‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 183 sur 280 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Joël , le charpentier et le forgeron étaient demeurés auprès du capitaine et de son fils pour s'entretenir des changements que l'état actuel des choses rendait nécessaire au dedans et au dehors de la Roche.

— Il faut songer à nous défendre, dit le capitaine.

— Le capitaine suppose-t-il que le peuple de la colonie nous attaqué? demanda Joël.

— Peut-être pas, monsieur Strides; car nous ne nous sommes pas déclarés ses ennemis; mais nous avons d'autres adversaires à redouter.

— Cependant , reprit Joël , les troupes du roi n'oseront pas s'aventurer jusqu'ici. Il leur serait plus facile d'arriver que de s'en retourner. Va\ outre , le pillage de notre maison ne les indemniserait pas des frais du voyage.

— Je le crois; mais toutes les fois qu'une guerre a éclaté dans ces colonies, les tribus sauvages y ont pris part.

— Sont-ce là les ennemis que vous craignez ? s'écria le major avec étonncment.

FLEUR DES BOIS

— Sans aucun doute , mon fils. Que la moitié de votre récit soit vraie, et le couteau à scalper sera à l'œuvre dans six mois, s'il n'y est pas déjà.

— Vos appréhensions pour ma mère et mes sœurs vous induisent en erreur. Les autorités américaines ne se laisseront pas entraîner à des mesures que rien ne saurait justifier; et si le ministère anglais persévérait dans son système de violences, l'indignation d'un peuple humain lui arracherait le pouvoir.

Quand le major cessa de parler, ses yeux s'arrêtèrent sur le visage de Joël; il fut frappé de l'attention avec laquelle celui-ci les épiait.

— L'humanité est le cheval de bataille des orateurs politiques, reprit tranquillement Hugues Willoughby ; mais les vieux soldats ont appris à en apprécier la valeur. Puissiez-vous sortir de cette guerre aussi pur et aussi franc que vous y entrez !

— Le major, dit Joël Strides, ne craindra pas les sauvages s'il combat avec leurs amis naturels; et si ce qu'il dit de l'humanité des conseillers du roi est une vérité, il n'aura rien à craindre de ceux-ci.

— Le major, monsieur Stiides, se rangera du côté oii son devoir l'appelle, répondit le jeune homme avec hauteur.

M. Willoughby fut fâché de l'indiscrétion de son fils, mais il ne vit d'autre moyen d'y remédier que de détourner l'attention des interlocuteurs.

— Les vœux du peuple d'Amérique, les intentions du peuple anglais, auront peu d'influence sur cette guerre; ceux qui la dirigent s'inquiètent moins des moyens que du but; et le succès excusera tous les torts. Telle a été l'histoire des guerres de mon temps, telle sera sans doute celle de la guerre actuelfe. Quel que soit notre parti, nous aurons contre nous les sauvages; il faut d'abord attacher cette porte, Joël, et je crois bon de mettre des palissades autour de la Roche. Ainsi fortifiée, elle ne pourra être prise qu'avec de l'artillerie.

Joël sembla fmppé de cette idée, sans toutefois la partager. Pendant quelques minutes il étudia la maison et les portes massives et, quand il exprima ses opinions, il manifesta de l'indécision.

— Il est vrai , capitaine, dit-il , que la maison semblerait plus en sûreté si les portes étaient placées, mais il faut avoir le temps de les monter.

— Nous l'aurons, interrompit le capitaine, et nous devons encore planter les palissades, creuseif les fossés et achever les travaux de circonvallation.

— Sans doute , répondit Joël ; mais le temps est précieux au mois de mai; nous avons encore à finir nos plantations, et quelques-uns de nos champs n'ont pas reçu le dernier labourage ; la moisson ne vient pas sans semences pour les grands comme pour les petits; et il me semble que c'est ne pas profiter des bénédictions du Seigneur que de perdre le temps à suspendre des portes et à creuser des fossés, lorsqu'il n'y a pas de dangers imminents.

— C'est votre opinion , monsieur Strides , mais non la mienne ; j'ai l'intention de me garder d'un danger visible , bien qu'il ne soit pas encore à la portée de mes yeux, et je désire qu'on place les portes aujourd'hui même.

