‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 187 sur 280 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

L'été de 1776 avait été favorable à l'étang des castors. Le capitaine se proposait d'offrir aui défenseurs de la bonne cause les porcs qu'il avait engraissés et qu'il pensait pouvoir faire conduire à travers la forêt jusqu'au fort Stanwix. Aucune nouvelle du théâtre de la guerre n'était parvenue à la famille, eiceplé une lettre par laquelle le major annonçait qu'il se portait bien et que sir William Howe était arrivé. Un court pcst-scriptum contenait les mots suivants : « Dites à ma chère Maud que les femmes charmantes unt cessé de me charmer; la gloire occupe tous mes rêves; tous les objets de tnon amour sont à la Itoche ; si y avais rencontré une seule femme qui valût moitié autant que Maud, il y a longtemps que je me serais marié. »

Le père, la mère et Beulah considérèrent ces paroles comme un badinage. Maud seule les envisageait autrement. Elle emporta la lettre dans sa chambre, la lut et la relut une douzaine de fois; elle ne pouvait se déterminer à la rendre; et, s'apercevanl enfin qu'on ne la réclamait pas, elle la mit dans son sein. Elle la reprenait de temps en temps pour la relire dans sa chambre solitaire ou pendant ses promenades au milieu des bois.

La guerre n'avait pas encore produit sur ces frontières les désordres jusqu'alors inséparables de toutes les guerres d'Amérique. L'ennemi occupait la côle, et les efforts des combattants étaient dirigés sur ce point. Une tentative sur le Canada avait échoué faute de forces suffisantes. Cependant M. Woois rappela un jour la nécessité de placer les portes trop longtemps négligées.

— Nous avons le temps, dit le capitaine Willoughby; l'agriculture en souffrirait si nous occupions ailleurs les ouvriers. INous sommes aussi en sûreté qu'à Hyde-Park, plus en sûreté même. Car Londres fourmille de voleurs, tandis que, grâce à vos sermons, nous n'avons à la Roche que des pécheurs d'une espèce moins dangereuse.

Le chapelain n'eut rien à objecter à ce raisonnement. L'année précédente Joël était parvenu à créer des obstacles qui avaient empêché de poser les portes, et on avait à peine reparlé de cette importante opération. Ou ignorait encore que les provinces avaient l'intention de se déclarer indépendantes. La lettre du major gardait le silence sur cette résolution; autrement le capitaine aurait regardé la lutte comme devant être de longue durée et se serait empressé de compléter ses moyens de défense. En attendant, les battants des deux portes reposaient contre le mur et la palissade.

Le capitaine Willoughby fit arracher les vieilles souches qui encombraient l'ancien éting des castors, nivela le terrain, et des vergers s'élevèrent autour des cabanes qui rendaient le paysngc si riant. Le bétail paissait tranquillement dans les lorêls à lUie distance de plusieurs milles. La vallée et les flancs des montagnes voisines éUiient couverts de petits sentiers battus par le passage des troupeaui. Ces sentiers aboutissaient à plusieurs éminences d'où l'on jouissait d'une vue magnifique , et que Beulah et Maud visitaient souvent pendant la belle saison. Le petit Evcrt consolait Reulah de l'absence de son père et la rapprochait de Maud, qui prodiguait à cet enfant les soins les plus assidus. Lorsque Maud était libre, elle se rendait dans la forêt et la parcourait sans appr.'hension. L'absence de tout danger l'avait enhardie. La panthère était la seule bête féroce du pays, et les nombretu bûcherons qui parcouraient les coteaux voisins n'en avaient pas rencontré une seule depuis dix ans.

Le 23 septembre 177C, environ trois heures avant le coucher du soleil, Maud poursuivait tranquillement sa route, à peu de distance d'un rocher sur le haut duquel Michel O'IIearn avait fait un siège grossier par les ordres du capitaine. C'était un des points les plus éloignés de toute cabane, et il dominait l'étang des castors tout entier. INotre héroïne portait un large chapeau de paille dont la forme s'harmonisait avec celle de son visage. L'exercice avait embelli son teint d'un coloris éclatant, ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, et, malgré l'expression triste ou du moins rêveuse qui lui était habituelle, elle surpassait en beauté les femmes les plus à la mode. Son costume était simple, mais de bon goût; Maud avait toujours soigné sa toilette, et elle s'en occupait davantage depuis le post-scriptum de Robert Willoughby. En arrivant sur le haut du rocher. Maud s'assit et ôta son chapeau pour laisser la brise se jouer librement sur son front brûlant, puis elle regarda le paysage qui avait pour elle des charmes inépuisables. Le soleil, en projetant obliquement ses rayons sur les prairies, allongeait les ombres et fondait tous les objets dans une teinte harmonieuse. La plupart des colons travaillaient aux champs, et les femmes, assises à l'ombre avec leurs enfants, maniaient l'aiguUle ou faisaient tourner le rouet.

