‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 188 sur 280 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

La plupart des femmes , ayant à leur tète madame Willoughby et Beulah, étaient sorties de la cour et se répandaient entre la seconde enceinte et la palissade; le capitaine avait aussi quitté la porte; les hommes qui allaient soulever le dernier battant avaient suspendu leur travail. H était évident que de nouveaux motifs d'inquiétude avaient produit ces mouvements. Toutefois les faisceaux d'armes demeuraient intacts, et les Indiens ne faisaient aucune démonstration nouvelle. Le major regarda attentivement avec sa lunette.

— Qu'y a-t-îl, mon cher Robert? demanda Maud. Ma mère paraît alarmée.

— Sait-on que vous avez quitté la maison?

— Je ne pense pas. Quand je suis sortie, Beulah et ma mère étaient auprès de l'enfant, et mon père surveillait les laboureurs. Je n'ai parlé à personne, et je n'ai rencontré personne avant d'entrer dans le bois.

— On s'aperçoit de votre absence : il n'est pas étonnant qu'elle excite de l'inquiétude.

— Tirez un coup de fusil , Robert , pour attirer leur attention de notre côté. Je vais agiter mon mouchoir : c'est un signal que j'ai fait quelquefois à Beulah.

— Ne compromettons pas notre sûreté. Suivons leurs mouvements , et tenons-nous prêts. Un coup de fusil nous trahirait.

Ces paroles, prononcées d'une voix affectueuse que Maud aimait à entendre en tout temps , furent d'autant plus douces à ses oreilles que la mort planait sur sa tête.

Il était manifeste qu'on cherchait notre héroïne, et qu'on avait parcouru toute la maison inutilement. Personne ne songeait plus au second battant , et l'on semblait vouloir tenter une sortie par une des fenêtres du salon. On sait que cette pièce donnait sur un rocher ài pic dont le pied était baigné par les eaux du ruisseau; ce rocher avait environ quarante pieds de haut et , quoiqu'il offrît un retranchement presque inaccessible, un homme alerte pouvait, à l'aide d'une corde, descendre de la fenêtre sans difficulté. Cette partie de la maison était complètement invisible aux sauvages, qui se trouvaient toujours campés sur le rocher près du moulin, à un demi-mille des portes de la palissade; une fois parvenu au lit du ruisseau , on pouvait aisément , en suivant les sinuosités hérissées de buissons, gagner la forêt sans être aperçu.

— On se prépare à envoyer k votre recherche.

— La chose est faisable, pourvu que les sauvages conservent leur position actuelle. Il est étonnant qu'ils n'aient pas envoyé un détachement derrière la Roche , où , abrités par les taillis , ils auraient pu tirer sur les croisées. Devant la façade il n'y a que quelques haies trop basses pour les proléger, et voilà sans doute pourquoi ils n'osent descendre de la colline.

— Ils ne connaissent pas sans doute la vallée. A l'exception de Nick, peu d'Indiens nous ont visités. Ils appartenaient tous à des tribus amies. Il n'y avait parmi eux aucun guerrier. Nick est le seul qui mérite ce nom.

— Serait- il le chef de la bande? Je n'ai jamais eu une grande confiance en lui. Cependant il connaît la famille depuis trop longtemps pour qu'on puisse le soupçonner d'une pareille infamie.

— Mon père le regarde comme un fripon , mais il n'est pas certain qu'il en pense au fond tout le mal qu'il en dit. D'ailleurs Nick connaît la vallée ; il n'aurait pas manqué de faire investir le derrière de la maison. Les sauvages sont venus par les routes ordinaires qui aboutissent toutes à la rivière au-dessous des moulins.

— C'est vrai; je me suis égaré en venant ici; m^iis, par bonheur,

FLEUR DES BOIS

j'ai reconnu à sa forme la crête de la montagne qui est au-dessus de nous ; et lorsque j'ai retrouvé les sentiers fouU's par les troupeaux , j'ai su qu'ils me condiiiiaient du côté de la rivière. Voici un homme qui descend de la fiiiêlre.

— Oh ! Rohcrl , j'espère que ce n'est pas mon père.

— Je vous le dirai mieux quand il aura touché le sol. Si je ne me trompe, c'est l'Irlandais Michel O'Hearn.

— Honnête Michel! quoiqu'il ne sache que manier la pioche, il se met toujours en avant. IN'cst-il pas accompagné de quelqu'un ?

— Oui, un autre vient de descendre. On se serait épargné la peine de l'envoyer, Maud , si l'on vous savait gardée par un homme qui mourrait avec joie pour votre salut.

— On n'y songe guère , Robert, répliqua Maud à voix basse, on ne se doute pas que vous êtes aussi près de notre famille. Mais on ne voit plus descendre personne. Ils font bien de ne pas affaiblir la garnison.

