CHAPITRE IX
Le lendemain, pendmt le déjeuner, le major annonça son intention de quitter la Roche. Sa mère et Beulali reçurent cette nouvelle avec une tendre inquiétude qu'elles ne cherchèrent pas à dissimuler. Maud, plus maîtresse d'elle-même, se fit un scrupule de montrer sa douleur. Il lui semb'ait à chaque instant qu'on allait découvrir ses sentiments secrets; elle avait été sur le point de les révéler à Beul ili , et l'idée du danger qu'elle avait couru la fortifiait dans ses énergiques résolutions.
Les préparatifs du voyage furent enveloppés du plus profond mystère; le Tuscarora avait disparu pendmt la nuit, emportant le bagage du major et lui donnant rendez-vous à un point désigné de la rivière. Plusieurs sentiers de la forêt conduisaient aux granls établissements. Le major était venu par la route ordinaire en marchant d'abord au nord, dans la direction du vieux fort Slanwix, et en prenant au sad le long des rives de la Mchawk. Un autre chemin longeait l'Otscgo et atteignait un point de la Mohawk que nous avons désigné plusieurs fois. Ou ne voyait sur ces deux routes aucune trace de pas humains; c'était cepeniiant celles qu'on suivait ordinairement, et où l'on s'embusquerait si l'on tentiiit d'arrêter le mijor. il résolut eu conséquence de les éviter, de s'enfoncer hardiment dans les mont^igncs, de ga?n(r la Susquehannah et de la traverser sur des arbres flottants. Il devait suivre ensuite un petit courant d'eau qui avait son eraboucluiredans la Susquehannah jusqu'au terrain qui sep irait ce courant des eaux de la RIohawk. Dans son voyage il se ferait passer pour un propriétaire qui venait de visiter sa concession, et son père lui donna une chérie et de vieux titres pour le mettre à même de corroborer ses assertions. Au reste, la guerre étsit encore trop récente pour engenfirer les méfiances qui donnèrent lieu plus lard à tant de vigilance et d'activité.
— Robert, dit le capitaine , vous nous ferez savoir votre arrivée à Boston. Puisse l'affaire en rester là , et que Dieu ne réalise pas nos tombres appréhensions!
— Ah ! mon père, répondit le major en secouant la tête, vous ignorez l'état du pays que je viens de traverser. On aurait crié au feu dans h s villes américaines que cet appel n'aurait pas excité plus d'agitHtion. I es colonies sont en mouvement, surtout celles de la Nouvelle- Angleterre, et une guerre civile est inévitable. Mais la puissance de l'Angleterre en abrégera la durée.
— En ce cas, Robert, s'écria la mère alarmée, ne vous aventurez pas dans la Nouvelle -Angleterre. Allez plutôt à New-"York , oii nous avons tant d'amis et tant d'influence. Il sera plus facile de gagner Isew-York que Boston.
— Mon régimtnt (st a Bjston, ma mère, et l'ennemi campe devant la ville ; un vieux soldat comme le capitaine VVilloughby peut vous dire q-i'un major est un officier nécessaire à son corps. Ce que j'ai de mieux à faire, c'est de me joindre aux aventuriers qui marchent vers Bostou, et d'a\oir l'air d'appartenir à leur b.inJe en attendant l'occasion de les quitter.
— j rencz garde, Robert, de ne pas commettre un crime militaire. Ces officiers provinciaux auraient peut-être envie de vous traiter cjninie espion , si vous tombiez entre leurs msius.
— Ce n'est pas à crilnlre, mon père. Les Américains sont actuelleucnt trop livrés aux premières émotions de la liberté naissante; je ne sais s'ils songeraient à arrêter le général Gsge lui-même, en supposant <|u'il eût envie de traverser leur camp.
— Vous m'avez dit pourtaivt qu'on avait saisi des armes cl des munitions, et .arrêté plusieurs anciens officiers rtUaités du roi, qui restent prisoniii;rs sur parole.
— C'est un bruit qui court. Heureusement pour vous, vous n'êtes pas retraite.
— J'en suis heureux ; car je me sens mon propre maître , libre de suivre les inspirations de ma conscience.