— Le beau spectacle ! pensa Maud. Pourquoi les hommes ne se

contentent-ils pas des bienfaits de la nature , et ne vivent-ils pas dans une paix fraternelle commandée par les lois divines? Nous serions tous heureux dans ce séjour ; nous ne serions pas sans cesse dans la douloureuse attente d'un malheur. Beulah et Êvert veilleraient à l'éducation de leur fils. Les vieux jours de mes parents s'écouleraient paisiblement, et Iiobert pourrait ramener de la ville une femme que j'ess lierais d'aimer comme j'aime Beulah,,. Non , je ne l'aimerais jamais autant'. Cependant il le faudrait bien, puisque ce serait un devoir pour moi.

Pendant ce soliloque , la physionomie de >laud était empreinte d'une singulière tristesse. Ses yeux reflétaient une lutte intérieure; il semblait qu'elle combattit ses propres espérances pour obéir avec résignation à la loi impérieuse du devoir. En ce moment, un cri s'éleva dans la vallée : c'était une de ces alarmes spontanées , involontaires, que la plume ne peut reproduire , mais dont les accents inspirent la terreur. On vit les habitants du moulin gravir les collines qui le dominaient , suivis de leurs femmes, qui trainaient après eux leurs enfants avec tous les signes de la plus vive frayeur. Le premier mouvement de Maud fut de s'enfuir; mais, après un moment de réflexion, elle reconnut qu'il était trop tard et qu'il fallait se résigner à attendre. Ses vêtements étaient de couleurs peu voyantes ; elle avait derrière elle un rocher sombre , et il n'était pas vraisemblable qu'on l'aperçût à la distance oii elle était placée. D'ailleurs les cir nstances étaient trop urgentes pour qu'il fût permis d'hésiter , et une espèce de cusiosilé vertigineuse se mêlait aux alarmes de notre héroïne.

Les fugitifs prirent le chemin de la Roche en entrainant avec eux les ouvriers qui travaillaient aux champs. Les uns marchaient droit à la maison , les autres coururent à leurs cabanes pour chercher leurs enfants. Le capitaine Willoughby parut à cheval au milieu des groupes, échangea quelques paroles avec le meunier et s'avança hardiment vers la colline. Maud trembla à l'idée des dangers qu'il courait. Elle le vit agiter son chapeau ; il poussa un cri et reprit la roule de la Roche. Quelques hommes armés étaient déjà réunis dans la cour. Le capitaine leur donna des ordres , entra, et reparut bientôt avec des armes , accompagné de sa femme et de Beulah , qui pressait le petit Evert contre son cœur.

Un certain ordre commença à s'établir parmi les colons. En comptant les individus de tout âge et de toute couleur , il y avait trentetrois hommes en état de porter les armes. On pouvait ajouter à ce nombre une quinzaine de femmes qui avaient montré, en abattant des daims , qu'elles savaient manier un fusil. Le capitaine Willoughby avait discipliné ses gens, qui avaient quelques notions des évolutions d'infanterie légère. Il avait nommé plusieurs caporaux; Joèl Strides était sergent, et Joyce remplissait les fonctions d'adjudant. Vingt hommes se rangèrent en face de la porte, sur la pelouse, sou» le commandement de Joyce ; et dès que les derniers fuyards eurent franchi la palissade, le capitaine réunit des ouvriers pour placer les portes de la seconde enceinte.

Maud allait quitter le rocher, quand une bande de cinquante Indiens couronna le sommet des coteaux. Le ruisseau la séparait de la Roche; mais, pour atteindre le pont qui le traversait, il lui fallait suivre un sentier sinueux, et les sauvages l'auraient inévitablement devancée. Elle préféra donc rester sur son observatoire.

