‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 186 sur 280 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Les trois semaines suivantes n'apporttTent de chaugemenis que dans la végétation de l'étang des castors. Le blé et les pommes de terre enrichissaient les champs-, les épis se gonflaient, tt les fleurs des piairies commençaient à se nouer. Les foiêls étaient voilées d'un large dais de verdure vive et brillante , telle qu'on n'en voit que dans les contrées oii la généreuse ardeur du soleil est tempérée par des pluies fécondes tt par l'air des montagnes.

Aussitôt que Joël et le meunier eurent remarqué l'absence de Robert, ils prétextèrent des affaires qui les appelaient à la Mohawk. Ils faisaient assez fréquemment de semblables voy.iges pour ne pas éveiller les soupçons, et ils obtinrent aisément la permission de partir quarantehuit heures après le major et son guide. Comme on savait qu'il était venu par la route du fort Stanwix, il était à croire qu'il la reprendrait pour revenir. Joël résolut de le devancer sur la Mohawk, du côlé de 6chenectady,oùil pouvait se faire un mérite de son patriotisme en trahissant le fils de son maître ; bitn entendu qu'il comptait arriver à son but sans se mettre eu évidence.

La nouvelle route qu'avait prise le major fit échouer ce projet. Pendant que Joël et le meunier étaient installés dans une auberge hollandaise à vingt milles au-dessus de Schenectady, Robert Willoughby et son guide traversaient l'IIudson, et les deux complices déconcertés retournèrent à la Hoche. Ils avaient toutefois profité de leur voyage pour s'informer de l'état réel du [lays, pour établir des correspondances avec certains patriotes et pour discréditer le capitaine.

Evert Beekmann se pré|iarail à partir, et lieuljh s'habituait à l'idée de le voir s'éloigner. Les deux sœurs subordonnaient leurs ojiinions politiques au plus doux sentiment de leur S! \e. M^ud inclinait pour 1 1 cause royale , et la nouvelle mariée ne voyait que par les yeux de son époux.

Le capitaine Willougliby parlait peu de |>olitiquc, et le mariage de Beulah le confirma dans les opinions qu'd ivait adoptées depuis sa discussion avec le chapelain. Le colonel Bcekinanu él.iil un homme d'un grand sens, quoiqu'il n'eût rien de brillant dans l'esprit, et ses raisonnements lucides et pratiques avaient plus de poids que les violentes déclamations de la plup.irt des défenseurs de l'insurrection.

Le '2h juin, la famille prenait le thé sur la pelouse, quand le chapelain s'écria tout à coup : — Voilà un étranger !

Le capitaine se leva et aperçut Nick du côté des rochers qui dominaient le moulin.

— Dieu soit loué! dit-il, c'est le sauvage. Nous l'attendions à peu près à celte époque. 11 est d'une semaine en relard ; mais il n'en sera pas moins bien venu.

Le Tuscarora traversa rapidement la plaine, et, quand il fut auprès de la famille, il s'appuya contre un pommier et attendit qu'on le questionnât.

— Oii avez-voiis laissé mon fils? dit le capitaine.

— Il vous le dit lui même, répondit l'Indien en présentant un billet.

— C'est bien, Nick; vous avez été fidèle .a votre promisse, et vous en recevrez ce soir la récompense. Mais cette lettre a été écrite sur la rive orientale de l'IIudson, il y a plus de trois semaines. Pourquoi ne vous ai-je jias vu plus tôt?

— Vous ne pouviez me voir, puisque je n'étais pas ici.

— C'est évident, mais pourquoi n'êtes- vous pas revenu plus tôt? répondez I

— J'avais besoin d'aller au pays, sur les bords du grand lac salé.

— C'est donc à la curiosité que je dois attribuer votre retard ?

— Mck est un guerrier , et non pas une femme ; il n'a point de curiosité.

— Je vous demande paidon ; je ne prétends pas vous accuser d'une faibles e féminine, je sais que vous êtes homme; mais dites-moi oii vous êtes allé.

— A Boston , répondit le sauvage d'un air d'importance.

— A Boston I vous avez traversé le Massachusets avec mon fUs? ^ Non , Mck a voyagé seul , et le major l'a rejoint.

En disant ces mots il tira une autre missive des plis de sa chemise de calicot. Le capitaine la prit, et la lut avec une extrême gravité.