— Mais, mon père, je ne vois pas qu'un homme puisse être libre de manquer à la soumission qu'il doit à son souverain naturel. Qu'en pensez-vous , ma chère Maud ?
— Je suis contre la révolte, répondit la jeune fille après un moment d'hésitation. Toutefois , ma raison me dit qu'il n'y a pas de souverain naturel. Si dnns le dernier siècle le parlement ne nous avait pas gratifiés de la dynastie actuelle , en vertu de quelle loi de la nature serait-elle sur le trône?
— Elle est établie parle parlement, ma chère IMaud , et le parlement est investi d'une autorité légale et constitutionnelle.
— Yoilà précisément le point en litige. Le parlement peut avoir des droits à gouverner l'Angleterre; mais en a-t-il à gouverner l'Amérique?
— Assez, dit le capitaine en se levant; point de discussion au moment oii nous allons nous séparer. Assez, mon fils; on ne saurait mettre trop de hàlc à remplir ses devoirs. Je vous ai préparé un fusil de chasse et des munitions, et j'ai fait répandre le bruit que vous alliez tirer des pigeons dans le bois. Dieu vous bénisse, Robert! Quelle que soit la différence de nos opinions, vous êtes mon fils, mon fils unique, mon fils bieu-aimé. Dieu vous bénisse à jamais !
Un profond silence succéda à ce transport paternel; et le jeune homme prit congé de sa mère et des jeunes filles. Madame Willoughby, après avoir embrassé son fils , attendit d'être retirée dans sa chambre pour s'agenouiller, pleurer et prier. La franche Beulah répandit des larmes abondantes sur le sein de son frère. Maud , quoique pâle et j tremblante , reçut le baiser sans le rendre ; mais elle ne put s'em- ! pêcher de dire , avec des accents dont le jeune homme emporta le souvenir :
— Ayez soin devons, et ne vous exposez pas inutilement. Dieu vous bénisse , mon cher , mon cher Robert !
Maud seule suivit des yeux le départ. Elle se réfugia dans une petite pièce du grenier, dont elle avait fait son atelier lie peinture. Li , pir nue petite lucarne, elle vit Robert, accompagné de son père et du chapelain, fravt-rser lentement la pelouse en aB'ectant de causer avec indifférence. Elle retint son haleine , et prêta l'oreille avec une attention soutenue pour saisir , s'il était possible, encore un son de la voix du majnr. E'ie n'entendit rien, mais elle le vit s'arrêter et se retourner vers la Roche pour lui jeter un dernier regard d'aditu. Le capitaine et M. Woods avaient continué leur marche, et Maud passa sa maiu à travers la lucarne et agita son mouchoir.
— Il croira que c'est Beul.ih ou moi, pensa-t-elle, et ce sera une consolation pour lui de savoir combien nous l'aimons.
Le major vil le signal et y répondit. Son père se retourna à l'improviste et aperçut le bras qui se retirait.
— C'est notre chère Maud , dit-il sans autre idée que celle d'une affeclion fraternelle. Elle est dans son atelier. La chamlire de Btul,:h est du côté de la porte , mais la fenêtre n'en est pas ouverte.
Le m'jor tressaillit. Il envoya à plusieurs ri prises d'ardents baisers avec la main ; comme pour changer la conversation , il dit par une transition brusque et précipitée :
— D faut songer à cette porte ; faites la placer, je vous en conjure, et n'oubliez pas d'en mettre une seconde à la palissade.
— Mon intention était de commencer aujourd'hui; mais votre départ m'en a empêché. J'attendrai quelques jours pour donner à votre mère et à vos sœurs le temps de se tranquilliser, et afin de ne pas les importuner du bruit et du travail des ouvriers.
— Il importe, avant tout, de ne pas les laisser exposées aux attaques des Indiens ou des insurgés.
Le major ajouta ensuite des considérations sur l'art de la défense. 11 croyait à l'habileté de son père; mais quel jeune homme , après avoir pendant quinze ans profité du progrès des lumièrts et étudié avec fruit toutes les sciences, est demeuré convaincu de l'infaillibilité des gens de la vieille école ? Le capitaine l'écouta patiemment, avec la lolér.nce d'un vieillard pour l'inexpérii nce de la jeuu-.sse et charmé de pouvoir se distraire de ses tristes pensées.
