‹ Œuvres compl`etes de Fenimore CooperChapitre 193 sur 280 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Les sentinelles placées extérieurement s'aperçurent qu'un étranger passait au milieu d'elles sans pouvoir le reconnaitre sous son travestissement. Le petit pavillon blanc qui fut immédiatement déployé leur indiqua le but de la sortie.

Quand le capitaine avait été certain que l'alarme du matin n'amènerait pas une lutte immédiate, il avait congédié tout son monde, à l'exception d'une petite garde que commandait le sergent Joyce. Ce dernier était un soldat dans la plus stricte acception du mot, et il se fit un point d'honneur de n'adresser aucune question à son commandant. Jamie Allen, qui faisait partie de la garde, trouva cette conduite toute naturelle; mais quelques-uns des hommes de garde se montrèrent mécontents d'être obligés d'obéir aussi aveuglément.

— Attendez des ordres, dit le sergent cherchant à comprimer leur impatience; si Son Honneur le capitaine avait voulu nous instruire de ses desseins, il aurait commandé, suivant l'usage, une revue générale. Si nous avons une trêve, nous mettre as provisoirement nos fusils de côté; si nous capitulons, ce qui me paraît impossible sous les ordres d'un chef aussi brave, nous mettrons les armes bas, et tout sera dit.

— Et si Joël et son compagnon sont scalpés ? demanda tm homme de la bande.

— Alors nous les vengerons comme nous avons vengé mylord Howe. — Vengez, vengez sa mort! s'écria notre colonel, et tout le monde marcha en avant jusqu'à ce que deux mille d'entre nous fussent tombés devant les retranchements français. Oh! ce fut une journée dont on parlera longtemps.

— Sans doute, sergent. Mais je connais des gens qui s'y trouvaient, et il paraît que vous avez été écrasés.

— Qu'importe, camarade? nous obéissions. On nous avait crié : — Vengez sa mort ! et nous marchâmes en avant tant qu'il y eut assez d'hommes dans le bataillon pour porter les blessés à l'ambulance.

— Et ensuite? demanda un jeune homme qui regardait le sergent comme le successeur de César, Napoléon n'ayant pas encore paru sur l'horizon en l'année 1776.

— Ensuite, jeune homme, nous fûmes obligés de battre en retraite. La guerre , mon ami, nous donne de salutaires leçons ; elle nous enseigne à ne pas tenter l'impossible. La guerre est la grande institutrice du genre humain , et je ne reconnais pour savants que ceux qui ont fait dix-sept ou vingt campagnes.

— Malheureusement, remarqua le premier interlocuteur, une balle les empêche souvent de profiter des excellentes leçons qu'ils reçoivent.

— INe vaut-il pas mieux mourir sur un champ de b.itaiile que de périr comme un chien qui a cessé d'être utile ? Demandez à Son Honneur. J'étais en train , capitaine , de leur faire comprendre que le service militaire était la meilleure école du monde.

— Les vieux soldats sont disposés à le croire, Joyce. Avez-vous passé l'inspection des armes?

— Aussitôt que le jour a paru , monsieur.

— Vous avez examiné les pierres, les gibernes, les baïonnettes?

— En détail, monsieur. Votre Honneur se rappelle-t-elle cette affaire oii nous fûmes présents , auprès du fort Du Quesne ?

— Vous voulez parler de la défaite de Braddock?

— Ce n'était pas une défaite , capitaine Willoughby. A la vérité, nous avons été obligés de faire un mouvement rétrograde, nous avons perdu des armes et des bagages; mais nous avons pu nous rallier autour de notre drapeau , qui était dans les bois voisins.

— Vous avouerez néanmoins que nous avons été serrés de près, et que nous aurions été complètement battus sans le secours de certain corps colonial.

— Je m'en souviens, capitaine. Le coçps était commandé par le colonel Washington.

— Votre mémoire vous sert bien, Joyce; et savez-vous ce qu'est devenu ce même colonel ?

— Je n'ai jamais eu l'idée de m'en occuper, capitaine. Je pense qu'il doit être à la tête d'un régiment ou d'une brigade , et qu'il doit en tirer bon parti.

— Vous n'y êtes pas , à beaucoup près , Joyce. Cet homme est aujourd'hui général en chef.

— Votre Honneur plaisante, puisqu'il y avait dans l'armée des officiers bien plus anciens que lui et qui sont encore vivants.