— C'est de l'écriture de Robert, dit-il, et datée de Boston , le 10 juin 1776. Mais elle n'a pis de signature.

— Lisez vite ! s'écria nndame WiUoughby.

« Mon cher père, Dieu merci, je suis sain et sauf; mais nous avons eu de l'occupation. ^ ous sivez ce que le devoir exige. Présentez le témoignage de ma tendri sse à ma mère, à Beulah et à la capricieuse .Maud. Nick était présent, et il vous dira ce qui s'est passé. »

— Point d'adresse, point de signature? Que signifie cela, Nick ?

— Nick élait \k ; il faisait chaud ; on a tué beaucoup. Il y avait de» habits rouges comme du sang.

— Il y a eu une autre b-taille? s'écria le capitaine. Parlez, Nick, qui a remporté la victoire? Sont-ce les Anglais ou les Américaine?

— C'est difficile à dire. Les babils rouges étaiint maîtres du terrain; les Américains en ont tué beaucoup ; mais ils n'en ont pas scalpé un seul. Ils ne savent pas scalper, ces pauvres guerriers !

— Sur ma parole, Woods, je ne jiuis croire que les Américains aient osé attaquer Boston défendu par des troupes rég'ilièrcs.

— CertainejiienUlon ; ça n'a été qu'une escarniouclie.

— Qu'appekz-vous escarmouche ? demanda Nick.

— Racontez-nous tout ce qui est arrivé , dit le capitaine en faisant signe à son ami de se taire,

— Les Américains étaient sur la colline, et les Anglais en canots; il y avait cent, mille cauols pleins d'habits rouges. Ils débarquèrent, marchant en ordre à la manière des visages pâles. Boum! boum! On les reçut à coups de canou. Uh ! comuic ils se sont sau\ es !

— Qui ? je suppose que ce sont les pauvres Américains ?

— Les habits rowg<^ se sont siuvés, répondit tranquillement l'Indien. Celte réponse produisit une sensation générale.

— Les habits rouges se sont sauvés, répéta lentement le capitaine. Et oii la bataille s'est-elle donnée? ^

— Sur le fleuve. Ils sont venus en^nots pour combattre comme les Indiens du Canada.

— C'est sans doute à Charleslown, Woods, vous vous rappelez que Raston est sur une péuinsu^e, cl Charlestown sur l'autre ; je ne croyais pis que les Américains occupassent cette dernière ville; vous ne m'en aviez rien dit, Beekmann.

— Ils n'étaient p.is aussi près des forces royales quand j'ai quitté Albany. Quelques questions adressies dirtctcnient ;i cet Indien nous mettront au fait de la vérité. •

— Procédons avec méthode, dit le capilaine. Combien y avait-il d'Anglais cngigés dans le combat? cjIcuIiz comme nous avions coutume de le faire dans la guerre avec la France.

— Il y en avait loin comme d'ici au moulin, capilaine ; des paysans, pas de soldats, avec des fusils sans baïonnette, (las d'habits rouges, p.is de sics sur le dos; ils avaient l'air de bourgeois et combau.>ieiit comme des diables.

— Y avait-il environ deux mille hommes ?

— A peu près.

— Et combien de soldats anglais sont venus dans les canots?

— J'en ai compté d'abord une fois autant, et la seconde fois la moitié moins.

— Cela ferait trois mille en tout. Ont-ils attaqué tous ensemble?

— Non, ceux qui ont attaqué d'abord ont été mis en fuite. Il en est arrivé d'autres qui se sont encore sauvés. Enfin, la troisième fois, ils ont mis le feu au wigwam ; ils ont gravi la colline, les Américains ont décampé.

— Comment! on a brûlé Charlestown?

— C'est cela; les gros canons ont fait feu. Boum! boum ! Nick n'a jamais vu de pareille guerre ; des ruisseaux de sang, des hommes tombant comme les feuilles des arbres.

— Assi>licz-\ous à la bataille, Nick? Comment vous êtes-vous procuré ces renseignements?

— Le m.ajor a dit : C'est mon ami! et on m'a laissé monter dans un grand canot.

— Mon fils assistait donc à cette sanglante bataille? dit madame Willoughby. Il nous écrit qu'il n'a pas été blessé.