Cependant Maud, les yeux en pleurs, épiait tous les mouvements du groupe. Elle vit Robert s'arrêter et regarder par intervalles; elle agita de nouveau son mouchoir mais il ne pouvait évidemment le voir, car il poursuivit sa route sanî y répondre.
— 11 ne saura jamais, ptnsa-t-elle , si c'est Beulah ou moi. Il s'imaginera peut-être que nous sommes ici toutes deux.
Le groupe fit halte pendant un quart d'heure sur des rochers qui dominaient les moulins. L'éloignement empêchait Maud de distinguer les physionomies; mais elle remarqua l'attitude rêveuse et mélancolique du major, appuyé sur son fusil, la figure tournée vers la Roi lie et les yeux constamment fixés sur 1 1 lucarne. A la fin , le jeune sulilaP donna une poignée de maiu à ses compagnons et descendit le coût., de la rivière. Waud le perdit de vue; mais le capitaine et M. Woods passé ent une demi-heure sur lés rochers pour apercevoir de temps à autre le major quand, sortant des massifs de la forêt, il paraissait sur les bords découverts de la petite rivière. Fioberl fit savoir qu'il i „il rencontré son guide en faisant feu de ses deux coups, et les dciu ami» retouiuèrent lentement à la maison.
FLEUR DES BOIS
Il était alors dix heures, et, avant midi, de nouveaux hôtes avaient mis la colonie en mouvement. Joël se demanda s'il devait se réjouir ou s'affliger en vojant huit ou dix hommes armés surgir derrière ua rocher et se diriger vers la maison à travers la prairie. Il ne douta pas que ce ne fussent des envoyés de l'autorité provinciale chargés d'arrêter le capitaine , et trembla qu'un autre n'usurpât les fonctions lucratives de receveur durant l'interrègne. Il mit son habit des dimanches et se dirigea vers la Roche pour assister à l'arrestation qu'il j)révoyait. Mais, à sa grande surprise , le capitaine et le chapelain allèrent au-devant des étrangers, et les accueillirent avec cordialité. A cette vue, Joël rebroussa chemin, et rentra chez lui moitié mécontent, moitié satisfait.
La visite que recevait le capitaine était aussi agréable qu'opportune. Evert Beekmann , accompagné d'un ami et d'une troupe d'ouvriers, était en route pour une concession qu'il possédait dans le voisinage , c'est-à-dire à la distance de cinquante milles. 11 s'arrêtait à la Roche habitée, sous prétexte de présenter ses respects à sa famille ; mais, en réalité, pour mener à bonne fin la cour qu'il faisait à Beulah depuis un an. L'attachement d'Evert BecUmann et de Beulah WiHoughby avait un tel caractère de simplicité et de franchise naturelle qu'il nous fournit à peine la matière d'un court épisode. Le jeune homme n'avait pas adressé ses hommages sans la permission des parents; il avait convenu à Beulah des le commencement de leur connaissance , et quand il avait fait sa demande en forme , peu de jours avant que la famille quittât New-York , elle avait seulement demandé du temps pour réUéchir.
La grande Casseuse et la petite Cisseuse.
Beulah, qui attendait son futur au commencement de mai, fut assez surprise de ne le voir arriver que dans les derniersjouis du même mois. Comme il était impossible de faire parvenir des lettres à moins d'envoyer un exprès, Evert était venu présenter ses excuses en personne. Beulah reçut Evert lieekmann avec naturel et sans le moindre transport; mais sa jolie figure, radieuse d'une félicité calme, eiprimait tout ce qu'un amant pouvait raisonnablement désirer. Les parents l'accueillirent amicalcinent.et le prétendu vit aisément que ses espérances étaient sur le point d être réalisées. Beulah avait bien consulté son coeur , et ^'avouait en rougissant son inclination. On les fiança solennellement le jour même. Ce fut, en somme, une matinée bien employée; et , s'il y tut beaucoup de larmes, il y eut aussi beaucoup de sourires. A l'heure ordinaire où la faoville se réunissait sur la pelouse , on avait réglé jusqu'au jour du mariage, et l'on pouvait s'occuper d'autres choses. Pendant que Pline le Jeune et l'une des négresses préparaient le thé, M. Woods entama la conversation suivante :
— Nous apporle7,-vous des nouvelles de Boston ? Je me tue à vous adresser celte question depuis deux heures; mais il m'est impossible de me faire entendre, monsieur Beekmann.