— Aujourd'hui même ? Mais on n'en pourra venir à bout en moins d'une semaine.

— Commençons toujours, dit le capitaine.

— Je ne veux pas, reprit Robert, laisser la famille sans défense, et je m'offre à diriger les travaux.

Cette proposition fut acceptée, et l'ouvrage commença immédiatement. On entoura les bâtiments d'une tranchée de six ou sept pieds de profondeur. Des ouvriers furent envoyés dans les bois avec l'ordre de couper une certaine quantité de jeunes châtaigniers, et à midi on avait déjà assez de matériaux pour palissader. Le capitaine était ravi. Ce spectacle lui rappelait sa vie militaire, et il courait de côté et d'autre, donnant des ordres et sentant renaître en lui le feu de sa jeunesse. Michel O'Hearn s'était enterré comme une taupe, et avait creusé à plusieurs pieds , quand les Américains avaient à peine entamé le sol. Jamie Allen travaillait d'une manière calme et continue , et l'on vit bientôt ses cheveux gris au niveau du terrain. Le travail se poursuivit avec ardeur, malgré les parties rocailleuses qui l'entravaient. Pendant trois jours, toute l.i Roche fut en mouvement. Les charpentiers sciaient, les voitures roulaient, les ouvriers creusaient. La plupart des travailleurs déclaraient que l'ouvrage était inutU<; et même illégal ; mais on n'osait ; pas hésiter lous les yeux du major, qui représentait l'autorité pater- ) nelle. Joël avait été dispensé de prendre part aux travaux de fortifi-

■ cation, afin de pouvoir achever ses plantations. Il les eut bientôt ter-

■ minées, et le quatrième jour il fut obligé de s'associer au mouvement ' général, avec les gens qu'il avait sous sa direction.

Pendant qu'on creusait, on avait préparé les palissades; tous les jeunes arbres avaient été coupés à une longueur de vingt pieds et taillés en biseau d'un côté. Des mortaises pour recevoir les traverses avaient été ménagées à une distance suilisante, et l'on avait pratiqué des trous dans la terre. Ce fut un samedi soir qu'on plaça la dernière palissade. Le capitaine réunit alors toute la famille sur la pelouse pour jouir d'une délicieuse soirée des derniers jours du mois de mai. La saison était précoce et le temps plus doux qu'à l'ordinaire, même dans cette vallée couverte de bais. Pour la première fois de l'année, madame Willoughby consenti à transporter sa théière sur une table ,

qu'on avait placée à demeure à l'ombre d'un bel ormeau, dans la prévision d'une fête champêtre.

— Allons, VVilhelmina, donnez-nous une tasse de l'excellent thé que nous possédons heureusement en abondance avec ou sans tase. Je serais traité comme rebelle , si l'on savait combien nous avons fraudé l'Etat en savourant cette boisson. Mais une tasse de thé ne pèse pas beaucoup sur la conscience d'un homme. Les soldats de Sa Majesté ne le dédaignent pas sans doute, major Willoughby?

— Au contraire, mon père; nous le préférons au porto et au xérès. J'aime le thé pour lui-même, sans m'inquiéter des discussions qui s'y rattachent... Farrel, ajouta-t-il en se tournant vers l'homme qui aidait Pline l'Ancien à arranger la table, quand vous aurez fini, apportez la corbeille que vous trouverez sur ma toilette.

— En effet, dit la mère en souriant , vous avez à réparer un oubli , car vous n'avez encore remercié personne.

— Je ne me suis occupé que de votre sûreté. Maintenant que nous avons le temps de respirer, je donne un libre cours à ma reconnaissance. Je regrette, Maud, d'avoir à vous accuser de paresse. Je n'ai trouvé dans la corbeille aucun ouvrage de vos mains.

— Comment ! s'écria le capitaine , qui versait l'eau dans la théière. Maud est la dernière personne que j'eusse soupçonnée de négligence, car elle s'intéresse plus vivement que les autres à vos actions et à votre avancement.

Maud elle-même ne répondit pas ; elle détourna la tête en se disant que sa sœur pouvait seule la trahir. Farrel revint presque immédiatement, et plaça la corbeille sur le banc à côté du capitaine.

