CHAPITRE XIV
La plupart des habitants de la Roche étaient installés dans leurs logements quand le capitaine, le major et le chapelain, armés chacun d'une carabine, traversèrent rapidement la cour. On n'avait point mis de barre au battant qui avait été posé, afin qu'il fût possible a'ii sentinelles de rentrer dans la cour en cas d'alerte.
Les Indiens avaient pris des planches dans les chaumières, et avaient formé des bivouacs; mais on ne pouvait deviner pourquoi ils avaient conservé leur position primitive , au lieu de s'établir commodément dans les cabanes qui bordaient le côté oriental de la vallée.
— Je ne conçois rien à leur tactique, dit le capitaine à voix basse. Je n'ai jamais vu de sauvages s'.ibriter ainsi, et allumer des feux comme pour indiquer la place qu ils occupent.
— Je n'aperçois pis même une sentinelle, répondit le major. Le camp m'a l'air d'être désert.
— Cet abandon apparent est peut-être prémédité.
— Maud, ma chère Maud, ne me reconnaissez-vous pas? s'écria le nouveau venu.
Deux militaires comme nous, mon père, doivent savoir à quoi
s'en tenir et, avec votre permission, je vais sortir pour tenter une reconnaissance.
11 est bon, Robert, d'avoir l'amour-propre de son métier; mais
le vrai point d'honneur d'un bon soldat consiste à ne jamais agir sans nécessité. Nous avons à défendre cette maison, et notre orgueil ne doit pas nous faire oublier la prudence. Une démarche téméraire, loin de nous servir, nous détournerait de notre véritable but.
— Cependant, mon père, tous les bâtiments extérieurs demeurent exposés. Ne valent-ils pas la peine d'entreprendre une peUte eicursjonC
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— Peut-être, répondit le capitaine après iin moment de réflexion , les chevaux qui sont au moulin doivent avoir besoin d'eau; et puis il importe de nous assurer positivement de la position des sauvages. Woods, accompagiiez-nous jusqu'à la parle, et vous nous laisserez. Gardez le secret sur notre sortie, en vous contentant d'avertir les deux sentinelles les plus proches.
— Wy a-t-il pas un grand danger à s'aventurer ainsi dans les ténèbres? Si quelqu'un de nos gens faisait feu sur nous ?
— Vous leur recommanderez la circonspection. INous allons convenir d'un signal pour nous faire reconnaître.
Après avoir pris cetle mesure de précaution, le chapelain ouvrit la porte, et les deux aventuriers sortirent. Le capitaine VVilloughby connaissait parfaitement tous les sentiers, les fossés, les ponts et les champs de ses belles propriétés. Le sol d'alluvion qui s'étendait autour de lui provenait des dépôts séculaires laissés par les eaux; mais comme elles n'avaient été retenues que par une écluse, dès que celle-ci avait été enlevée , les prairies étaient restées parfaitement sèches.
Cependant on avait creusé quelques grands fossés pour recueillir l'eau des sources et celle qui descendait des montagnes voisines. La connaissance de tous ces détails était indispensable pour marcher en avant, et assurer au besoin la retraite des deux militaires.
Le capitaine ne suivit pis la route principale qui menait de la Roche au moulin, mais il inclina à gauche pour visiter les cabanes et les granges. 11 lui vint à l'idée que les assaillants avaient pu prendre tranquillement possession des maisons, ou voli r les chevaux pour décimper.
Il s'avança donc avec une extrême précaution, s'arrêtant par intervalles pour eiaminer les feux qui brillaient en haut du rocher, et pour jeter un regard sur la palissade. Tout restait dans ce calme imposant qui donne tant de solennité aux plantations établies au milieu des bois. L'oreille la plus attentive n'aurait pu saisir un son inaccoutumé ; on n'entendait même pas l'aboiement des chiens, qui tous avaient suivi leurs maîtres à la Roche , comme s'ils eussent deviné que leur vigilance y était principalement nécessaire.
Chacune des sentinelles avait près d'elle un chien couché au bas de la palissade , et tout prêt à donner l'éveil.
Au moment d'entrer dans Ja forêt, le major posa brusquement la main sur le bras de son père :
— Il y a quelque chose qui bouge à notre gauche.
