CHAPITRE XV
Le capitaine Willoughby savait que les derniers instants de la nuit sont ceux oii le soldat redoute le plus les surprises et que les Indiens choisissent pour combattre. Il avait en conséquence ordonné qu'on le réveillât à quatre heures et que tous les hommes de la Roche fussent sur pied et en armes. La vallée semblait déserte; mais, habitué i combattre aux frontières, il se défiait des apparences; il croyait à la probabilité d'une attaque avant le retour du jour, et éprouvait des inquiétudes qu'il eût été fâché de communiquer à sa femme et à ses filles.
Tous les cas avaient été prévus, et les forces disposées de manière à ce que le major pût se rendre utile sans s'exposer mal à propos au danger d'être découvert. Il était chargé de défendre les derrières, c'est-àdire les bâtiments où des croisées étaient pratiquées. Michel et les deux Pline lui étaient assignés comme adjudants. Cette girde n'était pas inutile; l'escarpement pouvait être escaladé, et l'on doit se rapp-ler qu'il n'y avait point de palissades de ce côte septentrional de la maison.
Quand les gens furent rassemblés dans la cour, une heure avant le lever du soleil, Robert Willoughby réunit sa petite troupe dans la salle à manger, et examina à la lueur d'une lampe les armes et l'équipement. Son père, assisté du sergent Joyce, passa l'inspection dans la cour, et sortit avec tout son monde. Les femmes et les enfants s'étaient également levés. Quelques-unes des premières se portèrent aux meurtrières, pendant que les moins résolues s'occupaient de travaux domestiques. Madame Willoughby et ses tilles ne jugèrent pas à propos de se livrer aux douceurs d'un sommeil prolongé. Dès qu'elles furent habillées, madame Willoughby, préoccupée presque exclusivement de son petit-fils, dit à Alaud :
— Beulah et moi nous allons donner nos soins à l'enfant. Quant à vous, Maud, tenez compagnie à votre frère et charmez les ennuis de sa solitude.
Quelle tâche on exigeait de Maud! Cependant elle obéit sans hésitation ; car les habitudes de son enfance n'étaient pas encore effacées par ses sentiments nouveaux, et un ordre de si mère était une loi pour elle. Elle trouva Robert seul dans la bibliothèque, aux alentours de laquelle il avait disposé les trois hommes qui étaient sous ses ordres. Le jeune homme pressa tendrement la main de l'aimable visiteuse; miis il ne l'embrassa pas, quoiqu'il n'eût certainement pas manqué d'embrasser Beulah.
— Vous êtes bien bonne, dit-il, de venir me donner des nouvelles de la famille. Comment va ma mère?
Par une modestie naturelle, ou peut-être par une coquetterie dont elle ne se rendit pas compte, Maud éprouva le désir de faire savoir qu'elle n'était pas venue de son propre mouvement.
— Ma mère est tranquille, dit-elle; elle est occupée avec Beulah du petit Evert, qui, en véritable lils de miliLaire, rit et joue comme s'il méprisait le danger. Pensant que vous étiez seul, ou que vous pouviez avoir besoin de quelque chose, ma mère m'a envoyée auprès de vous.
— Aviez-vous besoin d'ordre, Maud, pour venir me consoler dans mon abandon ?
— Vous conviendrez qu'il y a des occupations plus convenables pour une jeune fille, répondit Maud avec un sourire qui était à ces paroles tout ce qu'elles pouvaient avoir de piquant. Quand même je serais ici contre mon gré, vous me devez de la reconnaissance pour le service que je vous ai rendu hier. Mais ma mère m'a dit que nous avions sujet de nous plaindre de vous. A peine vous avais-je introduit dans un lieu de sûreté, que vous l'avez quitté imprudemment pour aller rôder dans la vallée.
— J'accompagnais mon père, et, certes, je ne pouvais être en meilleure société.
— Lequel de vous , Robert , a décidé cette sortie ?
— J'avoue que c'est moi plutôt que le capitaine. Il me semblait indigne de deux soldats de rester dans l'ignorance des manœuvres de l'ennemi. Mon exci'se est dans l'intérêt que je porte à votre salut, à celui de nu mère, de Beulah et de toute la famille.
Robert Willoughby appuya sur les mots votre salut, de manière à faire rougir la jeune fille.
FLEUR DES BOIS
— J'accepte l'eictise, reprit-elle après un moment de silence. Mais vous n'avez pas assez calculé les risques que vous couriez. \ ous n'avez pas senti combien les jours de notre père étaient précieui pour nous, pour ma mère, pour Beulah, et même pour moi.
— Et même pour vous, Maud ! et pourquoi pas pour vous autant que pour les autres de la famille ?
IVIaud trahit son embarras par un instant de silence, et sans répliquer directement, elle lui demanda si les avantages de la sortie en avaient compensé les dangers.
— Nous nous sommes assurés que les sauvages avaient quitté leur camp et qu'ils n'étaient pas entrés dans les cabanes. Cette retraite soudaine est peut-être un piège; cependant l'apparition de ces Indiens me paraît purement accidentelle. L'armée anglaise a des agenU qui cherchent à soulever les tribus sauvages; mais nos auxiliaires se garderont bien d'inquiéter sir Hugues Willoughby.
