‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 189 sur 280 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

'l'oute la famille embrassa Robert avec effusion , excepté Maud , qui pleurait silencieusement à l'écart.

— Et vous aussi, vieillard, dit Robert Willoughby en se tournant vers Pline l'Ancien , donnez-moi la main. Ce n'est pas la première fois que vous m'avez tenu entre le ciel et la terre. Votre fils a été mon compagnon d'enfance , et je veux aussi lui serrer la main. Vous êtes franc comme l'or, O'Hearn, et nous serons toujours amis.

Lorsque le major fut seul avec sa famille et que le calme fut revenu, le capitaine dit à Robert :

— Xor.s n'avez pas enlrcpris sans but ce voyage périlleux?

— j\on sans doute , réponlit le fils ; mais songeons d'abord à l'attaque qui se prépare, et asdgntz-moi un poste pour que je puisse prendre parla la défense de la maison.

— ÎVous y aviserons quelques heures plus tard. Tv ,i est tranquille mai?ileMant : les sauvages ont allumé des feux sur les rochers, et paraissent se préparer au repos. J'ignore encore leurs véritables dispositions, et le messager qu'ils m'ont envoyé m'a tenu vm langage pacifique.

— Ils ont pourtant le corps peint comme pour aller à la guerre. Je Ine rappelle avoir vu des guerriers dans ma jeunesse, et ccui-ci me paraissi;nt, pour employer leurs expressions, avoir déterré la hache de guerre.

— Celui qui s'est présenté à la Roche n'était pjs un guerrier. Il m'a (lit qu'ils se rendaient sur les bords de 1 Uiidson pour apprendre les véritables motifs qui divisaient leurs grands-père! >ii>,.ais wl leurs grands-pères américains. Il était chargé de me demander des vivres.

Quelles que soient les .apparences, je dois me préparer au combat. J'ai longtemps vécu sur les frontières, et j'ai appris à ne pas compter sur la bonne foi des Indiens. Nous sommes, Dieu merci , b^en retranchés ; nous avons assez de munitions pour résister longtemps et assez de provisions pour ne pas craindre un blocus.

— iMais vous laissez les moulins, les blés naissants , les granges, les cabanes de vos ouvriers à la merci de ces misérables.

— C'est un malheur inévitable : je ne veux pas exposer inutilement la vie de pères de famille contre une force supérieure. J'ai dit aux sauvages de prendre aux moulins de la viande et du grain; ils trouveront du porc dans les chaumières , et ils se sont déjà emparés d'un daim que j'espérais avoir le plaisir de découper de mes mains. Le bétail est en sûreté dans les bois; mais les granges et les maisons sont exposées à l'incendie : il n'y a pas moyen de l'empêcher. Si les Indiens demandent du rhum ou du cidre, la continuation de la paix deviendra difficile : car un refus peut les irriter ; et si on leur accorde des boissons, ils se plongeront infailliblement dans l'ivresse.

— Ne serait-ce pas avantageux pour nous? s'écria le chapelain. Les hommes ivres dorment profondément : nos gens pourraient se glisser parmi eux et leur dérober leurs armes.

— Ce serait agir en jésuite plutôt qu'en soldat, répliqua le capitaine avec un sourire. Il vaut mieux qu'ils ne boivent pis; et comme ils ne se montrent pas hostiles dans ce moment, nous pouvons nous asseoir et causer du motif auquel nous devons la visite de Robert.

— Je viens ici, mon père, dit le major, avec la permission , je puis même dire avec les ordres de sir William Howe; car, au point oii en sont les affaires, tous les hommes inQuents doivent se déclarer pour la couronne.

Le mouvement général des auditeurs prouva au major l'intérêt qu'il excitait. Comme les fenêtres étaient ouvertes, il poursuivit à voix basse pour ne pas attirer l'attention du dehors :

— D'après le peu de mots que j'ai échangés avec Maud , je vois que vous n'êtes pas instruit d'une circonstance importante : le congrès américain a déclaré les colonies complètement indépendantes de l'Angleterre. La lutte est engagée entre deux nations.

— Vous m'étonnez, Robert! je croyais qu'on n'en arriverait jamais la.

— Je savais bien que votre attachement à la patrie se réveillerait en apprenant cette nouvelle! répondit le major, qui vit avec plaisir la vive indignation de son père. Oui, cette déclaration a eu lieu, et c'est pour la soutenir qu'on se bat aujourd'hui.

— La France doit y être pour quelque chose. J'avoue que cette nouvelle trouble toutes mes idées.

— Déjà les plus honorables de nos ennemis ont déserté la cause américaine. Nous ne vous avons jamais regardé comme un adversaire déclaré, quoique malheureusement vous penchiez trop du côté des colonies. Mais, m'a dit le commandant en chef dans notre dernière entrevue, sir Hugues se décidera maintenant. Tous vos anciens compagnons d'armes, mon cher père, vous appellent aujourd'hui sir Hugues, et je vous jure qie je n'ai j imais parlé du titre dont vous avez hérité. Lord Howe a bu publiquement à la santé de sir Hugues W illoughby là dernière fois que j'ai eu l'honneur de dîner avec lui.

— Veuillez donc lea remercier, Robert. En réalisant tout ce que je possède , je pourrais à peine subsister dans une société oij le luxe est porté au plus haut deg. é. Mon intention n'est donc pas de retourner en Angleterre. Dans ce cas, que puis je faire d'un vain titre? Si je pouvais vous le transmettre, mon cher enfant, suivant l'ancienne loi écossaise, vous i^v'nz baronnet dès ce soir. Provisoirement, vous êtes dans l'obligation d'attendre un événement que vous êtes loin de désirer: ma mort; et vous resterez Robert Willoughby tout court, à moins que vous ne gagniez vos éperons dans celte déplorable guerre. Avez-vous qielques nouvelles militaires à nous donner ? Nous ne savons rien de ce qui s'est passé depuis l'arrivée de la flotte.