— Vous avez perdu l'habitude de notre vie champêtre, répondit le capitaine; autrement vous auriez vu tout de suite que c'est une vache; c'est la vieille Blanchelte, je la reconnais à ses cornes. Approchez-vous d'elle, il n'y a pas d'animal plus doux dans la colonie, vous pouvez la caresser sans crainte; je crois me rappeler qu'elle est pleine.
— Je ne saurais vous le dire, mon père.
— Je m'y connais mieux que vous. Par saint George ! on vient de la traire; il est certain que personne de nos gens n'a quitté la maison depuis la première alerte. Voilà une circonstance qui nous annonce des voisins.
Le major ne répondit pas, mais il regarda si ses armes étaient en bon état et prêtes à servir. Tous deux poursuivirent leur route en redoubl.jnt de circonspection. Ils atteignirent bientôt une cabane qu'ils trouvèrent vide : c'était la demeure du palefrenier, et les écuries étaient imraédiatement derrière. Le prévoyant capitaine songea que les che- VPiiu. pouvaient être lâchés dans la pr.iirie voisine, où ils trouveraient non-seulement un riche pâturage, mais encore de l'eau courante. Il résolut d'ouvrir l'écurie, quoiqu'il appréhendât les mouvements brusques de ces animaux qui avaient souffert de privations inusitées, et qui n'étaient pas habitués à une aussi longue captivité.
Le major ouvrit la porte et se plaça de manière à diriger la sortie
— Vous reconnaîtrez sans peine, Robert, dit Maud , que je suis loin des vieux maîtres dont vous parlez tant.
des chevaux, pendant que son père allait détacher les longes. Le premier cheval sortit d'un pas tranquille et assuré : c'était un vieux coursier dont l'ardeur avait été refroidie par le travail de la charrue. Le second était un jeune poulain qu'on dressait pour le capitaine; à peine fut-il libre qu'il se lança à travers la prairie , et galopa sans s'arrêter jusqu'à ce qu'il eût trouvé l'eau ; les autres imitèrent ce mauvais exemple. Le bruit de leurs sabots, quoique étouffé par l'épais gazon, retentit bientôt au mi ieu de la nuit silencieuse.
— Nous venons de fjire une bonne action, dit le capitaine en prenant sa carabine. Toutefois, ce tapage n'échappera pas à l'oreille exercée des Indiens.
— Ayons 1 œil sur les feux, répondit le major, et voyons si l'ennemi, réveillé par le bruit, ne fait pas de nouveaux mouvements.
Pendant qu'il examinait le camp des sauvages, tous deux, immobiles sous un pommier, crurent entendre un bruit de pas. Ils se mirent en RarJe, comme des chasseurs qui s'attendent à voir lever du gibier, et
ils aperçurent une forme humaine quis'avançaitlentement vers le pommier pour se mettre à couvert. Cachés derrière le tronc, ils laissèrent l'étranger s'approcher ; puis tout à coup le capitaine Willoughby , lui mettant la main sur l'épaule, lui demanda d'un ton sévère, mais à voix basse :
— Qui ètes-vous ?
Le cri involontaire et le
tressaillement de l'inconnu dénotèrent sa vive surprise.
Il fut quelque temps avant de se remettre.
— C'est vous, capitaine?
s'écria-t-il enfin. Qui a pu vous faire sortir à celte heure ?
— C'est une question que je suis en droit de vous adresser, monsieur Joël Strides.
D'après mes ordres , la porta devait être close, et personne ne devait quitter la cour.
— C'est vrai comme l'Evangile ; mais modérons-nous et parlons plus bas, car Dieu sait qui peut nous entendre.
Est-ce le révérend M. Woods qui vous accompagne?
Les traits du major étaient cachés par un large chapeau, et son déguisement empêcha Joël de le reconnaître.
— Que vous importe? reprit le capitaine. Celui qui m'accompagne est ici par mes ordres, tandis que vous êtes ici contre mes ordres.
Vous me connaissez assez, Joël, pour savoir qu'il faut s'expliquer franchementavec moi.
— Mon Dieu, je n'ai jamais cherché à dissimuler la vérité. Vous connaissez mon caractère ; il est inutile de nous y arrêter.
