‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 184 sur 280 · CHAPITRE VIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIU

Une autre nuit se passa en paix dans l'établissement de la Roche. Le lendemain était un dimanche, et il se montra embaumé, doux et digne de la grande fête du monde chrétien. Le capitaine avait une religion peu tolérante; il entendait par liberté de conscience le droit de profiter des instructions des minisires qui appartenaient à l'Eglise d'Angleterre. Plusieurs ouvriers l'avaient quitté parce qu'il n'avait pas voulu souffrir d'autres cultes dans ses domaines. Suivant sa doctrine, tous les hommes peuvent agir à leur guise en matière de religion et, comme il ne voulait pas admettre le schisme dans l'étendue de sa juridiction, ceux qui désiraient être schismatisques avaient pleine et entière liberté d'aller autre part pour se livrer à leur fantaisie. Joël Strides et Jamie Allen, tous deux de secte dissidente, voyaient avec peine l'orthodoxie de leur maître. Le premier l'attaquait par dos railleries indirectes et des insinuations jésuitiques; le second, tout en respectant le capitaine, ne lui faisait aucune concession quand il s'agissait de sa conscience. Les autres dissidents se contentaient de protester en évitant parfois le service que célébrait M. \\ oods. Michel seul avait adopté une conduite franche et virile. Il surpassait le capitaine même par la rigidité de ses principes.

Ce matin-là , Michel était présent aux entretiens de l'inspecteur américain et du maçon écossais, qui se lamentaient d'être depuis dix ans privés de pourvoyeur spirituel. L'Irlandais interrompit leurs plaintes d'une manière qui fera connaître aux lecteurs ses idées en matière de foi.

— Au diable toutes les religions, excepté la bonne ! Qui peut vouloir entendre les messes et les prédications de vos prêtres hérétiques? Vous êtes aussi avant dans le bourbier que M. Woods, et vous n'avez personne pour vous en tirer; au contraire, le mauvais esprit vous enfonce chaque jour davantage.

— Allez à votre confessionnal, reprit Joël avec amertume. Il y a plus d'un mois que vous n'y avez été, et le prêtre croit que vous l'avez oublié.

— Oh! c'est un prêtre qui n'a rien de commun avec vos pareils. Votre conscience est à l'aise, monsieur Strides, pourvu que vous ayez le ventre plein. Maudite soit votre religion!

Joël avait fait allusion à une singulière pratique de l'Irlandais. Privé de tout prêtre de sa propre communion, le pauvre homme avait coutume de s'agenouiller sur un rocher de la forêt. Là il faisait l'aveu de ses péchés , comme si ce rocher eût été un véritable confessionnal où se fût trouvée assise une personne autorisée à accorder l'absolution. Un hasard révéla ce mystère, et la dévotion de Michel devint un objet de plaisanteries parmi les dissidents de la vallée. On connaissait sa prédilection pour le santa-cruz, et on l'accusait de visiter sa chapelle romantique après chacune de ses orgies; bien entendu qu'il fut peu satisfait de l'observation de Joël , et, préférant, comme un journal moderne, les invectives à la logique, il fit la sortie que nous venons de rapporter.

— Jamie, poursuivit Joël trop habitué aux violences d'O'Hearn pour y prêter attention; Jamie, il m'est pénible de fréquenter une église qu'un homme de conscience ne peut approuver. M. Woods, quoique né dans les colonies, est un prêtre de la Vieille-Angleterre, qui observe des pratiques papistes. Cela m'inquiète pour mes enfants, qui n'entendent pas d'autre prédicateur.

Cependant les sons d'une petite cloche appelaient les habitants de la Roche dans la petite église située au milieu des prairies, sur une éminence de terrain à peine sensible aux yeux. Elle avait été construite en pierre par Jamie Allen; surmontét d'un toit pointu, elle n'avait ni tour ni clocher. Elle était ombragée «■ie jeunes ormeaux qui venaient d'ouvrir leurs feuilles, et environnée d'-ine dou'.aine de tombeaux consacrés principalement à de petits enfants. L'intérieur avait un aspect de nudité et de froideur. Toutefois, le petit autel, le lutrin, la chaire, le banc du capitaine étaient ornés de tentures et de dr.iperies. Les murailles étaient blanchies à la chaux. En altendact le service, les habitants de la Roche se réunirent sur la prairie, et se mirent à causer des troubles politiques. Joël insista sur la nécessité d'avoir des nouvelles positives.