— Voilà les conibatl.ints qui reprennent leurs armes et qui se préparent à la défense. C'est Jocl Strides qui accompagne Michel.

— J'en suis fâchée, reprit Maud, qui avait une antipathie instinctive ])Our l'inspecteur, je ne voudrais pas qu'il vous sût ici.

— Pourtant, reprit le major, Jol'l paraît jouir de la confiance de mon père.

— Il ne possède pas la mienne, et Michel m'en a souvent parlé de manière à m'inspirer des doutes sur son compte.

— Il faudra bien qu'il me voie, Maud; si je ne vous avais rencontrée par hasard, je serais entré hardiment à la Roche, convaincu que mon père n'avait aucun serviteur assez vil pour trahir le fils de la maison.

— Je répondrais de Michel sur ma vie ; mais tenez-vous sur vos gardes avec Joël Strides.

Cependant les deux hommes avaient quitté le pied des rochers et côtoyaient le ruisseau , abrités par les buissons. On les vit bientôt entrer dans le bois, et le major proposa d'aller au-devant d'eux ; mais la jeune fille le conjura de nouveau de se méfier de Joël Strides , et d'attendre qu'il n'y eiit pas d'autre parti à prendre avant de se mettre en rapport avec cet homme. Rien n'était plus facile que de se cacher jusqu'à la nuit et de s'approcher secrètement de la Roche. Le major déclara qu'il ne pouvait abandonner Maud avant qu'elle fût en sûreté. Maud répondit que les places où elle s'asseyait d'habitude dans les bois étaient particulièrement connues de Michel. C'était d'abord une faible chute d'eau , oii l'on avait arrangé un banc et une petite table pour y travailler ou prendre des rafraîchissements; puis, un peu plus loin, en remontant le ruisseau, il y avait un profond ravin dont Maud affectionnait les beautés sauvages. Michel ne manquerait pas d'y conduire son compagnon , et visiterait en dernier lieu le rocher sur lequel ils se trouvaient actuellement. Pendant ces investigations, le crépuscule ferait place à la nuit; et aussitôt qu'on entendrait les pas des messagers, le major pourrait s'éloigner s..ns danger et se diriger vers la Roche. Ce plan fut adopté par Robert. Comme la bande des sauvages restait toujours immobile, il n'y avait aucun motif pour changer de place immédiatement. Les Indiens avaient respecté les moulins et les cabanes ; ils attendaient pour agir les ténèbres favorables de la nuit.

Dans les instants d'épreuve, c'est toujours un grand soulagement pour l'esprit que d'avoir un plan arrêté. Le major et Maud se mirent à converser avec plus de suite et de tranquillité. Robert lui adressa diverses questions sur l'état de la famille, sur son père, sur sa mère, sur Reulah et sur son enfant, qu'il ne connaissait pas encore.

— Ressenible-t il à son rebelle de père ? demanda l'ofiicierduroiavec un sourire qui sembla à la jeune fille empreint d'un sentiment pénible. A-t-il les traits des VVilloughby? Beekman est un Hollandais de boane mine. Pourtant je désirerais que l'enfant eût quelque chose de la bonne souche anglaise.

— Le petit garçon ressemble à la fois à son père et à sa mère , mais plutôt au premier, à la vive satisfaction de Reulah. Le colonel I5eekman est un très-digne liomme, un mari tendre et attentif; sans cette guerre, rien ne manquerait au bonheur de Beulah.

— Alors je lui pardonne à moitié sa trahison. Quant à l'enfant, j'aurai pour lui les attentions d'un oncle. Et vous , Maud, comment vous acquittez-vous de vos devoirs de tante?

Maud sourit sans répliquer ; elle songea qu'elle n'était pas réellement parente du fils de Beulah. Elle éprouva un embarras dont le major ne s'aperçut pas.

— Ces petites créatures , reprit-il, introduisent de nouveaux liens dans la famille, elles prennent la place de la génération précédente, et nous supplantent dans l'aflection de nos parents. Maintenant Beulah m'a'imera non pas comme sou frère , mais comme l'oncle de son fils.

— Vous, Robert, s'écria Maud, soyez-en sûr, Beuluh vous aimera toujours comme son frère!...

Maud baissa brusquement la voix , et, sans exprimer les pensées qui l'assiégeaient, elle fixa les yeux sur le sol. La conversation fut suspendue , puis elle eut pour objet ce qui se passait dans la vallée.

Le soleil était couché et les ombres du soir commençaient à couvrir le paysage d'un voile épais. Toutefois on pouvait juger de l'anxiété que causait à la Roche l'absence de notre héroïne. Le ballant de la porte était à sa place, étayé par des solives, mais on ne songeait pas à le mettre sur ses gonds.