— En ce cas, apprenez-moi sans détour les motifs de votre conduite.
— Oui, capitaine. Vous Savez que nous avons déménagé un peu brusquement, cet après-midi. Or, nous ne travaillons pas pour vous sans recevoir des gages; j'avais donc économisé quelques centaines de dollars qui pouvaient tomber entre les mains des sauvages, et je suis sorti pour prendre mon argent.
— Si cela est vrai, comme je l'espère, vous devez avoir la somme sur vous, Joël.
L'inspecteur présenta au capitaine un mouchoir qui contenait une bonne quantité de monnaie. Les soupçons du capitaine se dissipèrent, et il se sentit disposé à pardonner à Joël une excursion dont le but était plausible. L'inspecteur fut interrogé sur la manière dont il avait franchi la palissade, et il avoua qu'il avait passé ptr-dessus, ce qui n'avait rien de difficile quand on était dans l'intérieur. Le major eut soin de se tenir à l'écart pour éviter les regards de Joël, qui cherchait à le reconnaître. Maud avait éveillé une défiance que partageaient alors le fils et le père; et ce dernier éprouvait le désir de se débarrasser le plus tôt possible du malencontreux inspecteur. Auparavant, toutefois, il jugea à propos de l'interroger davantage.
— Avez- vous remarqué quelque chose parmi les Indiens? Les feux sont les seuls indices de leur présence, et pourtant quelques-uns d'entre
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eut ont dû passer par ici, car les mamelles de Blanchette sont vides.
A vrai dire, capitaine, je crois que les sauvages ont quitté la vallée, et je souhaite qu'ils ne reviennent pas de longtemps. Quiint à la v;iche, c'est moi qui viens de la traire. J'ai pensé i|u'elle souffrirait si l'on ne songe.iit pas à elle. J'ai laissé la-bas un seau plein de lait, et les fenimt-s rt les enfants seront bien aises de le voir demain matin.
C'étnii un trait remarquable du caractère de Joël. Il n'avait pas hésité à désobéir et même à risquer sa vie pour mettre en sûreté son argent. Mais une fois déterminé à sortir, il avait eu la précaution d'emporter un seau, alin de procurer aux habitants de la maison un aliment auquel ils élaimt trop habitués pour n'en pas sentir la privation. En cela Juël avait moins songé à ses compagnons qu'à lui-même; dans l'attente des événements, il voulait s'assurer de la popularité,
— Puisqu'il en est ainsi, Joël, reprit le capitaine, prenez le seau et rentrez. A la pointe du jour on traira toutes les vaches après les avoir ramenées h la Roche. Allez, et ne dites pas que vous m'avez rencontré avec...
— Avec qui, mon capitaine? demanda Joël.
— Ne dites pas que vous nous avez rencontrés , cela suffira.
Les deux aventuriers se dirigèrent du côté des cabanes par un sentier qui conduisait à la grande route de la Roche au moulin. Le major marchait h quelque distance derrière son père, et il avait i peine fait une centaine de pas, quand il se sentit touché au coude, et vit Joël en face de lui, courbé pour regarder sous le chapeau. Le major sentit qu'il fallait opposer un parfait sang-froid à une surprise aussi imprévue.
— Est-ce vous, meunier? murmura Joël ; et pour avoir le temps de mieai voir la figure de l'inconnu, il ajouta lentement :
— Qui a pu déterminer le capitaine à sortir, quand la vallée est remplie d'Indiens?
— Peu vous importe, répondit le major à voix basse en reculant de quelques pas. Putirez-voiis, et n'oubliez pas le lait.
Le major s'éloigna, et Joël voyant qu'il n'obtiendrait aucun renseignement, ne put se dispenser d'obéir aux ordres du capitaine. Jamais il n'avait laissé avec aut.mt de répugnance un homme échapper à son irquisition. Il voyait bitn que ce n'était pas Daniel le meunier; mais le major était entièrement déliguré par son travestissement. A cette époque, chaque classe de la société avait un costume distinclif. Joël éti-it habitué à voir le major Willoughby sous les vêtements qui convenaient à sa position, et quand même il l'aurait su présent à la Uoche, il n'aurait pu le reconnaître.