Quoique ces paroles fussent prononcées sans intention malicieuse , elles provoquèrent des sourires et des regards d'intelligence , et Evert Beekmann prit un air grave avant de répliquir.
— Des milliers d'Américains environnent Boston, monsieur Woods, et nous espérons non-seulement maintenir les forces royales dans U jicninsule , mais encore chasser les insurgés de la colonie.
— C'est une grave infraction aux droits de César, monsieur Beekmann.
— Il faut vous dire, interrompit en riant le capitaine, que, pas plus tard qu'hier , Woods a pris les droits de César pour texte de son sermon. Avant peu nous le verrons faire des prières publiques pour le succès des armes anglaises.
— J'ai prié pour la famille royale , dit le chapela n avec animation, et je compte le faire toujours. .
— Je ne m'y oppose pas, mon cher ami ; priei pour les hommes de toute condition , amis ou ennemis; priez, en particulier , pour les pi'iiici's, mais demandez aussi à Dieu qu'il change le cœur de leurs cons> illers.
Btekmann semblait embarrassé; il appartenait à une famille reconnue pour whig, et il était question de le nommer colonel d'un des régiinciils qu'on allait lever dans la colonie de New-York. 11 avait déjà ce grade dans la milice, et on le savait disposé à résister, en temps opportun , aux forces de l'Angleterre. Il s'était dérobé à ce qu'il considérait comme un devoir impérieux pour obtenir la femme selon sou cœur avant de marcher au combat. Sa réponse se ressentit de l'incertitude qui régnait dans son esprit.
— Je ne sais, dit-il, s'il est bien sage de prier avec tant d'ardeur pour la famille royale; comme elle fait partie de la race humaine, nous pouvons lui souhaiter le bonheur terrestre et les consolations spirituelles; mais il faut user avec ménagement des prières politiques. En priant aujourd'hui pour le roi , on outre-passe les idées religieuses généralemeiit admises, et l'on fait des pétitions directes contre les intérêts de l'Union.
— Pour moi, reprit le capitaine, je me joindrais volontiers à une prière qui aurait pour but de confondre le parlement et ses conseillers; mais je ne suis pas d'avis de mettre de côté le roi , la reine , les princes et les princesses, à propos de quelques taxes et d'un peu de thé.
— Je suis fâché de vous entendre parler ainsi , reprit Evert. Dernièrement à Albany on s'est entretenu de vos opinions, et j'ai pris en quelque sorte l'engagement que vous seriez certes avec nous plutôt que contre nous.
— Vous m'avez présenté tel que je suis, Beekniann, car j'appuie les prétentions des colonies; mais je ne me refuse pas encore à prier pour le roi. Vous avez uu frère capitaine d'infanterie dans un des régiments anglais , quelle est sa coiUuile dans ces circonstances ?
— Il a déjà abaniionné son brevet en renonçant au privilège de le vendre, et le congrès le propose pour commander un des nouveaux régiments.
— C'est grave, dit le capitaine. Quand des hommes abandonnent leur carrière pour contracter de nouveaux engagements, ce ne peut être que pour une cause imporlaute et du plus puissant intérêt.
— Nous avions espéré que le major WillouKhhy l'imiterait. Je sais qu'un régiment est à sa disposition dans le cas oii il se joindrait à nous. Personne ne serait accueilli avec plus de joie. Nous aurons pour nous Gales, Moulgomery, Lee, et plusieurs autres officiers des corps réguliers.
— Le colonel Lee sera-t il mis à la tête des troupes américaines?
— Je ne le pense pas, monsieur. U a de la réputation, de l'expérience , mais il est d'un caractère fantasque; en outre, il n'est pas Américain de naissance, et c'est uue cousidération majeure à nos yeux, sinon aux vôtres.
— Vous avez raison d'y avoir égard, Beekmann ; elle m'influencerait si j'étais membre du congrès; ce])endaut je suis .Ynglais, et je le serai toujours sous beaucoup de rapports.
