CHAPITRE XX
Non-seulement il faisait grand jour lorsque Mabel s'éveilla , mais encore le soleil était déjà assez haut sur l'horizon : elle avait eu un sommeil tranquille , grâce à la fatigue et au calme de sa conscience ; elle s'habilla à la hâte et sortit pour respirer l'air du matin. C'était une de ces magnifiques journées d'automne si communes dans un climat qui n'est pas suffisamment apprécié, et l'influence vivifiante de la température se faisait sentir partout. Mabel s'y abandonna volontiers, car elle avait le cœur oppressé à l'idée du danger que courait son père; elle commençait à l'aimer avec la tendresse que les femmes accordent si aisément lorsqu'elles ont donné leur confiance.
L'île semblait complètement déserte : le tumulte qui avait régné le soir de l'arrivée avait entièrement cessé, et notre héroïne avait promené les yeux autour de l'horizon sans avoir aperçu un seul être humain, quand elle vît enfin tous ses compagnons rassemblés près d'un feu de camp. Il y avait là Cap, le quartier-maître, le caporal, trois soldats et la cuisinière.
Les cabanes étaient vides et silencieuses; le sommet du fortin s'élevait comme une fabrique pittoresque au-dessus des taillis qui le cachaient à demi. Le soleil versait tous ses feux sur la pelouse , et la voûte des cieux , qui était pure de tout nuage , offrait des profondeurs d'azur infinies. La beauté du ciel parut à Àlabel une garantie de paix et de sécurité. Voyant que fous étaient occupes de la grave affaire du déjeuner, Mabel «e dirigea sans être observée vers une extrémité de Tile, où elle était complètement cachée aux regards par les arbres et les broussailles. Après avoir écarté les branches, elle s'assit au bord de l'eau et s'amusa à examiner le flux et reflux presque imperceptible des vagues en miniature qui lavaient la côte : c'était une espèce d'écho matériel de l'agitation qui régnait sur le lac à cinquante milles pluï
Elle joignit les mains , et poussa un cri qui retentit dans toutes les lies.
loin. Tous les détails du paysage étaient doux et agréables; et notre héroïne, qui savait discerner les beautés de la nature, reconnut bientôt celles des principaux sites qui l'environnaient. Elle regarda les uns après les autres les différents points de vue formés par les détroits qui séparaient les îles, et pensa qu'elle n'avait jamais rien contemplé de plus admirable.
Pendant qu'elle s'occupait ainsi, Mabel fut brusquement alarmée en croyant voir une forme humaine au milieu des buissons d'une île voisine. Cet endroit n'était pas à plus de deux cents pieds de distance, et en y réfléchissant, la jeune fille fut certaine de ne pas s'être trompée. Sachant que son sexe ne la protégerait pas de la balle d'un Iroquois,
L'ONTARIOJ
elle recula instinctivement et se cacha autant que possible derrière un rideau de feuilles, tout en examinant la rive opposée avec une attention soutenue. Elle attendit en vain pendant quelques minutes, et se disposait à aller avertir son oncle, lorsqu'une main inconnue tendit une branche d'aulne du milieu des buissons, et l'agita en signe d'amitié. Cet incident devait jeter dans une grande perpleiité une jeune fille aussi peu habituée aux usages des frontières; toutefois, elle sentit la nécessité de rester maîtresse d'elle-même et d'agir avec autant de prudence que de fermeté.
L'un des résultats de la vie aventureuse que menaient les colons des frontières d'Amérique était de développer les qualités morales des feniQies à uu degré qu'elles se seraient crues incapables d'atteindre en des circonstances moins critiques. Mabel n'ignorait pas les légendes dans lesquelles les gens de ces contrées vantaient la présence d'esprit et l'héroïsme qu'avaient en maintes occasions déployés leurs femmes ou leurs sœurs. De si glorieux récits avaient cveiilé son émuljtion , et clic se dit que le moment et lit venu pour elle de montrer qu'elle était vraiment la fille du sergent Dunham.