— C'est le chef des troupes américaines dans la guerre contre l'Angleterre.

— Ma foi , capitaine , elles n'auraient pu faire un meilleur choix , et il est probable que la victoire leur restera.

— En serez-vous satisfait? demanda le capitaine.

— Je n'y ai point songé, répliqua Joyce. Je suis à votre service. Si vous vous soumettez à cette nouvelle autorité qu'on appelle congrès, nous sommes prêts à marcher avec vous. Si vous combattez du côté opposé, nous servirons avec vous Sa Majesté.

— Je désire que tout le monde partage vos sentiments, et nous viendrons à bout de défendre la Roche, quand même nous aurions deux fois plus de sauvages à combattre.

— Et pourquoi ne serait-on pas de l'avis du sergent? demanda Jamie Allen. Mous ne sommes pas capables de nous prononcer entre la maison de Hanovre et les Américains. Vous êtes notre maître; et tant que nous vous soutiendrons , le Seigneur sourira à nos efforts et nous conduira à la victoire.

— Ma foi , Jamie , dit Michel, qui , ayant vu le capitaine à la porte, accourait offrir ses services; ma foi, vous parlez aussi raisonnablement que si vous aviez suivi les enseignements d'un prêtre catholique. Attachons-nous au capitaine, et Dieu sera pour nous.

Ces paroles obtinrent l'approbation de toute la garde , à l'exception de quelques Américains qui avaient été séduits par les machin.itions de Joël et du meunier. Le capitaine remarqua leur froideur, mais ce n'était pas le moment de les interroger, et il tourna ses yeux du côté des deux parlementaires.

— Sergent , dit-il , ces sauvages paraissent comprendre les lois de la guerre. Deux d'entre eux viennent de se détacher pour aller à la rencontre des nôtres.

— JXous allons voir , Votre Honneur. Avant de laisser arriver nos envoyés , on va sans doute leur bander les yeux ; c'est la règle.

Cependant les Peaux Rouges préparaient tranquillement leur déjeuner, sans paraître s'inquiéter des résultats de l'entrevue. Après une courte conférence par signes entre les envoyés des deux partis , ils marchèrent ensemble vers la Roche. Le capitaine , qui s'était fait apporter sa lunette , vit avec un orgueil paternel la marche assurée du

FLEUR DES BOIS

major. Jotil manifestait une légère anxiété, quoiqu'il suivît de près son compagnon.

Les sauvages continuèrent les préparatifs de leur festin comme si personne n'était entré dans leur camp. Ëicepté ceux qui avaient pris part à l'eiilrevue, tous restèrent immobiles et silencieux. Cette impassibilité exagérée augmenta les doutts du capitaine sur le véritable caractère de SCS visiteurs. Cependant au bout de quelques instants, tro'S ou quatre Peaux Rouges parurent se concerter ensemble, s'approchèrent ensuite de Joèl et du major, et parurent converser sur le pied d'une bonne intelligence. Puis Robert VVilloughby , Slrides, les deux hommes qui étaient allés à Icui rencontre et les (jualre chefs qui s'étaient joints au groupe quittèrent le sommet des rocs, et prirent un sentier qui descendait dans la direction des moulins.

La distance n'était pas assez grande pour qu'on ne pût distinguer à l'œil nu tous ces mouvements , mais l'emploi de la lunette était ind spensable pour en saisir les particularités. Le capitaine tint ses rcgariU fixés sur le groupe qui s'éloignait. (Juand il l'eut perdu de vue, il regarda les hommes dont il était entouré comme pour lire leurs pensées sur leur visage. Joyce le comprit, et s'avança en lui faisant le salut militaire.

— Tout est en règle, dit-il, quoiqu'on ait oublié de leur bander les yeux. On est allé chercher les parlementaires aux avant-postes, on les a introduits dans le camp. Les officiers de service se sont informés de l'objet du message, et ils vont maintenant faire leur rapport à l'étal-major.

— J'avais prié mon fils, Joyce...

— Qui , Votre Honneur?

Un mouvement général avertit le capitaine de la surprise qu'excit.iil parmi ses auditeurs nne nouvelle aussi inattendue. Il était trop tard pour se rétracter, et comme il était presque impossible que Robert échappât à la curiosité de Joèl, le capitaine prit bravement son parti.