— JNous sommes dans les ténèbres ici, ce dit-il ; le major Willoughby est un brave homme, mais il est officier du roi, et par conséquent porté à parler favorablement des troupes régulières, le capitaine a été soldat et en doit conserver les sympathies ; nous sommes comme au milieu d'une île déserte; et si des vaisseaux n'arrivent pas pour nous apporter des nouvelles, il faut en envoyer chercher. Je suis le dernier homme de l'étang des castors qui dirait du mal du capitaine ou de son fils; mais l'un est né, l'autre élevé en Angleterre, et il est facile d'en prévoir les conséquences.

Le meunier appuya la motion avec chaleur, et désigna Joël comme devant être le messager de la colonie.

Tandis que s'avançaient les grands événements qui amenèrent la subversion de la puissance anglaise en Amérique, une petite révolution secondaire se préparait dans la vallée, et menaçait de renverser l'autorité du capitaine. Joël et le meunier, s'ils n'étaient des conspirateurs déclarés, avaient des espérances et des projets que n'auraient jamais conçus des hommes de leur position dans une autre organisation sociale, on peut même dire dans une autre partie du monde. La sagacité de l'inspecteur l'avait mis à même de prévoir que l'issue des troubles actuels serait l'insurrection. Une inclination pour le côté le plus fort, instinctif chez quelques hommes, lui avait révélé combien il était important de se montrer patriote. Il pensait que le capitaine se déclarerait défenseur de la couronne. Quelles pourraient être les suites de semblables résolutions? Joël ne se doutait peut-être pas des confiscations, la plupart illégales et tyranniques, qui allaient accompagner l'insurrection ; mais il se disait que, dans le cas où le propriétaire serait entraîné loin de ses domaines, ils tomberaient infailliblement sous la direction de l'inspecteur. Des calculs de cette nature, ou même d'un ordre moins élevé, ont déterminé la vocation de plus d'un patriote. Joël et le meunier avaient souvent échangé leurs idées sur ce sujet, et évalué les bénéfices qu'on pouvait faire en engraissant des bœufs et en salant du porc pour les armées en marche ou les postes isolés des frontières. Lorsque la guerre serait engagée et le capitaine obligé de s'absenter, les deux complices pouvaient tirer parti de leur position jusqu'à l'époque de la paix; et à cette époque même il leur serait facile d'opposer aux réclamations du capitaine un procès-verbal de carence.

— On assure, dit Joël dans un conciliabule avec le meunier, que les lois sont bouleversées dans l'Etat de New-York. Elles ne tarderont pas à l'être ici; en ce cas nous élirons un comité de salut public.

— Qu'est-ce que c'est? demanda le meunier.

— C'est un comité chargé d'administrer la colonie et de veiller aux intérêts de tous, et principalement du peuple.

— Ce serait avantageux. Le charpentier, vous et moi, nous pourrions en être membres, Joël.

— Nous en causerons. Le blé vient d'être planté, et vous savez qu'il faut le herser plusieurs fois avant la récolte. Attendons les événements de Boston.

Tandis que ce complot se tramait , que les fidèles se rassemblaient dans la chapelle , madame Willoughby avait mandé son fils dans son salon. Il se hâta de s'y rendre, et, à sa grande surprise, il trouva Maud avec sa mère. Celle-ci avait l'air grave, et la jeune fille n'était pas exempte d'inquiétude. Robert la regarda avec intérêt et crut voir des pleurs rouler dans ses yeux.

— Je vous ai fait appeler, dit madame Willoughby, pour entendre un de ces sermons que je vous ai tant prodigués dans votre enfance.

Le major s'assit à côté de sa mère, et lui prit affectueusement une de ses maias.

— Vos conseils, ma chère mère, et même vos reproches seront écoutés avec plus de respect qu'autrefois. C'est seulement dans l'âge mûr que nous pouvons apprécier la tendresse et la sollicitude de nos parents. 'Toutefois, je ne vois pas en quoi j'ai mérité le blâme, car vous ne sauriez pas me faire un crime d'être partisan de la couronne.

— Je ne veux point intervenir dans une affaire de conscience, Robert. Américaine par la naissance et la famille, je suis toutefois disposée à penser comme vous. Je désirais vous voir pour d'autres motifs.

