CHAPITRE XVIU
L'absence prolongée de ^I. Woods jeta la famille dans une tristesse insurmontable. Maiid avait espéré que les sauvages traiteraient avec égard un ecclésiastique. Elle voyait avec douleur s'évanouir ses espérances.
— Que pouvons-nous faire? demanda la tendre mère, presque réduite au désespoir. Je veui aller chercher mon fils moi-même. Les sauvages respecteront ma qualilé de femme et de mère.
— Vous ne les connaissez guère, Wilhelmina; autrement vous n'auriez pas coDçu un aussi téméraire projet. L'absence de M. Woods m'apprend une chose, c'est que les Indiens ne sont pas loin. Si le chapelain néiait pas entre leurs mains, U serait revenu après avoir visité les moulins et les cabanes.
— Je suis moius inquiète que vous, dit Beulah. Si Robert est entre les miiius d'une troupe d'Américains, le nom d'Evert Beekmann , son beau-frère, sera sa sauvegarde. Si ces Indiens sont alliés de l'Angleterre , il n'aura qu'à se f.iire connaître pour être respecté d'eux.
— J'ai réfléchi là-dessus, mon enfant, répondit le père d'un ton rêveur. U sera difllcile à Robert de constater son identité; il rie porte pas le costume de son rang ; et quand même il y aurait parmi les ravisseurs un blanc qui sût lire, mou hls n'a point de papiers sur lui.
— Mais, reprit Beulah, il m'a promis d'invoquer le nom d'Evert, qui m'a répété cent fois qu'il ne verrait jamais un ennemi dans mon frère.
— Dieu nous protège, ma cbère enfant! répondit le capitaine en embrossant sa tille. Essayons de nous soustraire à nos tristes préoccupations.
Le capitaine s'efforça de sourire; la famille demeura ploneée dans un morne abattement. Madame Willoughby, la moius égoïste de toutes les femmes, ne vivait que pour ceux qui lui étaient cliets, et elle ne pouvait être que malheureuse quand la sûreté de l'tin des siens était menacée. Beulah n'avait pas dans le nom magique li Evert autant de confiance qu'elle en faisait paraître, et Maud, dans le paroxysme de la douleur, luttait contre ses émetious avec une résolution qui donnait à ses traits un caractère de grandeur inaccoutumée.
— MauJ souOre plus que nous tous, dit le ca|itaine en attirant vers lui sa favorite et en la plaçant doucement sur ses genoux. Elle n'a point de mari pour partager son cœur, et tout son amour se concentre sur son frère.
Beulah ne se serait pas permis d'adresser à son père un regard de reproche; mais ses yeui esprimèrent le cbagrin que lui causait l'observation de son père.
— Vous êtes injuste envers Beulah, dit madame Willoughby. Rien ne peut lui faire oublier l'attachement qu'elle nous porte.
Un tenilre baiser que le capitaine dé(iosa sur le front de sa fille la fit sourire au milieu de ses pleurs. Waui profila de cette scène pour s'échapper, et M. Willoughby rejoignit sa troupe après avoir exhorté sa femme et sa fille aînée à donner leiemple du courage.
L'absence de Joël avait jeté des doutes dans l'esprit des Américains de la garnison. Sans partager les vues étroites de l'inipecleur et du meunier, ils étaient atticlus a leur terre natale, et se rappelaient souvent que le capitaine Willoughby était Anglais, ancien officier de l'armée, et que sou fils combattait ouvertement coutre l'indépendance de l'Amérique. Lorsque M. Willoughby vint les passer en revue, il remarqua en eux une agitation mai di.ssimulée.
— Attention ! s'écria Joyce. Pri sentez armes !
Le capitaine ôta poliment son chapeau pour rendre le salut, et ne put s'empêcher de sourire au spectacle qu'il avait devant les yeux. Les soldats rangés en ligne différaient de couleur, de taUle, d'âge, de coîtume et de physionomie. C'étaient, pour ainsi dire, des échanti'Ions de la population de toutes les colonies. Les Hollandais avaient leurs armes eu bon état. Michel, pour présenter les armes, avait tendu la crosse de son fusil vers le capitaine , en laissant le canon reposer sur son épaule. Jamie Allen, accoutumé à manier le fil à plomb, tenait son fusil perpendiculairement; mais il avait commis l'erreur de tourner la platine en dehors. Les Américains, après la manœuvre, mirent armes bas les uns après les autres. Les nègres étaient sortis machinalement de la ligne pour regarder l'effet général du port d'armes, et Joyce avait beaucoup de peiue à leur faire observer l'alignement.