— Silence! murmura Maud, dont le danger de son compagnon avait

aiguillonné tous les sens. Ils approchent ; j'entends la voii de Michel. Aucun danger ne peut empêcher le pauvre O'Hearn de donner cours à son éloquence. Ses idées se pressent au bout de sa langue en même temjps qu'elles se présentent à son esprit ; et c'est le hasard qui décide de celle qu'il doit énoncer la première.

— Je me retire, ma ehère amie, puisque vous semblez le désirer avec tant d'ardeur, mais je ne m'éloigne pas encore , et vous pouvex compter sur moi.

— N'oubliez pas de venir sous la fenêtre par laquelle ils sont descendus ! dit Maud avec précipitation, car le hruit des pas se rapprochait.

Le major se pencha et déposa un baiser sur une joue qui, bien que glacée par la crainte, devint brûlante sous les lèvres de Robert. Puis il disparut derrière les rochers.

— Le diable emporte tous les Indiens d'Amérique! dit Miol^ te gravissant l'escarpement. C'est ici que nous trouverons la jeuB». demoiselle, ou nous ne la trouverons jamais. Maudit pays, oil l'on est exposé à perdre une aussi jolie femme dans les bois !

— Vous parlez trop haut , Michel.

— Oh! voudritz-vous m'en empêcher, je ne suis pas d'humeur k vous écouter. Je connais maintenant votre caractère, et vous ne me reprtndriez plus à manœuvrer un bateau en dépit de mes inclinations. Mais qu'aperçois-je? Voilà miss Maud bien tranquille ici, tandis que les sauvages sont au moulin et que toute la maison est bouleversée.

— Est-il po.sible que vous me cherchiez? dit Maud en maîtrisant ses émotions. C'est l'heure à laquelle je reviens habituellement.

— Il s'agit bien de l'heure ! répondit Michel. Ne savez-vous pas qu'il y a sur le rocher assez d'Indiens pour scalper une province tout entière?

— Je les ai aperçus , Michel , répliqua Maud d'un air de résolution qui aurait charmé le capitai-ne , mais avec du sang froid nous échapperons au danger. Donnez -moi donc des nouvelles de la famille.

— Tout le monde va bien. Votre mère n'est abattue qu'à cause de vous. Quant à Beulah, ce n'est qu'ici qu'on trouverait sa pareille. Le capitane a l'air décommander six ou huit régiments. Par saint Patrick! je voudrais voir ces gueux de sauvag:es franchir les barricades , rien que pour fournir au vieux capitaine l'occasion de les rosser d'importance. Pour ma part , je suis armé d'un shillelah qui fendrait un casque en deux. C'est dommage que ces sauvages ne portent pas de casques ; mais cela ne m'empêchera pas d'essayer mon couteau sur leurs têtes.

— Je vous remercie , Michel , du courage que vous montrez et de l'intérêt que vous prenez à notre famille. N'est-il pas encore trop tôt, Joël , pour nous aventurer dans la prairie?"

— Je pense que non, pourvu que Michel se taise ou du moins qu'il ne parle pas si haut.

— Voilà vingt fois que vous me répétez la même chose, s'écria l'Irlandais. Croyez-vous que je sois sourd?

— Faites silence, je vous prie , Michel, interrompit Maud , il s'agit de mon salut. Rappelez-vous que je ne suis guère belliqueuse, et qu'il ne faut pas nous attirer de mauvaises rencontres. Hâtons-nous de descendre le coteau. Marchez devant, Joël , pour nous servir de guide. Michel nous suivra, prêt à combattre au besoin , et je formerai l'arrière-garde. Ayons soin de ne parler que dans le cas d'une nécessité absolue.

La troupe se mit en marche. Maud resta quelques pas en arrière, afin que le major pût l'apercevoir et ne pas s'égarer dans les ténèbres. Au bout de quelques minutes, ils avaient tous atteint le pied du coteau. Joël, au lieu d'entrer dans les champs, poursuivit sa route à travers les bois , afin de traverser le ruisseau à l'endroit oii il sortait de la forêt. Par intervalles, le guide s'arrêtait pour écouter si aucun mouvement ne se manifestait sur la pelouse. Maud était préoccupée de la crainte que Robert Willougliby ne se perdit au milieu des mille détours du sentier. Elle retournait souvent la tête et , l'apercevant dans le lointain , elle vil avec joie qu'il suivait la bonne route. Comme Michel et Joël se tenaient en avant, elle conservait l'espoir que le major ne serait pas découvert.