— Que cette déclaration me cause de joie, Willoughby I s'écria le chapelain. Un homme est irrévocablement lié par ce qu'il doit à sa patrie.
— Comment donc conciliez-vous vos nouvelles opinions avec votre naissance ? demanda en riant le capitaine.
Le chapelain éprouva une légère confusion. U avait eng.'^gé la controverse avec tant de zèle qu'il était devenu partisan déclaré de la couronne.
— A la vérité, dit-il, je suis né dans le Massachusets; pourtant je suis Anglais d'origine et sujet de l'Angleterre.
— Hum! Beekmann, qui est d'origine hollandaise, ne se conduit pas d'après vos principes.
— Le colonel Beekman est un Anglais de fabrique, tandis que vous l'êtes de naissance.
M.idame VV'illoughby et Beulah rirent de la distinction qu'établissait 1\I. Woods; mais le moindre sourire n'avait pas clUeuré le visage de Maud depuis qu'elle avait perdu Robert de vue. Les idées du capitaine parurent prendre une nouvelle direction , et il demeura quelque temps sans parler.
— Dans notre position nouvelle, monsieur Beekmann, dit-il, il est bon de ne rien nous dissimuler, Si vous étiez veau une heure plus tôt,
FLEUR DES BOIS
vous auriez rencontré quelqu'un de yotre connaissance , mon fils , le major Willoughby.
— Le major Willougbby ! s'écria Beekmann avec un tressaillement qui dénotait une surprise peu agréable ; je le croyais dans l'armée royale à Boston. Vous dites qu'il a quitté la Roche : j'espère qu'il ne s'est pas dirigé sur Albany.
— Non; je l'avais d'abord engagé à prendre celte direction et à vous voir en particulier; mais ses observations sur l'état du pays m'ont fait changer de projet. Il a pris un chemin détourné , en évitant avec soin toutes les villes un peu importantes.
— Mettez la main là, dit-il en souriant, ces vieilles marques ne s'en iront jamais.
— En cela, il a bien fait, monsieur; quelque cher que puisse m'être un frère de Beulah, j'aurais été fâché de voir Robert dans ce moment. S'il n'y a pas d'espoir de le décider à se réunir à nous, il vaudra mieux maintenir entre nous la plus grande distance possible.
Ces mois firent apprécier à tous les auditeurs la gravité d'une querelle qui menaçait d'armer le frère contre le frère. On changea de conversation comme d'un commun accord. Tous semblaient préoccupés, malgré la solennité du matin , qui , dans un temps plus calme , aurait dissipé toute impression fâcheuse.
Le capitaine , sa femme , Beulah et le capitaine Beekmann eurent de fréquents entretiens dans la soirée. Maud ne fut pas fâchée d'être laissée à elle-même ; et le chapelain passa son temps avec l'ami qui avait accompagné Beekmann, tant pour sauver les apparences, que pour être employé en qualité d'inspecteur. La suite de Beekmann avait été distribuée dans les différentes cabanes, immédiatement après son arrivée. Le soir, quand les soeurs se retirèrent, Maud vit que Beulah avait quelque chose d'extraordinaire à lui communiquer. Elle s'abstint toutefois de lui adresser des questions.
— Je songe avec terreur, dit Beulah, aux nouvelles obligations^e contracte une épouse.
— Le fardeau en est allégé , Beulah , par l'amour que l'on porte à l'homme de son choix. Vous devez le sentir, vous dont les parents existent.
— Ces parents ne sont-ils pas les vôtres ? Notre affection n'est-elle pas mutuelle ?
— Oubliez ces paroles que je me reproche, Beulah, et comptez que si vous êtes forcée un jour de quitter la maison , vous laisseriez mon père et ma mère aux soins d'une fille qui a le sentiment profond de ses devoirs. Pour moi , ma résolution est prise , et je ne me marierai jamais.
— On peut être heureuse sans se marier, ma chère sœur. Evert fera son possible pour m'empécher de regretter la maison, mais l'on ne retrouve jamais une mère !
Maud ne répondit pas , mais elle parut surprise que Beulah lui tînt «e langage.