— Blaintenant, ma chère mère, et mes jeunes amies (le major commençait à ne plus employer le nom de sœurs quand il s'adressait aux deux jeunes personnes) , maintenant je veux rendre à chacune ce qui lui est dû. Je confesserai d'abord mon indignité, et reconnaîtrai que je ne mérite pas seulement la moitié de ce que contient cette corbeille.

Le major étala ensuite les objets contenus dans la corbeille, sans trouver rien qui indiquât un souvenir de sa sœur cadette. Le capitaine parut surpris, et attendit avec une curiosité manifeste qu'il se présentât un cadeau de Maud.

— C'est étrange, dit-il d'un ton sérieux. Vous n'avez pas, Robert, mérité un pareil oubli.

— Je vous assure que je n'ai rien fait pour offenser Maud; et si je suis coupable, je la prie de me pardonner.

— Vous ne l'êtes pas ! s'écria Maud avec empressement.

— Alors pourquoi l'avez-vous oublié, ma chère? demanda le capitaine, quand votre mère et votre sœur lui ont prodigué des marques d'attachement?

— Je n'aime pas, mon cher père, être obligée de faire des présents. La manière dont ces paroles furent prononcées détermina le major

à jeter de côté la corbeille, pour éviter toute explication. On n'aperçut pas l'écharpe, heureusement pour Maud, qui était sur le point de fondre en larmes.

— Vous m'avez dit, major, reprit le capitaine Willoughby, que voire régiment avait un nouveau colonel , mais vous avez oublié de me le nommer. Mon ancien camarade Tom WallLngford avait conçu des espérances qui, je l'espère, se sont réalisées.

— Le général Wallingford a obtenu un régiment de chevau-légers, et mon corps est sous les ordres du général Mérédith , qui est actuellement dans ce pays à la tête de l'une des brigades du général Gage.

Maud Willoughby, comme on l'appelait toujours, s'était tellement identifiée à la famille de la Roche, qu'on ne pensait pas à elle, quand on citait le nom de ce général Mérédith, oncle de feu son père. Elle et le major étaient les seuls qui y songeaient. Robert n'entendait jamais prononcer ce nom sans se rappeler l'aimable compagne de son enfance , et Maud commençait à s'inquiéter de sa parenté naturelle. Cependant un sentiment de respect l'empêchait de faire allusion à ses idées nouvelles en présence de ceux qu'elle continuait à regarder comme ses plus proches parents. Elle aurait donné tous les trésors du monde pour pouvoir adresser à Robert quelques questions au sujet du parent qu'il avait mentionné ; mais elle n'osait le faire devant sa mère.

Nick rôdait autour de la table, et regardait les retranchements avec son indifférence accoutumée. En approchant de la famille, il s'arrêta, et tint les yeux fixés sur les nouvea.^X ouvrages.

— Vous voyez, Nick, lui dit le capitaine, me voilà redevenu soldat sur mes vieux jours. Il y a longtemps que nous ne nous sommes rencontrés dans l'intérieur d'une ligne de palissades. Comment trouvezvous nos travaux ?

— A quoi servent-ils, capitaine ?

— A nous défendre des Peaux Rouges qui auraient envie de nous scalper.

— Mais la hache de guerre, capitaine , a été enterrée entre nous, et si profondément qu'on ne la retrouvera pas avant longues années.

— C'est vrai ; mais vous autres Peaux Rouges vous savez la déterrer au besoin avec une merveilleuse célérité. Vous avez appris, Nick, qu'il y a des troubles dans les colonies.

— On m'en a parlé , répondit l'Indien d'une manière évasive ; je n'ai pas compris -, j'en ai causé avec l'Irlandais, Je ne sais pas trop ce qu'il m'a dit.

FLEDR DES BOIS.

Michel n'est certainement pas très-lucide , repartit ie capitaine

en riant; mais c'est un brave homme, sur lequel on peut compter.

Mauvais tireur, dit le sauvage. Il fait feu d'un côté, il vise de

l'autre.

— J'en conviens; mais il manie bien le shillelah. Vous a-t-il donné des nouvelles ?

