrophe était le salut ordinaire d'un frère à ses sœurs. Il effleurait à peine des joues roses; cepentlant iMaud rougit, car, comme elle le dit elle-même, elle avait été surprise.
-^ Ceux qui écoutent aux portes n'entendent jamais di'-e du bien
FLEUR DES BOIS
d'eux-mêmes ! répondit Maud avec une vivacité qui tr;iliissait sa confusion. Si vous l'tie?. venu une minute plus tôt, maître Robert, vous y auriez certainement gagné.
— Oh ! je ne crains pas les observations de Beulah; et je m'estimerai heureux, miss Maud, tant que vous m'épargnerez vos satires. IMais pourquoi suis-je ce matin le sujet de la conversation?
— Il est naturel à des sœurs de parler de leur frère après une si longue absence.
— Ne lui dites rien de nos entretiens, interrompit Maud. Qu'il écoute et devine, s'il veut apprendre nos secrets. Voil.i, ni ijor Willoughby, un déjeuner propre à satisfaire même votre appétit de soldat.
Michel O'Hearn l'Irlandais en discussion avec Joël Slrides.
— Il a vraiment bonne mine; j'aperçois là de ces confitures que j'aime tant et que Beulah fait esprès pour moi. Laissez-moi vous embrasser, ma sœur, pour cette preuve de souvenir.
Beulah, croyant injuste de s'approprier le mérite d'autrui, était sur le point de dire la vérité; mais un geste suppliant de sa sœur la détermina à recevoir silencieusement la récompense.
— A t-on vu ce matin, demanda le major, le capitaine Willoughby et le chapelain Woods ? Je les ai liiissés eng.igés dins une discussion désespérée, et je suis inquiet des suites du combat.
— l^es voici tous deux ! s'écria Maud ench.inlée de voir la conversation changer de face, et voici maman accompagnée de Pline; elle va dire à Beulah de se placer près du café; moi, je veillerai au chocolat ; et nous laisserons le thé à la seule personne qui puisse le faire du goût de mon père.
On se mit à table. Le capitaine Willoughby était silencieux et rêveur. Le major, par son bavardage inusité, trahissait son inquiétude et faisait ressortir la tranquillité d'esprit de sa mère et de ses sœurs. Le chapelain fut un peu plus communicatif que son ami; cependant il semblait agité et désireux d'en venir à une explication qu'aucune des dames ne prévoyait. Enfin la disposition d'esprit de M. Woods l'emporta sur sa discrétion, et il ne put dissimuler plus longtemps.
— Capitaine Willoughby, dit-il d'un ton d'excuse, mais avec une simplicité naturelle, depuis sept heures je n'ai fait que penser au sujet de notre conversation.
— En ce cas , monsieur Woods, il y a une forte sympathie entre nous; car j'ai à peine dormi, et je puis dire que je n'ai pensé à rien autre chose.
— J'avouerai, mon digne monsieur, que la réflexion, mon oreiller et vos admirables arguments ont produit un entier changement dans mes idées. Je suis maintenant tout h fait de votre avis.
— Que diable faites-vous, Wood^? s'écria le capitaine en levant la tète avec étonnement; mais, mon cher ami, c'est étrange, excessivement étrange: car j'avouerai de mon côté que vous m'avez complètevaincu, et que j'étais sur le point de rendre hommage à votre triomphe.
Le reste de la compagnie ne fut pas médiocrement étonné de cet échange de concessions. Maud s'en divertit à l'excès. Mais madame Willoughby ne trouvait jamais risible ce qui avait rapport à son mari,
et eût cru attaquer l'Eglise même en se moquant d'un ecclésiastiq'ie. Beul.fh n'apercevait dans son père que le côlé raisonnable; et quant au major, il regrettait de voir le capitaine prendre parti contre lui.
— W'avez-vous pas dédaigné l'injonction de l'Ecriture, mon excellent ami? repartit le capitaine. Avez-vous laissé aux droits de César leur poids et leur autorité? Le nom du roi est une tour fortifiée.