— Evert a fait tant de raisonnements à mon père et k ma mère, dit la fiancée en rougissant, qu'ils ont cru indispensable de nous marier de suite. Savez-vous, Maud, qu'il a été arrêté ce soir que la cérémonie aurait lieu demain?
— Pourquoi cette précipitation , Beulah ?
— A cause de l'état du pays. J'ignore comment Evert est venu k bout de persuader à mon père qu'aussitôt que je serais sa femme nous serions tous plus en siireté à la Roche.
— J'espère que vous aimez Evert Beekmann, ma chère Beulah ?
— Singulière question! En pourriez-vous douter? Me croiriez-vous capable de paraître devant un ministre de Dieu, et d'engager ma foi à un homme que je n'aimerais pas?
— J'ai tort, je suis folle, car je vous sais aussi consciencieuse que les saints du ciel. Cependant, si j'aimais quelqu'un, je serais moins tranquille que vous.
Beulah sourit ; elle connaissait trop bien le calme et la pureté naturelle de son esprit pour se défier de ses propres sentiments ; et elle se figurait aisL-ment que , dans de semblables circonstances, Maud témoignerait plus d'agitation.
— Vous avez peut-être bien fait, ma sœur, de prendre la résolution de rester fille; car oîi auriez-vous trouvé un amant assez dévoué et assez romanesque pour vous? Vous en avez vu une douzaine à vos pieds l'hiver dernier sans leur donner le moindre encouragement. A la Roche même , il n'y a de disponible que ce bon M. Woods.
Maud se serra les lèvres; mais elle maîtrisa son mécontentement, et finit par partager la bonne humeur de sa sœur.
— Le pauvre homme ! dit-elle , il a eu une femme qui l'a guéri de toute envie d'en avoir une autre.
— M. Woods ! J'ignorais qu'il eût été marié. Qui a pu vous le dire ?
— C'est Robert, répondit Maud avec quelque hésitation. Dans une conversation que nous avions eue sur le mariage entre parents, il m'a raconté que M. Woods avait épousé sa cousine germaine. Robert l'a connue. Le pauvre homme ! elle lui a rendu la vie dure. Il doit être loin de la Roche à l'heure qu'il est.
— M. Woods? je l'ai laissé avec papa, occupé à régler la cérémonie de demain.
— Eh ! c'est de Robert que je parle.
Le vieux sergent Joyce.
Les deux sœurs devinrent rêveuses, et cessèrent leur entretien, 'pour s'occuper mentalement de celui qu'elles chérissaient.
Le lendemain, Evert Beekmann et Beulah Willoughby furent mariés après le déjeuner dans la petite chapelle. Les parents et le sacristain iMichel O'Hearn assistèrent seuls à la cérémonie. A la pointe du jour on avait mis dans le secret l'honnête Irlandais, et, après avoir balayé le temple , il avait revêtu son habit de fête.
Une mère aussi tendre que madame Willoughby ne pouvait , sans répandre des larmes , renoncer à ses droits sur sa fille. Maud pleur»
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anssi, mais c'était moins par sympathie pour le bonheur de Beulah que par d'autres causes mystérieuses. Ce mariage était une de ces alliances sages et raisonnables qui prédisent un avenir heureux. 11 y avait entre les conjoints une parfaite conformité d'âge, de fortune et d'habitudes; et aucun pressentiment funi'sie ne se mêla aui regrets qui sont en quelque sorte inséparables des solennités matrinioni^iles.
La cérémonie était achevée quand Thonnète sacristain s'approcha : — J'aime à voir des gens heureux comme vous, dit-il. Je souhaite une éternelle prospérité à votre mari, à vos enfants , à tous ceux qui sont venus avant vous, et à tous ceux qui viendront après vous. Je vous ai connue bien petite, madame Beulah, et je u'ai jamais remarqué une mauvaise expression sur votre jolie ligure. 11 y a longtemps que j'avais envie de vous (aire part de ma façon de penser. Dieu vous bénisse, ainsi que miss Maud! c'est dommage qu'il n'y ait pas ici un beau et grand jeune homme pour la prendre par dessus le marché. Dieu vous bénisse tous, y compris le prêtre, quoiqu'il ne soit pas catholique I