— Il m'a répété plusieurs fois la même chose, sans s'expliquer clairement. Yous m'avez avancé un dollar hier.

— Je suppose que vous le deviez au meunier pour du rhum de Santa-Cruz. Vous aviez promis de me le rendre aujourd'hui ; mais je n'ai pas compté dessus.

— Le chef tuscarora est un homme d'honneur; il tient sa parole, et voici un dollar de bon aloi, mon capitaine.

— Je l'accepte pour la rareté du fait, mon vieil ami. Je vous le prêterai de nouveau quand vous en aurez besoin.

— Prenez-le toujours, et prêtez-m'en quatre aujourd'hui; je vous les rendrai demain.

Le capitaine protesta contre l'arrangement que l'Indien lui proposait. Celui-ci se retira désappointé, et marcha vers la palissade en baissant la tête et avec l'air d'un homme oft'ensé.

— Je m'étonne, dit le major, que vous tolériez ce sauvage à la Roche. Il serait bon de le renvoyer, maintenant que la guerre est déclarée.

— C'est plus facile à dire qu'à faire. On détournerait une goutte d'eau de cette source plutôt qu'un Indien de la partie de la forêt qu'il lui plaît de visiter. Vous l'avez amené ici, Robert, et vous ne me devriez pas blâmer de souffrir sa présence.

— Je l'ai amené, mon père, parce que j'avais besoin d'un guide, et qu'il m'a reconnu sous mon nouvel uniforme. C'est un homme d'un esprit bizarre, et qui paraît avoir changé de caractère depuis mo» enfance.

— Vous seul avez changé , Robert. Nick est tel que je l'ai primitivement connu ; et voilà trente ans que je l'ai vu pour la première fois. Il a commis des fautes; car autrement sa tribu ne l'aurait pas exilé. La justice indienne est sévère, mais naturelle : aucun homme n'est mis au ban des Peaux Rouges avant d'être reconnu indigne des droits des sauvages. En garnison , nous avons toujours considéré Nick comme un habile coquin , et nous l'avons traité en conséquence. Un pareil homme ne peut nuire quand on est en garde contre lui , et la crainte salutaire que j 'inspire à ce Tuscarora le tient en respect pendant ses visites à la Roche. Le principal méfait que je lui reproche, c'est de pousser Michel et Jamie à la consommation du santa-cruz; mais le meunier a ordre de ne plus lui vendre de rhum.

— Vous ne rendez pas justice à Nick, dit la bienveillante madame Willoughby. lia quelques bonnes qualités; mais, vous autres militaires , vous appliquez toujours la loi martiale aux faibles créatures humaines.

— Et vous autres femmes au cœur tendre , ma chère Wilhelmina , vous croyez tout le monde aussi bon que vous-mêmes.

Sur ces entrefaites, JNick revint lentement; et, prenant un air de dignité qui ne lui était pas habituel , il adressa la parole au capitaine.

— Nick est un vieux chef, il s'est assis au feu du conseil; il désire avoir des détails sur la nouvelle guerre.

— C'est une querelle de famille , Nick , les Français n'y sont pour rien.

— Comment ! les Anglais combattent les Anglais ?

— Malheureusement oui, répondit le cajiitaine : est-ce que les Tuscaroras ne déterrent pas quelquefois la hache de guerre contre les Tuscaroras ?

— Le Tuscarora tue quelquefois le Tuscarora dans une dispute particulière; mais le guerrier sauvage ne scalpe jamais les enfants et les femmes de sa propre tribu.

— Vous êtes un bon logicien. Nous avons un proverbe qui dit : Les loups ne se mangent pas entre eux. Cependant les Américains vont se battre avec les Anglais. Le Grand Père d'Angleterre a levé la hache de guerre contre ses enfants d'Amérique.

— Où est la bonne route ? oii est la mauvaise ?

— 11 y a des torts des deux côtés.

— Allez-vous redevenir capitaine , et marcher comme autrefois au son du fifre et du tambour ?

— Non, mon vieux camarade. A soixante ans, on aime mieux la paix que la guerre.