— Excusez, Votre Honneur, dit Joyce, nous ne sommes pas encore bien forts sur l'esercice; mais nous faisons des progrès. Le caporal Stricles me seconde , et nous reprendrons les manœuvres quand il reviendra.
— Quand il reviendra , sergent ? pourriez vous préciser l'époque de son retour.
— Oui, Votre Honneur, s'écria Michel avec l'empressement d'un enfant. J'aperçois l'inspecteur en personne.
■ — Oii donc, mon bon Michel?
. — A la porte. J ignore comment il a pu arriver jusque-là à l'insu des sentinelles. M.iis enfin le voici , comme s'il était tombé des nues.
Eu effet, Joël se nt ouvrir et rejoignit bientôt la garnison. La nouvelle de son retour fut Tcpaud>ie par les enfants dans toute la maison
avec une incroyable rapidité , et toutes les femmes accoururent dans la cour , ayant à leur tête madame Willoughby et ses enfants.
— Avez-vons quelque chose à me communiquer, Strides ? demanda le capitaine Willoughby en affectant un sang-froid qu'il était loi» d'éprouver, ou bien pouvez-vous faire votre rapport devant toute la colonie ?
— C'est comme le capitaine voudra , répondit l'astucieux déms gngue. Selon moi , l'affaire regarde tout le monde , et chacun a droit de la connaître.
— Attention ! s'écria le sergent. Par pelotons à droite !
— C'est inutile, Joyce, interrompit le capitaine en faisant un signe de la main. Vous avez communiqué avec nos visiteurs, Strides?
— Oui, capitaine, et je n'ai p-s vu de bandes plus hideuses de Mohawks et d'Onondagas.
— Quel est l'objet de leur visite?
— Ils ont déclaré qu'ils venaient au nom des colonies pour s'emparer du capitaine et de sa famille.
Joël en prononçant ces mots jeta un coup d'œil sur les Américains, et remarqua avec plaisir l'effet qu'elles avaient produit. Le capitaine parut impassible, et sourit d'un air d'incrédulité.
— Il y a doue parmi eux , reprit Willoughby, des fondés de pouvoirs des autorités supérieures?
— Il y a parmi eux quelques hommes blancs, qui se prétendent autorisés à agir pour le salut du peuple.
— S'ils ont véritablement des ordres, pourquoi ne pas se présenter à la Roche? Je n'opposerai jamais de résistance aui lois.
— Ils se disent sans doute qi'il y a présentement deux lois contraires, celle du peuple et celle du monarque. Ils viennent en vertu de la première, tandis qu'il est vraisemld<ble que le capit.ine reconnaît la seconJe. Ces hommes craignent de faire valoir leur loi, parce que le capitaine pourrait avec raison leur opposer la sienne.
— Sontce là , moi. sieur Strides , les idées qu ils ont exprimées ?
— Non, capitaine, c'est mon op'nion personnelle.
— Et maintenant, reprit le capitaine en soulageant par un long soupir sa poitrine oppre.^séc, il m'est permis de vous deman 'er des nouvelles de votre compagnon. Vous l'avez sans doute reconnu?
— Mon Dieu, c<pitaine, la vérité m'a frappé connue un coup de foudre. Je n'avais jamais vu le m.ijor sous un pareil costume. Mais eii le suivant j'ai remarqué qu'il avait votre démarche. Je me suis nppelé qu'il était sorti avec vous, qu'il occupait une chambre près de la bibliothèque, et un examen attentif de ses traits a enlevé tous mes (Joules.
— Maintenant que vous m'avez expliqué la manière dont vous avez reconnu mon fils, je vous prierai de me dire ce qu'il et devenu.
— Il est resté avec les sauvag.'S. Comme ils venaient pour semp aer du père, il n'était pas naturel qu ils laissasse nt échapper le lils, qui avait eu l'imprudence de s'aventurer dans la tanière d i lion.
— Et comment les sauv; ges pouvaient-ils savoir que c'était mon fils ? L'ont-ils aussi reconnu à sa démarche ?
Strides fut pris au dépourvu par cette question. 11 ne put mê.rre s'empêcher de rougir Iigèrcment. Il se voyait dans une position critique. Il savait que le capitaine n'était pas homme à épargner ua traître, et que Joyce exécuterait sans examen tout ce que son capitaine lui ordonnerait.
— Ah! dit-il précipitamment, cela demande d'assez longues eiplications. Il faut que je commence par le commencement.
— Racontez-moi donc simplement et clairement tout ce qui s'est passé. Pour ne pas être interrompus, nous irons dans ma chambre, cil Jo^ ce nous rejoindra après avoir congédié ses gens.