Le mouvement de la branche semblait indiquer des dispositions pacifiques. Après un moment d'agitation, elle rompit une baguette, la fixa à un bâton, et la passant entre les fourrés, l'agita à son tour en imitant de son mieux les gestes du personnage mj'stérieux. Cette scène muette dura deux ou trois minutes; puis Mabel vit les buissons s'écarler lentement, et à l'ouverture parut une figure humaine qu'elle reconnut au premier coup d'oeil pour celle d'une peau rouge et d'une femme. Par un second regard, elle s'assura que c'était Hoséc-dç-Juin , femme de Tète-dc-Flèche.
Les manières douces de cette jeune sauvage, son humilité, l'aflectiou mêlée de respect qu'elle témoignait à son époux avaient été remarquées par Mabel. Deux ou trois fois, dans le cours du voyage, elle s'était aperçue que le Tuscarora lui accordait certaines prévenances et Rosée-de-Juin eu avait témoigné un singulier dépit. Cependant comme Mabel avait compensé par ses attentions la peine qu'elle avait pu causer involontairement à sa compagne, celle-ci lui avait montré beaucoup d'amitié, et toutes deux s'étaient séparées dans les meilleurs termes, lîemplies d'une mutuelle confiance , elles sortirent de leur cacliette et échangèrent des signaux. IMabel invita la Tuscarora à approcher sans deviner comment elle y parviendrait ; mais Rosée-de-Juin ne larda pas à lui montrer qu'elle en avait la facilité, car, s'éloignant un moment, elle reparut à l'avant d'une pirogue dont les bossoirs pointaient en d ' ;■; des bro'i-.sailles et dont le corps était encore caché dans une espèce d'anse couverte.
Mabel allait inviter la jeune fille , car Rosée-de-Juin était encore plus jeune qu'elle, à traverser le canal, lorsqu'elle s'entendit appeler par la voix de stentor de son oncle. Elle courut du côté où elle l'entendait, et vit toute la société assise pour déjeuner. Cap avait déjà commencé; c'était le moment le plus favorable pour une entrevue avec la jeune sauvage, et Mabel, s'excusant sur ce qu'elle n'avait pas encore d'appétit, retourna sur la plage et rentra en communication avec la femme Indienne.
Rosée-de-Juin avait la compréhension facile ; ses pagayes fendirent silencieusement les eaux, et une minute après sa pirogue était cachée au pied des taillis de l'île de la Station. Prendre la jeune sauvage par la main et la conduire par les bois jusqu'à sa cabane , ce fut pour Mabel l'affaire d'une autre minute. Cette cabane était heureusement si retirée que les deux amies purent y entrer sans être aperçues de ceux qui étaient attablés près du feu.
Mabel expliqua tant bien que mal à Rosée-de-Juin qu'elle était obligée de la quitter momentanément et alla s'asseoir au milieu des convives avec tout le sang-froid dont elle était susceptible. Elle av.iit la certitude que la Tuscarora, qu'elle avait enfermée dans sa chambre, n'en sortirait pas avant un nouvel avis.
— Dernier venu, dernier servi, dit Cap à sa nièce entre deux bouchées de saumon grillé ; c'est une bonne maxime propre à activer les traînards.
— On aurait tort de m'accnser de paresse , mon oncle. Il y a une heure que je suis debout et j'ai exploré toute notre île.
-— Ce n'est pas difficile , vu sa petitesse , interrompit le lieutenant Muir. Le major Duncan n'a pas ajouté un empire au domaine de l'Angleterre en prenant possession de cet îlot, qui vaut à peine celui du célèbre" Sancho , dont vous avez sans doute entendu parler , maître
— Oui, OUI, quarlier-maitre, l'île de Sancho est basée <;ur un rocher de corail de nouvelle formation, avec uu mauvais mouillage. Elle est renommée pour ses noix de coco.
— Et peu renommée pour ses dîners , repartit Muir en réprimant , par égard pour Mabel, le sourire qui eBlcurait ses lèvres. Eh bien ! cette ■ le de Sancho est, je le pense, supérieure à celle-ci, qui me paraît trèsmal choisie comme poste militaire et oii il arrivera infailliblement quelque catastrophe. J'en ai averti le major, mais il était butté. En me joignant à l'expédition, je me suis proposé d'abord de me rendre utile à votre charmante nièce, maître Cap; et, en second lieu, de faire un inventaire exact des approvisionnements, pour qu'il n'y ait point de discussion quand l'ennemi s'en sera emparé.