— Pourquoi donc avez-vous bâti un fort? pourquoi avez-vous mis une haie autour de votre maison comme autour d'un parc à moutons?

— Parce que j'ai l'intention de rester ici : lapalissade en imposera aux ennemis qui se présenteront. Vous savez que je me suis défendu dans une position pire que celle-ci.

— Vous n'avez pas de portes, murmura Nick : Anglais, Américains, hommes rouges, hommes de France, tout le monde peut entrer ici. Il n'est pas bon de laisser des femmes dans une maison dont les portes sont ouvertes.

— Merci, Nick, s'écria madame Willoughby; je savais que vous étiez mon ami ; je n'ai pas oublié que dans une maladie de mon fils VOUS êtes allé chercher dans les bois une plante qui l'a guéri.

— C'était le fil d'or , répondit l'Indien d'un air d'importance ; l'cn-

f;int allait mourir, et le lendemain il jouait dans les champs: c'est Nick qui l'a sauvé.

— Oh ! vous êtes un peu médecin, Nick ; je me souviens du temps où vous aviez la petite vérole.

— Vous vous en souvenez, madame la capitaine ! dit Nick avec une énergie qui fit tressaillir madame Willoughby. Qui la lui a donnée ? qui la lui a ôtée ?

— Sur ma parole , Nick, vous m'avez presque effrayée ! Quand les soldats mouraient autour de nous, je vous ai donné la maladie pour votre bien ; je vous ai sauvé par l'inoculation.

A l'agitation du sauvage succéda une expression de douceur et de bienveillance qui attestait une reconnaissance profonde. Il s'approcha de madame Willoughby, prit dans ses doigts noirs et osseux la main douce et blanche de sa bienfaitrice, et laissant tomber la couverture négligemment jetée sur son épaule , il montra la marque laissée par l'inoculation.

— Mettez la main là, dit-il en souriant ; ces vieilles marques ne s'en iront jamais : nous sommes bons amis.

Le capitaine se sentit ému , et il jeta un dollar aux pieds de l'Indien, qui pourtant ne le ramassa pas.

— Ue grands dangers passent par de petits trous, dit Nick en s'éloignant. Ne laissons donc pas de grands trous ouverts.

— Nous placerons les portes la semaine prochaine, repartit le capitaine. Et pourtant il est presque absurde d'appréhender des accidents dans ce séjour écarté, quand la guerre est à peine commencée.

Le soleil étant sur le point de se coucher , la famille se retira dans ses foyers. D'un commun accord, on s'entretint de choses étrangères à la guerre civile; et à l'heure du repos, le mijor se trouva seul avec ses sœurs dans le petit salon qui précédait sa chambre à coucher.

— Ne nous quittez pas encore, lîobert! dit Bfiilah en prenant le bras de son frère. J'ai peur que mon père ne soit ni assez jeune ni assez actif pour faire face aux circonstances.

— C'est un bon soldat, Beulah, si boa que son fils n'a rien à lui apprendre. Je voudrais pouvoir ajouter que c'est un fidèle sujet : je crains qu'il ne penche du côté des colonies.

— Le ciel en soit loué ! s'écria Beulah ; puisse son fils suivre la même route !

— Vous parlez sans réflexion, dit Maud d'un ton de reproche. Maman voit avec peine papa envisager les choses ainsi. Elle trouve que le parlement a raison et que les colonies ont tort.

— Quelle chose qu'une guerre civile ! le mari contre la femme , le fils contre le père, le frère contre le frère ! Je voudrais être mort avant d'avoir assisté à ce désordre.

— Vous exagérez , Robert I reprit Maud. Ma mère ne combat pas ouvertement la volonté de son époux. Seulement elle priera le ciel de lui inspirer de bonnes résolutions, qui ne soient pas de nature à attrister ses enfants. Quant à moi, je ne compte pas.

— Peut-être, Maud, prierez-vous pendant la guerre pour la défaite de votre frère ! Le pressentiment de cette différence d'opinions vous a sans doute engngée à ra'oublier , tandis que Beulah et ma mère ont passé tant de jours à remplir cette corbeille.

— Vous êtes injuste envers Maud , dit Beulah en riant. Personne ne vous aime davantage , personne n'a songé à vous avec autant de persévérance.