FLEUR DES BOIS

Ne me faites pas languir, ma mère; je suis comme l'accusé qui

attend la lecture de son acte d'accusation. Qu'ai-je fait?

— C'est à vous à le dire. Vous savez, Robert, coniliien je désire entretenir la bonne intelligence entre mes enfants, et quels efforts j'ai faits de concert avec votre père pour vous incubpier l'importance de la concorde. L'amour de la famille est un des plus doux de nos devoirs terrestres. Wous autres vieilles gens, nous en sentons peut-être mieux le prix que U jeunesse, et son alTaiblissement nous semble un désastre presque aussi déplorable que lu mort.

— Ma chère mère, que voulez-vous dire? En quoi ceci regarde-t-il Maud et moi?

— N'y a-t-il pas une certaine froideur entre vous? Une mère a le regard prompt et jaloux , et j'ai remarqué depuis quelque temps un changement dans vos manières, une interru]ilion de cette ancienne confiance dont voire père et moi étions charmés. Parlez, et je tâcherai de vous réconcilier.

Robert V\ illoughby n'aurait pas regardé Maud en ce moment pour un grade de colonel. Quant à !\laud, elle était complètement incapable de lever les yeux. Le jeune homme rougit jusqu'aux tempes, ce qui parut à sa mère une preuve des reproches intimes qu'il s'adressait. Le visage de la jeune fille était blanc comme de l'ivoire.

— Si vous croyez, Robert, poursuivit madame Willoughby, que Maud vous ait oublié, vous ne lui rendez pas justice. Elle a constamment songé à vous; elle a brodé cette écharpe, dont elle a acheté l'étoffe avec ses économies. Elle vous aime sincèrement; et quels que soient les airs qu'elle se donne quand vous êtes ensemble, personne en votre absence ne forme des vœui pour votre bonheur plus ardemment que cette capricieuse enfant.

— Ma mère, ma mèrel murmura Maud en se cachant la figure avec les mains.

Madame \A'illoughby avait les idées et les habitudes d'une femme , elle comprenait aussi bien que toute autre les sentimtnls délicats particuliers à son sexe; mais elle remplissait le rôle d'une mère. Elle avait si longtemps regardé les deux jeunes gens comme ses enfants, qu'il lui eût fallu commencer une nouvelle existence pour cesser de voir entre eux un lien de parenté réelle.

— Faites la paix, mes enfants. Je sais que vos querelles ne peuvent avoir rien de grave; mais elles m'affectent douloureusement. Songez, Maud, que nous sommes au commencement d'une guerre, et quels seraient vos regrets si un accident arrivait à votre frère, et si vous ne pouviez vous rajipeler avec une entière satisfaction le temps qu'il a passé auprès de nous dans sa dernière visite!

La voix de la mère trembla, mais les larmes ne mouillaient plus les paupières de Maud ; toutes les sources de la douleur vulgaire semblaient taries en elle , et sa figure était pâle comme la mort.

— C'en est trop, cher Robert, dit-elle d'une voix étouffée; voici ma main , les voici toutes deux.

Le major se leva, s'approcha de sa sœur et l'embrassa cordialement. Madame Willoughby sourit de ce témoignage d'amitié, et la conversation continua sur un ton plus enjoué.

— C'est bien, mes enfants, dit madame Willoughby, dont le profond amour maternel ne voyait rien au delà des conséquences redoutées d'un relâchement des affections domestiques. Les jeunes soldats, iMaud, sont détournés des souvenirs de la famille par leurs occupations loiutaincs; et nous, qui tenons à leur tendresse, nous devons resserrer autant que possible les liens d'amitié de nos premières années.

— Je serai la dernière à les affaiblir, murmura Maud d'une voix à peine intelligible. J'éprouve pour Robert une vive aft'eclion fraternille. il a été si bienveillant pour moi dans mon enfance, si prompt à me protéger en toute occasion, que vous ne devriez pas avoir conçu l'idée de la possibilité d'une brouille entre nous.

Le major W illoughby se pencha en avant pour saisir les paroles de Maud. Si elle s'était aperçue de ce mouvement, il est probable qu'elle n'aurait pas ouvert la bouche; mais ses yeux s'étaient tués sur le sol , le sang ne circulait plus dans les veines de son visage, et le jeune homme lie put l'entendre qu'en ayant soin de retenir son haleine.