— Crojea-vous notre situation grave ? demanda Cap assez inquiet
pour interrompre la mastication d'un quartier de venaison qu'il avait fait succéder au poisson.
— Je n'affirmerai rien ; la guerre offre toujours des dangers, surtout dans les postes avancés , et je ne serais pas surpris de recevoir d'un moment à l'autre la visite des Français.
— Que ferions-nous en pareil ca's ? dit Cap ; six hommes et deux femmes composent toute notre garnison , et nous aurions sans doute à lutter contre des forces bien supérieures.
— Il est certain, reprit le quartier-maître, que les Français se présenteraient en nombre. Pour les repousser, il faudrait d'abord envoyer sur la côte un détachement de tirailleurs; un autre corps serait placé dans le fortin , autour duquel on établirait un camp retranché pour empêcher l'ennemi de miner les murailles. Des chevaux de frise tiendraient la cavalerie en échec et l'artillerie serait distribuée dans des redoutes couvertes par les bois. Des compagnies de voltigeurs seraient en outre essentielles pour harceler les Français, et elles se concentreraient au besoin dans les cabanes qu'on aurait eu soin d'entourer de fossés et de palissades.
— Voilà un plan admirable, quartier-maître; mais oîi diable comptez-vous trouver les hommes nécessaires à son exécution?
— Cela regarde le roi, maître Cap ; c'est sa cause que nous soutenons, et c'est à lui à nous en fournir les moyens.
— Et nous ue sommes que six ! quel parti voulez-vous que nous prenions? Vous pourriez vous rendre au rivage pour vous opposer au débarquement; Mabel escarmoucherait avec la langue, la femme du soldât ferait le cheval de frise pour embarrasser la cavalerie , le caporal défendrait le camp retranché , ses trois hommes occuperaient les cinq cabanes et je me chargerais du blockhaus. Pardieu , lieutenant , vous faites de superbes descriptions, et vous auriez dû vous faire peintre au lieu d'entrer dans l'armée !
— J'ai exposé les faits tels qu'ils sont. Si nous n'avons pas une force plus grande à notre disposition , c'est la faute du ministère anglais, et non la mienne.
— Mais si l'ennemi se présente? demanda Mabel qui songeait à la jeune femme enfermée dans sa cabane.
— Mon avis, charmante Mabel, serait d'imiter l'illustre Xénophon.
— C'est-à-dire de battre en retraite , si je comprends bien l'allusion.
— Vous avez deviné ma pensée avec une rare intelligence. Je sais que votre digne père a indiqué au caporal quelques moyens de défense, mais il n'a consulté que son courage, et, si le fort était pris , le blâme en retomberait sur lui. Quoi qu'il arrive , il importe de nous ménager une retraite, et je conseillerais à maître Cap, qui est notre amiral, de tenir une embarcation prête pour évacuer l'île. La plus grande chaloupe que nous possédions est bien gréée, et, en la menant de ce côté, elle pourra nous servir pour traverser l'étroit chenal qui nous sépare des autres îles.
— Mais si l'ennemi vient de ce côté , monsieur Muir? demanda Mabel.
— Ce n'est pas à craindre , répondit le lieutenant en jetant autour de lui un coup d'oeil furtif et inquiet. Les Français ont la tête chaude et marchent au hasard. S'ils viennent, ce sera donc de l'autre côté.
Cet entretien causa une vive surprise à Mabel. Elle s'étonna que le lieutenant Muir, qui jouissait d'une réputation de courage , proposât ouvertement un abandon dont le déshonneur devait retomber sur le sergent Dunham. Au reste, occupée de la jeune femme qu'elle avait recueillie, elle quitta la table à la première occasion et retourna à la hâte dans sa cabane. Après avoir fermé la porte avec soin et tiré le rideau de l'unique fenêtre , elle emmena Rosée-de-Juin dans la chambre du fond.
— Je suis charmée de vous voir, lui dit-elle avec un doux sourire. Qui vous a amenée ici et comment .avex-vous découvert cette île?
— Parlez lentement , dit la Tuscarora en pressant affectueusement les mains de sa compagne dans les siennes , qui n'étaient guère plus grandes , quoique endurcies par le travail.