Quelques instants plus tard tous trois étaient dans la bibliothèîjue. Le capitaine et Joël s'assirent, mais Joyce se tint respectueusement debout , car il ne se permettait aucune familiarité avec son supérieur.
D'après le récit de Joël , les parlementaires avaient été bien accueillis par les Indiens. Les deux chefs de la bande étaient allés à leur rencontre. Le mouvement subit qu'on avait remarqué de la Roche se rattachait , suivant Joël , simplement aux apprêts du festin. La couféreuce avait eu lieu dans la maison du meunier. C'était un blanc qui avait servi d'interprète. Le major avait demandé aux étrangers les motifs de leur visite, et ils avaient répondu par une sommation de ren Ire la Roche aux représentants du congrès. Le major s'était efforcé de convaincre l'un des blancs, qui se faisait passer pour magistrat, de la parfaite neutralité du propriétaire.
— Mais, ajouta l'imposteur Joël, à mon grand étonnement, l'homme blanc répondit en appelant Robert Willoughby par son nom , et il lui demanda d'un ton railleur si un homme qui avait un fils dans l'armée royale , et qui le recevait secrètement chez lui , pouvait être indiiïérent au succès de l'Angleterre.
— Et que fit le major ?
— Il se fit connaître hardiment. Il dit qu'il venait voir sa famille, et qu'il se préparait à retourner à New-York.
— Comment ce prétendu magistrat recut-il les explications de mon fils?
— S'il faut vous dire la vérité, lui et les siens n'ont fait qu'en rire, et après s'être concertés entre eux, ils ont enfermé le major dans la laiterie ; puis ils m'ont interrogé à mon tour sur la nature des retrait '■ chements de la Roche , la force de la garnison , ses dispositions , le
FLEUR DES BOIS
nombre et la qualité des armes. Ah! je leur ai rendu bon compte, soyez-en sûr. Je leur ai dit d'abord que vous aviez sous vos ordres un lieutenant qui avait servi pendant toute la guerre du Canada , puis que vous aviez cinquante hommes, que les fusils étaient presque tous à deux coups, et que le capitaine en particulier portait une carabine qui avait tué neuf sauvages dans un seul combat.
— Vous vous êtes trompé , Joël. 11 est vrai que cette carabine a abattu jadis un chef redoutable; mais il est inutile de s'en vanter.
— Mon but était de les effrayer ; et pour ajouter à leur terreur, je leur ai parlé de notre pièce de campagne.
— Comment, Strides ! le moindre mouvement qu'ils feront leur démontrera la fausseté de cette assertion.
— Ils n'oseront plus remuer, capitaine, il n'y a rien de tel que le canon pour épouvanter les Indiens. Je leur ai raconté que vous aviez pris vous même cette pièce de canon sur les Français dans une charge à la baïonnette.
L'artificieux Joël avait habilement calculé l'effet de cette allusion au plus beau fait d'armes du capitaine, et un mouvement d'orgutil involontaire fit taire, provisoirement du moins, les soupçons qui commençaient à prendre naissance dans l'esprit de Hugues Willoughby.
Bculah Bcpkmann r.i son lils
— Vous n'aviez pas besoin de leur parler de cette affaire, dit il avec modesCie. ]1 y a longtemps qu'elle est passée et peu de gens s'en souviennent. Ensuite, lorsque les assaillants auront reconnu notre faiblesse, on attribuera tous les détails de votre récit au désir de dissimuler notre impuissance.
— Sauf votre respect, dit Joyce, je pense que Strides s'est conduit militairement dans cette occasion. C'est une règle de l'art de la guerre que d'induire en erreur les assiégeants. D'ailleurs, à défaut de pièce de campagne, je me suis amusé à sculpter un canon en boispour orner la porte d'entrée. Ce canon vient d'être peint, et je me proposais de le placer celte semaine.
— J'ai vu ce chef-d'œuvre, dit Joël. Placez-le au-dessus de la porte, et vous verrez qu'il tiendra en respect les Indiens. On peut même, pour compléter la ressemblance, le monter sur de vieilles roues.
Le capitaine, sans s'arrêter à cette proposition, pria Joël de continuer. Son récit fut bientôt achevé. Il avait mis tant de bonne loi dans ses discours, que les Indiens l'avaient traité en ami, et quoique surveillé par eux , il avait pu s'échapper dans le bois et rentrer à la Roche, en prenant le chemin qu'il avait déjà suivi le jour où il était allé avec Michel à la recherche de Maud.
— Vous ne me parlez pas de M. Woods, Strides?