— Vous oubliez, ma mère, reprit le major, qu'un jour Maud sera transplantée dans une autre famille. Nous qui la connaissons si bien, et qui avons tant de raisons pour l'aimer, nous devons prévoir qu'elle formera de nouveaux nœuds plus forls que ceux qui l'attachent à nous.

— Jamais, jamais 1 s'écria Maud avec ferveur; je n'aimerai jamais personne que ceux qui sont dans cette maison.

Les pleurs l'interrompirent; elle les attendait comme un soulagement; et, se jetant dans les bras de madame Willoughby, elle sanglota comme un enfant. La mère fit signe à son fils de quitter sa chambre; elle resta pour consoler la jeune fille, dont elle avait souvent calmé les peines enfantines. Dans toute celte entrevue, l'habitude et la simplicité de cœur exercèrent une intluence telle que l'excellente dame ne songea pas un instant que Maud el son fils étaient étrangers l'un à l'autre. Elle voyait encore .Maud comme au jour où elle l'avait reçue dans ses bras, enfant de quelques semaines. Le major Willoughby avait huit ans lorsque Maud était entrée dans la famille. Il l'avait d'abord traitée en enfant; mais quand il était devenu homme, sa sœur adoptive avait remarqué en lui des changements qui lui inspiraient des sentiments nouveaux et inexplicables. Toutefois, elle n'en avait fait part à aucun

membre de la famille; et ce qu'éprouvait le major lui-même était enseveli dans un profond mystère.

Au bout d'une demi-heure madame Willoughby avait rassuré Maud, et toute la famille s'acheminait vers l'église. .Michel O'Ilearn, quoiqu il n'eût guère de respect pour les prédications de M. Woods, s'était chargé des fonctions de sacristain, et c'était paifois un curieux spectacle de voir l'honnête garçon, occupé dans l'intérieur du temple pendant le service divin, se boucher les oreilles avec le pouce pour s'acquitter de SCS obligations tiniporelks sans participer à l'hérésie.

(Juand la famille de la Roche parut dans la chapelle, tous les habitants y étaient déjà rassembles; les deux Pline, les négresses et cinq ou six enfints de couleur, âgés de six à douze ans, suivirent leurs maiires, et entrèrent dans une petite chapelle qui était réservée à cette race proscrite, sinon persécutée.

Les noirs, d'ailleurs, ne se plaignaient pas de cette distinction de caste; ils avaient contracté des habitudes qui leur auraient rendu pénible un contact plus immédiat avec les blancs. A cette époque les deux couleurs ne mangeaient jamais ensemble; elles étaient sépirées par des préjugés aussi insurmontables que ceux des castes en Orient. Quand les familles et les maitres travaillaient avec leurs esclaves, ceux-ci avaient souvent voix délibérative, s'asseyaient au coin du feu, émettaient dogmatiquement leurs opinions, combattaient l'opinion du propriétaire. Mais, dès qu'il s'agissait de satisfaire sa faim, le nègre attendait humblement que l'autre couleur eût quitté la table.

M. VVoods ne fut pas heureux dans le choix de son texte : <• rendez A cÉsAB CE QUI APPARTIENT A cÉsAR. • Cette Sentence aurait mieux convenu à une assemblée composée de soldats anglais qu'à des gens ébranlés par les arguments de Joël Strides et du meunier.

— Savez-vous, dit Joèl à son ami quand ils sortirent accompagnés de leurs familles respectives, savez-vous que, si M. Woods avait prêché une pareille doctrine dans l'Etat de New-York, il n'eut pas été écouté aussi patiemment? N'est-ce pas votre avis, madame Strides?

Celle-ci pensa absolument comme son mari. Chez le meunier, le sermon fut le sujet de la conversation pendant le reste de la journée; et l'on fit diverses motions de sinistre augure pour la tranquillité future du prédicateur.

Malgré ses bonnes intentions, M. Woods n'échappa point non plus aux reproches de l'autorité supérieure.

— ^ous auriez pu choisir un autre sujet, dit le capitaine à son ami; dans un temps comme celui-ci, il faut prendre garde aux idées politiques qu'on émet; et, s'il faut vous avouer la vérité, je suis tenté de croire que César exerce dans les colonies toute l'autorité qui lui est échue en partage.