Mabel recommença son interrogatoire en essayant de réprimer l'impétuosité de ses émotions.
— Rosée-de-Juin, amie, répondit la jeune Indienne.
— Je vous crois sincèrement; mais quel est le motif de votre visite?
— L'amie est venue voir sou amie , répondit la Tuscarora en souriant.
— Il y a une autre raison, autrement vous ne vous seriez pas exposée seule vous êtes seule?
— Uosée-dc-Juin a conduit seule le canot; personne avec elle.
— Je l'espère, j'en suis même convaincue ; vous ne voudriez pas me trahir, me livrer aux Français, aux Iroquois, à Tête-de-Flèche?
La jeune Indienne passa son bras autour de la taille svclte de Mabel et la pressa contre son cœur avec une tendresse qui fit venir les larmes aux yeux de notre héroïne. Il était impossible de douter de la sincérité d'une femme aussi jeune et aussi naive.
Mabel fut émue par les manières caress-antes de sa compagne ; toutefois, après l'avoir doucement repoussée , elle la regarda fixement et continua ses questions.
— Si Rosée-de-Juin a quelque chose à dire à son amie, qu'elle s'explique, mes oreilles sont ouvertes.
L'ONTARIO
— Kosée-de-Juin a peur que Tête-de-Flèche la tue.
— Têle-de-Flèche ne le saura jamais , reprit Mabel en rougissant , car elle sentait qu'elle eng^igeait une femme à tromper son mari.
— Il enfoncera son tomahuwkdans ma tète.
— Ne craignez rien, ma chère, j'aimerais mieux ne rien savoir que de vous compromettre.
— Le blockhaus est une bonne place pour dormir , une bonne place pour rester.
— Entendez-vous par là que je puis sauver ma vie en me tenant dans le blockhaus ? Assurément Tête-de-Flèche ne vous punira pas de m'avoir dit cela ; il ne peut me vouloir du mal, car je ne lui en ai jamais fait.
— Tète-de-Flèche ne veut pas de mal auï jolis visages pâles; il aime la jeune fille blanche.
L'Indienne prononça ces mots en détournant la face, et quoique sa voii eût toujours la douceur qui caractérisait les femmes de sa tribu, ses accents étaient empreints de mélancolie^ Mabel rougit involontairement, et, pendant quelques instants, elle suspendit ses questions par un sentiment de délicatesse; mais il était nécessaire d'en apprendre davantage.
— Tête-de-FlècVie , reprit-elle , n'a aucune raison de m'aimer ou de me haïr ; est-il auprès de vous ?
— Un mari est toujours auprès de sa femme. Là , répondit Roséede-Juin en posant la main sur son coeur.
— Excellente créature !... mais, dites-moi, dois-je entrer au blockhaus aujourd'hui , ce matin même ?
— Le blockhaus est très-bon pour les femmes ; on n'y est pas scalpé.
— Je crains de vous comprendre trop bien, Rosée-de-Juin. Voudriez-vous voir mon père?
— 11 n'est pas ici , il est parti.
— Yous ne pouvez le savoir ; vous voyez que l'île est remplie de ses soldats.
— Elle n'est pas remplie ; ils sont partis ; il ne reste que cela d'habits rouges...
Et en disant ces mots l'Indienne leva quatre doigts en l'air.
— Et l'Eclaireur, ne vous plairait -il pas de le voir? il vous parlerait iroquois.
— Sa langue s'est en allée avec lui , dit Rosée-de-Juin en riant ; il garde sa langue dans sa bouche.
Il y avait quelque chose de si doui et de si contagieux dans l'hilarité enfantine de la jeune femme que Mabel ne put s'empêcher d'y prendre part, quoique son anxiété fût éveillée au plus haut point.
— Vous semblez instruite de tout ce qui se passe ici , dit-elle ; mais, si l'Eclaireur est absent, Eau-Douce peut s'entretenir avec nous; vous le connaissez ; voulez-vous que j'aille le chercher ?