— JN'avez-vous pas , \N'oods , oublié la suprématie de la raison et de la justice sur le hasard et la naissance ? L lioninie doit être considéré comme un être raisonnable, gouverné par des principes et par des faits toujours variables. Ce n'est pas seulement un animal abandonné à des instincts qui périssent dès qu'ils cessent d'être utiles.
— Que veulent-ils dire, ma mère? murmura iMaud pouvant à peine réprimer un éclat de rire naturel à une personne qui saisissait si vile le côté plaisant.
— Je crois, ma chère , qu'ils ont discuté sur le droit que s'arroge le parlement de taxer les colonies, et qu'ils se sont convaincus l'un l'autre. 11 est étrange, Robert, que M. W^oods convertisse votre père.
Les disputants étaient de nouveau lancés dans la discussion , et ne faisaient plus attention h ce qui se passait.
— Ma chère mère , dit le major, l'affaire est plus sérieuse que vous ne pensez. Pline, dites à mon soldat de brosser ma veste de chasse ; et faites -lui servir un bon déjeuner, autrement il tiendrait des propos sur votre maison. Vous n'avez pas besoin de revenir avant que nous vous sonnions. Oui, ma mère; oui, mes chères enfants, l'afTaire est de la plus haute gravité. Il ne faut pas la divulguer inconsidérément ; Dieu sait comment elle serait accueillie ! D'ailleurs les mauvaises nouvelles ont des ailes.
— Miséricorde ! s'écria madame Willottghby, que vouiez-vous dire, mon fils ?
— Que la guerre civile a commencé dans les colonies , et que votre peuple est en lutte ouverte contre le peuple du pays de votre père ?
— Est-il possible, Robert! comment oserait-on tirer l'épée contre le roi?
— Quand les passions sont allumées, elles trouvent en elles-mêmes un aliment continuel.
— C'est une erreur. Des personnes malintentionnées vous ont rjconté cette fable, Robert, sachant votre attaclument à la couronne.
Lo major Robert Wdloughby.
— Plût à Dieu, madame! Mes propres yeux ont vu, ma propre chait a senti le contraire.
Le major mit ses auditeurs au fait de l'étal du pays, et on conçoit aisément la consternation qu'il excita.
— Vous parliez de vous, dit Maud avec une vive émotion. 'Vous n'avez pas été blessé dans celte cruelle bataille?
— J'aurais dii n'en pas faire mention. Je n*ai reçu qu'une forte :ontusion ici à l'épaule; je m'en ressens à peine aujourd'hui.
Cependant la curiosité et l'intérêt réduisirent au silence les diicu- Icurs eux-mêmes, d'autant plus que c'était la prcmiè 'e fois que le m»-
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ÏT
jor parlait de sa blessure. Les deux antagonistes sentaient d'ailleurs se refroidir leur première ardeur, et étaient disposés à éluder l'argumentation.
— J'espère , Robert, que votre blessure n'a pas été a«sez grave pour vous obliger d'aller à l'arrière ? demanda le père avec sollicitude.
— J'y étais quand j'ai reçu cette blessure , répondit le in.ijor en riant. L'arrière, vous le savez, est le poste d'honneur dans une retraite; car notre marche ne mérite certes pas un autre nom.
— C'est triste pour des troupes royales. Quelle sorte de gens aviezvous à combattre, mon fils ?
— Des hommes qui voulaient nous décider à rentrer k Boston le plus tôt possible. Si mylord Percy n'était survenu avec un fort détachement et deux pièces d'artillerie, nous n'aurions pu soutenir le choc; nous étions comme des cerfs harcelés par des chasseurs.
— De l'artillerie aussi ! s'écria le capitaine , dont l'orgueil se ranimait pour le détourner de ses dernières idées de devoir , de fidélité envers le roi. Avez-vous ouvert vos colonnes et chargé
vos ennemis en ligne?
— C'eût été charger l'air.
Sitôt que nous faisions halte, nos ennemis se dispersaient.
Nous nous remettions en marche, et des coups de fusil partaient de derrière tous les murs qui bordaient la route.