— Nous sommes à New-York, après avoir défait Washington, Les I rebelles, — le major prononça ce mot avec plus d'assurance qu'autre- ■ fois, — les rebelles ont battu en rétraite dans le haut pays , près des

frontières du Connecticut,

— Ce Washington s'était bien montré dansla guerre contre la France.

— On ne met pas en doute son talent, dit Robert ; mais il a de mauvais soldats, qui me font parfois rougir d'être leur compatriote.

— Comment cela ? reprit le capitaine; vous m'aviez dit qu'ils s'étaient bien conduits aux affaires meurtrières de Lexington et de fiunkcrs HiU.

— Ils semblent aujourd hui avoir perdu toute leur ardeur.

— Il ne faut pas cependant les mépriser, Robert. Des pères et des maris, des frères et des amants sont Ue redoutables ennemis tant qu'ils ne perdent pas de vue leur clocher; mais la discipline seule peut former des hommes capables de supporter une campagne. Je connais les Américains, et pourvu qu'ils aient de bons officiers, pourvu que leurs chefs ne les maltraitent pas, vous les verrez faire des merveilles.

Le major s'aperçut que Beu'ah gardait le silence et, songeant qu'elle avait un mari dans les rangs de ce qu'il appelait les rebelles, il changea de conversation- Oo s occupa de loger convenablement l'hôte inaitendu. Auprès de la bibliothèque; qui n'avait aucune communication directe avec la cour , était une petite chambre oit le capitaine, en cas

d'indisposition, se couchait parfois sur un lit de camp. On donna cette chambre au major. Il pouvait manger au salon , s'il était nécessaire. Mais, comme toutes les fenêtres de cette aile de la maison donnaient sur la campagne, il ne risquait d'être vu que par les domestiques, dont la discrétion était à l'épreuve.

La nuit était sombre. Il fut convenu que le major, son père et le chapelain pousseraient une reconnaissance aussitôt que tout le monde serait endormi. Un bon souper répara les forces du voyageur , et l'on eut soin de fermer les volets, qui étaient à l'épreuve de la balle, afin de pouvoir se servir de lumières sans donner un point de mire aux sauvages.

FLEUR DES BOIS.'

Beulah Willoughby et Evert Beekmann furent mariés dans la petite chapelle

Pour plus de sûreté, dit le capitaine, nous entretiendrons toute

la nuit une garde de douze hommes avec trois sentinelles au dehors. En cas d'assaut , elles rentreront aussitôt qu'elles auront fait feu. On fermera la porte , et nos gens se placeront aux meurtrières. J'ai fait entourer le toit d'une balustrade , qui garnit le tour de la maison , et les hommes que nous y placerons pourront incommoder l'ennemi. Notre clôture est complète , et le seul battant qui ne soit pas encore sur ses gonds est à sa place et solidement étayé.

Aussitôt que nos gens seront casés , reprit le major, j'insiste sur

la nécessité d'une reconnaissance. Nous autres militaires, nous aimons les opérations en pleine campagne.

Elles ne valent rien quand on a des Indiens à combattre. Avant

la fin de la guerre, mon fils, vous reconnaîtrez l'utilité des fortifications. Washington ne s'est-il pas retranché dans New-York?

Non; mais il avait des ouvrages assez étendus dans l'île de Long-

Island.

Et comment en est-il sorti? demanda le capitaine. L'île est séparée du continent par un bras de mer d'un demi-mille de largeur, comment l'a-t-il traversé en face d'une armée victorieuse?

Le major rougit légèrement, et regarda Beulah en souriant.

Environné de rebelles, comme je le suis , il n'est pas facile de

répondre à vos questions. Nous avons battu Washington , quoiqu'en sacrifiant beaucoup de monde; nous l'avons forcé d'évacuer New- York , mais sa retraite a été superbe. Il l'a conduite en personne , et n'a pas perdu un seul homme.

— Alors, par le ciel ! l'Amérique l'emportera ! s'écria le capitaine en donnant sur la table un coup de poing qui fit trembler la chambre. Si le général est capable d'effectuer une manœuvre aussi habile, c'en est fait du règne de l'Angleterre. Woods, Xénophon n'aurait pas mieux fait. La retraite des dix mille est un jeu d'enfants comparativement à celle-ci.

— Personne dans l'armée anglaise n'en contestera le mérite, repartit Robert, et nous prononçons toujours avec respect le nom de Washington.

Une minute après, Bessy, femme de Pline le Jeune, entra sous pré-

texte de desservir mais en réalité pour voir Robert et s'en faire remarquer. Elle était suivie de Marie , sa fille ; l'une était âgée de soixante ans, et l'autre de quarante , et toutes deux , nées dans la maison du père de madame Willoughby, avaient plus d'attachement pour son fils que pour leurs propres enfants. Leur nom de Bessy et de Marie était presque hors d'usage, et leur maladresse leur avait conservé les sobriquets de grande et de petite Casseuse. Toutefois le major jugea à propos d'être poli.

— Sur ma parole, madame Bessy, vous embellissez à vue d'œil, et vous semblez rajeunir avec les années.

— Merci, monsieur Robert! je voudrais que Pline vous entendît; car il ne me trouve jamais assez bonne mine.

— Il faut qu'il soit aveugle. La plupart des maris deviennent insensibles aux charmes de leurs femmes après quelques années de mariage.

Ces plaisanteries naïves causèrent tant de plaisir à la grande Casseuse qu'avant d'être rentrée dans la cuisine elle laissa tomber la moitié de la vaisselle qu'elle avait remportée.

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