— Eau- Douce est aussi parti, excepté son cœur qui est là. Rosée-de-Juin prononça ces paroles en riant, et mit sa main sur le
sein de Mabel. Notre héroïne avait souvent entendu parler de l'étonnante sagacité des Indiens et de la manière dont ils découvraient les choses les plus mystérieuses; mais elle n'était nullement préparée à la tournure qu'avait prise la conversation. Elle essaya, en poursuivant, d'éviter des allusions embarrassantes.
— Vous savez , dit-elle , jusqu'à quel point vous pouvez vous expliquer avec moi. J'espère que vous m'aimez assez pour me donner tous les renseignements nécessaires. Mon cher oncle est aussi dans l'île , et vous êtes , vous devez être son amie aussi bien que la mienne. Nous récompenserons tous deux votre conduite quand nous serons de retour à rOswego.
— Peut-être jamais; qui sait? dit la jeune Indienne d'un air de doute , sans aucune intention de braver ou d'alarmer sa compagne.
— Dieu seul sait ce qui arrivera; notre existence est entre ses mains ; vous serez l'instrument qu'il emploiera pour nous sauver.
Ces paroles étaient trop élevées pour Rosée-de-Juin. Elle exprima un moment d'embarras et répondit en appuyant sur les mots : Le blockhaus est très-bon.
— Bien , je comprends cela , et j'y coucherai celte nuit, après avoir averti mon oncle de ce que vous m'avez dit.
Roséede-Juin tressaillit et s'écria avec cette volubilité et cette véhémence qu'elle tenait des Français du Canada :
— Non , non , non ! pas bon de le dire à Eau-Salée ; il a la langue longue et parle beaucoup ; il croit que les bois sont comme de l'eau et ne comprennent rien; il le dirait à Tête-de-Flèche, et Rosée-de- Juin mourrait.
— Vous ne rendez pas justice à mon oncle ; car il serait incapable de vous trahir.
— Je ne comprends pas. Eau - Salée a une langue ; mais il n'a pas d'yeux , pas d'oreilles , pas de nez ; rien qu'une langue , une langue , une langue I
Quoique Mabel ne partageât pas complètement cette opinion , elle vit que Cap ne jouissait pas complètement de la confiance de la jeune Indienne , et qu'il était inutile d'essayer de la faire changer d'avis.
— Vous semblez connaître assez bien notre situation, ajouta iMabel ; étiez-vous venue dans l'île avant celte visite ?
— J'arrive.
— Comment donc savez-vous que vous ne vous trompez pas ? Mon
père , l'Eclaireur et Eau-Douce peuvent être à portée de ma voix , si je veux les appeler.
— Tous partis , dit Roséc-de-Juin avec assurance.
— Vous ne pouvez l'affirmer, puisque vous n'étiez pas dans l'île pour le voir.
— J'ai de bons yeux; j'ai vu passer le vaisseau avec Eau -Douce et le canot avec les soldats.
— Alors il y a quelque temps que vous nous épiez. Je crois pourtant que vous n'avez pas bien compté ceux qui restent.
— Rosée-de-Juin se mit à rire, et leva quatre doigts en disant : — Habits rouges ; puis elle ajouta en montrant ses deux pouces : — Eau- Salée , quartier-maîlre.
Tout cela était très-exact, et Mabel se demanda si elle devait laisser partir la visiteuse avant d'en avoir obtenu des éclaircissements plus précis. Mais il lui répugnait tant d'abuser de la confiance évidente de cette douce créature qu'elle repoussa l'idée d'avertir maître Cap. A l'appui de cette bonne résolution , venait la certitude que , si l'on tentait d'arracher des aveux à Rosée-de-Juin , elle se renfermerait dans un silence obstiné.
— Vous pensez donc , poursuivit Mabel dès qu'elle eut écarté les pensées qui l'assiégeaient, que je ferai bien d'entrer au blockhaus.
— Bonne place pour une femme, avec des troncs d'arbres épais.
— Vous parlez avec assurance comme si vous aviez eu l'occasion de mesurer les murailles du fort.
Rosée-de-Juin recommença à rire et prit un air entendu, mais elle ne dit rien.
— Un autre que vous connaît- il le chemin de cette île? Les Iroquois l'ont-ils vu?
Rosée-de-Juin prit un air triste , et jeta les yeux autour d'elle comme si elle eût craint d'êlre écoutée.
— Tuscarora partout ! l'Oswego est ici , Frontenac là , Mohawk partout.