La bande qui couronnait la colline auprès des moulins ne faisait aucune manifestation. Elle voulait seulement reconnaître la place et attendre du renfort. Elle ne tarda pas à s'au.gmenler d'une trentaine de guerriers. Au bout de quelques minutes d'inaction, les sauvages tirèrent un coup de fusil comme pour essayer la portée d'une balle. Aussitôt les hommes qui étaient sur la pelouse se retirèrent eu dedans des palissades, mirent leurs armes' en faisceau, et se joignirent aux travailleurs qui essayaient de placer la porte. Comme le capitaine enjoignit aux femmes de se retirer, Maud supposa que la balle était tombée dans la cour; heureusement personne n'avait été atteint.

Les portes destinées à la palissade étaient d'un bois léger; mais la difficulté était de les faire entrer dans leurs gonds , à cause de leur hauteur. 11 fallait une grande force physique pour les enlever, et beaucoup de précision pour les adapter. La proximité d'un ennemi aussi farouche était aux travailleurs le sang-froid nécessaire à cette opération. La pauvre Maud perdit le sentiment de son propre danger, et, dans une agitation fébrile, elle se leva plusieurs fois en voyant le battant tomber à côté des gonds. Cependant les ouvriers persévérèrent pendant que des sentinelles surveillaient attentivement les sauvages.

Maud s'agenouilla, le visage incliné sur son banc , et murmura de courtes mais ferventes prières pour les êtres chéris que renfermait la Roche. Elle se releva plus calme. 11 y avait un premier battant de posé, et le capitaine le faisait tourner sur ses gonds. Maud sentit son cœur soulagé, quoiqu'elle sût par ouï-dire que les Indiens n'attaquaient jamais en plein jour. L'altitude calme de son père acheva do la rassurer.

Les habitants de la Roche se préparaient à poser le second battant, quand un Indien traversa seul la prairie, tenant à la main une branche d'arbre qu'il agitait eu l'air avec vivacité. C'était un parlementaire qui désirait entrer en pourparlers avec les visages pâles. Le capitaine alla au-devant du messager. Ils eurent ensemble une conférence dont .Maud ne put saisir l'objet. Au moment oii ils se séparaient, les travail-

FLEUR DES BOIS

leurs poussaient un cri de joi : le second battant était en place et se balançait sur les gonds. Le sauvage s'éloigna plus lentement qu'il n'était venu , s'arrêtant par intervalles pour examiner la maison et les fortifications.

La palissade était pour la Roche une grande garantie de sécurité. On pouvait , à la vérité, la franchir par escalade ; mais une telle entreprise exigeait beaucoup de courage et d'adresse et, dans le cas où on la tenterait pendant la nuit, les sentinelles avaient le temps de donner l'alarme. En outre , l'ennemi devait être peu tenté de s'aventurer entre la palissade et la seconde enceinte. A moins d'être sûr d'emporter d'assaut la citadelle, il y resterait enfermé comme dans une prison et exposé au feu qui partirait des.meurtrières. Maud savait tout cela par ses conversations avec son père , et elle comprenait tous les avantiiges du travail qu'on venait d'achever. Les planches étaient solides, parfaitement jointes, à l'épreuve de la balle et, dans le cas même de l'escalade, les femmes et les enfants avaient le temps de gagner la cour.

iVlaud résolut d'attendre k son poste la chute du jour; elle s'étonnait qu'on ne remarquât pas son absence , mais elle attribuait avec raison cet oubli à la soudaineté de l'alarme et à la multitude de pensées qui avaient dû préoccuper les siens.

— Je resterai où je suis , pensa Maud avec un peu d'orgueil. Si je ne suis pas réellement la ftlle de Hugues Willoughby , je prouverai que je ne suis pas complètement indigne de son amour et de ses soins. Je puis passer la nuit dans la forêt sans en souffrir.

Au moment où ces idées lui traversaient l'esprit , une pierre se dé-

. tacha d'un sentier situé au-dessus d'elle, et roula jusqu'à ses pieds.

Elle entendit des pas, et son cœur battit plus violemment. Cependant

elle comprit que son salut dépendait de son immobilité parfaite. Elle

retint son haleine.

— Peut-être, se dit-elle, c'est une autre personne de la maison. J'ai vu Michel dans le bois toute l'après-midi. Ce fidèle serviteur sera un trésor pour moi dans ce terrible moment.

Elle allait se lever, quand elle vit paraître un homme qu'elle ne reconnut pas, revêtu d'une blou«e de chasse et portant sous le bras une carabine. L'étranger ne la remarqua pas d'abord , mais bientôt en l'apercevant il leva les mains avec surprise, posa sa carabine contre un arbre et s'élança en avant. La jeune fille ferma les yeui et, la tête inclinée , se laissa glisser sur le banc, attendant le coup mortel du tomahawk.