Vous connaissez notre régiment, et vous devez croire qu'ils se sont bien conduits.
— Les troupes anglaises tiennentbon d'ordinaire. J'ai éprouvé l'habileté des provinciaux comme tirailleurs.
Quel a été l'effet de tout ceci sur le pays? V^ons en avez touché quelques mots hier au soir; achevez le récit.
— Les provinces sont en mouvement ; la Nouvelle- Angleterre est en feu , et la population prend les armes.
— Mon Dieu ! s'écria le paisible chapelain en s'inclinetnt , descréatures humaines peuvent-elles être ainsi disposées k s'entre-détruire ?
— Le général Tryon agitil ? que font les autorités royales ?
— Elles ne négligentrien ; mais elles doivent principalement c^Jmpter, en attendant des secours d'Europe, sur la fidélité et l'influence de la noblesse. Sans l'appui de celle-ci la difficulté sera considérablement augmentée.
Le capitaine Willoughby comprit son fils. Il chercha it lire dans les yeui de sa femme ; mais elle n'avait pas saisi le sens de cette ouverture.
— Nos familles sont divisées sans doute comme dans toutes les discussions précédentes, ajouta le capitaine. Les de Lancey, Van Cortlands, Philipses, Boyards, la majorité des familles de Long-Island, sont, je pense, avec la couronne. Les Livingstona, Morrises, Schuylers, Rensselaers et leurs amis sont partisans des colonies ; n'est-ce pas de cette manière qu'ils se partagent ?
— Sauf quelques distinctions, mon père, tous les de Lancey sont pour nous , je veux dire pour le roi ; tous les Livingstons et Morrises sont contre nous. Les autres familles sont divisées, par exemple les Cortlands , les Schuylers et les Rensselaers. Ceux qui ont de grandes propriétés ont le plus grand tort de se déclarer contre nous , car ils s'exposent à une confiscation inévitable.
— En êtes-vous bien sûr, mon fils? Cette guerre ne peut-elle avoir qu'un seul résultat ?
— L'Angleterre viendra facilement à bout de colonies sans in portance.
— C'est penser en officier du roi , major Willoughby ; mais le grand nombre est toujours à craindre quand il a raison. Les colonies sont de véritables nations; et avec l'esprit de liberté qui les anime, on ne les abattra pas facilement.
Le major écouta son père avec autant de douleur que de surprise. Le capitaine parlait sérieusement , et sa physionomie animée avait une
— Faites la paix, mes enfants , dit madame Willoughby, je sais que vos querelles ne peuvent avoir rien do grave.
expression d'autorité sévère. Peu accoutumé Si discuter avec son père, surtout quand ce dernier était dans de pareilles dispositions d'esprit, le fils garda le silence. Mais sa mère , sincèrement attachée à la monarchie , et pleine de confiance dans la tendresse que lui portait son mari , ne fut pas aussi scrupuleuse.
— En vérité , s'écria-t-elle, vous tendez à la rébellion. Moi-même, qui suis née dans les colonies, je crois qu'on ne peut sans crime résister au souverain légitime.
— Ah ! Wilhelraina ! s'écria le capitaine, que d'admiration vous avez pour la métropole! Moi, quand j'ai quitté l'Angleterre, j'étais assez âgé pour l'apprécier à sa juste valeur, et je ne saurais partager votre enthousiasme.
— Certes , interrompit le chapelain , l'Angleterre est un grand pays, un pays prodigieux. Regardez l'Eglise , continuation purifiée de l'ancienne autorité visible du Christ sur la terre. C'est en songeant à cette Eglise que j'ai sacrifié à la vérité mon amour naturel pour mon pays.
— Cependant, chapelain, l'Eglise visible n'est point infaillible. La doctrine du droit divin aurait maintenu les Stuarts sur le trône, et cependant elle n'est ni anglaise ni américaine. Je ne suis pas républicain , je ne veux pas, comme les partisans de Cromwell, attaquer le trône dans l'intention de le renverser. Un bon roi est un avantage pour une nation, et le peuple doit veiller à la conservation de ses privilèges politiques. Nous aurons plus d'une occasion d'examiner ces questions , mon révérend ; provisoirement il faut que je réunisse mes gens et que je leur communique ces nouvelles. Il n'est pas bon de leur dissimuler une guerre civile.