— M. Woods, capitaine ? Je ne puis vous en rien dire; je supposais qu'il était ici.
1 Le capitaine expliqua à l'inspecteur la manière dont le chapelain avait quitté la Roche, et sa disparition dans le ravin. Il y avait dans
les yeux de Joël une expression sinistre qui aurait pu donner l'éveil à des hommes plus soupçonneux que les deux vieux soldats. Mais il eut l'adresse de cacher ce qu'il éprouvait.
— Si M. Woods est tombé entre les mains des Indiens avec son costume sacerdotal, on le retiendra certainement prisonnier. On reproche surtout au capitaine les prières que le chapelain continue de faire régulièrement pour le roi d'Angleterre.
— Vous avez appris cela du magistrat qui vous interrogeait ? demanda le capitaine.
Sans doute. Il s'est plaint amèrement qu'un ministre osât prier
pour celui qui est actuellement ennemi de la patrie.
" int, le révérend HL \Vo
aux ordres qu'il recevait.
— En cela, dit le sergent, le révérend M. vVoods n'a fait qu'obéir
Mais les magistrats d'Amérique ont au contraire donné l'ordre de ne pas prier pour le roi.
— Cela ne regarde pas M. Woods, dit Joyce. Il est prêtre et il obéit à ses supérieurs spirituels. Si l'archevêque de Cantorbéry, qui est le général en chef du clergé , ordonnait de ne pas prier pour le roi George, le révérend M. VVoods s'y soumettrait sans scrupule. Mais il n'en est pas de même quand il s'agit d'ordres émanés des juges de paix. Ceux-ci ne sont pts plus propres à conduire le clergé qu'un capitaine de vaisseau n'est capable de faire manœuvrer un régiment.
Le capitaine ne jugea pas nécessaire de prolonger l'entretien, et congédia ses compagnons pour aller apprendre à sa famille les nouvelles qu'il venait de recevoir. Madame Willoughby fut d'avis que les autorités coloniales respecteraient son fils; elle s'imaginait que tous les hommes di.'vaient avoir pour lui la tendresse qu'elle lui portail. (Juant à Beulali, elle était pleine de confiance dans la protection de Beekmann, et Maud se sentait presque heureuse à l'idée que la vie de liobert n'était pas menacée. Ce triste devoir accompli, Hugues songea à ses dispositions milit.iires, et cédant aux instances de Joyce, il ordonna au chârpentitT de monter la pièce de canon factice. Joël se retira auprès de sa femme et de ses enfants, et la nuit était venue quand , suivant son habitude, il reparut au milieu des hommes de la colonie.
Pendant toute la soirée jusqu'à ce que le soleil se couchât derrière les collines, aucun ennemi ne se montra, et M. Willoughliy sipposa que la bande avait emmené ses priso^in'iers, et qu'elle atieiidrail une occisiou plus favorable pour l'arrêter persounellemi ni. Rassuré pir ces réflexions, il s'était mis à écrire à quelques-uns de ses amis d'AIbany piur les inviler à intervenir en faveur de son fiU, quand, sur les neuf litures, le sergent se présenta à 1^4, porte de la chmibre.
— Qu'y a-t-il, Joyce? Voici l'IjjWre à laqielie je vais passer en revue la garde de nuit. Avez- vou» des gns endormis ou mala.les?
— C'est pire que cela, j'en ai peur. Sur dix hommes commandés pour la garde, il y en a cinq qui manquent à l'appel. Je les ai portés sur mon r.ipport comme déserteurs.
— (]omme déserteurs? Le cas est grave. Comme on n'est pas encore coiché , j'ordonne de suite une revue générale.
Cet ordre fut iinniédiatcment mis a exécution. Au bout de cinq minutes, un mess'ger vint avertir le capitaine que toute la girnison était sous les armes. Le sergent se tenait en avant, ayant à la main une lanterne et la liste des hommes de girde. Ses regards avertirent le capitaine que les forces de la place av.iient subi une réduction importante, et il le prit à part pour enlen Ire son rapport.
— Quel est le résulat de votre enquête, Joyce? demanda-t-il avec plus d'anxiété qu'il n'en aurait voulu montrer.
— Aous avons perdu la moitié de nos gens. Le meunier, la plupart des Américains et deux Hollandais ne sont plus à la Roche. Us ont passé à l'ennemi ou se sont enfuis dans le bois pour échapper aux dangers d'un assaut.
— Comment , sergent , ils ont abandonné leurs femmes et leurs enfants?
— Non, capitaine, j'ai visité toute la maison, et je me suis assuré que les fugitifs avaient emmené avec eux leur famille.