— Mais, mon cher capitaine, vous avez déjà entendu ce sermon trois ou quatre fois, sans me faire la moindre observation.

— C'était en garnison, oii l'on est obligé de commander la subordination. Ce sermon était bon il y a vingt ans, quand vous l'avez prêché pour la première fois; mais...

— J'en ai peur, capitaine Willoughby : Tempora mutantur el nos mutamur in iliis. Les préceptes du Sauveur sont au-dessus des changements et des passions instables de l'espèce humaine. Les saintes maximes s'appliquent à tous les temps.

— Cela est vrai eu ce qui concerne les principes généraux et les vérités fondamentales; mais les interprétations doivent subir, selon les circonstances, de légères modifications. Un sermon composé pour un bataillon du iO' régiment peut déplaire aux ouvriers de la Roche, surtout après ce qu'on appelle la bataille de Lexington.

Le dîner mit fin à la discussion qui s'engageait. Le soir le capitaine Willoughby et son fils eurent un entretien secret et confidentiel. Le capitaine conseilla au major de rejoindre sans délai son régiment, à moins qu'il ne fût déterminé à renoncer à son grade pour combattre avec les colons. Le jeune soldat n'écouta pas cet avis; il revint à la charge, dans l'espoir de rendre son père favorable à la cause du roi.

Sans être ouvertement rebelle, le capitaine approuvait hautement les réclamations des Américains. En 177i un très-petit nombre de colons songeaient à la séparation, et les whigs des colonies désiraient seulement la reconnaissance positive de leurs franchises politiques. Les événements qui se multiplièrent tenaient à des causes qui, une fois mises en avant, renversèrent toutes les combinaisons humaines. Il entrait sans doute dans les plans mystérieux de la Providence que l'indépendance de cet hémisphère fût proclamée, et qu'elle produisît des fruits avant k fin de ce siècle.

La présente entrevue avait pour objet, non pas de débattre les questions politiques, mais de décider quelle était la conduite à suivre. On arrêta que le major quitterait la Roche le lendemain et retournerait à Boston en évitant Albany et les autres points du pays oii il serait exposé à être découvert. Tant de personnes rejoignaient les forces américaines qui se rassemblaient autour de la ville assiégée, qu'il ne pouvait exciter de soupçons en voyageant par la véritable route. Une fois arrivé au camp américain, il lui serait facile de gagner la péninsule. Le jeune Willougliby trouvait ce plan exécutable, pourvu qu'il ne fût pas suivi par un dénonciateur. La multiplicité des espions n'avait pas encore nécessité l'application sévère de la loi martiale; mais le major avait à craindre une longue détention d.ans le cas oii il serait trahi. Il regrettait d'avoir amené avec lui son domestique européen, dont l'ac-

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cent et le peu d'intelligence pouvaient lui susciter des embarras. Le père trouva ce danger si évident qu'il invita Robert à partir seul, en laissant Farrcl à la Roche jusqu'à la première occasion favorable.

Il s'agissait de se procurer un guide. Le capitaine se déliait du Tuscarora; cependant il réflécliit qu'il valait mieux l'employer que de le laisser libre de faire alliance avec l'ennemi, ^'ick fut interrogé ; il promit de conduire le major jusqu'à l'Hudson, entre Lunenburg et kinderhook, oii l'on pourrait traverser le fleuve sans éveiller les soupçons. Pour s'assurer de la fidélité du sauvage, on s'engagea à le récompenser quand il rapporterait à la Roche une lettre du major autorisant le père à le payer de ses services.

Robert promit de faire par\'enir à la famille toutes les nouvelles importantes, et Farrel devait être chargé de lettres pour son maître au bout de six semaines ou deux mois. La jrfupart des anciens compagnons d'armes du capitaine occupaient des ranss élevés dans l'armée. 11 leur écrivit pour leur recommander la prudence, la modération; mais les événements prouvèrent qu'on n'avait eu que peu d'ég irds pour ce conseil. Il écrivit aussi au général Gige en prenant la précaution de ne pas signer sa lettre ; mais elle exprimait des sentiments si favorables aux colonies que, si les Américains l'avaient interceptée, il est probable qu'ils l'auraient envoyée à son adresse.

Quand le père et le fils se séparèrent, l'horloge venait de sonner minuit.

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