-» Oui, ma chèie Willieliuina, Robert nous connaît trop bien pour vouloir nous abuser en celle occasion ; et vous, Nick, avez-vous vu le major sur le champ de bataille?

— Je l'ai vu deux, six, sept mille fois. Il était facile à voir, il était droit comme un pin et ne courbait pas la tête. Il tuait tout autour de lui. On lui dit de s'en aller; il ne voulut pas. Pourtant il n'a pas reçu de blessure.

— Combien supposez-vous qu'il soit resté de morts sur le champ de bataille? Y èles-vous demeuré après le combat?

— Oui, pour prendre des fusils, des havre-sacs et autres bornis choses. J'en al ramassé beaucoup.

Ici Nick le sauvage ouvrit froidement un petit p-^viel, cl exhibi une épaulette, une bague, plusieurs montres, cinq ou s îpaires de bLUcle* d'argent et divers autres objets dont il avait dépo-jilé les morh.

— Je vois, maître Nick, que vous n'avez pas perdu votre temps; mais avez-vous pillé les Anglais ou le; .\mérîcains?

— Les habits rouges étaient les plus près et les plus ricbeSi

FLEUR DES BOIS

— Y en avait-il en plus grande quantité ?

— Les habits rouges étaient comme ceci , dit Nick en levant quatre doigts ; les Américains comme cela , ajouta-t-il en levant un seul doigt. Il a fallu une bien plus grande fosse pour enterrer les habits rouges. Les Anglais gémissaient comme une femme qui a perdu son époux.

Ce fut ainsi que Saucy-iNick décrivit la célèbre bataille de Bunker's Hill, dont il avait été témoin oculaire. 11 ne jugea pas à propos de dire qu'il avait donné le coup de grâce au propriétaire de l'épaulelle, et n'expliqua pas comment il s'était procuré tant d'objets précieux. Son récit fut d'ailleurs très-véridique. Les auditeurs l'écoulèrcnt avec un vif intérêt; et lorsqu'il fut question du major Willoughby , Maud se cacha la figure avec les mains. Quant à Beulah, elle regarda plusieurs fois son mari avec inquiétude, et frémit à l'idée du danger auquel il allait être bientôt exposé.

Cette importante nouvelle rafiFermit Beekmann dans ses projets de départ. Dès le lendemain matin, il s'arracha des bras de Beulah éplorée et se rendit à Albany. Washington venait d'être nommé généralissime, et une guerre en règle allait commencer. Beekmann avait été promu au grade de colonel.

Pendant le cours de l'été, le bruit des combats parvint de iemps en temps à la Roche habitée; mais aucun événement ne troubla la tranquillité de la petite colonie. Joël lui-même fut forcé de porter le masque, et de moissonner pour autrui les blés qu'il avait espéré recueillir pour lui-même.

Beulah avait pour son mari toutes les alarmes d'une jeune épouse; mais comme les jours et les combats se succédèrent sans qu'il éprouvât d'accident, elle se résigna aux angoisses inséparables de sa position. Sa mère et Maud contribuèrent à la rassurer, bien qu'elles fussent ellesmêmes inquiètes de Robert Willoughby. Le major était toujours à Boston, et le régiment de Beekmann faisait partie des troupes qui bloquaient la ville. Isi l'un ni l'autre ne furent très-exposés, et les personnes qui s'intéressaient à eux apprirent avec joie que la mer séparait les combattants.

Au mois de novembre la famille quitta la Roche, suivant son habitude, et se rendit à Albany, oii le colonel Beekmaan retrouva pendant quelques semaines sa bien-aimée Beulah. La vieille ville avait perdu de sa gaieté habituelle, mais elle possédait en ce moment un grand nombre de jeunes officiers américains qui papillonnèrent autour de Maud. Le capitaine ne fut pas fâché de voir les hommages dont sa fille cadette était l'objet, car il aimait les défenseurs des colonies, et n'était pas moins enchanté que Beekmann lui-même quand il apprenait les succès des Américains.