— Maud, ma chère Maud, ne me reconnaissez-vous pas ? s'écria le nouveau venu en se penchant vers la jeune fille et lui passant un bras autour de la taille par un mouvement affectueux mais plein de réserve et de délicatesse. Levez-vous , ma chère enfant, et montrezmoi que vous ce me craignez pas.

— Robert! s'écria Maud presque inanimée. D'oîi venez-vous? Pourquoi arrivez-vous dans ce moment fatal? Pliit à Dieu que vous eussiez choisi un autre temps !

En disant ces mots, Maud fut assez remise pour pouvoir regarder Robert en face avec une expression où la crainte était entremêlée d'une indicible tendresse. Cependant elle ne l'embrassa pas comme un frère bicn-aimé; au contraire, lorsqu'il la pressa doucement contre son cœur, elle le repoussa légèrement. Quand elle se fut dégagée, elle montra du doigt la vallée.

— Voyez , dit-elle , les sauvages sont enfin venus , et le combat va commencer.

Le regard militaire du jeune Willoughby embrassa la scène d'un coup d'œil. Les Indiens étaient toujours sur la colline; et les colons, après avoir placé les portes des palissades, s'occupaient de celles de la cour, plus pesantes et plus difficiles à soulever. Quelques questions adressées à Maud le mirent bientôt au fait de ce qui s'était passé depuis une heure.

— Etes-vous seule, ma chère Maud? demanda-t-il avec étonnement.

— Toute seule; cependant je croyais que Michel se trouvait aussi dans les bois.

Le major tira de sa poche une lunette d'approche.

— Vous vous trompiez, dit-il en la pointant sur la maison, Michel soutient la porte. Il est debout , inébranlable comme un terme. J'aperçois d'autres figures de connaissance, et mon père est aussi actif et aussi calme que s'il était à la tète d'un régiment.

— Je suis donc seule.

— Non pas, tant que je serai avec vous, ma chère amie. Croyez-vous encore ma visite inopportune ?

— Peut-être non. Dieu sait ce que je serais devenue à l'approche de la nuit ! mais nous sommes en sûreté sur ce banc.

— Les Indiens ne peuvent-ils pas nous voir quand nous les voyons si distinctement?

— Je ne pense pas, grâce au noir rocher qui est derrière nous. J'ai souvent observé que, lorsque Evert et Beulah étaient ici , on ne les apercevait pas de la pelouse. Ma robe est de couleur sombre et votre habit de la couleur des feuilles. Demeurons ici ; c'est le meilleur end oi* pour voir ce qui se passe dans la vallée.

- Vous êtes la fille d'un soldat, Maud, et la nature vous a évidemmef \ destinée à être la femme d'un soldat.

— Je ne me marierai pas, murmura Maud sachant à peine ce

qu'elle disait. Mais par quel hasard vous trouvez-vous ici? L'état actuel des choses rend vos visites plus dangereuses que jamais.

— Qui reconnaîtrait un major d'infanterie sous ce rustique équipement? Je n'ai pas à craindre les soupçons de mes chefs, si je parviens à échapper aux sauvages. Présentement, ceui-ci ne paraissent pas avoir des dispositions très-hostiles. Reglr'^l•^-les , ils préparent leur repas, et voici des chasseurs qui apportent un daim.

Maud prit la lunette d'une main mal assurée; mais elle la rendit aussitôt au major, car elle fut saisie de frayeur en les voyant aussi rapprochés d'elle par l'effet d'optique.

— Ce daim a été tué ce matin par le meunier, dit-elle. Ils l'ont sans doute trouvé dans sa cabane. Remercions Dieu de ce temps d'arrêt : il laissera à mon père le loisir de placer l'autre porte. Regardez, Robert , comme la besogne avance.

— On vient d'attacher un battant. Persévérez, mon noble père, et vous serez bientôt à l'abri de l'ennemi. Que de sang-froid il déploie! Ah! Maud, Hugues Willoughby devrait être maintenant à la tête d'une brigade pour nous aider à étouffer cette maudite rébellion.

— Est-ce pour lui rappeler ses devoirs que vous venez ici ?

— Oui, Maud, et j'espère que vous seconderez mes efforts.

— Hélas ! il est trop tard ! Le mariage de Beulah avec Evert a raffermi le capitaine dans ses opinions.

Robert Willoughby allait répondre, mais un mouvement subit qui s'effectua à la Roche attira toute son attention.

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