— Mais nous étions persuadés que personne ne connaissait cette île, et qu'en nous y tenant nous n'avions rien à craindre de nos ennemis.
— Les Iroquois ont beaucoup d'yeux.
— Les yeux ne suffisent pas toujours. Cet endroit est masqué de toutes parts , et nos hommes mêmes en ignorent le chemin.
— Un homme peut le dire , un Anglais peut parler français. Mabel sentit au cœur un froid placial. Tous les soupçons contre
Jasper, qu'elle avait d'abord repousses, s'accumulèrent dans sa pensée, et les sensalions qu'ils excitèrent furent si pénibles qu'elle se crut sur le point de défaillir. Pour se ranimer, elle se promena à grands pas dans la cabane et s'efforça de s'imaginer que les torts de Jasper lui élaient indifférents, quoique au fond de l'âme elle éprouvât un vif désir de le trouver innocent.
— Ainsi , Rosée-de-Juin , reprit-elle , vous voulez me donner à entendre que quel(ju'un a traitreusemeut indiqué à votre tribu la position de l'île?
Rosée-de-.Tuin sourit, car à ses yeux la perfidie en guerre était plutôt un mérite qu'un crime ; mais elle était trop dévouée à ses compatriotes pour révéler leurs projets. Son but élaitde sauver Mabel, et Mabel seule, et elle ne jugeait pas à propos, comme disent les avocats , de s'occuper de faits étrangers à la cause.
— La femme pâle est instruite , dit-elle; le blockhaus est bon pour elle; qu'importent les hommes et les guerriers?
— Mais il importe beaucoup, car l'un de ces hommes est mon oncle que j'aime, et les autres sont mes compatriotes et mes amis; il faut que je les avertisse.
— Alors Rosée-de Juin sera tuée , répondit la jeune Indienne tranquillement, mais avec une tristesse profonde.
— Non, ils ne sauront pas que vous êtes venue ici; mais ils pourront se mettre sur leurs gardes et s'enfermer avec moi dans le blockhaus.
— Tête-de-Flèche le saura; il voit tout, et tuera Rosée-de-Juin. Rosée-de-Juin est venue pour voir la jeune amie pâle, et non pour parler aux hommes. Tout guerrier doit veiller sur sa propre chevelure. Rosée-de-Juin est femme et ne parle qu'aux femmes.
Mabel fut désolée de la déclaration de sa sauvage amie , qui tenait évidemment à ce que leur entretien ne fut pas divulgué. En effet, afin d'éviter de nouvelles questions, Rosée-de-Juin ramassait différents petits objets qu'elle avait quittés pour prendre la main de fliabel, et se préparait au départ.
— Nous sommes amies, lui dit Mabel en la serrant dans ses bras. Ne craignez rien de moi, personne ne saura votre visite; mais ne pourriezvous'me donner un signal qui, à l'heure du danger, m'indiquera le moment d'entrer dans le blockhaus.
— Apportez un pigeon à Roîée-de-Juin.
— Un pigeon! où en trouverais-je?
— Dans la hutte voisine : apportez-en un vieux dans la pirogue.
— Fort bien; mais ne vaudraiiil pas mieux vous conduire aux buissons, de peur que vous soyez aperçue?
— Sortez (l'abord, dit Rosée-dc-Juin en levant les doigts; comptez les hommes, un, deux, trois, quatre, cinq, six. S'ilssont tous loin, bon! s'il y en a un sur votre chemin, emmenez-le à l'écart, puis chantes et revenez chercher le pigeon.
L'ONTARIO
Mabel sourit de l'eipédient proposé et se prépara à le mettre en œuvre. Cependant, au moment de sortir, elle regarda l'Indienne d'un air suppliant en disant :
I^e m'en apprendrez-vous pas davantage?
Vous savez tout : le blockhaus est bon ; le pigeon vous avertira. Tète-de-FIèche me tuerait.