— j'av.iis prié mon fils, reprit-il d'un ton ferme, le major VVilloughby, qui porte le pavillon blanc, de lever son thapeau d'une certaine manière si tout allait bien , et de faire un geste du bras gauche s'il fallait nous tenir sur nos gardes.

— Et quel signal a-t-il fut à la garnison? Votre Honneur veut-il avoir la bouté de nous en donner connaissance?

— Aucun. 11 m'a piru porter la main à son chapeau au moment où les chefs se sont approchés de lui ; mais il a hésité, et il a baissé le bfas. Quand il a paru derrière le rocher, il a remué le bras gauche, sons faire entièrement le gcsle convenu.

— Ce sont pent-êlre les ennemis qui l'en ont empêché ?

— Non, Joyce. Autant que j'en puis juger, il était irrésolu. J'éprouve nne certaine inquiétude. Ces sauvages sont des hommes sans foi, qui ne sont guidés par aucun principe.

— Je ne puis croire, répondit le sergent d'un air d'importance, qu'ils aient l'infamie d'attenter à la vie sacrée d'un parlementaire. Si Votre Honneur le désire, nous pouvons tenter une démonstration. Je puis faire sortir un détachement par le derrière de la maison, suivre le ruisseau , gagner le bois , et prendre Its ennemis en flanc.

Le capitaine ne répondit pas à cet appel martial; mais il se dirigea vers la maison en sou|iirant et en secouant la tête. Le chapelain le suivit, laissant les hommes de girde en observation.

— Votre proposition, sergent, dit Jamie-Allen, ne paraît pas faire un grand plaisir à Son Honneur. Cependant elle était on ne peut plir. militaire. Je m'y connais, moi, car j'ai servi quelque temps dans le iy. Les mouvements de flano, les surprises, les démonstrations sont des étapes sur le grand chemin qui mène à la victoire.

— Le capitaine est trop préoccupé de son fils, s'écria Michel O'Hearn; c'est un homme qui a des entrailles. Vous ne savez pas ce que c'est que d'être p; e. Autrement vous gémiriez de voir un fils dins les grifl'es de ces diabUs incarnés. Ce major n'est-il pas un brave garçon? et ne serait-ce pas dommage qu'il lui arrivât malheur? Vous, sergent, qui êtes si bon soldat, vous n'avez jamais cherché à savoir couunent le ra.ijor a pu pénétrer dans la maison malgré votre active surveillance?

— Je suppose qu'il y est venu par l'ordre de sou père; et en ma qualité de sous-oflicier , il est de mon devoir de n'adresser aucune question à mes supérieure. Je prends les choses comme elles viennent... et j'obéis.

En ce moment, un mouvement général eut lieu parmi les sauvages. Ils poussèrent un cri, descendirent la côte, et disparurent dans la direction du moulin, comme des oiseaux qui prennent ensemble leur volée. Ils n'avaient pas reparu au bout d'une demi-heure, et le sergent alla faire son rapport à son capitaine.

Celui-ci avait informé de ce qui se passait madame Willoughby et ses filles. Maud en avait été plus alarmée que le reste de la famille, car elle redoutait la perfidie de Joël.

La famille était à déjeuner silencieuse et mangeant peu, quand Joyce fut introduit.

— On dirait, fit observer le capitaine après avoir écouté le rapport , que les sauvages veulent nous engager à les suivre et nous attirer dans une embuscade.

— Peut-être aussi, dit Joyce, se sont-ils retirés, satisfaits d'avoir fait deux prisonniers.

— Ne vous alarmez pas, V^ilhelmina , reprit le capitaine; le rang de Robert le garantit des mauvais traitements. Les Indiens, s'ils le retiennent prisonnier, ont plus à gagner ^ son échange qu'il sa mort. Après tout, les Indiens sont peut-être occupés à tenir conseil au moulin, afin de donner aux parlementaires une idée de leurs forces.

— Je saurai bientôt la vérité, s'écria le chapelain. Je suis un homme de paix, et je puis sans danger aller trouver les sauvages.

— Vous, mon ami! reprit le capitaine; pensez-vous qu'ils respecteront votre caractère sacré?

— Sans doute , dit le sergent ; toutes les tribus connaissent nos ecclésiastiques, et il est sans exemple qu'ils les aient maltraités.

— Bah ! Joyce, vous attribuez de trop beaux sentiments aux Mohawks, aux Oueidas, aux Onondag.;s et aux Tuscaroras.