— Pourquoi donc la corbeille ne contient - elle rien , pas une chaîne de cheveux, une bourse, une bague, pas une marque de souvenir !

— Mais vous-même, Robert, avez-vous songé à nous? s'écria Maud avec empressement.

Le major présenta deux petits paquets dont chacun portait le nom de la personne à laquelle il était destiné.

— Voilà , dit-il ; ma mère a aussi le sien , et mon père n'a pas été oublié.

Les exclamations de Beulah prouvèrent la satisfaction qu'elle ressentait. Elle embrassa le major, et courut montrer à sa mère les présents qu'elle avait reçus et qui consistaient principalement en bijouterie. Maud fut moins expansive dans ses remerciments, quoique le plaisir qu'elle éprouvait fût décelé par la rougeur de ses joues. Après avoir examiné les joyaux , elle saisit précipitamment la corbeille, en versa le contenu sur la table, et tendit l'écharpe au major en disant avec un faible sourire :

— N'est-ce rien que cela, incrédule ? Est-ce le travail d'un instant?

— Cela ! s'écria le major en déployant l'étoffe brillante et richement brodée. C'est une des vieilles écharpes de mon père, et j'en hérite suivant l'ordre naturel.

— A-telle été portée? demanda Maud d'un ton de reproche. Votre père ne l'a jamais vue, Robert.

— Est-il possible? ce serait l'ouvrage de plusieurs mois; car vous ne l'avez pas achetée !

Maud parut désolé de ces doutes. Elle éleva le milieu de l'écharpe à sa hauteur et montra certaines lettres qui avaient été brodées assez arlistoment pour échapper à l'observation ordinaire, mais qu'on lisait distinctement quand on y avait fait attention. Le major prit lui-même l'écharpe et y lut à haule voix : — Maud Mérkdith. Jetant le présent sur la table , il se retourna pour parler à la donatrice , mais elle avait

FLEUR DES BOIS

disparu. Il la suivit , et entra dans la bibliothèque au moment où elle allait s'échapper par une porte diOërente.

— Je suis olïensce de votre incrédulité , dit ilaud en s'efforçant de plaisanter, et je ne veux pas m'arrèter pour entendre vos méchantes excuses. Ce n'est pas ainsi qu'un frère traite une sœur.

— Maud Mérédith n'est pas ma sœur, dit gravement le major. Pourquoi avez-vous substitué ce nom à celui de Willoughby ?

— Parce que vous-même , la dernière fois que Je vous ai vu à Albany, vous m'avez appelée miss Mérédith.

— C'était une plaisanterie, ma chère Maud ; mais il vous a fallu de la préméditation pour tracer ce nom sur cette écharpe.

— On peut aussi préméditer les plaisanteries.

— Ma mère et Beulah savent-elles que vous avez -fait celte écharpe ?

— Sans doute; pensez -vous que je sois allée travailler dans les bois comme une demoiselle romanesque qui veut dérober un mystère aux yeux de ses persécuteurs ?

— Je m'explique, reprit le major; ma mère sait-elle que vous avez écrit ce nom ?

Jlaud rougit jusqu'aux yeux ; mais son amour pour la vérité l'emporta, et elle fit un signe négutif.

— Beulah non plus ! Elle ne l'aurait pas souffert.

— Beulah non plus , major Willoughby ! reprit Maud. L'honneur des Willoughby est donc intact, et tout le blâme retombe sur la pauvre Maud :\Iérédith.

— Yous n'aimez donc pas le nom de Willoughby, vous vous proposez de le quitter? J'ai remarqué que vous avez signé Maud dans votre dernière lettre, mais sans en deviner la raison.

— IS"est-ce pas mon nom légal ? Souvenez-vous que j'ai vingt ans, monsieur Robert Willougliby ; j'aurai bientôt des actes civils à accomplir, et je dois m'accoutumer à ma signature.

— Mais notre nom, y renonceriez -vous à jamais?

— Au nom de mon père chéri , de ma mère , de Beulah , à votre nom, Robert 1...

Maud n'acheva pas, elle fondit en larmes, et s'enfuit.

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