— Mon cher père, s'écria le major, ne vaut-il pas mienx conserver le secret, attendre les événements, vous donner le temps de la réflexion? Je ne puis apercevoir la nécessité de cette précipitation.
Si vous changez d'avis plus tard , un mot inconsidéré peut vous coûter de vifs regrets.
— J'ai réfléchi durant la nuit ; car je n'ai pas fermé les yeiu. Il est convenable de faire savoir à mes gens comment les choses se passent. Dieu sait ce que le temps amènera; mais, ea tout cas, la franchise n'est jamais hors de saison. J'ai déjà donné des ordres pour qu'au son de la cloche toute
la colonie se réunisse sur la pelouse, et j'attends le signal d'im moment à l'autre.
Cette décision était sans appel. Ordinairement doux et indulgent, le capitaine était absolu quand il lui plaisait d'exercer son pouvoir. Il s'éleva quelques doutes sur l'effet que les nouvelles produiraient relativement au major. Si l'esprit patriotique se réveillait parmi les colons, dont les deux tiers étaient Américains , et qui plus est des provinces orientales, Robert pouvait être arrêté, ou du moins trahi à son retour et livré aux autorités rebelles. Avant de rejoindre ses gens assemblés, le capitaine agita pendant quelque temps en famille cette question importante.
— Nous nous exagérons le danger, s'écria enfin le capitaine. La plupart de ces hommes sont avec moi depuis plusieurs années , et je n'en connais pas un seul qui soit capable de me nuire dans cette circonstance. Il est plus dangereux de les tromper que de les mettre dans la confidence. Je vais leur dire la vérité, et nous aurons au moins l'approbation de notre conscience. Nous n'avons rien à craindre si nous ne sommes pas vendus par Nick.
— Par Nickl répétèrent à la fois toutes les voix. Comment soupçonner le Tuscarora? N'avez-vous pas jugé depuis longtemps ce vieux serviteur?
— Oui , je l'ai jugé , et je l'ai même condamné assez souvent. Je me suis toujours défié de lui. U est bon de n'avoir pas trop de confiance
:it
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d»ns un Indien , quand vous ne l'avez pas fortement enchaîné par la reconn.iissancp.
— i\l.iis, WiIlougtI)y, reprit la femme du capitaine, c'est lui qui nous a trouvé celle résidence ; sans lui , nous ne serions pas devenus propriétaires de l'étang des castors.
— C'est vrai , ma chère ; mais nous avons payé Nick en belles guinées d'or.
— Je le payerai aussi libéralement qu'il le désirera , dit le major.
— Nous verrons; présentement je crois sous tous les rapports qu'il est urgent de ne rien dissimuler.
Le capitaine prit son chapeau et sortit suivi de sa famille. Tous les hal)itants de cette colonie isolée étaient réunis sur la pelouse, y compris les enfants à la mamelle. Le capitaine inspirait un profond respect à tous SCS serviteurs , dont quelques-uns pourtant ne l'aimaient point; mais c'était moins sa propre faute que celle de leur caractère pervers et indisciplinable. Ses habitudes d'autorité choquaient leurs idées égalilaires ; la pui-ssance et la richesse échappent rarement à l'envie et aux incriminations de ceux qui, hors d'état d'apprécier les avantages de l'éducation , attribuent les distinctions sociales uniquement au hasard et à l'argent. Mais le petit nombre de serviteurs qui se laissaient aller à des sentiments vils et dégradants ne pouvaient s'empêoher de reconnaîire que leur maître était juste et bienveillant, quoique sa conduite fût quelquefois de nature à blesser leur amourpropre et leurs prétentions exagérées. En un mot, aux yeux de quelques hommes inquiets et corrompus le capitaine Willoughby était taxé d'orgueil; et pourquoi? parce qu'il voyait et sentait les conséquences de l'éducation, et qu'il avait des habitudes, des opinions et des sentiments dont ses inférieurs ne supposaient pas même l'existence. IVous ne pouvons raisonner, dit Pope, que de ce que nous connaissons. Or les hommes ignorants et grossiers rabaissent toute chose à leur propre niveau ; esclaves des plus basses passions , ils raisonnent comme s'ils possédaient toute la science et toute la ddicatcsse des classes les plus élevées. Il faut ranger parmi eux le démagogue de bas étage, incapable de mettre en pratique de hautes qualités, incapable également de les apprécier dans les autres. Sous l'empire des systèmes favorables au développement des facultés humaines, on voit naître en abondance les partisans des doctrines démagogiques. Ce sont les plantes parasites des nations libres , car on sait que les plus mauvaises herbes encombrent toujours les terrains les plus fertiles.