Ils traversèrent le ruisseau sur un tronc d'arbre qu'on avait abattu pour faire un de ces ponts rustiques en usage dans les forêts d'Amérique. Maud le franchit sans avoir besoin d assistance; elle était rassurée par l'idée de se trouver du côté du ruisseau où était la Roche. Joël ne songeait qu'à observer la plaiue qui s'étendait devant la façade , et n'avait aucune espèce de soupçon.

Le crépuscule avait disparu. Toutefois il restait assez de clarté pour permettre à IMaud de voir que plusieurs personnes veillaient pour elle, soit aux fenêtres, soit derrière les palissades. La distance était si faible qu'on aurait conversé en élevant la voii, si ce n'eût été s'exposer à être surpris par les espions de l'ennemi.

— Suivons le ruisseau, dit Joël, marchons vite et gardons le silence. Maud le laissa s'avancer avec Michel , et se cacha derrière un arbre.

Là , elle put échanger quelques mots d'explication avec Robert Willoughy; elle vint ensuite rejoindre ses guides, et , parvenus à l'angle du rocher, ils longèrent la palissade. Maud put remarquer derrière l'enceinte les regards qui se fixaient sur elle; mais elle ne s'al ëta point- elle ne orononça pas un seul mot. Un profond silence régii^ a à la Roche. Dès que Joël parut à la porte, elle fut ouverte aussitôt, et

FLEUR DES BOIS

Macd se retrouva dans les bras de sa mère. Madame Willougliby avait suivi la marche de sa fille autour des palissades et se tenait prête à la recevoir. Beulah vint ensuite ; puis le capidine embrassa et gronda sa petite favorite.

— Pas de reproches , Hugues, dit madame Willoughby ; Maud a fait sa promenade habituelle , et personne ne pouvait prévoir ce qui est arrivé.

— -Ma mère, mon père, s'écria Maud hors d'haleine, remercions Dieu de mon salut , du salut de ceui qui nous sont chers. Entrons vite dans la maison, j'ai beaucoup de choses à vous dire. ]\c perdons pas un instant, rendons-nous vite au salon.

Comme c'élait la chambre où la pieuse famille accomplissait d'ordinaire SCS dévotions en commun , les auditeurs s'imaginèrent l'ie la jeune fille voulait prier avec eux; ils s'empressèrent de la suivre. Maud ferma avec soin la porte de la chambre. Elle regarda tout le monde avec attention pour s'assurer qu'aucun étranger n'était parmi eux. Ne voyant que ses parents et le chapelain , elle raconta immédiatement ce qui s'était passé , et indiqua la place oii le major attendait un signal pour approcher. Il est inutile de dire combien cette nouvelle excita d'étonnement, de plaisir et en même temps d'inquiétude.

Le capitaine ne partageait pas les appréhensions de sa fille au sujet de la fidélité de ses gens ; mais il céda aui instances de Maud, corroborées par celles de madame Willoughby.

Maud prit une lampe, et se plaça dans une petite chambre qui était à l'angle du bâtiment, et qu'éclairait seulement une longue et étroite fenêtre. Cette lampe était le signal convenu, et les femmes, certaines de n'être pas vues dans l'obscurité , se penchèrent , avec des baltcments de cœur, pour écouter les pas de Hobert. On ne tarda pas à les entendre. Le capitaine Wdloughby avait préparé une corde, que le major s'attacha autour du corps, et qu'il tira pour avertir qu'il était prêt.

— Que faire ? demanda «le capitaine avec l'accent du désespoir. Woods et moi, nous ne pouvons enlever un homme de cinq pieds sii pouces.

— Paix ! murmura Maud , patience ! j'ai tout prévu. On peut se fier à Michel et aux nègres; je vais les appeler.

Les deux Pline et l'Irlandais parurent bientôt dans la chambre.

— OHearn , dit iMaud, je crois que vous êtes mon ami ?

— Si je le suis! quelle question ! Demandez-moi une dent, et je vous donnerai toute la tête. Pour vous obliger, je mangerais sans fourchette jusqu'à la fin de mes jours.

— Pour vous, Pline, ainsi que votre fils, vous m'êtes dévoué dès mon enfance. Pas un mot de ce que vous verrez. Maintenant tirez cette corde avec précaution , de peur de la casser.

Les hommes se mirent à l'œuvre ; et Michel dit aux nègres , qui riaient :

C'est quelque baril de provisions que le capitaine fait monter, dans la crainte du blocus.»

En ce moment, la tête et les épaules d'un homme parurent à la fenêtre ; Michel lâcha la corde, saisit une chaise , et allait frapper l'inconnu, quand le capitaine l'arrêta.

— C'est un de ces misérables sauvages qui s'est mis à la place du baril! s'écria Michel d'une voix retentissante.

— C'est mon fils, répondit doucement le capitaine. Ayez soin d'être discret.

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