— Qui Sïit, Hugues? dit madame Willoughby; notre cher Robert est entre les mains des Indiens, et si M. Woods est réellement disposé à remplir une mission de miséricorde, mon titre de mère ne me permet pas de m'y opposer.

— Une mère ne voit que son fils, murmura le capitaine; puis il se leva de table, embrassa sa femme avec affection , et sortit en faisant signe au sergent de le suivre.

Pendant cette conversation , le chapelain était sorti sans être remarqué. Il reparut revêtu d'un surplis.

— ^ Nous verrons, dit-il avec dignité , si le capitaine a raison de croire à l'impiété des siuvages. En tout cas, un ministre du ciel ne doit pas plus reculer devant les tribus indiennes qu'en présence des infidèles et des schismatiques.

Madame Willoughby, ne songeant qu'à son fils , vit avec joie la ré- SoHition du digne ecclésiastique , et les deux jeunes filles, inquiètes <lu sort de Robert Willoughby, s'alislinrent de faire des représentations à un homme qu'elles avaieut appris a respecter depuis leur enfance.

— Je tiendrai en main une branche de laurier, dit le chapelain avec enthousiasme ; à défaut d'olivier , ce sera le symbole de la paix.

— Vous direz à Robert de revenir de suite , s'écria madame V\'illoughby.

— J'adjurerai les sauvages de respecter Dieu et leur conscience; mon plan est arrêté dans mon esprit. Il me faudra appeler la Divinité , Manitou ou Grand-Esprit, pour me conformer aux idées de mes auditeurs. iMais l'importance de ma démarche triomphe de tous mes scrupules.

Les transports de ÎM. Woods , qui agissait ordinairement avec tant de simplicité, inspirèrent à ses auditeurs une vénération profonde, et les deux jeunes femmes s'agenouillèrent pour recevoir sa bénédiction , qu'il donna avec une imposante solennité. Puis il quitta la chambre, traversa la cour et marcha droit vers la porte.

Le capitaine et le sergent étaient alors dans la bibliothèque occupés à délibérer sur les mesures à prendre. Jamie Allen n'osi pas prendre sur lui d'arrêter le chapelain, et quand .M. Willoughby rentra dans la cour, le bon prêire errait déjà, comme un fantôme au milieu des ruines , ii travers les bivouacs abandonnés.

— Quelle est cette robe blanche que j'aperçois sur le rocher? demanda le capitaine , dont les premiers regards s'étaient portés sur le camp.

— C'est quelque Indien déguisé, dit Joyce. Aussi vrai que je suis en vie, il porte un chapeau à trois cornes.

— Vous ne devinerez jamais la vérité , interrompit Jamie Allen ; c'est M. Woods, notre révérind chapelain.

— Woods? s'écria M. Willoughby.

— Lui-même, Votre Honneur, répliqua le maçon. Il a troqué son costume noir contre un froc blanc, et se promène au milieu des tentes de l'ennemi avec autant de tranquillité que s'il marchait entre les bancs de son église.

— Mais pourquoi l'avez-vous laisssé passer contre mes ordres ?

— C'est par soumission à l'Eglise, Votre Honneur. Je l'ai vu habillé de blanc, et sach.nt que la religion anglaise a un très-grand nombre de fêles, j'ai cru qu'il allait en célébrer une dans la chapelle. Si jamais les prières out été opportunes , c'est certainement aujourd'hui.

Le capitaine n'avait rien à répondre, et il conçut même l'espérance d'un résultat favorable en voyant M. Woods parcourir paisiblement le camp désert. 11 prit sa lunette et se mit en observation.

l^e chapelain explora d'abord toutes les tentes, puis il descendit Id colline, et on le perdit de vue comme ceux qui l'avaient p.'écédé. Une heure enlière s'écoula dans l'angoisse, sans qu'aucune créature humaine se montrât du côté des moulins. Quelquefois les observateurs s'imaginaient voir une légère fumée monter lentement le long des rochers. Mais quelques moments après , cette fumée imaginaire disparaissait avec les alarmes qu'elle avait causées. Le jour s'avançait, et le génie de la solitude régnait toujours sur la contrée mystérieuse. On n'entendait aucun bruit , on n'apercevait aucun indice d'hostilité ou de démonstration pacifique. Ceux qui étaient descendus dans le ravin scuiblaiint y rtrernsc»"^* comme dans un tombeau.

FLEUR DES BOIS

Page 1