Il était assez ordinaire de voir les habitants de la Roche rassemblés de la manière ci-dessus décrite. A cette époque, on n'avait pas la sotte affectation de la gravité , et l'on tolérait en Amérique les fêtes de nos ancêtres anglo-saxons, l'anniversaire du jour de l'indépendance n'ayant pas encore absorbé toute autre espèce de réjouissance publique. Le capitaine Willoughby avait importé dans les colonies le goût des divertissements, bien plus répandu dans l'ancien monde que dans le nouveau, et il n'était pas rare qu'il réunit tous ses serviteurs pour leur donner une fêle à l'occasion d'un jour de sa naissance, ou de l'anniversaire d'une victoire à laquelle il avait pris part. Quand il paraissait sur la pelouse, on s'attendait naturellement à l'entendre annoncer une suspension de travail.
Les habitants de la Roche pouvaient se diviser en trois grandes catégories ou races , sous le rapport physique aussi bien que moral : les Anglo-Sajons, les Hollandais et les Africains. Les premiers étaient les plus nombreux; les meuniers, la plupart des artisans et l'inspecteur Joël Strides en faisaient partie. La seconde catégorie se composait de laboureurs , et la dernière comprenait exclusivement les domestiques , à l'exception de l'un des Pline , qui était agriculteur, quoiqu'il vécût à la maison. Maud , dans ses accès de bonne humeur, appelait ces divisions les trois tribus , et son père , pour rendre la classification complète , désignait sous le titre de surnuméraires le sergent Michel et Jamie Allen.
Les trois tribus et les trois surnuméraires étaient installés sur la pelouse quand la famille approcha. Par une espèce d'instinct secret, ils s'étaient séparés en bandes; les Hollandais se tenaient isolés des Américains, et-, s noirs s'étaient placés en arrière comme pour indiquer leur état d'esclavage. Michel et Jamie conservaient une espèce de position neutre entre les deux grandes divisions, comme s'ils eussent été également indiflerents à l'antipathie des races entre elles. Tout le monde attendait impatiemment la proclamation trop longtemps différée. Le capitaine s'avança et ôla son chapeau, ce qu'il ne manquait jamais de faire dans de semblables occasions , et , suivant leur habitude, les assistants répondirent à sa politesse.
— Quand des hommes vivent ensemble dans un désert connne celui-ci , dit le capitaine à l'assemblée , ils ne doivent pas avoir de secrets entre eux, mes amis, en ce qui concerne leurs intérêts communs. Nous vivons en quelque sorte dans une île éloignée , et nous devons agir avec franchise les uns envers les autres. Je vais vous exposer ce que je sais d'une affaire de la dernière importance pour les colonies et le royaume.
Ici Joèl dressa l'oreille , et échangea un regard d'intelligence avec l'un de ses compatriotes qui était chargé de la mouture et qu'on appelait par eicelUnre le meunier.
— Vous savez tous , poursuivit le capitaine , que depuis dix ans de graves diflicullés se sont élevées entre les colonies et le parlement.
Plusieurs arrangements sont intervenus, mais la querelle a toujours recommencé sous une nouvelle forme.