— Tout va bien , disait-il à son ami le chapelain; la métropole ouvrira les yeux et reconnaîtra bientôt son injustice. "Tout rentrera dans l'ordre. Le roi sera aussi aimé qu'autrefois, et l'Angleterre et l'Amérique seront d'autant plus unies qu'elles se respecteront davantage. Je connais mes compatriotes : ils sont justes, et agiront en conséquence aussitôt qu'ils seront en état d'examiner froidement la vérité. 'î'el est le caractère de John Bull. Donnez lui des motifs pour vous respecter, et il vous rendra bientôt justice ; mais dès que vous lui donnez sujet de vous mépriser, il se conduit en despote absolu.

Telles étaient les opinions du capitaine Willoughby sur sa patrie, qu'il n'avait pas revue depuis trente ans, et oit il avait hérité si récemment d'honneurs inattendus, sans concevoir le désir d'y retourner pour jouir de ses nouveaux titres.

Maud accueillit avec indifférence les jeunes militaires ou bourgeois qui l'entourèrent pendant la saison d'hiver. Deux ou trois compagnons d'armes du colonel Beekmann auraient particulièrement désiré entrer dans la même famille qu'un officier aussi estimé; mais aucun encouragement ne les enhardit à dépasser les limites d'une politesse assidue.

— Je ne sais comment cela se fait, dit un jour madame Willougliby à son mari, Maud ne prend aucun plaisir à des attentions qui flattent ordinairement les jeunes filles de son âge. Je suis sûre qu'elle a le cœur sensible et aimant, et cependant elle ne laisse paraître aucune marque de préférence.

— Son temps viendra comme celui de sa mère est venu. L'amour est inévitable pour les femmes comme la coqueluche et la rougeole pour les enfants; c'est une maladie que la jeune fille gagnera tôt ou tard sans aucune espèce d'inoculation.

Je ne me soucie pas de me séparer de mon enfant, dit madame Willoughby, qui ne cessait de regarder Maud comme sa fille; mais, comme nous ne pouvons toujours rester ensemble, il vaudra mieux la marier tout de suite. Le jeune Verplanck, qui est du régiment d'Evert, me paraît un parti très-sortable.

— Je préférerais Luc Hering.

— Parce qu'il est plus riche ou plus influent ? Vous autres hommes ne songez jamais à établir une fille sans tenir compte des terres ou des maisons qu'on possède.

— Par saint Georges, ma femme ! les terres et les maisons ne gâtent rien au mariage.

— Cependant, répondit madame Willoughby d'un ton de reproche, nous n'avions rien ni l'un ni l'autre, ce qui ne nous a pas empêchés d'être heureux. Vous auriez été général , que je ne vous aurais pas aimé davantage.

— C'est vrai, ma chère Wilhelmina, reprit le mari en embrassant

avec affection sa fidèle compagne; c'est vrai, ma chère enfant, car vous serez toujours une enfant à mes yeux; mais notre mariage fait exception à la règle. Pour ma part, je souhaite que la capricieuse Maud ne rencontre jamais de parti plus mauvais que Luc Hering.

— Vous avez tort, Willoughby, de traiter Maud de capricieuse. Elle est constante dans ses aflections : voyez quel est son attachement fraternel pour Robert; elle a parfois pour lui plus de sollicitude que sa propre mère.

— Bah , Wilhelmina ! Maud n'a pas pour Robert plus d'attention que pour le reste de la famille. Moi-même, quoique vieux soldat, je songe avec anxiété aux coups de canon qu'on peut tirer à Boston ; j'espère d'ailleurs que Robert s'en tirera bien et que je vivrai assez longtemps pour le voir officier général. Quant à Maud, n'ayant pas d'amant dont elle donnât un fétu, je me figure qu'elle regarde Robert comme un pis aller.

— Je voudrais que tout fût fini. Il est triste de voir Evert et Robert dans les deux camps opposés.

— Soyez certaine que la guerre se terminera heureusement. Ce M. Washington est un homme de talent, et il sait conduire sa barque avec habileté. Vous rapp,;lez-vou:,, Wilhelmina, la périlleuse affaire de BraJdock? Il combattait avec l'armée anglaise, et, soit dit entre nous, nous aurions laissé nos os sur le champ de bataille s'il n'avait protégé la retraite. Je vous ai écrit à cette époque ce que je pensais de lui, et vous voyez que mes prédictions se réalisent.

L'un des faibles du capitaine consistait à se croire un prophète politique, et, comme il avait en effet manifesté jadis son estime pour Washington, il se rangeait avec plaisir du côté de celui qu'il admirait.