Cette assertion suffit pour que Mabel n'insistât pas. Elle fit un signe d'adieu à Rosée-de-Juin, et sortit de la hutte. Au lieu d'examiner ses compagnons pour les reconnaître à leur costume ou à leur visaf e , elle eut recours au simple procédé indiqué par l'Indienne et se contenta de les compter. Il y en avait encore trois auprès du feu; un autre et M. Muir étaient allés visiter la chaloupe, et maître Cap arrangeait paisiblement des agrès de pêche. La femme du soldat venait d'entrer dans sa hutte. Après ce rapide recensement, Mabel, feignant d'avoir laissé tomber quelque chose, revint sur ses pas eu fredonnant uu air. Elle se rapprocha de la cabane qu'elle venait de quitter, se baissa comme pour ramasser un objet quelconque sur le sol, et courut au bâtiment que Rosée-de-Juin lui avait indiqué. C'était une masure transformée en poulailler par les soldats du dernier détachement. Elle contenait entre autres volatiles, quelques douzaines de pigeons qui picoraient sur un tas de blé provenant du pillage d'une des fermes de la côte du Canada. Mabel n'eut pas de peine à en prendre un , quoique tous voltigeassent au hasard avec un bruit pareil à celui des tambours; elle le cacha dans sa robe , et courut à son habitation qu'elle trouva vide. Elle se hâta de rejoindre au canot Rosce-de-Juin , qui prit le pigeon, le plaça dans un panier qu'elle avait confectionné elle-même, et démarra sans bruit en répétant ces mots :
— Le blockhaus est bon.
Mabel attendit quelque temps un signe d'adieu de la part de son amie; mais celle-ci disparut après être débarquée. Les îles voisines , sans exception, étaient aussi tranquilles que si personne n'eût jamais troublé le sublime repos de la nature, et l'on y aurait cherché vainement les moindres symptômes du danger imminent dont Rosée-de- Juin avait donné avis.
A son retour, Mabel fut frappée d'une circonstance trop futile pour attirer l'attention en temps ordinaire , mais que ses appréhensions lui firent remarquer. A la branche inférieure d'un arbuste pendait un morceau d'étamine rouge, comme celle qu'on emploie pour les pavillons, et qui était attachée de manière à flotter au gré des vents.
L'imagination de Mabel , éveillée par le péril , n'était pas moins prompte que celle de Rosée-de-Juin dans l'analyse des faits dont pouvait dépendre la sûreté commune. Elle s'aperçut du premier coup d'cpil que ce lambeau d'éloffe pouvait être vu de l'île voisine ; qu'il était sur le chemin de sa cabane à la pirogue, et que par conséquent Rosée-de-Juin avait dû passer à côté; enfin que ce pouvait être un signal relatif au mode d'attaque et destiné à des ennemis embusqués. Mlibel s'empressa d'arracher l'étoffe , et poursuivit son chemin , indécise de ce que son devoir lui commandait. La Tuscarora pouvait l'avoir trompée, malgré tous les dehors de la bonne foi. Elle devait nécessairement être en proie à la jalousie, dont peu de femmes se défendent contre celle qui leur ravit l'affection de leur époux, car il était certain que Têle-de-Flèche avait plusieurs fois contemplé avec admiration les traits de la fille au visage pâle. Toutes ces réflexions se pressèrent dans l'esprit de Mabel, sans qu'elle en tirât la conclusion nette et rapide qui suivait ordinairement ses pensées. Elle s'avançait à grands pas vers la chaumine occupée par la femme de Sandy, pour l'inviter à la suivre au blockhaus , lorsque sa marche impatiente fut interrompue par la voix de Muir.
— Où allez-vous si vite, charmante Mabel, s'écria-t-il, et pourquoi recherchez-vous ainsi la solitude ? Le digne sergent me regardera comme un mal appris, quand il saura que sa fille passe ses matinées dans l'isolement , au lieu d'avoir pour compagnon le plus dévoué de ses esclaves.
— Sans doute, monsieur Muir, dit brusquement Mabel, un officier de votre rang a quelque influence sur un caporal.
— Quelle étrange question! reprit Muir; pourquoi me l'adressczvous? Qu'avez- vous et qu'est-ce que vous tordez entre vos doigts délicats?
— Ce n'est rien qu'un morceau d'étoffe, une bagatelle à peine digne de notre attention dans ce moment critique.
— Une bagatelle, dit le quartier-maître en prenant le morceau d'étamine et en le développant de toute la longueur de ses deux bras. C'est plus sérieux que vous ne pensez, Mabel Duuham. Vous n'avez pas trouvé cela à la halte du déjeuner ?