Malgré son dép t, Joël n'oublia pas les sauvages. Il alla prendre le seau, et s'avança vers la Roclie en ruminant sur ce qu'il venait de voir. Le meunier et lui avaient des communications secrètes avec certains agents actifs des révolutionnaires qui les instruisaient de faits dont le capitaine même n'avait pas connaissance. Ces agents appartenaient à cette classe infime qui ne manque j imais de s'attacher à toutes les entrcpiises politiques dans la seule intention d'en retirer des avantages personnels. Cependant leur adresse, leur audace, leur habileté à se rendre utiles, leur faisaient trouver place dans la foule des patriotes cr ;és par les circonstances. C'était par leur canal que Joël avait appris la déclaration de l'indépendance. Les révolutionnaires de cette espèce espéraient alors trouver dans les confiscations la récompense de leur zèle. Joël Strides se flattait de succéder au capitaine, et en le voyant s'expo«er avec tant d'imprudence, il pensait qu'avant la tin de la guerre une balle pourrait l'ea débarrasser. (,)uand l'inspecteur approcha de la palissade, il était tellement absorbé par ses méditations qu'il oublia le danger, et on le salua d'un coup de fusil. Le bruit mit tout le monde en émoi, et pendant que le chapelain recevait Joël à la porte, tous les hommes en état de porter les armes se rassemblaient dans la cour.
Juël Strides fut accablé de questions. 11 répondit simplement qu'il était allé traire une vache sur les ordres du capitaine, et qu'il avait ou- M'éde convenir d'un sijjnal pour annoncer son retour. M. Woods, désirant avoir des nouvelles de ses deux amis, garda l'inspecteur auprès de lui et renvoya tout le monde.
En se retirant, Daniel le meunier demanda le seau, mais il fut tout étonné de le trouver vide. La balle l'avait traversé et le liquide s'était échappé.
— Avez-vous vu quelqu'un, Strides? demanda le chapelain aussitôt qu'ils furent seuls.
— J'ai rencontré le capitaine, monsieur Woods, et sa présence m'a troublé autant que ce coup de fusil tiré sur moi. Je ne m'attendais pas plus à le rencontrer qu'à vous voir monter au ciel avec vos bottes, à l'instar du prophète Elle. Le capitaine était accompagné...
Joël s'arrêta dans l'espoir que le chapelain prononcerait le nom qu'il désirait entendre; mais son attente fut déçue.
— Je savais que le capitaine était sorti; ayez soin de n'en rien dire. 11 ne f.iut pas que madame Willoughby le sache. 'Vous n'avez point vu les sauvages?
— Pas le moins du moi le; ou ils reposent, ou ils ont décampé. Ne m'avez-vous pas dit le nom du compagnon du capitaine?
— Je l'iiînore. Je voulais seulement savoir ce que faisaient les Indiens. Allons, Joël, retournez auprès de votre femme, qui doit être inquiè'e de votre absence.
Joël n'osa pas s'y refuser, et il entra dans la cour.
Le capitaine et son fils entendirent le bruit du coup de fusil et en
comprirent aisément la cause. Ayant remarqué dans le camp des sauvages la plus parfaite tranquillité, ils en conclurent qu'il était abandonné. Ils s'avancèrent vers les feux qui commençaient à s'éteindre, et gravirent le roc avec hardiesse. La première tente qu'ils atteignirent était vide ; ils examinèrent ensuite les autres et n'y trouvèrent personne. Après avoir exploré le camp avec soin, ils descendirent jusqu'au moulin , et visitèrent toutes les cabanes, ainsi que la chapelle et antres points suspects. Ils reprirent ensuite le chemin de la Hoche avec la persuasion que la bande s'était retirée ou qu'elle s'était cachée dans les bois.
Quand ils furent près de la palissade, le capitaine frappa dans ses mains; la porte s'ouvrit à ce signal, et ils se trouvèrent auprès de leur ami le chapelain. Ils échangèrent quelques mots d'explication avec ceux qui les environnèrent, et se séparèrent ensuite. Le major, fatigué d une longue marche, fut bientôt endormi du sommeil d'un soldat. Mais plusieurs heures se passèrent avant que son père pût trouver le repos dont il avait besoin.