— Quelles qu'aient été les intentions de ceui qui ont répandu l'alarme parmi nous, j'apprends avec plaisir que vous n'en avez pas rencontré dans votre sortie téméraire.
— Nous n'avons vu qu'un seul individu, qui n'était autre que votre ami Joël Stridcs. Il a voulu savoir qui j'étais; mais, grâce à mon costume, j'ai pu conserver l'incognito.
— Dieu en soit loué ! s'écria Maud. Je lui crois des intentions sinistres, et je tremble sans cesse qu'il ne vous dénonce aux autorités américaines.
— Peu m'importe le danger, pourvu que j'atteigne le but de ma visite, et que je réussisse à rattacher mon père à la cause royale.
— Ce sera difficile, Robert; le mariage de Beulah a consolidé sa sympathie pour les Américains. Après la nouvelle que vous lui avez apprise, il réfléchira quelques jours, comme il l'a fait après la bataille de Bunker's-Hill; mais il restera fidèle à ses premières idées.
— C'est cette maudite Roche qui en est cause. S'il avait vécu au milieu de la société, il en aurait naturellement partagé les sentiments, et il serait aujourd'hui à la tète d'une brigade. S'il veut servir le roi, je suis à même de lui olTrir encore le commandement de l'un des régiments que le général en chef a pouvoir de lever dans les colonies. Le vieil Olivier de Lancey, qui avait d'abord soutenu l'Amérique, vient d'obtenir une brigade dans l'armée anglaise. Allen de Pensylvanie a donné sa démission au congrès, et commande un bataillon du roi. La perspective d'un grade éminent n'aura-t-elle aucune influence sur mon père ?
— Je ne sais, Robert; mon père ne songe plus à reprendre du service; il se trouve plus heureux dans la retraite qu'à la tête d'un régiment. D'ailleurs, pourquoi vouloir augmenter nos chagrins? N'est-ce pas assez, mon cher Robert, de trembler k chaque instant pour vos jours? Votre mère n'a-t-elle pas assez d'inquiétude ?
— Ma mère a de l'inquiétude à cause de moi ! s'écria le jeune homme. Je voudrais pouvoir la lui épargner; je sens combien elle doit être préoccupée du sort de son fils unique. EUe n'a que deux enfants...
A peine le major eut-il prononcé ces derniers mots qu'il pensa subitement à l'effet qu'ils pouvaient produire sur Maud. Ignorant les sentiments qu'elle éprouvait pour lui, il avait toujours évité de lui rappeler qu'il n'était pas son frère, et qu'elle avait pu lui inspirer un attachement d'une nature dififérente. Quelques minutes d'une explication franche auraient dissipé tous ses scrupules; mais comment entamer ce sujet? C'était là un obstacle que le jeune homme trouvait insurmontable. Quant à Maud, elle se demandait pourquoi, regardant tous les autres membres de sa famille comme ses parents, traitant comme tels les collatéraux qui demeuraient à Albany, elle ne voyait pas un frère dans Robert Willoughby. Elle se disait souvent : — Beulah , sa véritable sœur , peut se conduire avec lui avec une liberté qui m'est interdite; elle s'assied sur ses genoux, elle lui passe le bras autour du cou, et moi, je dois m'imposer plus de retenue avec un jeune homme auquel je ne suis attachée par aucun des liens de parenté. Le major rompit un long silence par une observation qui n'avait aucun rapport avec ce qu'il avait dit précédemment.
— Il est triste, Maud, d'être renfermé ici dans une obscurité presque complète. Ma présence serait nécessaire sur le devant de la maison, tandis que je suis inutile de ce côté. Je désirerais être à même de regarder la campagne, et de voir approcher le danger.
— Si vous n'êtes pas indispensable ici, je puis vous mener dans mon atelier, dont la fenêtre donne en face de la porte.
Le major accepta la proposition avec joie, et suivit Maud, après avoir donné quelques ordres à ses gens. Parvenue à la chanibre dont elle avait la clef, elle laissa la lampe en dehors, en faisant observer que le jour ne tarderait pas à paraître.
— Voyez, ajouta-t-elle en ouvrant un des battants des volets, mon père est dans ce moment auprès de la porte.
— Il ne devrait pas y être, iMaud, tandis que je reste ici derrière des charpentes qui sont presque à l'épreuve du boulet...
— Il sera temps de vous montrer si l'ennemi nous attaque, et nons n'avons rien à craindre ce matin.
— Assurément, il est trop tard; s'il avait des intentions hostiles, il les aurait manifestées avant que cette bande de lumière parût à l'orient.
— Fermez donc le volet, et apportez la lampe; je veux vous mon-
trer quelques-unes de mes esquisses. Nous autres artistes, nous avon° soif de louanges, et je sais que vous êtes connaisseur.
— Je vous remercie, ma chère Maud, d'une faveur dont vous êtes avare. On m'a dit que vous ne montriez pas volontiers vos dessins.