Ici le capitaine fit une pause, et Joèl , orateur ordinaire du peuple, en profita pour glisser une observation.
— Je suppose, dit-il d'un ton mielleux et presque jésuitique, que le capitaine veut parler des droits que le parlement s'arroge de nous taxer, nous autres Américains, sans notre propre consentement, et sans que nous soyons représentés dans la législature.
— Précisément; la taxe sur le thé, la fermeture du port de Boston et autres démarches, ont nécessité l'augmentation des troupes royales. La garnison de Boston a été renforcée depuis quelques mois. Il y a environ six semaines , le commandant de place a envoyé un délachtiiient à Goncord , dans le IN'ew-Ilampshire, pour effectuer la destruction de quelques marchandises. Ce détachement a été attaqué par h s volontaires de Massachusets. Il y a eu plusieurs centaines de tués et de blessés; et je connais assez les deux partis pour prédire une guerre civile longue et sanglante. Tels sont les faits dont je voulais vous instruire.
Cette narration simple, mais positive, fut accueillie diversement. Joël Strides n'en perdit pas une syllabe. La plupart des Américains y prêtèrent une grande attention, et échangèrent entre eux des regards d'intelligence. Alichcl mit la main sur son shiUelah , comme s'il eût attendu l'ordre du capitaine pour frapper. Jamie sembla pensif et se gratta la tète. Les Hollandais parurent étourdis comme des hommes qui n'avaient pas encore eu assez de temps pour prendre une décision, les nègres ouvrirent de grands yeux et grimacèrent de plaisir au récit de la bataille; mais quand ils apprirent le nombre des morts, un nuage de tristesse se répandit sur leurs visages. Kick seul resta indifférent, froid , impassible. Le capitaine comprit que le Tuscarora connaissait avant lui le secret de la bataille de Lexington.
Comme M. ^'\'illou^'llby permettiit à ses lubordonnés une certaine familiarité, il leur dit qu'il était prêt à répondre aux questions qu'ils jugeraient convenable de lui adresser.
— Je suppose que ces nouvelles arrivent par le major? demanda Joël.
— Vous pouvez le supposer, Strides, répondit le capitaine, mon fils est ici , et nous n'avons pas eu d'autre moyen pour le savoir.
— Votre Honneur, demanda iMichel, veut-il que nous prenions nos fusils pour aller combattre d'un côté ou de l'autre?
— Je ne veux rien de semblable , O'Hcarn. Il sera temps de se décider quand nous aurons de plus justes idées de ce qui se passe.
— Le capitaine, dit Joël, ne croit donc pas les choses assez avancées pour que les Américains adoptent un parti ?
— Je pense qu'il est plus sage de rester comme nous sommes et tels que nous sommes. La guerre civile est une guerre sérieuse , et personne ne doit s'y précipiter aveuglément.
Joël regarda le meunier, et le meunier regarda Joël; mais tous deux observèrent le silence.
Jamie Allen , trente ans auparavant, avait pris part aux mouvements de n!5 et, quoiqu'il eût ses prédilections et ses antipathies, les circonstances lui avaient enseigné la prudence,
La tribu anglo-saxonne se retira en promettant de réfléchir, malgré les protestations de IMichel, qui déclarait toute réflexion inutile du moment qu'on était arrivé aux voies de fait. Jamie s'éloigna en continuant à se gratter la tête , et on le vit s'arrêter pour méditer aprt's chaque pelletée de terre qu'il jetait sur ses plantes. Les Hollandais n'avaient pas encore eu assez de temps pour se déterminer.
Les nègres se retirèrent ensemble , et s'entretinrent de la grande bataille oii tant de chrétiens avaient trouvé la mort. JMony évalua le nombre des tués à quelques raille; mais la femme de Pline le Jeune assura que le capitaine avait parlé de plusieurs centaines de mille. Il était impossible, dit-elle, de perdre moins de monde dans une bataille tant soit peu importante.
Quand le capitaine fut rentré, le sergent JoyCe lui demanda une audience dont le but était simplement de prendre des ordres, sans se préoccuper des principes.