— Mabel rendit compte de la manière dont elle avait découvert ce signal. Pendant qu'elle parlait, les yeux du quartier-maître se portèrent tour à tour du visage de noire héroïne au lambeau de toile, et sa physionomie parut inquiète.
— Nous ne sommes pas dans une partie du monde, dit-il en secouant la tête , oii l'on puisse déployer au vent ses enseignes. Cette pièce d'étolïe appartient à un bâtiment , comme vous pouvez le remarquer , et ressemble singulièrement au battant du pavillon du Vélocc. Je me souviens maintenant qu'on en avait coupé un morceau.
Mabel sentit son cœur faiblir, mais elle fut assez maîtresse d'ellemême pour ne pas hasarder une réponse.
— Il faut examiner cette aflfaire , ajouta Muir , et il est bon que j'en confère avec maître Cap, dont la loyauté m'est connue.
— L'avertissement m'a paru si grave, répondit Mabel, que j'allais de ce pas me réfugier dans le fort.
— La démarche me semble imprudente , Mabel. Si nous sommes attaqués, le blockhaus sera le point de mire des assaillants, et il n'est pas préparé à soutenir un siège. S'il m'est permis de vous donner un conseil dans une circonstance aussi délicate, je vous recommande de chercher un asile dans la chaloupe , qui nous mettra en peu de temps hors de toute atteinte. J'ai toujours déclaré que Lundie avait eu tort de faire occuper un poste aussi avancé et aussi exposé que celui-ci.
— Il est trop tard pour en exprimer le regret, monsieur Muir, et nous n'avons qu'à songer à notre salut.
— Et à l'honneur des armes de Sa Majesté, que l'on ne doit jamais négliger.
— En ce cas, dit Mabel en souriant, je crois qu'au lieu de diriger nos yeux vers le bateau, il vaudrait mieux les tourner vers la place qui a été construite pour soutenir l'honneur britannique. Je suis donc disposée, monsieur Muir, à attendre au blockhaus le retour de mon père, qui éprouverait un douloureux désappointement si, en revenant après sa victoire , et avec la persuasion que nous avons accompli comme lui nos devoirs, il s'apercevait que nous nous sommes sauvés.
— Vous me comprenez mal, interrompit le lieutenant avec un léger trouble. Il est toujours entré dans ma pensée que les hommes devaient se confiner dans le fort, et que les femmes seules s'échapperaient dans la chaloupe.
— Et vous avez cru , monsieur Muir , que deux femmes étaient capables de conduire cette lourde embarcation de manière à échapper au canot d'écorce d'un Indien?
— Ah ! charmante Mabel, l'amour est rarement logique, et les craintes qu'il inspire sont de nature à égarer les facultés. J'ai vu votre aimable personne en possession de moyens de salut, et j'ai oublié que vous n'étiez pas à même de vous en servir. Mais vous n'aurez pas la cruauté de m'imputer une faute causée par le vif intérêt que je vous porte.
Mabel n'était pas d'humeur à écouler d'amoureuses fadaises qui , même dans ses moments de gaieté , lui auraient été désagréables. Elle prit à la hâte congé de son interlocuteur , et s'acheminait vers la cabane de la femme du soldat , lorsque Muir lui mit la main sur le bras.
— Un mot, dit-il, avant que vous me quittiez ? Ou ce petit pavillon a un sens, ou il ;i'en a pas. Dans le premier cas, il est peut-être bon de le déployer, afin de déjouer la conspiration ; dans le second cas, nous ne risquons rien en le rattachant.
— 'Vous pouvez avoir raison , monsieur Muir , dit Mabel , et , sans tarder davantage, elle se dirigea vers la cabane. Le quartier-maître la suivit des yeux , et regarda d'un air incertain le morceau d'étamine. Son irrésolution ne dura qu'une minute , il s'approcha de l'arbre , et arbora de nouveau à une branche le pavillon en miniature. Mais au lieu de le mettre précisément à la place où l'avait trouvé Mabel, il le fit flotter, de façon à l'exposer davantage du côté du lac et à le dérober aiu yeux du côté de l'île.