L'hiver se passa sans que Maud fît un choix entre ses nombreux amants. Au mois de mars, les Anglais évacuèrent Boston; Kobert Willoughby mit à la voile avec son régiment et se rendit à Halifax, d'où il partit, sous les ordres de Henri Clington, pour l'expédition dirigée contre Charlestowii. Le mois suivant, la famille retourna à la Roche, résidence plus sûre dans un moment aussi critique qu'un endroit plus fréquenté. La guerre continua , au grand regret du capitaine, sans aucun indice de la réconcili ition qu'il avait prédite avec tant de confiance. La durée des hostilités refroidit son ardeur pour la cause coloniale. Né en Angleterre, il était opposé, dans le fond de son cœur, à une séparation entre l'Amérique et la mère-patrie, événement politique dont les initiés commençaient à parler sérieusement.

Dans le désir de chasser des idées désagréables , le digne propriétaire de la vallée s'y renferma et s'occupa activement de ses moulins et de ses céréales. Il avait résolu d'étendre ses possessions et d'affermer les terres qui restaient à défricher. Mais la situation du pays empêcha l'exécution de ce projet. La position géographique de la vallée la dérobait aux charges ordinaires du service militaire ; la présence du major dans les troupes anglaises , les anciennes relations du capitaine avec l'armée royale et les secrètes machinations de Joël ue laissaient aucun doute sur les opinions de M. Willoughby. Mais les autorités américaines ne jugèrent pas à propos de l'inquiéter. Le patriotisme de Joël Strides et du meunier se résigna à l'inaction; ils reconnurent d'ailleurs que la population de la vallée ne partageait pas leurs sentiments. Dans une circonstance oii elle fut appelée à élire un déduite , toutes les vois furent données au capitaine , excepté celles des deux conspiratears.

Quiconque eût vu la Roche pendant l'été de 1776 n'aurait pu s'imaginer qu'elle faisait partie d'une contrée déchirée par la révolution et bouleversée par la guerre. Un calme profond régnait autour de l'étang des castors , la solitude sublime des bois n'était troublée que par le bruissement des vents; le soleil répandait ses chaudes clartés sur un sol fertile, et les fruits mûrissaient comme dans les plus beaux jours de paix et d'espérance.

— Le calme de cette vallée a quelque chose d'effrayant , Beulah ! s'écria Maud un dimanche qu'elle était assise dans le salon écoutant le silence harmonieux de la forêt et les sons mélancoliques de la cloche du soir. Tout est tranquille autour de nous, et peut-être le sang coule à grands flots. Oh ! pourquoi ce maudit congrès a-t-il songé à faire la guerre !

— Evert m'écrit que tout est pour le mieux et que l'Amérique sera une nation , et même une très grande nation.

— C'est donc l'ambition qui tourne la tête aux Américains; mais ne serait-elle pas satisfaite s'ils demeuraient soumis à une grande puissance, au lieu de se détruire les uns les autres pour un fantôme de liberté ?

— Je ne sais, répliqua la jeune femme; mais vous connaissez le jugement sain d'Evert, et vous le devez croire incapable de mesures inconsidérées.

— Songez, Beulah, reprit Maud d'une voix tremblante, qu'Evert et Robert sont peut-être aux prises en ce moment même. Le dernier messager nous a annoncé que sir William Howe débarquait une grande armée aux environs de IVew-York, et que les Américains marchaient à sa rencontre,

Beulah ne répliqua pas, car, en dépit de son caractère calme et d la confiance qu'elle avait dans son mari , elle ne pouvait se défendr j d'un sentiment d'inquiétude. Le colonel lui avait promis de lui écrire par toutes les occasions possibles; il n'y avait pas manqué jusqu'à ce

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joor, et elle s'attendait à recevoir prochaioemcnt des noavelles. Il en vint en effet, mais par une voie qu'elle n'avait pas désirée.

Le mois de décembre avait ramené l.i récolte des fruits, et l'année promettait de finir sans incident extraordinaire. Beulah, mariée depuis un an, était déjà devenue mère; le major n'était pas revenu visiter la maison paternelle. Nick avait disparu peu de temps après son retour de Boston, et on ne l'avait pas revu dans la vallée.

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